Le temps d'un tango

Fanfiction par V. Gomez et A. Conroy

19 Juillet 980

L’été était installé depuis plusieurs semaines déjà, et profitant des beaux jours qu’il offrait, Nathan avait tout organisé pour le bal expressément demandé par sa sœur. Mais sans qu’ils n’aient abordé le sujet, il savait qu’elle aurait mal vécu de répondre à trop de sollicitation. Il avait donc fait attention à ne pas organiser la soirée trop proche de l’anniversaire de Célia pour lui éviter d’être mise en avant. Le bal fut donc prêt une quinzaine de jours plus tard, même si cela le rapprocha du départ de Fred. Du coup, ledit Fred n’avait eu que plus de temps pour apprendre à danser et dû admettre qu’il bougeait pas trop mal sur au moins une danse, même s’il continuait de maintenir qu’il était ridicule. Le soir de la fête, Célia qui l’aidait à se vêtir pour la soirée, nouant son jabot, souriait de le voir encore chercher une échappatoire.

Je te promets, tu n’es pas ridicule du tout. Tu n’es juste pas encore habitué. Je t’assure, tu as beaucoup de classe en tenue de soirée Elam Evir.

Non, elle ne se moquait pas. Ou pas trop. Mais c’était la condition qu’elle avait choisie pour leur pari. Comme Fred savait à présent danser la valse, il devait porter le costume de bal Elam Evir de rigueur. Comme tous les invités d’ailleurs, c’était le thème de la soirée : un soir d’été Elam Evir. Pour la première fois depuis des mois, Célia portait une tenue des plus ravissantes. Noire, sobre, sans aucun bijou, mais avec un corset de satin et une coiffure élaborée pour cacher ses cheveux trop courts, constellée de petits brillants. Fred la trouvait belle à tomber, son ciel étoilé personnel. Il le lui dit d’ailleurs. Surtout que pour une fois, quand Nathan aurait dû être là à faire les gros yeux, l’Elam Evir n’était pas à le surveiller comme le lait sur le feu. C’est que Sofia était arrivée… Célia termina le nœud élaboré du jabot de Fred et leva un visage adorable vers lui en guise de réponse à son compliment. En un mois, elle avait progressé de manière pour le moins remarquable. Elle ne faisait presque plus de cauchemars, elle mangeait, elle s’était activée à la préparation du bal avec une énergie grandissante et elle arrivait parfois à aller jusqu’au caveau avec Fred pour y mettre une couronne de fleurs fraîches. Elle avait même fini par accepter la présence et les facéties de Rogue qui était devenu un chat qui perdait ses traits de chaton. Alors même si parfois, elle versait quelques larmes, elle avait pu réduire ses médicaments et reprenait un entrain encore un peu ténu, mais bien là.

A présent, les premiers invités vont arriver. Espérons que je tiendrai le coup.

Fred lui offrit son bras.

Tu es plus forte que ce que tu penses, Célia, dit-il. Allons-y, rendons-les tous jaloux avec ma… notre classe.

Il rit et fit le premier pas en avant. Elle posa sa main sur son avant-bras et se laissa mener.

La salle était encore vide, mais tout était prêt. Le buffet était monstrueux alors que Madame Esmé avait passé la semaine à tout préparer. Uniquement des plats Elam Evir, sa spécialité, elle s’en était donné à coeur-joie. Il y avait de la boisson également, que des vins fins des caves les plus cotées de la région. Des fleurs et des décorations scintillantes imposaient le thème de la soirée tant dans les formes que les couleurs et sur une scène, des musiciens s’échauffaient déjà. Il y avait des serviteurs qui allaient et venaient pour ajouter les dernières touches à la préparation de la soirée. Célia aperçut Iris et lui sourit avant que la jeune femme ne retourne à l’installation d’une pièce montée sur la table du buffet. Célia avait particulièrement tenu à ce qu’elle puisse revenir travailler chez eux et elle n’eut qu’un regard trop tendre pour le petit Benjamin qui courait sur la piste de danse, profitant du lieu avant que les invités ne soient là. Fred, lui, souriait en coin.

Crois-tu qu’elle soit arrivée en avance ou que ton frère se soit “trompé” dans les horaires ? demanda-t-il en donnant un mini coup de coude à Célia.

Se pensant à l’abri des regards, et surtout de Célia pour ne pas lui rappeler de mauvais souvenirs, son frère et Sofia discutaient. Célia eut un air de conspiratrice que Fred ne lui avait pas vu depuis au moins une éternité.

Il se trouve que j’ai aidé Nathan à rédiger les invitations. Iiiiiiil se pourrait que l’invitation de Sofia me soit passée entre les mains et que j’ai malencontreusement fait une petite erreur en mettant l’horaire…
Aaah, tout s’explique, commenta Fred à la limite du rire. Mais tu devrais leur dire qu’ils n’ont pas besoin de se cacher, d’abord parce que tu n’es pas en verre, ensuite et surtout parce qu’ils ne sont pas discrets…

Célia regardait Nathan et Sofia avec tendresse. Elle avait eu peur que la scène ne lui fasse terriblement mal. Elle l’avait redoutée des jours durant sans rien en dire. Mais face à la scène adorable de ces deux-là, elle ne pouvait s’empêcher de sourire. Comme pour la présence de Benjamin, elle affrontait à présent ses démons et ses peurs. Elle fut profondément soulagée d’être capable de voir son frère amoureux.

Laisse-les donc. Ils sont trop adorables tous les deux pour que j’ai le cœur de les interrompre. Que mon frère profite de son bal. C’est pour lui que j’ai voulu qu’il ait lieu. Mais il n’a pas besoin de le savoir.

Fred la regarda un moment sans rien dire, ouvrit la bouche puis décida de ne pas parler.

Allons accueillir les premiers invités, alors, puisque ton frère est perdu dans les yeux d’une belle brune.

Célia eut un léger rire et le suivit. A l’entrée, ils retrouvèrent un Sinaï fidèle à son devoir, presque trop solennel pour les circonstances. Ils accueillirent rapidement les premiers venus, tous des visages connus, aux noms et titres ronflants familiers. Beaucoup furent d’ailleurs très surpris de voir un simple Khyan parmi les hôtes Avonis. Mais Célia le présenta comme un camarade du Front et l’un des meilleurs snipers du pays, ce qui lui valut au moins quelques regards appréciateurs. Mais bien vite, l’accueil des invités fatigua l’encore fragile Elam Evir et Célia se fit escorter par Fred jusqu’à la salle de bal pour aller prendre un rafraîchissement.

Au final, Fred passa la soirée avec Célia à son bras. Bizarrement, il ne demanda jamais à danser. Non c’est vrai, il était bien, là, à juste servir de chevalier servant. Sauf qu’à l’instar de Célia, il dut endurer la loi du “moins l’on dansait, plus il fallait parler”. Et le Khyan de reconnaître que tous ces nobles étaient de véritables moulins à parole qui bavardaient aussi bien des sujets sérieux que de la plus futile des frivolités. Ce que Célia n’avait jamais supporté qu’à toute petite dose. Mais en même temps, danser, c’était initier les invitations à enchaîner danse sur danse… Ce qui sauvait Fred. Mais Célia finit par sortir vers les jardins, un verre à la main, pour respirer l’air du soir et reprendre des forces. Elle se sentait épuisée. Fred s’assit sur l’un des parapets, glissant un doigt dans son col pour mieux en resserrer l’emprise sur sa gorge.

Pfiouuuu, je meurs de chaud !

Célia vint s’asseoir à côté de lui, mais à une distance qu’elle aurait pu qualifier ironiquement d’amicale. Elle lui adressa un sourire compatissant.

Il est vrai que c’est plus agréable à porter en hiver.
Nah. C’est jamais agréable à porter, rit-il après un soupir.
Non, c’est vrai, admit Célia en laissant ses yeux tourner vers les haies taillées du jardin. Je suis désolée de t’imposer tout ça. Au final, ce n’est pas très drôle quand on n’a pas le cœur à danser. Mais Nathan mérite bien ce petit effort. Tu ne crois pas ?
Ne t’en fais pas, ma belle, si je ne voulais pas, je ne serai pas là.

Oh oui, il était là parce qu’il le voulait et qu’il s’inquiétait pour Célia. Fred n’avait pas abordé le sujet, mais il sentait plus que jamais les jours s’être égrainés très vite et dans un peu moins de deux semaines, il allait devoir partir, alors que Célia était encore loin d’être redevenue elle-même. Devait-il écrire à Eagle, lui dire de prolonger sa perm’ ?

– … je ne veux pas que Nathan reste seul quand je serai partie, dit-elle alors.

Fred la regarda, curieux de cette annonce surprenante. Inquiet aussi de ce qu’elle pouvait cacher.

C’est pour ça que tu as invité Sofia ? Il ne lui demandera pas de l’épouser ce soir, si tu veux qu’elle reste, tu vas devoir trouver autre chose…

Célia eut un sourire plus énigmatique.

Je lui ai déjà demandé de rester pour être ma dame de compagnie, dans un courrier que j’ai joint à l’invitation. C’est une coutume un peu vieillotte, mais elle se faisait beaucoup par le passé. Qu’une fille de Haute-Noblesse prenne une Noble de plus basse condition sous sa tutelle. Elle vivra ici pendant quelques temps. Une autre figure féminine que moi dans cette maison ne fera pas de mal. Je comptais annoncer ce soir à Nathan qu’elle avait accepté.

Fred haussa un sourcil.

Je voiiiis. Tu n’as pas honte, non ? Ton prochain projet, c’est dame marieuse ? s’amusa-t-il.

Mais Célia était terriblement sérieuse quand elle ramena son attention vers lui.

Frédéric, mon prochain projet, c’est retourner sur le Front.

Fred perdit son sourire.

Tu… le Front ? Déjà ? Célia…

Elle baissa les yeux pour les tourner ensuite vers le ciel étoilé.

Je ne peux pas rester ici. Ça ne suffira jamais à apaiser ma colère. Parce que derrière ma peine qui s’adoucit lentement, ma colère grandit, chaque jour un peu plus. Chaque jour plus profonde…

Elle serra lentement mais fort les poings.

Je les tuerai, tous. Jusqu’au dernier. Et pour ça, j’ai besoin d’être plus forte, j’ai besoin de pouvoir avoir des armes, j’ai besoin de cibles.

Elle eut une grimace douloureuse.

J’ai besoin de haïr quelqu’un… Parce que… parce que, lui… je n’y arrive pas.

Fred soupira et l’attira dans ses bras, et au diable les invités qui auraient pu interpréter son geste de travers.

Tu rentres avec moi, alors ? Ou plus tard ? Je te préviens, quoi qu’il en soit, ça ne veut pas dire que tu te débarrasses de moi. Ce ne serait pas la première fois qu’il y aurait des duos dans les Aigles.
Je dois reprendre l’entraînement. Je n’ai pas encore recouvert toutes mes forces, Fred. Je suis encore maigre à faire peur. Je n’ai pas touché un fusil depuis des semaines. Je ne sais pas si je pourrai être prête pour dans quinze jours.

Elle soupira profondément.

Et j’ai besoin de toi pour m’aider. Demande à Eagle plus de temps, il aura deux soldats en retour au lieu d’un.
Alors je lui enverrai un Coureur Echo demain, conclut-il avant de sourire en coin. J’vais vous faire trimer, soldat, ça vous apprendra à vous prélasser en perm’ !

Elle eut un sourire amusé.

Et il va falloir que je me trouve un fusil. Je vais ressortir mon vieux fusil de chasse en attendant d’avoir mieux.

La grimace de Fred fut aussi comique qu’explicite.

Ouuh, ça sent l’antiquité. Prend plutôt mon deuxième en attendant, tu veux ?
Oui, ça sera sûrement mieux, concéda-t-elle dans un haussement des épaules. Mais demain, je vois pour en commander un nouveau. Je voudrais tester une nouvelle marque edenienne, du nom de Tregan.

Fred siffla.

Ouaiiiiiiis, elles sont belles, leurs armes… Mais le fabricant refuse de vendre à l’armée Quérulente, paraît que son frangin se bat sur le Front, en face. Récupérer un de ces bijoux, alors que t’es de Fardenmor, ça va pas être facile.

Célia ne sembla pas voir de problème sur ce point.

J’ai été formée par Desdémone, Fred. Acquérir un fusil sous une identité d’emprunt, ça n’a rien de compliqué. Suffit de la choisir avec soin. Je vais gérer ça. Demain, je prépare tout, j’accueille Sofia comme il se doit à la maison, je veille à ce qu’elle soit bien installée. Je vois comment commander ce fusil et on prépare tout ce dont on a besoin pour l’entraînement. Et après-demain, lever à l’aube pour commencer la remise à niveau.

Fred hocha la tête. Note à lui-même, dormir jusqu’à quatorze heures le lendemain pour BIEN en profiter. Même si ça voulut dire rater la tête que fit Nathan en voyant Sofia toujours présente le lendemain matin. Parce qu’au petit déjeuner, Célia et Sofia étaient à table à discuter, faisant enfin véritablement connaissance quand monsieur le jeune baron était arrivé, déjà le nez dans un livre. Et sa tête quand il leva les yeux devait rester un souvenir impérissable dans les mémoires des deux jeunes femmes…

Célia, le menton dans la paume de sa main, accoudée à la table dans une posture pas du tout correcte souriait avec ce petit air pas du tout charitable pour son frère qui manqua de s’asseoir de travers sur sa chaise. Le petit-déjeuner fut donc le moment des explications où Célia révéla sa petite manigance aux deux tourtereaux.

– Sofia est donc ma dame de compagnie jusqu’à nouvel ordre. Elle va m’aider à la maison, dans mes démarches et ainsi apprendre à gérer un domaine.
J’espère que vous ne m’en voudrez pas trop de vous avoir dit au revoir hier soir, Nathan, annonça Sofia, alors que je savais pertinemment que votre sœur avait fait préparer une chambre pour moi, en secret. Elle disait que vous aimeriez la surprise.

Nathan eut un sourire plein de chaleur pour Sofia.

Je l’aime beaucoup, Sofia, je vous l’assure.

Il tourna un regard moins charitable vers Célia. Il avait confirmation que désormais sa sœur ne resterait plus très longtemps à Trapeglace. Il l’avait pressenti à la tension dans ses épaules, à ses regards tournés vers le Sud depuis plusieurs jours. Maintenant, c’était une certitude. Et comme prendre une dame de compagnie pour quelques semaines était ridicule, si elle croyait qu’il ne voyait pas que, du coup, Sofia lui tiendrait compagnie à lui, elle le croyait beaucoup plus stupide qu’il n’était.

Vile manipulatrice !

Célia répondit au regard de son frère par un large sourire, un peu provocateur. Elle savait qu’à présent il avait compris ce qu’elle préparait. Mais il ne la ferait pas changer d’avis, comme il aimait si bien le dire. Au moins, elle savait que son frère prendrait enfin son propre avenir en considération. Il était un baron Avonis et Ange de 19 ans, après tout, il était plus que temps. Elle abandonna d’ailleurs rapidement le gentil couple à leur petit-déjeuner pour passer à ses autres préparatifs. A savoir, remettre la main sur son barda militaire pour trouver une tenue pour l’entraînement, voir comment parvenir à commander son fusil et préparer un pas de tir dans le jardin digne de ce nom, alors que les serviteurs étaient encore en train de ranger la maison des reliquats de la fête de la veille. La seule fête où Célia ne dansa pas.

De son côté, Fred dormit bel et bien jusque quatorze heures mais, le lendemain, il était debout à l’aube et transformé en véritable tyran ! Certains Aigles se demandaient si Eagle ne prévoyait pas de passer son titre au seul et unique Khyan de l’unité, d’ici quelques années. A la manière dont il prit en main la réhabilitation de Célia, c’était une évidence. Il n’était pas juste un bon tireur mais il pouvait aussi être un bon Capitaine. Ce premier jour fut quand même une véritable épreuve pour Célia. Son corps protesta dès la première heure et elle dut rassembler tout ce qui lui restait de force pour tenir sur ses jambes jusqu’au soir. Elle en grogna de rage pour se donner du courage, s’acharnant à vouloir reprendre le dessus de manière quasi désespérée. Sauf qu’elle s’en écroula de fatigue sur le fusil de Fred alors qu’ils finissaient cette première journée d’exercices en tout genre. La position allongée d’un tir de sniper avait eu raison d’elle. Fred soupira.

Tu aurais dû t’arrêter il y a au moins deux heures, Célia. Trop en faire ne te fera pas de bien.

Il secoua la tête, récupéra fusil et Elam Evir.

Tête de mule, dit-il avec affection.

Elle était sur son dos, endormie de fatigue, quand Nathan le vit rentrer et que Sofia se précipita vers Célia, inquiète de son état. Le frère n’était pas vraiment l’image du bonheur incarné.

Elle en a encore trop fait ?
Comme d’habitude, répondit Fred sur un ton rassurant. Et elle l’a caché assez bien pour que je ne m’en rende pas compte, je suis désolé.
Ce n’est pas votre faute, Frédéric, concéda Nathan, je sais comment elle peut être parfois.

Il s’approcha du soldat et récupéra sa sœur pour la prendre lui-même dans les bras.

Tu ne pèses presque plus rien, maudite lionne enragée. Venez avec moi, on va la coucher. Au moins, peut-être ne fera-t-elle pas de cauchemar cette nuit.

Fred l’espérait aussi, trop habitué à la rejoindre au milieu de la nuit pour la bercer au travers des restes de ses pires mauvais rêves.

Elle le mérite, soupira-t-il.

Sofia écouta les deux hommes en silence. Nathan lui avait expliqué la situation quand elle avait vu Célia et Frédéric s’entraîner. Célia n’en avait pas pris le temps ou plutôt n’avait pas voulu lui dévoiler ses faiblesses. Mais Sofia se rendit d’avantage compte de la gravité de la situation face à la scène de ce soir-là. Elle comprit à quel point c’était deux âmes bien seules qui se cachaient derrière le grand nom des Elam Evir Avonis. Enfin quatre Âmes pour être exact… Et elle-même, avec ses deux Âmes douces et généreuses, elle fit dès lors tout son possible pour aider Nathan mais aussi Célia.

Quant à la tête de mule rousse, elle dormit à poings fermés toute la nuit. Elle dormait d’ailleurs encore quand l’aube fut là. Mais comme Fred savait qu’elle serait mécontente s’il la laissait dormir trop longtemps, aussi attendit-il encore une heure avant de s’asseoir sur le lit.

Célia. Ma belle, debout, l’aube a passé, on a dormi un peu tard tous les deux. Allez, sleepy head
Hum, non, Sean, cette fois, c’est toi qui te lève… marmonna-t-elle en serrant un peu plus son oreiller.

Fred grimaça et fit comme s’il n’avait rien entendu. Il se leva, sortit de la chambre et frappa dans la porte à grands coups de poings énergiques.

CELIAAAA, il est sept heures ! Tu es en retaaaaaaaard !

Impossible de le confondre avec Sean, là. Célia bondit tellement dans son lit qu’elle en finit les fesses parterre, l’oreiller toujours dans les bras.

Hein ? Qu’est-ce que ? Euh… Fred ?!

Fred eut un petit ricanement devant l’air pitoyable de la jeune femme à la coiffure improbable.

Au temps pour “se lever à l’aube”, mmh ? Il est sept heures, beauté, et je t’attends !
Sept heures ? répéta-t-elle en se fourrageant sa tignasse folle, toujours assise au sol. Mais qu’est-ce qu’il y a à sept heures ?
L’entraînement, ricana Fred. Je n’savais pas que tu étais à ce point du matin, ironisa-t-il. C’est l’absence de café ?
Ah oui, l’entraînement. Faut que je me lève…

Ce qu’elle fit en grimaçant et en se tenant les reins. Elle avait mal partout.

Je suis pour le café…

Fred lui accorda cette petite faveur mais la traîna dehors pour s’entraîner juste après, commençant par de longs étirements.

Tu ne serais pas dans cet état si tu avais été raisonnable hier, l’admonesta-t-il.

Elle lui tira la langue et ronchonna quelques imprécations en Elam Evir tout en continuant ses étirements. Puis elle se remit debout et les exercices reprirent, douloureux et peu probants de la part de la jeune femme, mais elle faisait autant d’efforts que possible. Sous parfois le regard douloureux d’un Nathan à la fenêtre qui ne pouvait s’empêcher de détester la voir faire tout ça.

Fred la surveillait continuellement, pour éviter qu’elle n’aille encore trop loin, mais aussi pour être là dès qu’elle en avait besoin, l’aidant progressivement à retrouver la forme. Elle n’avait souffert “que” d’immobilité et d’une profonde blessure aux Âmes, aussi retrouver une certaine condition physique ne fut pas si long que ça. Au bout de quinze jours, elle avait repris le rythme des levers aux aurores, ayant même poussé le vice un matin de réveiller Fred un quart d’heure plus tôt, par pure mesquinerie. Les exercices physiques étaient toujours un peu difficiles, ceux de combats progressaient enfin, mais en tir, elle avait largement retrouvé ses capacités. Elle était redoutable même avec un fusil qui n’était pas le sien. Même Sofia s’était enfin faite au bruit des coups de feu à répétition des fins d’après-midi. D’ailleurs, pour une dame de compagnie, la jeune femme tenait très peu compagnie à Célia mais elle se rattrapait avec Nathan et les deux n’aurait pas pu être plus adorablement romantiques s’ils avaient essayé. Ce qui convenait parfaitement à la rouquine qui s’endormait parfois presque le nez dans son dîner en les observant avec un léger sourire. Chose notable, au-delà de son évidente fatigue, c’était que depuis la reprise de l’entraînement, Célia ne faisait plus de cauchemar. Comme sa peur diminuait et que sa haine avait enfin une échappatoire, elle retrouvait un peu de paix. Mais il lui arrivait encore de se mettre à pleurer sans raison apparente, souvent après un tir particulièrement difficile.

Fred avait aussi contacté Eagle. Il avait obtenu un mois de plus mais aussi une stricte mise en garde : s’il estimait que Célia revenait pour les mauvaises raisons, il ne la reprendrait pas, elle, mais lui non plus ! Autant dire que Fred était motivé pour que Célia aille mieux aussi dans sa tête et il allait avoir du boulot. Célia n’avait absolument pas envie de retourner sur le Front pour défendre le pays et protéger ses idéaux, pour devenir un soldat accompli dans un métier utile. Non, elle ne voulait que tuer des Hélians. Le plus possible, le plus efficacement possible et avec en tête de liste tous les employés de la prison de haute sécurité de Rougecendres. Une mentalité qui aurait convenu à certains militaires, mais pas à Eagle, c’était clair. Heureusement, Fred n’était pas du genre à reculer et il s’efforça de faire sourire et rire Célia, de l’emmener au village ou de faire le pitre, l’exposer à la petite boule d’amour mielleux qu’étaient Nathan et Sofia… Tout pour lui réapprendre des sentiments plus joyeux et différents pour qu’elle réussisse à passer l’évaluation psychologique d’Eagle. Les jours s’égrainaient et il doutait de plus en plus qu’elle y parvienne malgré ses efforts. Tout en elle n’était pas l’image d’une sérénité retrouvée. Certains de ces regards étaient trop noirs, certains de ses coups trop violents, l’échec inacceptable.

Ce soir-là, elle s’était installée à la bibliothèque, laissant le salon à Nathan, Sofia et Sinaï. Assise en tailleur à même le sol, elle avait reprit ses méditations avec l’opale de feu et cherchait sa concentration. Ce qui était bien plus difficile que par le passé, quand la pierre lui faisait penser à Sean et que sa colère sous-jacente l’empêchait de trouver l’état de quasi transe nécessaire à de quelconques progrès. Elle y arrivait parfois, mais ce soir-là, rien à faire. Elle n’arriva même pas à utiliser sa colère pour l’Héritage As’Corvaz. Fred était entré dans la bibliothèque et s’était assis dans un fauteuil pour la regarder faire, bien qu’il n’y comprenne rien à toutes ses histoires de techniques Symbiotiques, d’Héritages multiples et autres fantaisies Haut-Noble. Quand elle sortit de sa méditation avec un air orageux, il soupira.

Célia… On est censés repartir dans deux semaines mais… Eagle a des doutes. S’il estime que tu seras un danger pour l’unité et pour toi-même, il ne te reprendra pas. Et moi non plus, pour avoir mal jugé ton caractère.

Parce que maintenant qu’elle avait récupéré physiquement, il craignait que Célia ne parte de son côté, seule, dans une vendetta personnelle. S’il n’en avait rien dit jusque là, il sentit le besoin de la mettre devant tous les faits. Il savait que, haine ou pas, elle ne le sacrifierait pas. Enfin, il espérait. Célia se retourna aussitôt, l’air grave et perplexe.

Pourquoi il ne te reprendrait pas ? C’est injuste ! Il ne peut pas refuser ton retour pour une raison aussi… ridicule.

Fred lui lança une cacahuète à la tête. Il l’avait peut-être regardée rester immobile pendant un moment mais il n’était ni un saint ni un moine et il avait faim ! Il avait donc tout un stock de ces arachides sur le guéridon à côté de lui.

Idiote. Ton état d’esprit n’est pas ridicule.

Elle attrapa la cacahuète au vol et lui renvoya.

Mon état d’esprit ne devrait pas te pénaliser ! Voilà ce qui est ridicule.

Elle passa une main sur son front puis se leva, abandonnant l’opale au sol.

Depuis que je te connais, tu m’as dit qu’être un Aigle, c’était ton rêve. Je ne veux pas me retrouver responsable du fait que tu n’y sois plus accepté. Pas après tout ce que tu as fait pour y parvenir, tout ce que tu as fait… pour moi.

Fred avait rattrapé la cacahuète au vol et l’avala, satisfait de la réaction de Célia.

Alors bouge tes fesses, ma grande. Je sais que ça fait mal, je ne peux même pas imaginer à quel point ça ne va pas, mais si tu veux remettre les pieds sur le Front, va falloir y mettre du tien, tu ne peux pas rester dans cet état, tu ne réussiras qu’à te faire tuer.
Je n’arrive pas à savoir sur quoi je dois me concentrer pour être dans le bon état d’esprit, Fred, lui avoua-t-elle en soupirant. Je crois que je n’ai jamais été au Front que pour de mauvaises raisons. Dès le départ, je n’y étais que par peur et par esprit de vengeance.
Alors trouve d’autres raisons, répliqua Fred dans un haussement d’épaule. De bonnes raisons, Célia. Pour que personne n’ait à vivre ton calvaire, pour protéger la p’tite bulle de guimauve que sont ton frère et Sofia, je ne sais pas, mais trouve autre chose.

Elle s’approcha du fauteuil et s’arrêta pour poser une main sur le dossier, regardant le sol.

Protéger ce qu’il me reste, tu veux dire ?

Fred lui frappa doucement le bras.

– On a dit « pensées positives » ! Ne visualise pas ce qu’il reste, mais ce qui va venir ! Un gros mariage en blanc ! Du bruit partout dans la maison ! Un gros chien marron qu’ils vont appeler Spooky !

Elle tourna sa tête vers Fred.

Et te protéger toi.

Fred lui fit un sourire.

Hey, je suis un grand garçon. Mais oui, si tu veux.

Elle le regarda alors un long moment, silencieuse, puis elle se pencha pour embrasser son front.

Oui, tu es un grand garçon… mais je ne veux pas te perdre.

Il eut un sourire différent en réalisant qu’il n’aurait pas été contre entendre ces mots-là plus tôt et dans d’autres circonstances.

J’aimerais bien me garder aussi, ouais. Et toi avec, alors plus de pensées morbides ! Imite ton frère : petits oiseaux et papillons only, maintenant, je tolère la licorne.

Célia eut malheureusement l’image d’une certaine photo qui lui vint à l’esprit au mot licorne. Elle se mit à pleurer aussitôt. Pour venir ensuite faire taire Fred en l’embrassant sans lui demander son avis. Puis elle se recula, réalisant ce qu’elle venait de faire et disparut de la bibliothèque comme une voleuse, plus perdue qu’autre chose. Fred en resta complètement con dans son fauteuil, figé à regarder la porte, pas tout à fait certain de ce qui venait de se passer. Froid ? Chaud ? Froid ?

Elle n’était pourtant pas allée bien loin. Adossée au mur du couloir qui la séparait de la bibliothèque dont elle sortait, elle regardait le plafond et essayait de calmer la tempête intérieure qu’elle essuyait. Elle avait l’image de Sean avec sa licorne en peluche ridicule dans les bras, celle de Fred l’air guère plus fier dans le fauteuil, et son cœur à elle qui était comme pris dans des serres au fond de sa poitrine. Elle se laissa glisser au sol et resta recroquevillée au sol, la tête dans les genoux. Elle resta là un long moment avant que des pas viennent troubler le silence. Pour une fois, ce ne fut pas Fred, Nathan ou Sinaï qui la trouva mais Sofia qui s’accroupit près d’elle.

Et si nous allions parler un peu, toutes les deux ? demanda doucement l’Elam Evir.

Surprise, Célia regarda la jeune femme un instant, ne comprenant pas ce qu’elle faisait là. Mais elle finit par se lever lentement, s’aidant du mur pour y parvenir.

Aller prendre l’air serait… une bonne idée, avoua Célia à mi-voix.

Sofia hocha la tête, prenant son bras.

Il serait peut-être temps, je suis censée vous tenir compagnie, sourit la jeune Elam Evir, emmenant Célia dans le jardin.

La nuit d’été était très belle et le jardin était envahi par le chant des grillons. Célia se laissait escorter, sans dire un mot, regardant ce jardin qu’elle connaissait par cœur, trop Elam Evir à son goût mais agréable malgré tout. Sofia commençait à connaître les jardins aussi bien qu’elle ou Nathan, et trouva rapidement un banc à l’écart.

Vous voulez me dire ce qu’il s’est passé ?

Célia se laissa plus tomber qu’autre chose sur le banc, soupirant encore.

J’ai fait une bêtise. Je crois.

Elle ferma les yeux et enfouit son visage dans ses mains, accoudée à ses propres genoux.

J’ai… j’ai embrassé Frédéric.

Sofia passa une main dans le dos de Célia.

Et c’est une mauvaise chose ?

Célia dodelina de la tête.

C’est… douloureux. Trop… tôt. J’en avais envie et en même temps, j’ai eu l’impression de… mentir.

Sofia continua de lui caresser le dos.

Alors attendez un peu, vous avez le temps et j’ai bien l’impression que monsieur Frédéric ne va nulle part.

Célia resta immobile et sans dire un mot. Puis au bout d’une longue minute, elle releva lentement la tête pour regarder les étoiles.

Si je n’avais pas connu…

Elle n’arrivait toujours pas à prononcer le nom de Sean.

… Les choses auraient été sûrement bien différentes. Maintenant, j’ai peur de faire encore une erreur. Après tout ce que Fred a fait pour moi, après tout ce que je lui dois… Si je me trompais ? Je lui ferai du mal… Et c’est la dernière chose que je veux.

Sofia posa sa main sur celle de Célia.

Vous savez, avant Nathan, je pensais que ce genre de sentiments ne se trouvaient que dans les livres. Je n’ai qu’à imaginer le perdre pour envisager à quel point ils peuvent être douloureux, mais ne sont-ils pas aussi merveilleux ? Tellement qu’ils valent bien le mauvais, non ? Je ne sais pas ce qu’il s’est passé en détails, et ce sont vos secrets, mais il doit bien y avoir du bon, ou ça ne vous ferait pas si mal… Je n’appelle pas ça des erreurs, vous savez. Pas si un jour elles vous ont fait sourire.

Célia eut une grimace douloureuse, les yeux toujours rivés vers le ciel.

Je l’aime encore tellement, si vous aviez Sofia… Alors qu’il m’a fait tellement mal. Je l’ai aimé à la folie… Et justement, j’y ai perdu la raison… Aujourd’hui, je voudrais le haïr de toutes mes forces, tourner enfin cette page, l’oublier, avancer. Je voudrais pouvoir regarder Frédéric et me dire que ce que je ressens, c’est une nouvelle chance.

Sa tête retomba sur son torse.

Mais j’ai l’impression que ce n’est qu’une fuite en avant pour ne plus que le passé me hante à chaque instant. Et ça serait injuste pour lui, alors que je sais qu’il espère depuis longtemps que je…

Elle ferma les yeux.

– … j’ai peur de ne faire ça que parce que je lui suis reconnaissante à un point qu’il ne peut même pas imaginer. De la gratitude… mais pas autre chose.

Elle replongea son visage dans ses mains.

Je suis perdue. Parce que ce que je ressens pour Fred, ça n’a rien à voir avec ce que j’ai connu ces trois dernières années.

Sofia lui serra l’épaule.

Alors peut-être que ce n’est pas la même chose. Peut-être aussi que c’est juste que ce ne sont pas les mêmes personnes. Je vous l’ai dit, vous avez le temps. Le temps de voir s’il y a quelque chose. Monsieur Frédéric a l’air d’être quelqu’un de bien et le genre de personne à ne rien demander si vous lui dites “non” ou “pas maintenant”.

L’Elam Evir la regardait avec gentillesse, prouvant qu’elle avait deux Âmes fondamentalement bonnes.

Vous méritez quelque chose de bien, vous savez, et qu’est-ce qu’attendre un peu pour être sûrs ? Je pense que moi aussi, je vais devoir attendre avec Nathan, il est si réservé… Mais ça en vaut la peine.

Le nez de Célia émergea de ses mains et elle semblait plus calme.

Il ne le prendrait pas mal ? Vous le pensez vraiment ?

Sofia eut un petit rire.

Nous parlons d’un adulte, pas d’un adolescent capricieux. Vous avez le droit de dire non, de dire peut-être, et de demander du temps. Il vous a aidée à aller mieux, je pense que personne d’autre que lui ne pourrait comprendre mieux.

Célia eut enfin un léger sourire, en tourna son regard bleu vers la jeune femme.

Vous êtes vraiment quelqu’un de formidable, Sofia. Mon frère a de la chance de vous avoir rencontrée. Je suis heureuse que vous soyez là, en tout cas.

Sofia lui sourit.

C’est moi qui suis chanceuse, corrigea-t-elle. C’est agréable, d’avoir une famille, n’est-ce pas ?

L’Elam Evir rousse, d’abord surprise de la dernière remarque, agita doucement la tête.

Oui, c’est agréable.

Elle prit ensuite une profonde inspiration, serra doucement et rapidement la main de Sofia et se leva.

Et maintenant, il serait bien que je retourne à la bibliothèque… Merci Sofia.

Quelques minutes plus tard, Célia réapparaissait à la porte de la bibliothèque, timidement, mais avec un léger sourire désolé sur le visage. Fred était toujours dans son fauteuil mais il avait pris un livre entre temps. Il lui fit un sourire tendre.

Je ne comprends rien à l’Elam Evir, et puis, franchement, c’est quoi cette lettre ? demanda-t-il en pointant le Ж.

Elle s’approcha et vint s’asseoir à ses pieds, un bras sur les genoux de Fred, la tête à hauteur du livre.

L’Elam Evir ? C’est une torture pour les écoliers pas sages. En tout cas, j’en étais persuadée à six ans, dit-elle d’une voix plus douce que d’accoutumée. Après est-ce que la géopolitique d’Endrogèn t’intéresse vraiment ? Je pourrais te faire la lecture, mais je ne suis pas certaine que tu ne t’endormirais pas au bout de deux paragraphes. Et moi avec.

Fred regarda le livre comme s’il l’avait trahi.

Géopolitique ? Je croyais que c’était un livre de contes, moi… marmonna-t-il.

Il sourit à Célia.

Tu m’excuseras, sweetheart, mais en fait, j’ai pas envie de le lire, finalement.
Sweetheart… répéta-t-elle d’une petite voix, un léger sourire en coin sur le visage. Je peux aller chercher un livre de contes, si tu veux.

Fred opina.

Si tu as celui avec l’histoire que tu m’as racontée la dernière fois. Avec la danseuse de ballet, le Jar-pi… Jar-pti… l’Oiseau de Feu, traduisit-il finalement, vraiment pas doué avec l’Elam Evir.
Oh, Jar-ptitsa, corrigea-t-elle. Oui, je vais te chercher ça.

Elle se leva, rangea le livre qu’elle avait en main que seuls Nathan et Sinaï pouvaient apprécier et revint avec un épais livre d’une belle édition en cuir, au titre marqué à chaud de belles lettres d’or. Célia hésita une seconde en arrivant devant Fred.

Je peux m’asseoir sur tes genoux ? Je le fais avec Nathan et c’est plus agréable que parterre et…

Elle en avait tout simplement envie. Fred haussa les épaules, souriant.

Mes genoux sont tes genoux. Enfin, tu comprends l’idée.

Il l’installa confortablement contre lui et entreprit de lire le livre, massacrant honteusement la langue Elam Evir, lisant les с (ss) comme des c, les н (n) comme des h, les р (r) comme des p et inventant des sons complètement improbables pour ю, я, э…

Cela fit pas mal rire Célia qui le corrigeait plusieurs fois avec patience, mais peu convaincue d’arriver un jour à un quelconque résultat. Et même si Fred apprenait un jour à lire correctement les lettres, comprendre les mots serait une autre paire de manches. C’était de toute manière bien plus amusant ainsi. Il racontait n’importe quoi, réussissant même à massacrer des mots simples comme кот (chat) qui se prononçait pourtant exactement comme il s’écrivait. Il rajoutait aussi des injures ici et là et maintenait mordicus qu’il ne l’avait pas fait exprès. Mais Célia était bien, la tête sur l’épaule de Fred et ses bras autour d’elle. Assez pour rester comme ça jusqu’à l’heure du dîner.  Elle riait à nouveau, pointant parfois un doigt menaçant sous le nez de son lecteur s’il continuait à être aussi mauvais. Mais pour éclater de rire de plus belle après un autre massacre de l’Elam Evir. Elle finit par lui mettre les mains sur la bouche pour qu’il arrête de dire des horreurs. Fred avait les yeux pétillants de rire et de joie de l’avoir faite rire aussi. Il lui lécha les mains, absolument rien de sensuel au contraire, plus proche du bouledogue que de l’humain, pour qu’elle le relâche. Fred, cinq ans d’âge mental. Elle en retira ses mains baveuses aussitôt, protestant et s’essuyant directement sur la chemise du fautif. Avant de recommencer à essayer de le faire taire alors qu’il recommençait à massacrer des mots d’Elam Evir. Le livre en finit par terre, alors que Célia riait de plus belle. Ce qui fit rire Fred aussi.

Ça n’a rien de drôle, tu es une horriiiible professeur, moi qui fait tellement d’efforts ! protesta-t-il.

Son ventre gronda et il rit.

Regarde, en plus, tu ne me nourris pas.

Célia lui fit les gros yeux.

Je ne te nourris pas ?! C’est la meilleure ! Tu as pris au moins quatre livres rien que cette semaine à engouffrer les hjortebakkels de Madame Esmé ! Du coup, elle en a fait de quoi te faire exploser ! La cuisine en est envahie !
J’ai pas pris quatre livres ! Je suis toujours aussi bien foutu que d’habitude ! râla-t-il. Tu n’es rien qu’une menteuse qui ment, j’en mange presque pas, des hjortebakkels, à peine douze ou quinze !

Elle eut un sourire triomphant.

Bah tu vois qu’il y a un mot Elam Evir que tu ne massacres pas.

Fred resta silencieux, puis ricana.

Touché. Mais en même temps, c’est sacré, ça, les hjortebakkels.

Elle le regarda en souriant toujours, une étincelle amusée au fond des yeux. Elle se contenta de le regarder pendant de longues secondes. Puis soupira doucement.

Le dîner va être bientôt servi, va. On peut aller à table, il y aura sûrement de quoi grignoter en attendant que les plats soient servis.

Fred opina et sautilla pratiquement jusqu’à la salle à manger. Sofia avait eu raison, il ne lui demandait rien, ne chercha pas à l’embrasser, la laissant faire à son envie, à son rythme. Ça donna à Célia encore plus de raisons de voir à quel point Fred était un homme formidable. Comment aurait-il pu en être autrement à ses yeux quand il lui avait sauvée la vie, et qu’il lui sauvait à présent les Âmes ?

Le dîner se passa dans la bonne humeur, Fred étendant son aura sur toute la tablée, et il réussit même à étirer les lèvres de Sinaï ! Célia en avait mal au ventre de rire… Et malgré toute l’attitude protectrice de Nathan, voir Célia rire à nouveau, si joyeuse, lui fit tellement de bien que si Fred avait demandé à épouser sa sœur, il aurait probablement accepté sur le champ.

Au bout des deux semaines, alors que août se terminait, Fred était déjà plus confiant quant à l’évaluation psychologique de Célia. Elle allait mieux sur bien des points. Physiquement, elle était on ne peut mieux. Elle avait repris du poids, du muscle et les exercices avaient dû être intensifiés parce qu’elle les trouvait trop faciles. Ses tirs étaient aussi redoutables que ceux de Fred et ils passaient souvent plusieurs heures à se lancer des défis de plus en plus inhumains. Quand à son état d’esprit, le lien qu’elle nouait avec Fred lui redonnait beaucoup de sérénité. Elle n’avait qu’à être elle-même avec lui, sans attente, sans pression, sans cette tension malsaine qu’il y avait eu entre Sean et elle. Le bonheur simple qui habitait la demeure Avonis à cette époque, grâce à Sofia et Fred, était contagieux…

La date du départ approchait de plus en plus et pourtant, Célia était calme et posée. Plus de cauchemar, plus de larmes, hormis une ou deux quand Fred et elle allait changer la couronne de marguerites. Mais surtout, elle riait, souriait, vivait à nouveau. Après seulement un trimestre de soin, son rétablissement était quasi miraculeux.

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27 août 980

Quitter Trapeglace fut l’épreuve de vérité. Nathan avait du mal à considérer que laisser repartir Célia pour le Front était une bonne idée. Il en était résulté une discussion assez houleuse entre eux. Discussion où il ne parvint évidemment pas à faire changer Célia d’avis. Elle avait trop besoin de se sentir utile, de travailler, retrouver un rôle à avoir, un but à atteindre, fut-il dangereux. Trop pour ne pas démordre de son choix quand la vie militaire ne l’avait jamais attirée jusque là. Elle espérait quand même que la présence de Sofia apaiserait son frère et le distrairait, quand elle, allait finir par lui donner un ulcère.

Prudence, Cordélia, je sais que tu ne demandes pas tout ce qui t’arrive mais, je t’en prie, évite les missions trop dangereuses ? implora son frère avant de la laisser monter dans le transporteur.

Elle lui déposa un long baiser sur la joue.

Je vais faire mon possible, Nathan, je te le promets. Aucun risque inutile et on va négocier avec Eagle pour qu’il me mette toujours en binôme avec Fred. Il saura me remettre les pieds sur terre si besoin.

Nathan avait paru soulagé quand elle lui avait expliqué cette idée de binôme.

Je sais… Écris-moi, d’accord ? Un peu plus souvent. Et je te dirais comment ça se passe ici.

Célia se recula et s’arrêta à côté de Fred, son nouveau fusil fraîchement arrivé sur l’épaule.

Promis, je t’écris à chaque fois que j’aurai un jour de repos. Sofia ? Prenez soin de vous et sortez mon frère de ses bouquins au moins une fois par jour !

Les yeux de l’Elam Evir brillèrent.

Oh, ne vous en faites pas, je le ferai, promit-elle. Soyez prudents, et je veux vous voir tous les deux au Solstice !

Fred salua de la tête, ramassa Rogue avant que le chat ne parte vagabonder et monta dans le transporteur. Célia lui emboîta le pas et tous deux s’envolèrent bientôt pour le sud Ouest du Pays, faisait des signes de la main par les hublots. Célia eut un regard pour le mausolée, en contre-bas, dans un “au revoir” silencieux, puis en revint à Fred pour oublier sa peine et prit Rogue sur ses genoux pour le grattouiller sans vergogne. Rogue s’en plaignit, oulà, tout plein.

Une fois au camp, d’autres épreuves attendaient Célia. La première fut évidemment de se rendre à la tente de commandement des Aigles. L’Elam Evir ajusta son uniforme, prit une profonde respiration et entra pour faire face à celui qui déciderait de son avenir. Eagle prit le temps d’une longue, très longue discussion avec elle. Il devait évaluer son état d’esprit, ses motivations, ses objectifs, savoir si elle serait capable d’assumer de nouvelles missions, ne pas flancher ou craquer au moment crucial pour ne pas mettre ses compagnons d’armes en danger. Célia fit son possible pour être honnête, même si elle minimisa un peu sa soif de vengeance toujours présente, là, au fond de son cœur. Eagle n’en fut pas dupe mais décida finalement de la laisser réintégrer l’unité, mais pas sans une période d’essai indispensable où il l’aurait à l’œil. Aussi bien pendant les entraînements qu’en dehors. Elle ne partirait en mission que lorsqu’il serait totalement certain qu’elle serait apte à l’assumer, aussi bien physiquement que mentalement. Célia se plia à son bon vouloir et quand elle prit congé, elle se sentait à la fois soulagée et terriblement anxieuse. Elle n’était pas certaine elle-même d’être à sa place sur le Front, mais elle était avec Frédéric et c’était ce qui comptait le plus à ses yeux.

Vint ensuite l’épreuve suivante, une épreuve plus délicate et douloureuse. La tente des filles, sans Qi Lin et Xan, faisait vide. Célia avait eu le courage, quelques semaines plus tôt, de demander à Fred s’il savait ce qu’il était advenu de la Commandeur Ailée et de son double Symbiotique. Il n’avait pas été très enthousiaste à lui avouer que Qi Lin n’avait pas survécu aux Hélians. Leurs geôliers l’avaient exécutée quand ils avaient compris que Xan était bien son Incarna et que sa fuite, si elle avait permis d’apprendre que la mission avait tourné au fiasco, avait condamné sa Principale. Xan avait à peine eu le temps de leur apprendre que la mission n’avait été qu’un piège qu’elle s’était évaporée dans un nuage de Symbiose au milieu du camp qu’elle venait à peine d’atteindre. Eagle et Fred d’avoir alors pris tous les risques pour Célia, puisque Qi Lin était déjà morte et qu’ils avaient craint qu’elle subisse rapidement le même sort.

Célia laissa Rogue partir à la redécouverte de l’endroit et elle regarda autour d’elle en essayant de rester sereine, mais c’était dur. Très dur. Leslie ne lui fit qu’un sourire un peu distant qui trahissait que les événements l’avaient touchée, esquivant ouvertement le dialogue avec l’Elam Evir. Par contre Mia était égale à elle-même, toujours aussi exubérante que d’habitude, peut-être plus encore. La tente, pourtant presque vide, en devint vite étouffante. Célia se laissa faire pendant un moment, alors qu’elle installait ses affaires près de son lit et que Mia lui racontait trop de choses pour que l’Elam Evir n’en retienne ne serait-ce que la moitié. Puis elle trouva une échappatoire en prenant son fusil et annonçant qu’elle devait faire des réglages pour le lendemain. C’est ainsi qu’elle finit sur le pas de tir d’entraînement, apprenant à dompter sa nouvelle arme signée Tregan. Elle avait eu du mal à se le procurer. Car comme lui avait annoncé Fred, l’entreprise d’Eden refusait totalement de vendre aux Fardenmoriens. Ce qui était compréhensible, si le propre frère du patron luttait chez les Hélians, mais à la fois ridicule aux yeux de la jeune femme. Comme si ne pas les vendre à une certaine catégorie de personnes allait les empêcher de se les procurer autrement. L’entreprise Tregan fabriquait des armes, tant pis pour eux s’ils ne l’assumaient pas complètement. Elle n’avait eu aucun scrupule à user de pas mal de tours et de détours pour commander son fusil via un nombre impressionnants d’intermédiaires, tous bien réels comme l’ambassade de Shen ming à Eden, un ancien garde du corps d’un village de Golem et, son coup de maître, un milicien gradé de Sérénie.

Ça avait pris plus d’un mois, mais elle avait son nouveau jouet, il était splendide, et entièrement à régler ! Les premiers tirs en furent la preuve flagrante. Au moins, ce jour-là, ça occupa assez Célia pour qu’elle n’eut pas à trouver une autre excuse à esquiver la tente des filles. Restait l’évident problème du soir : Eagle l’avait prévenue, il l’aurait à l’œil et “ne pas dormir” devait sans doute rentrer dans la liste des choses qu’il ne jugerait pas saines. Ce n’était pourtant pas l’intention de Célia. Elle avait bien compris que ne pas être raisonnable ne la mènerait pas bien loin. Mais retourner sous la tente des filles… Elle était dans l’armurerie, à finir quelques ajustements sur son fusil quand elle réalisa où elle voulait dormir… Elle rangea son arme, ses affaires et retourna sous la tente en silence. Mais ce ne fut que pour mettre un épais pyjama, prendre une couverture et ressortir, Rogue sur les talons. Quelques minutes plus tard, elle se glissait aussi discrètement que possible dans le lit de Fred, pour ne pas réveiller les autres Aigles autour d’eux. On parlait toutefois de soldats d’élite et plusieurs ouvrirent les yeux mais, quand Fred bougea juste assez pour passer un bras autour de la taille de Célia et la serrer contre lui, ils ne se manifestèrent pas et la laissèrent faire, se rendormant. Personne n’ignorait ce par quoi elle était passée parmi les Aigles et ça lui offrait quelques libertés. Célia en dormit à poings fermés, un Rogue squattant aussi le pied du lit qui semblait bien juste pour tout ce petit monde.

S’éveillant un peu avant l’heure du réveil, Célia embrassa doucement la main de Fred en guise de remerciement et fila rejoindre sa propre tente pour se préparer à la journée qui commençait. Pas fou, Rogue resta au chaud à squatter. Ça installa la routine des jours suivants, Fred et Célia n’étaient jamais très loin l’un de l’autre mais, même s’ils étaient séparés pour une raison x ou y, ils dormaient ensemble le soir venu. Et ce, jusqu’à la première mission qu’Eagle donna à Célia.

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6 Septembre 980

Ce fut une première mission-test relativement simple. Un tir sur les lignes, abattre un Colonel Hélian prometteur, et Célia avait la liberté de choisir son partenaire. Pas que Eagle ait un doute, il avait déjà rempli le nom de Frédéric dans l’ordre de mission et bien entendu, c’est Fred qu’elle choisit sans hésitation. La seule vraie différence, fut que contrairement à avant les événements du début de l’année, Célia ne demanda pas le passif de sa cible pour se donner bonne conscience. A présent, il lui suffisait de savoir que c’était un Hélian.

Célia et Fred fonctionnaient plutôt bien en équipe, gardant les arrières l’un de l’autre, et comme cette première mission, les suivantes qu’ils firent ensemble furent exécutées à la perfection. L’estime des Aigles pour Fred n’en grandit que davantage, par son professionnalisme autant que par le miracle qu’il avait accompli avec sa binôme, et aucun ne fit plus d’allusion sur le fait qu’il n’était qu’un simple khyan. Quant à Célia, elle retrouva son grade de Major, on la considéra bientôt en soldat. Mais cette fois, c’était bien parce qu’elle en avait fait le choix.

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3 Comments

  1. Je rejoins la personne du dessus pour dire à quel point j’apprécie également l’ampleur que prends Frédéric dans cette histoire. Ca fait également plaisir de le voir davantage sur quelque chose de plus « sérieux », de sentir à quel point il est impliqué dans ce qu’il cherche à protéger. Je suis également curieux de savoir si l’ambiance, dans la tente des filles, va se réchauffer un peu, même si, bien évidemment, tout ne peux pas être rose ! Je suis également très curieux de voir un peu comment va évoluer la relation entre Sofia et Nathan. (Toujours cette attirance pour les intrigues secondaires… Mais c’est dans les « détails » que j’aime me retrouver xD) Enfin bref, j’ai réellement apprécié cette lecture et attends avec toujours autant d’impatience la prochaine !

    @pluche !

    — A.

    P.S : Quelques petites notes sur le texte.
    – « {…] l’Oiseau de Feu, traduit-il finalement {…] »
    -> J’opterais pour un « traduisit-il » pour rester au passé partout.
    – « Leurs geôliers l’avaient exécutée […], elle avait condamnée sa Principale. »
    -> Le « elle » est en trop je crois.

  2. Seule faute qui m’ait sauté aux yeux en première lecture : « et prit Rogue sur ses genoux pour les grattouiller sans vergogne. » -> pour le grattouiller.

    Fred reste formidable… un amour… je l’adore. Merci pour ce nouveau chapitre.

    Encore bon courage pour boucler le salon, j’espère qu’une journée de repos te permettra de te sentir mieux. Toutes mes pensées pour te soutenir.

    • Vyrhelle

      18 mars 2017 at 10 h 04 min

      Je vais déjà un peu mieux ce matin. Je vais essayer de reprendre mes crayons, ça devrait aller.
      Et je suis la première à adorer Fred. Ironique, car le personnage n’était pas prévu à la base. Mais il a pris une vraie dimension dès le départ et avec ma coauteure, on n’a pas hésité à le mettre vraiment en avant.

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