Le temps d'un tango

Fanfiction par V. Gomez et A. Conroy

25 décembre 980

Fred avait attendu minuit avec la patience d’un enfant, en sautillant partout et en essayant d’avancer les aiguilles de la grosse horloge du séjour. Trois fois. Dès que les douze coups sonnèrent enfin, il attaqua pratiquement Célia avec son gigantesque paquet.

JOYEUX NOËL !!

Elle se dégagea de l’énorme paquet mou et volumineux, histoire d’arriver à respirer et se mit à arracher les papiers colorés en guettant une nouvelle potentielle facétie de Fred du coin de l’œil. Mais son paquet bientôt ouvert, elle put découvrir son fameux cadeau secret : un énorme nounours en peluche, tout doux, qui faisait aisément la taille de Célia, peut-être même plus grand, définitivement plus large, vêtu de l’uniforme des Aigles et portant un fusil -en peluche lui aussi-, dans le dos. Avec un chapeau de cowboy et un grand sourire, c’était un doudou-Fred. Littéralement.

Pour dormir quand je n’suis pas là ! claironna le Khyan, ravi de sa connerie.

Célia d’abord muette de surprise, secoua la tête en souriant, tellement fort qu’elle en avait mal aux joues.

Tu es…

Elle abandonna toute recherche de qualificatif et vint saisir son énorme nounours en peluche.

Fred, il est fantastique !! Et lui ne ronfle pas, au moins !!

Fred eut un sourire machiavélique… et appuya avec force sur le cou du nounours. Qui se mit à émettre le bruit caractéristique de ronflements. Et pas n’importe lesquels : le bruit enregistré de ceux, très reconnaissables et sonores, de Fred.

TADAAA !!!

Célia avait un air blasé, mais blasé… alors qu’elle tenait encore dans ses bras l’énorme nounours ronfleur dont elle n’arrivait pas à faire le tour de ses deux bras. Sofia en pleurait de rire dans les bras de Nathan.

Et là, je me demande, avec beaucoup de sérieux… commença Célia, le nounours ronflant encore dans ses bras. Si je dois vraiment te donner ton cadeau finalement. Non, parce que là, je sais pas… J’ai un doute.

Fred lui fit des yeux de moufoute malheureuse – créature lunaire redoutable et ô combien méconnue, si si -.

Céliaaaa !!! C’est Noël !

Elle haussa un sourcil, et sans lâcher SON nounours, elle fit un mouvement de la tête, nez en avant pour montrer quelque chose derrière Fred.

Sous le canapé…

Effectivement, il y avait bien un paquet caché sous le grand canapé du salon. Quand Fred l’ouvrit, presque pas sans tout arracher, il découvrit une vraie et belle panoplie complète de cowboy dans la plus pure tradition Edenienne. Les bottes avec de gros éperons dorés, le pantalon à frange, le gilet, la chemise, le ceinturon, les holsters, le foulard. Il ne manquait que le chapeau que Fred avait de toute façon déjà. Et le tout à sa taille ! Le cadeau était enfantin, adapté à un petit garçon entre trois et six ans, et complètement inutile. Évidemment, Fred l’adora et passa le reste de la nuit dans son nouveau costume, extatique.

IL EST GENIAL !! Désormais, je m’habille plus que comme ça, tant pis pour Eagle !!

Célia hésitait entre rire et se taper la tête contre un mur. Elle savait qu’il allait aimer mais pas à ce point-là. Elle en était presque déstabilisée mais c’était tellement drôle qu’elle le laissa faire. Elle profita qu’il soit en train de singer la traverser d’une rivière sur son cheval pour donner leur cadeau à Sofia, Nathan et même Sinaï. La première eut une belle robe très Elam Evir, simple dans la forme mais entièrement brodé que Célia avait commandée spécialement pour l’occasion quelques semaines plus tôt. Quant à Nathan et Sinaï, elle leur offrit le même beau manteau d’hiver, idéal pour la région, avec comme seule distinction, un petit « N » et un petit « S » brodé sur le revers d’une pochette intérieure. Quant à Fred, elle attendit avant de lui annoncer que son vrai cadeau était encore dans sa poche.

Ce fut plus tard dans la soirée, quand ils ne furent finalement que tous les deux, avec le chat, que Célia sortit un papier soigneusement plié et glissé dans une enveloppe.

Joyeux Noël, mon Frédéric, dit-elle en le laissant l’ouvrir.

Le Khyan le fit en regardant Célia avec un air de “qu’est-ce que tu as manigancé encore ?”. A l’intérieur, une simple feuille : le bon de livraison pour un fusil Tregan qui serait livré une quinzaine de jours plus tard.

Je m’y suis prise un peu tard, je n’ai pas réussi à l’avoir pour Noël même…

Fred observa le bon avec des yeux ronds avant de prendre un visage plus doux et de sourire.

Je t’aime, tu sais ? dit-il, et ce n’était pas les grandes déclarations d’amour éternel de plus tôt, c’était sincère et plus profond. Merci, ma belle.

Elle répondit à son sourire avant de venir se caler contre lui, soupirant d’aise.

Ça mérite au moins un câlin, dit-elle doucement.

Elle ferma les yeux, savourant la paix et le calme.

Je t’aime aussi, tu sais ?

Fred lui sourit en lui embrassant la tempe.

Je suis adorable, conclut-il après un instant de silence qui avait emporté sa vraie réponse.

Célia n’ajouta rien, sinon qu’après avoir commencé à somnoler devant la cheminée, ils ne trouvèrent le courage que de migrer jusqu’au canapé, à deux mètres de là et de s’y enlacer pour la nuit, préférant la chaleur du feu de bois à une chambre sûrement trop fraîche. Fred était toujours dans sa tenue de cowboy, Célia dans son éternel pantalon/corset, avec un doudou-Fred assis à leurs pieds qu’un Rogue avait décidé d’adopter comme lit, pour finir cette merveilleuse nuit de Noël.

Aux lueurs de l’aube, Célia fut la première réveillée. Et si Fred dormait encore profondément, elle prit toutes les précautions pour ne pas le réveiller alors qu’elle se levait en silence. Elle lui embrassa la tempe et trouva un plaid pour le couvrir. Elle attisa le feu, remit une bûche puis elle quitta le salon pour aller enfiler un manteau et des bottes. Dix minutes plus tard, elle entrait dans le mausolée.

Ses doigts glissèrent sur la plaque froide que le givre avait épargné. Les lettres gravées imposaient leurs formes sous la caresse légère et Célia les lisait à nouveau, même si elle les connaissait par cœur depuis longtemps. Plus de couronne de marguerites pour décorer le petit mémorial, mais après les mois passés au Front, si la couronne avait été encore là, elle n’aurait été qu’un amas végétal séché. Célia sortit alors une petite branche de houx qu’elle avait préparée et la déposa devant la plaque. Pas de larmes cette fois, juste un regard lointain. Elle soupira puis déposa un verre d’alcool Elam Evir devant la tombe de son père et une autre branche de houx devant celle de sa mère. Pour ensuite s’asseoir au sol et se recueillir en silence.

Il y a à nouveau des rires dans notre maison. Et bientôt, je l’espère, il y aura des rires d’enfants. Alors où que vous soyez, si vous le pouvez, protégez ce bonheur qui renaît à peine.

Elle baissa la tête, posant son front sur ses genoux, ses doigts entrecroisés devant elle.

Je vous en supplie, aidez-nous à survivre…

Mais le mausolée resta froid et silencieux en réponse à ses prières. Elle ne resta pas seule longtemps, un chat curieux vint voir si, par hasard, elle avait encore remis de quoi jouer. Il renifla le verre d’alcool et recula en éternuant. Beeh ! Elle eut un léger sourire en coin alors qu’elle se levait et attrapait Rogue pour le prendre dans ses bras et lui tapoter le museau d’un doigt.

Ça t’apprendra à venir fouiner où tu ne devrais pas, chenapan.

Mais elle le serra ensuite tout contre elle, grattant son cou tout en écoutant son ronronnement. Elle eut un dernier regard pour les tombes.

Joyeux Noël, Sean.

Puis elle se détourna et retourna à la maison, aller voir si Madame Esmé avait déjà commencé à préparer le gargantuesque petit-déjeuner qu’ils lui avaient tous demandé pour ce matin de fête. Les odeurs provenant de la cuisine à son arrivée la firent sourire. Le petit-déjeuner était presque prêt et les odeurs réveillaient tout le monde, à commencer par Frédéric qui se dirigeait vers la salle à manger tel un zombie.

Chocolaaaaaaat…

Il se retrouva avec un bisou sur le nez et un petit carré de chocolat dans la bouche.

Oui, Joyeux Noël aussi, mon petit Frédéric.
Choyeux Nowel ! dit-il en riant.

Célia le guida alors jusqu’à une chaise, tenant son bras comme une cavalière de bal, riant déjà à moitié devant son air irrésistiblement comique. Elle le laissa s’asseoir et prit la chaise d’à côté, tendant un bras pour rapprocher tasse, pichet de lait chaud, pâtisseries, etc.

Allez, mange, tu as voulu un petit-déjeuner de champion, va falloir tenir le choc maintenant !

Oui, la demande du déjeuner avait été prise comme un défi personnel par la cuisinière et la table semblait pliée sous le poids de tout ce qu’il y avait dessus. C’était pourtant une table en chêne massif et ils n’étaient que quatre. Cinq si on comptait Rogue. Ils réussirent pourtant à faire un trou impressionnant dans l’assemblage de victuailles, mais ne parvinrent pas à tout manger.

Je vais… éclater… rit Fred, avachi sur sa chaise. Je vais probablement devoir rouler pour me déplacer…
Pas mieux, annonça Célia en levant une main comme un drapeau blanc de reddition.

Ils étaient tous sur la ligne ténue séparant “trop mangé” de “malades” et furent donc sages toute la mâtinée, pour digérer. Jusqu’à ce que Fred déniche le garage avec la moto de Célia et exige d’aller faire un tour. Une moto qu’elle était certaine d’avoir laissé chez Sean. Visiblement, il lui avait renvoyé ses affaires. D’abord pas très sûre de savoir comment elle devait prendre ça, Célia s’était avancée vers sa Grande Dame. Elle ne l’avait pas revue depuis … depuis trop longtemps, réalisa-t-elle alors qu’elle refusait de compter précisément les mois. Plus d’un an, une éternité après tout ce qui s’était passé. Elle passa sa main sur la large selle de cuir.

Je ne sais pas si elle a encore beaucoup d’essence, trouva-t-elle comme fausse excuse. Ce n’est pas la même que celle du transporteur que nous avons en réserve. Il faudrait arriver jusqu’au village de Trinya, à plus de vingt kilomètres pour pouvoir faire le plein.

Fred tapota la jauge qui affichait un réservoir plein.

Bah alors, tellement plus l’habitude que tu sais plus lire ? Ça demande un cours de rattrapage express, ça !

Célia le regarda d’un air peu amène.

La jauge ne marche que si je mets le contact, Fred.

Mais piquée au vif par sa remarque, elle s’installa sur l’engin, ouvrit la vanne d’arrivée d’essence et mit le contact. Le niveau de la jauge afficha alors un tout petit peu moins du plein, largement de quoi faire vingt ou trente allers et retours jusqu’à Trinya et Célia le savait. Et puis elle était installée sur l’engin, les vibrations familières du moteur entre ses jambes et sous ses mains… Elle soupira alors qu’elle cédait à son envie.

Allez, monte ! On va le faire ce tour, laissa-t-elle finalement échapper. Mais tu mets un casque !

Fred eut un petit “woohoo” et s’installa derrière elle, sans casque.

Et pourquoi j’en mettrais un, d’abord ? Tu n’en mets pas, que j’sache, et t’as pas l’intention d’avoir un accident, si ?

Célia leva les yeux au ciel.

Je suis Commandeur Elam Evir. J’ai survécu à l’explosion d’une moto… Mais ça ne veut pas dire que je suis infaillible, juste que je ne peux pas me blesser d’une chute à plus de 130 km/h. Tu mets un casque. Et j’en mettrai un aussi, si ça te convint de le mettre.

Fred était sceptique.

Est-ce que tu en as seulement un ? Parce que j’me trimballe pas avec ça en poche, figures-toi…

Célia montra un petit meuble un peu plus au fond de la grande, derrière eux.

Et bien figures-toi que j’en ai. Deux même. Parce que oui, parfois, moi aussi, je porte un casque.

Elle se tourna un peu vers lui, avec une petite moue irrésistible.

Ça empêche mes cheveux de trop s’emmêler…

Fred rit.

Le casque, cet accessoire de beauté capillaire… Quoi, pas d’élastique, pas de foulard et une paire de lunettes pour les yeux ? Tu ruines tous mes fantasmes, là.
Ça, c’est bien en été, Fred. Nous sommes en décembre à Trapeglace. C’est casque, blouson, gants et écharpe… Tu comptes toujours venir faire ce tour, là, au lieu de tergiverser ou je dois partir sans toi ?

Satisfait par le feu dans les yeux de l’Elam Evir, Fred accepta de s’équiper chaudement et complètement.

J’suis prêeet !

Casque sur la tête, Célia démarra en trombe, faisait voler la terre battue de la grange puis les graviers de l’allée menant hors du domaine Avonis lui-même. Les routes de Trapeglace n’étaient pas faites pour la vitesse. Trop rudimentaires et surtout particulièrement verglacées à cette période de l’année. Mais Célia en avait l’habitude et surtout elle n’avait pas choisi sa moto au hasard. C’était une routière increvable, robuste et parfaitement équilibrée qui avalait le bitume fendu et craquelé du Nord de Fardenmor comme l’asphalte doux et lisse de Phoenix. Sa vitesse moyenne ce jour-là en était la preuve. Elle filait à une allure qui aurait été considérée comme complètement indécente par tout être normalement constitué. Mais elle était Haute-Noble, elle aimait la vitesse et surtout, elle aimait la morsure du froid sur son visage alors qu’elle essayait d’oublier des souvenirs qui voulaient absolument remonter à la surface. Elle n’en était que plus hargneuse sur la poignée de l’accélérateur. Heureusement, Fred aidait à ne pas faire d’amalgames douloureux, il n’était absolument pas le même passager que Sean avait pu être. Il avait tendance à gigoter, à lui parler même si entre vitesse et casque elle n’entendait rien, à rire, à lâcher sa taille pour voir s’il tenait. Célia dut en ralentir à plusieurs reprises de crainte que l’andouille derrière elle n’en vienne à se casser la figure. Il aurait été fin et elle aussi, à revenir à la maison après un passage obligé par l’hôpital de Froidgrange.

Fred, arrête, bon sang ! Tu te tiens tranquille ou je t’abandonne sur le bord de la route et tu rentres à pied !

Fred se calma un peu mais elle le sentit encore plusieurs fois ajuster sa position, tourner la tête à droite et à gauche pour regarder le paysage et transformer sa prise sur sa taille en câlins spontanés. Célia finit par faire une pause, devant le paysage enneigé qu’offrait un virage en corniche de la route. On pouvait y voir une grande partie du comté sous un ciel limpide et bleu, avec un soleil qui faisait briller la neige comme des milliers d’éclats de verre. Une des plus jolies vues du coin. Elle descendit de la moto, ôtant son casque et s’approcha du bord.

J’ai envie de voir tellement d’autres paysages. Celui-ci, je l’aime beaucoup mais je le connais par cœur.

Elle regarda vers Fred.

Quand je pourrai, je voyagerai et le Cratère n’aura plus aucun secret pour moi.

Fred la rejoignit, l’enlaçant par derrière et posant son menton sur son épaule.

Fais-moi signe quand j’suis en perm’, je viendrai avec toi, sourit-il. Tu commencerais par où ?

Elle faillit dire la mer.

Les plaines de Golem. Le soleil brûlant, des routes droites à perte de vue et des paysages rouges et or sous un ciel bien plus bleu que celui-ci. Ou alors les forêts impénétrables de l’Est de la Sundarì, immenses, hautes, vertes, chatoyantes, chaudes et humides… Ou encore les monts des Terres Arc-en-Ciel, loin de toute civilisation, entre terre et ciel. Et arrivée au sommet, voir au-delà du monde.

Fred marqua une pause.

Les Terres Arc-en-Ciel, c’est pas là où y’a ces espèces d’énormes monstres ? demanda-t-il.

Il ne précisa pas que tous les explorateurs qui avaient voulu passer les frontières du Cratère pour voir ce qui se cachait derrière n’étaient pas revenus. Il avait peur de la réponse de Célia. Elle eut un léger rire.

Oui, c’est vrai. C’est ce qu’on dit sur les Terres Arc-en-Ciel. Mais je ne suis pas certaine que ces monstres soient plus dangereux qu’un Traqueur Encyclique Hélian…

Elle eut un autre rire bref.

Ce ne sont que des envies, Fred. Je ne sais pas si je visiterai un jour tous ces endroits. Je crois que j’ai juste envie d’autres choses. D’un peu de rêves, de beauté et de beaucoup de liberté.

Fred opina.

Je vois. Oublie-moi quand même pour les Terres, de toute façon, il faut être Noble pour y aller. Par contre, Golem, je m’incruste !

Il eut droit à un coup de hanche dans le bassin, Célia ne voulant pas quitter ses bras.

Si tu veux. On embarquera ma moto pour un road trip digne de ce nom… Dormir à la belle étoile quand on aura pas une auberge sous la main…

Fred sourit.

Chouetteee… On reviendra plus bronzés que des As’Corvaz.
On rendra verts de jalousie tous les Aigles réunis !

Et le sourire qui lui mangeait la figure était loin d’être angélique. Fred opina.

Ouaiiiis !

Il l’embrassa sur la joue.

Je veux voir Eagle vert…

Peut-être qu’il allait acheter un seau de peinture….

Ils restèrent encore un moment devant le paysage, mais finalement, Célia initia le mouvement pour retourner à la moto. Une heure plus tard, ils étaient de retour à la maison, la Grande Dame remisée à la grange et la jeune femme reprenait ses facéties et sa bonne humeur pour lutter contre sa mélancolie. Elle ne voulait pas gâcher les fêtes de tous ceux qu’elle aimait, elle ne voulait pas noircir ces moments… Si bien qu’à la fin de leur séjour, elle fut convaincue, qu’un jour, elle arriverai à ne plus avoir ces épisodes douloureux où elle se retrouvait avec la gorge serrée ou le cœur en berne. En tout cas, plus plusieurs fois par jour.

Sofia lui parla d’une tradition observée par les Keos, les fidèles de Kéo, nommée Samhain, ou la Grande Veillée. Une journée à l’équinoxe d’automne qu’ils passaient à honorer et se rappeler des morts, une tradition que les enfants transformaient en célébration avec des déguisements et des friandises. Une journée qui restait, pour les plus pratiquants, une journée sacrée à passer en famille et à parler de choses douces-amères pour apaiser les cœurs sans oublier. Elle offrit à Célia de passer le prochain équinoxe avec elle, ne demandant pas une réponse immédiate, laissant l’invitation ouverte.

Puis, il fallut bien retourner sur le Front.

Peu après le début de la nouvelle année, Kadam Hel semblait décidée à reprendre le terrain qu’Exclésiasth lui avait pris avant le Solstice. Du coup, les Aigles eurent du travail, surtout visant des officiers et parfois des Déprédateurs de Soupirs précieux à l’autre camp. Les Hélians et leurs appellations alambiquées… Ils ne pouvaient pas dire des messagers comme tout le monde ?

En avril, la rénovation de la vieille chapelle fut terminée et Nathan demanda la main de Sofia à son père ET au baron de Bosth qui, en étant l’homme le plus important de la petite dynastie, même par mariage, restait celui qui avait le mot final. Ils furent d’accord sur le fait de garder les fiançailles discrètes, un Baron Haut-Noble épousant une Héros sans grande importance étant sûr de créer un scandale, et ce fut réglé.

Célia eut une permission en mai, où elle vit Desdémone pour la dernière fois. L’espionne lui laissa le choix de continuer son enseignement mais pour devenir une Ombre à son tour et à part entière, ou bien de faire comme d’autres avant elle, notamment Eagle, et prendre sa dernière leçon pour ensuite continuer son chemin. Célia n’eut pas d’hésitation. Elle n’avait jamais eu l’ambition de devenir une espionne, et s’il n’y avait eu l’enquête sur l’assassinat de son père, elle n’aurait même sûrement jamais envisager de se former dans ce domaine. Elle remercia donc Desdémone de ses enseignements précieux mais déclina la poursuite des cours.

Je suis une tireuse d’élite et une aventurière. Je ne suis pas faite pour être une espionne, avait-elle conclu avant de quitter définitivement la maître-espionne.

L’été était toujours une période d’activité forte pour le Front et les Aigles ne firent pas exception. Exclésiasth fut même obligé d’utiliser l’unité en “simples” tireurs sur quelques affrontements directs, preuve qu’il était soumis à de fortes pressions. Célia détesta cette période où les dangers n’étaient pas ceux auxquels elle avait fini par s’habituer et dans un rôle où elle se sentit un peu trop comme un vulgaire fantassin. Elle avait peut-être accepté son statut de soldat de l’armée Fardenmorienne, mais pas au point d’aimer se sentir comme un simple pion. Mais d’un autre côté, comment rester au camp en laissant Fred partir seul au combat ? Célia en était incapable, imaginant les pires horreurs pouvant arriver à son inséparable coéquipier. Au moins, s’était-elle consolée en se disant qu’elle avait abattu plus que son compte d’Hélians durant ces quelques semaines.

Puis l’automne revint et avec lui, le mauvais temps et une accalmie dans les combats, ce qui soulagea tout le monde. Célia avait vu assez de morts et elle demanda une permission pour l’Équinoxe d’automne. Elle avait besoin de revoir les siens et de poser son fusil pendant quelques temps. Une permission lui fut accordée mais cette fois, elle partit seule pour Trapeglace.

Je n’peux pas, ma belle, gros tir en prévision, lui dit Fred. Tu auras ton nounours pour dormir, et je serai là quand tu rentreras.

Il lui glissa un petit coffre dans les mains.

Tiens, je sais que y’a cette tradition que ta future belle-sœur veut faire, et comme j’peux pas être là…

A l’intérieur, une couronne de fleurs, Fred avait emprunté de la laque à une des… suiveuses de camp pour que les fleurs ne fanent pas. Il eut droit à un câlin qui dura un long moment, alors que Célia n’arrivait pas à se décider à partir et à se séparer de lui, la petite boîte serrée tout contre elle. Elle faillit en manquer le départ du transporteur.

Elle sut, une fois à Trapeglace, pourquoi elle redoutait tant de ne pas avoir Frédéric avec elle. La première nuit fut juste un supplice où elle passa des heures entre des cauchemars abominables et des souvenirs qui ne valaient guère mieux, malgré l’ours géant, malgré les attentions de Nathan, Sinaï et même Sofia. Au matin, Célia était une ombre qui hantait la maison en quête de paix. Elle n’avait pas été aussi mal depuis des mois et Nathan en resta terriblement désarmé et anéanti. Célia en déclina la cérémonie de Samhain. Parler des morts était au-dessus de ses forces. Elle se contenta de poser la couronne de fleur dans le mausolée, le verre d’alcool et quelques fleurs avant de disparaître littéralement. Il fallut plusieurs heures pour qu’on la retrouve avachie sur le canapé du salon, une tête à faire peur et une bouteille d’un alcool que Nathan savait terriblement fort, complètement vide à la main. Nathan soupira et s’assit près d’elle.

Oh, Cordélia, qu’est-ce que tu t’infliges, сестренка… dit-il en prenant la bouteille pour la poser sur le guéridon et garder sa main dans la sienne.
Je m’infliges… ce que je mérite, Nathan, dit-elle avec la tête qui dodelinait lentement de droite et de gauche. Je suis une meurtrière… qu’une sale meurtrière.

Nathan fronça les sourcils.

Cordélia, tu sais que ce n’est pas vrai. Tu ne tues pas sans réfléchir et sans distinction, s’il faut te donner un titre, tu es plus proche du Traqueur Encyclique que d’un vulgaire criminel ! s’échauffa-t-il rapidement.
Et on donne quel titre à une mère qui tue son bébé pour son pays, Nathan ?! cria-t-elle donnant un coup de pied rageur dans la table basse devant elle. Ils ont aussi un joli nom poétique pour ça ?!

Nathan resta figé, comme si elle l’avait frappé.

Cordélia… articula-t-il finalement. Tu SAIS que tu n’es pas responsable. Il ne te viendrait pas à l’idée de blâmer les survivants de torture pour le calvaire qu’ils ont enduré, n’est-ce pas ? C’est la même chose pour toi, сестренка, c’était une torture en soi, et ce n’est pas de ta faute…

Elle agita la tête nerveusement, luttant visiblement contre les effets puissants de l’alcool.

Ça aurait été vrai si je n’avais pas eu le choix, articula difficilement la jeune femme ivre. Mais justement, ils m’ont laissé le choix. Des informations contre mon bébé… Je parlais et ils épargnaient Frédérique.

Elle leva un visage aussi fièrement dressé que possible dans son état.

Aujourd’hui, je serais une traîtresse, j’aurais perdu Sean. Mais ça n’aurait pas eu d’importance, parce que j’aurais eu mon bébé dans mes bras. Et que là, il devrait être à essayer de faire ses premiers pas.

Nathan en avait les larmes aux yeux et il serra la main de Célia.

Cordélia, tu sais que c’est faux, dit-il doucement. Si tu avais parlé, tu te haïrais, tu ne supporterais pas de vivre avec toi-même, parce que tu aurais mis Sean, et surtout ton enfant, et moi, en danger. Tu aurais attiré l’œil des Instances et ils t’auraient fait payer ta trahison.

Elle resta un instant silencieuse, la tête lourde.

Je serai partie… loin ? J’aurai voyagé… J’aurai vu le monde… Traquée par les Hélians ou par les Corbeaux des Instances, quelle différence finalement ? Peut-être que c’est Sean lui-même qui serait venu me tuer… Ça aurait été une juste fin à tout ce gâchis.

Nathan soupira, réalisant qu’argumenter alors qu’elle était complètement ivre ne menait à rien.

Tu te trompes, Cordélia. Tu as encore le reste de ta vie et je suis certain qu’elle n’est pas gâchée, soupira-t-il en la prenant par les épaules pour qu’elle s’allonge sur ses genoux. J’en suis sûr.

Elle se laissa faire, sans force ni vraiment volonté. Elle était trop ivre pour ça.

Je n’aurai pas dû le chasser… J’aurai dû…

Elle ne trouvait plus vraiment ses mots, l’alcool mettrait bientôt fin au supplice.

– … J’aurai dû me marier la première… marmonna-t-elle avec plus aucun éclat dans les yeux.

Nathan caressa ses cheveux.

Pour ce qu’il t’a dit, Cordélia, j’aurais pu le tuer.

Il l’aurait fait, si les mots de Sean avaient été sincères.

Ne te résume pas à ce que tu étais avec un homme, Cordélia. Tu vaux beaucoup plus que ça.

Elle ferma les yeux.

Mais je me sentais… vivante… avec…

Elle ne termina pas sa phrase et sa respiration devint profonde et un peu sonore d’être avinée. Nathan caressa les cheveux de sa sœur.

Un jour, tu pourras parler de lui sans souffrir, dit-il doucement. Et ce jour-là, peut-être que je me pardonnerai.

Soupirant, il se leva pour l’emmener dans son lit. Elle dormit la journée entière, assommée par un alcool qui aurait tué un Khyan et à son réveil, elle ne trouva rien de mieux que faire ses bagages, alors qu’elle devait rester encore plusieurs jours au domaine.

Dois-tu vraiment partir ? demanda Nathan, inquiet. Nous nous faisions une joie de passer encore presque une semaine avec toi…
Une joie ? Vraiment ?

Elle ferma son sac.

Je n’aurais pas dû venir. Pas sans Fred. Pas pour célébrer les morts.

Elle enfila sa veste d’un geste nerveux et vif alors qu’elle luttait contre une nouvelle envie grandissante de pleurer.

C’est trop tôt, Nathan. Je vais prendre la moto et je vais rejoindre le camp. J’ai une semaine pour le faire. C’est mieux pour tout le monde que je parte.

Nathan retint son envie d’aller la prendre dans ses bras.

Tout le monde, je ne sais pas, mais si tu sens que c’est mieux pour toi… Viens nous voir au Solstice, avec Fred, d’accord ? Nous ne serons qu’à quatre mois du mariage, il faudra commencer les préparatifs et je ne pense pas être la personne idéale pour aider Sofia à choisir sa robe.
Et puis, ça porte malheur, dit la jeune fiancée. Je suis désolée, Célia, je n’aurais pas dû vous proposer de célébrer Samhain.

Célia soupira en regardant son sac encore sur le lit.

Non, Sofia, c’est moi qui suis désolée.

Elle le saisit et le jeta sur son épaule.

Vraiment désolée, répéta-t-elle en quittant la pièce sans même regarder son frère. Vous n’avez pas à vous en vouloir. Ça venait de la meilleure intention qui soit… Prenez soin de vous deux.

Deux minutes plus tard, le moteur de la moto de Célia vrombissait depuis la grange et la jeune femme partit comme le vent, sans se retourner.

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4 Comments

  1. Les mauvais souvenirs qui reviennent hanter même quand on vit des moments joyeux, pour finalement reprendre le dessus, durs durs… Mais bon ce Noël avec Fred… ce Fred quoi ! Il est génial !
    Les images sont magnifiques, j’ai une préférence malgré tout pour ce beau duo dormant l’un contre l’autre. Je l’avoue !

    • Vyrhelle

      18 juin 2017 at 19 h 01 min

      Je l’adore aussi. Je pensais pas la réussir aussi bien, je suis super contente.
      L’autre me plait aussi, mais plus pour le défi technique qu’elle représente ( le décor a été fait quasi entièrement à main levée sans référence ). Le thème est déjà beaucoup plus délicat et je l’ai aussi fait parce que je dessine pas assez Nathan XD

  2. Voilà, j’ai re-envie de pleurer!

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