Le temps d'un tango

Fanfiction par V. Gomez et A. Conroy

5 avril 982

Fred restait sceptique.

Célia, tout tiendra jamais sur ta moto, pas en plus de ma pomme et nos bardas. Suuurtout pas de la vaisselle…

L’Elam Evir se mit à faire la grimace en se grattant le crâne.

D’accord, d’accord. C’était idiot de penser que ça le ferait. Maintenant, reste pas trente-six solutions… faut que j’appelle Nathan pour qu’il nous envoie Ismaël.
Ouaip. Et en attendant, vu que Trapeglace-Phoenix, ça se fait pas en dix minutes, je propose d’aller faire un tour.

Sauf qu’il se retrouva devant le bar des Aurores d’Acier avant de percuter comment il avait connu le bar.

Merde, non, on va aller ailleurs…

Célia était devenue terriblement silencieuse alors qu’elle venait de reconnaître l’enseigne aux néons. Elle regarda Fred, l’air désolé et elle baissa le nez.

Oui, s’il-te-plaît… Je…

Elle passa une main devant ses yeux et soupira.

Et merde, non, je vais pas… Au pire, on verra Rayleigh. Ça sera pas la mort, non ?

Fred lui fit un sourire.

Ça, c’est ma Célia. On va boire un verre, voir Rayleigh et profiter de l’après-midi !

Ils ressortirent donc du bar complètement bourrés.

..DONDAIIINEUH, Laaaaa madelon DOONDOOON ! riait Fred en dansant dans la rue. Célia suivait, la tête dans un étau et regardant l’énergumène qui lui servait de doudou, coéquipier, ami, etc, s’agiter en tout sens avec un air plutôt blasé.
Il picole comme un trou et il trouve encore le moyen d’être épuisant… Freeeed, revient ici, je te préviens…

Elle tituba.

– … je te laisse ici si tu te paumes !
M’abandoonnneee paaaaaaas ! brailla le Khyan en revenant vers elle à vitesse grand V, s’accrochant à son cou, les faisant tanguer tous les deux.

Dire qu’il était à peine vingt-une heures… Mais il fallait dire que Ray avait accès à du très, très bon alcool.

Céliaaaaaaaaaaa !

Visiblement, pas de question ou de déclaration pour aller avec son prénom. Célia fronça les sourcils. Il venait de lui vriller les tympans et le peu de cerveau encore intact.

Oui, Fred, c’est … mon prénom…

Elle soupira et regarda autour d’elle pour essayer de se repérer. Evidemment, pas un chat pour les aider, pas un panneau lisible non plus. Puis, n’ayant pas envie de réfléchir, elle se mit à avancer tout droit, choppant Fred par le col et le tirant à sa suite.

Viens, on va être en retard pour le tras… le trane… pour le voyage. Et Nathan et Sofia y seront pas contents si on n’est pas au mariage !

Fred la tacla avec un autre câlin.

Mariaaage, ricana-t-il contre son oreille, l’haleine sentant l’alcool, comme si c’était une grande blague. … Epouse-moiii ! Les filles c’trop plicomqué et les garçons c’pas mon truc et toi tu es FARPAAAAIITEUH !

Tympans explosés, version numéro deux. Célia s’arrêta, sentant qu’il y avait un truc qui clochait dans ce que Fred racontait, mais elle ne savait pas quoi. Elle se gratta la tête, perdue et pensive. Ce qui était difficile avec la dose d’alcool qu’elle avait dans le sang. Et puis la voix de l’andouille pendue à son cou résonnait encore dans sa boîte crânienne.

J’peux pas marier, j’suis … j’suis… J’suis quoi, déjà ?
Joliiiie. Gentille. Sexy à mouriiir. La meilleure sniper du monde ! Célibataireuh ! chantonna-t-il. Et trop triste, j’veux plus que personne te fasse pleurer. Alleeeez, épouse-moaaaa ! Tu enverras chier touuus les autres garçons et puis même si j’préfère juste les câlins, on pourra voir pour un bébé plus tard ! Ou un chien !

Si Célia n’avait pas été saoule, les paroles de Fred lui auraient fait terriblement mal. Mais elle dut son salut ce soir-là à son taux d’alcoolémie, même si la déclaration avinée du sniper ne la laissa pas très joyeuse. Elle s’était arrêtée au milieu de la rue, tout sourire envolé.

J’suis pas si triste d’abord… Et j’veux pas d’chien.

Elle se laissa alors tomber au sol pour se retrouver assise à même le bitume.

J’veux boire encore… Ça vide la tête de boire.

Fred hocha la tête et tituba quand ça fit tanguer le sol.

Voui, mais après ça remplit trop et demain va être atrooooceuh. Alleeeez, debout, on doit aller… à Attrapelaglace.

Il ricana.

C’est… c’est trop nul, comme nom, on dirait il fait froid toultemps !

Célia eut un regard étrange derrière son ivresse.

Froid comme dans mes rêves, avoua-t-elle malgré elle.

Fred s’assit sur le bitume et l’attira dans un câlin un peu trop serré.

Il faut mettre un puuuuull ! dit-il en lui donnant sa veste.
C’est pas un pull ça, si ?

Puis elle leva les yeux vers lui et elle l’embrassa. Fred l’embrassa avec enthousiasme mais même complètement ivre, ça n’avait rien d’un baiser d’amants, juste cette notion particulière qu’ils avaient, bien à eux. Sauf que ça ne suffit pas à l’Elam Evir. Elle mit fin au baiser et finalement se leva pour reprendre la route. Elle commençait à avoir l’alcool triste, se mettant à chanter un petite chanson idiote mais avec un visage fermé. Fred s’évertua à la faire sourire de nouveau en passant son bras autour de ses épaules et reprenant ses chansons. Ils réussirent à atteindre le transporteur par miracle et Ismaël les regarda avec beaucoup, beaucoup, beauuuucoup de scepticisme.

Ce fut quand ils furent à bord et que l’appareil décollait que Célia utilisa finalement l’Héritage Lo’kindjaleph pour éliminer au maximum l’alcool qui lui embrumait la tête. Parce qu’ivre, elle se sentait plus mal encore qu’elle n’aurait dû… Elle reprit ses esprits au bout de quelques minutes et vint s’asseoir à côté de Fred. Elle eut un maigre sourire alors qu’elle prenait sa main dans la sienne. Fred lui fit un gigantesque sourire.

Je suis complèteeeeemeeeeent pété ! rit-il.

Célia le laissa faire, le regardant sans quitter son sourire un peu faux. Elle se jura, mais peut-être un peu tard, qu’elle ne remettrait plus les pieds à Phoenix avant longtemps. Fred fut ensuite une petite balle d’énergie adorable jusqu’à Trapeglace, plus proche du nounours que de l’être humain. Mais le lendemain matin, il se cachait sous son oreiller avec une horrible gueule de bois, regrettant chaque parole parmi les rares dont il se souvenait et refusant de sortir de sa chambre. Célia n’eut pas de scrupule à entrer dans la pièce et aller ouvrir les volets en grand, laissant les fenêtres ouvertes. Fred puait encore l’alcool.

Allez, debout. Va prendre une douche, c’est juste pas possible, là.
Naaaaan, laisse-moi agoniseeeer, aie pitiééé !, grogna un Fred pas frais du tout.

Elle se tourna vers lui, poings sur les hanches.

Tu bois, tu assumes.

Elle retourna à la porte et en revint avec une tasse que lui apportait Iris. Elle la remercia et la congédia alors qu’elle revenait vers Fred avec le breuvage à l’odeur étrange.

Maintenant, tu vas être un grand garçon et avaler la potion de Madame Esmé. C’est fort mais ça remet les idées en place !

Fred plissa les yeux à cause de la lumière et le nez à cause de l’odeur.

… y’a quoi, dedans, de l’essence ? marmonna-t-il mais il but le breuvage.

Et faillit vomir juste après.

…Tu me détestes, c’est ça ? gémit-il.

Elle se tourna vers lui, un air sérieux sur le visage.

Non, Fred, je ne te déteste pas. Si tu dis ça parce que tu es encore saoul, je te jure que je te balance dans l’abreuvoir des chevaux pour que tu dessaoules plus vite. Les parents de Sofia arrivent aujourd’hui, on doit être prêts à les accueillir.

Fred soupira.

J’avais oublié que tu ne m’avais jamais vu ivre… j’ai tendance à être hyper heureux et à vouloir résoudre tous les problèmes avec des solutions simples et joyeuses et il ne manque plus que les licornes… grogna-t-il.

Il tendit la main vers elle.

Je t’ai dit des choses… je voulais te faire sourire mais c’était assez maladroit, en rétrospective. Je suis désolé, Célia, je suis pas un bourré très intelligent.

Elle baissa aussitôt le nez et perdit son air pincé.

Je suis une bourrée déprimante, qui voit tout en noir… Tu n’as pas à t’excuser. C’est moi qui n’aurait pas dû boire. Pas maintenant, pas là-bas.

Fred agita sa main toujours tendue.

Je sais que je pue mais viens, câlin quand même !

Elle céda à l’invitation, mais loin de venir se blottir contre lui, elle resta plus assise sur le bord du lit, à portée de bras, mais réticente.

Je ne peux pas t’épouser, Frédéric.

Elle tourna les yeux vers lui.

– … Pas alors que je l’aime encore.

Fred marmonna quelque chose de pas très poli.

Eh, tu sais que tu ne me brises pas le cœur, hein ? Je t’aime, Célia, mais ça n’a rien à voir avec ce qui est normalement demandé dans un mariage. C’était juste… une proposition imbibée. Pour te faire sourire, même si ça n’a pas marché.

Il se rapprocha un peu.

On est liés, tous les deux, pas besoin d’un mariage pour ça.

Le dos de Célia se voûta alors qu’elle donnait l’impression de perdre du courage à chaque respiration.

Ne me fais plus jamais ce genre de proposition, imbibée ou non. Ça ramène trop de choses à la surface.
Je suis désolé, Célia, dit-il doucement, la voix basse, honteuse ou douloureuse.

Elle posa sa main sur la sienne et la serra doucement.

Je sais…

Elle se leva pour ensuite quitter la chambre d’un pas traînant.

On déjeune dans une demi-heure.

Elle disparut dans le couloir. Fred rabattit son bras sur son visage.

Bien joué, Frédéric, non, vraiment, champion… marmonna-t-il.

Il s’extirpa du lit pour aller se laver – il avait l’impression d’avoir une bouteille d’alcool planquée quelque part sur lui- avant de s’habiller de frais et de partir en quête de Célia et accessoirement, du repas. Trouver le repas ne fut pas compliqué, il suffisait de suivre les odeurs appétissantes. Trouver Célia s’avéra plus ardu. Il trouva Nathan et Sofia déjà installés à table, mais pas de Célia dans les parages. Ce qui surprit les deux futurs jeunes mariés.

– … Non, je pensais qu’elle était avec toi. Il y a un problème ? demanda le frère, moins euphorique tout à coup.
Non, j’ai juste été… maladroit. Je vais la chercher, soupira-t-il, quittant la pièce, se rendant droit au mausolée.

Il la connaissait bien… Elle était effectivement là, assise devant le mémorial. Elle bougea à peine la tête quand elle l’entendit s’approcher. Fred s’assit près d’elle.

Célia, tu ne peux pas continuer comme ça, dit-il doucement. Si tu crois que je ne vois pas la différence entre les fois où tu souris vraiment et celles où tu fais juste semblant pour mon bien, tu me connais moins bien que je le croyais.

Il lui prit la main.

Tu ne peux pas rester bloquée devant cette plaque toute ta vie, ma belle.

Elle eut une grimace de douleur.

J’ai cru que le temps ferait son œuvre. J’y ai réellement cru. Mais regarde-moi… Deux ans. Ça fait deux ans… et comme tu dis, je suis encore bloquée devant cette plaque.

Elle tourna son visage blanc vers lui.

Et je ne sais pas ce qui me fait le plus mal. Les chaussons ou le collier.

Fred serra sa main.

Les deux, ma belle, parce qu’ils représentent la même chose.

Une vie qu’elle avait voulue et qui lui avait été violemment refusée.

Je fais ce que je peux pour t’aider, Célia, mais il faut que tu m’aides aussi, que tu fasses quelque chose au lieu d’attendre que le temps fasse à ta place. Ça ne suffit pas.

Elle posa son front sur ses genoux.

Je n’ai plus envie de faire semblant et de me battre. Je suis fatiguée… Tellement fatiguée…

Elle serra un peu la main de Fred dans la sienne.

J’essaie Frédéric, j’essaie de trouver de quoi me faire avancer. Ça marche un temps et puis, je finis encore et encore un genou au sol. Je pensais que le bonheur de mon frère ferait un peu le mien. Que faire revivre cette maison m’aiderait aussi. Les missions, travailler, voyager… Toi. Surtout toi… Et j’essaie, sincèrement j’essaie. Mais je ne sais plus…

Elle fit basculer sa tête lourde sur ses genoux.

Je suis en train de te faire perdre ton sourire.

Fred lui caressa les cheveux.

Naah, tu fais des efforts, mais mon sourire, c’est ma marque de fabrique, ma belle, va falloir beaucoup plus que ça pour me l’ôter !

Il continua de passer ses doigts à travers les mèches rousses.

Qu’est-ce que tu dirais d’une année sabbatique ? On prévient Eagle en rentrant… et l’année prochaine, on fait ce qu’on veut, nous et le reste du monde. Golem… La Sundarî… tout ce qu’on veut. Une année pour nous.

Elle s’immobilisa, les yeux rougis et aimant le contact des doigts dans sa chevelure.

Je ne veux pas des vacances, Fred. Je veux une autre vie.
Ouais, mais à part tout envoyer balader, ton frère et moi compris, tu ne peux pas, ma toute belle. Cette année sabbatique, c’est le mieux que j’ai à te proposer, dit-il, continuant de passer ses doigts dans ses cheveux. Qui sait ce qui pourra arriver ? C’est peut-être ce qui te manque, parce que le premier pas pour guérir ton cœur se planque en Sundarî ou au fin fond des Terres Arc-en-Ciel…
Peut-être, finit-elle par admettre.

Elle se laissa alors glisser jusque contre Fred et leva les yeux à nouveau sur la plaque.

– … un an à tenir…

Fred lui caressa la nuque.

Huit mois, on partira à Noël, dit-il, souriant. Le passer au chaud, et on passera l’été au froid !

Il lui parla pendant presque une heure des touts et des riens qu’ils feraient, jusqu’à ce que son ventre gronde.

Woops.

Célia lui offrit un petit sourire.

Allez, allons manger un morceau. Me consoler, ça nourrit pas son homme.

Fred lui rendit son sourire.

Surtout que toi, tu as encore perdu du poids, ta cuisinière va finir par mal le prendre, tu sais. Ou nous suivre jusqu’au Front.

Elle se leva en ayant un sourire un peu plus large, ce qui était plutôt un signe encourageant, même si d’habitude, elle aurait volontiers rebondi sur les remarques de Fred. Elle sortit du mausolée pour être presque aveuglée par le doux soleil printanier.

J’en reprendrai peut-être un peu avec les repas du mariage.
Et moi avec, crois-moi, j’ai hâte de voir le menu.

Nathan et Sofia envoyèrent quelques regards inquiets à Célia quand ils retournèrent dans la salle à manger mais furent un peu rassérénés par son sourire. Heureusement, car les parents de la jeune femme arrivèrent en milieu d’après-midi. Une femme douce et un homme assez rigide, mais ayant visiblement beaucoup d’affection pour leur fille. Au final, ce ne fut pas une mauvaise chose que Célia ne soit pas dans une phase exubérante. Face aux parents de Sofia, elle se montra une hôte modèle, calme et accueillante, bien loin de son vrai caractère, mais qui évita bien des dérapages. Car avec des gens, certes gentils mais aussi traditionalistes, les occasions ne manquèrent pas. Il ne fallut pas plus de quelques heures pour que Célia n’en vienne à vouloir les voir partir de la maison au plus vite. Avec un regard qui au moins avait repris un peu de sa flamme même si c’était pour des envies de tacles incendiaires et de répliques assassines. Mais elle refusait de faire un coup d’éclat, par égard pour Nathan et Sofia. Elle se contenta d’éviter d’être trop impliquée dans les conversations. Et puis, à la tête que tira Fred plusieurs fois, le combo nobles+traditionalistes+religieux lui était complètement incompréhensible et il se contenta rapidement de hocher la tête et de sourire avant de trouver la première excuse venue pour s’éclipser. Encore une journée avant le mariage, commeeeent allait-il survivre ?

C’est Célia qui lui offrit une planche de salut. Habillée en combinaison noire de la tête au pied, digne des tenues de sniper qu’elle portait sur le Front, elle avait un casque sous le bras et des clés dans la main.

Il faut aller à Espeline chercher plusieurs bouteilles chez un négociant en vin. Faudra la journée pour faire l’aller/retour. Ça te tente ?
OUI ! dit Fred en bondissant sur ses pieds. Bon sang, je t’adore. Allez, on s’en va et on roule paaaas trop vite ! On prend touuuut son temps, même !

Ils furent sur la route en moins de cinq minutes, mais loin de modérer sa vitesse, Célia avait toujours sa mauvaise manie d’une main assez ferme sur la manette des gaz. Fred s’en moquait, au final, tant qu’ils traînaient assez du côté d’Espeline pour rentrer tard et n’avoir qu’à se soucier d’aller dormir et d’être présentables pour le lendemain, ça lui convenait. Excellent plan.

C’était exactement l’idée d’une certaine Elam Evir qui en avait assez soupé des manières et de la bienséance guindées de sa Maison de Noblesse. C’était bien pour son frère et sa future belle-sœur qu’elle avait enduré ça jusque là. Mais elle avait ses limites et une envie furieuse de faire les pires bêtises possibles pour compenser. Elle commençait par le code de la route, qui tenait plus d’une vague notion oubliée à sa manière de conduire. Et quand ils arrivèrent à Espeline, elle donnait l’impression de vouloir entrer dans le premier bar venu pour y provoquer un scandale. Un peu échaudé par leur dernière expérience alcoolisée, Fred la dirigea plutôt vers une auberge bruyante mais joyeuse. Il y avait des adultes, des enfants entre dix et quinze ans, de l’alcool quand même et de nombreux plats assez épicés.

… Il y a une célébration quelconque ? demanda Fred à la serveuse quand elle leur apporta leurs plats.
Ah, oui, un anniversaire, sourit la jeune femme. Abel a onze ans aujourd’hui et son père aime particulièrement faire la fête alors…

Elle pointa un jeune garçon qui riait avec adultes comme enfants, la peau assez foncée, un homme à la peau encore plus mate lui tapant dans le dos et une femme à la peau claire des gens d’Espeline souriant derrière eux. Célia observa la scène d’un air un peu ailleurs, comme pas vraiment concernée. Elle s’était accoudée à la table et regardait le gamin à la tignasse noire que son père chahutait un peu alors qu’il essayait de se faire plus adulte qu’il ne l’était. Elle commanda un verre d’hypocras et resta dans son coin, comme se demandant ce qu’elle faisait là. Fred était contre elle, observant la scène.

Tu en as eu, des anniversaires comme ça ? Ou c’était encore très Elam Evir ? demanda-t-il.

Elle eut un sourire en coin.

Elam Evir jusqu’au bout des ongles. Mon père avait beau être Shaïness, ma mère était une descendante directe d’une lignée d’Elam Evir longue comme les deux bras. Les fêtes n’avaient rien à voir avec ça. Ça n’était même pas digne de porter le nom de fête, si tu veux mon avis.
– C’était toujours mieux que rien. Mes parents, eux, ne les fêtaient même pas, lui dit-il. Ils ne fêtaient pas grand chose, en fait. Tu sais quoi ? Cet été, on fêtera les nôtres ensemble, de façon complètement exubérante, promit-il.

Elle s’adossa à lui en soupirant.

Si tu veux, même si je t’avoue que fêter mon anniversaire…

Elle fit une moue explicite de son manque flagrant de motivation et changea vite de sujet.

Mais, tu ne parles jamais de ta famille, j’y pense. Tu es en froid avec eux ?

Fred haussa les épaules.

Complètement, je ne les ai pas revus depuis que je suis parti, à seize ans. “Famille”, c’est un terme vague, tu sais. Je préfère celle que je me suis trouvée.

Célia en tourna la tête vers lui pour le fixer avec une intensité qu’elle n’avait pas eu depuis un bon moment. Puis elle lui posa une main le long de la mâchoire.

Qui n’est pas prête de te lâcher.

Fred lui fit un sourire.

Et ça me convient parfaitement.
Est-ce que vous allez vous embrasser ? Vous pouvez pas faire ça dehors, parce que sinon, mes parents vont faire pareil et c’est vraiment dégoûtant.

Fred baissa le nez vers le jeune garçon et reconnut le fêté. Célia le regardait avec un air qui n’avait pas grand chose de chaleureux, visiblement peu ravie d’avoir été coupée dans son élan.

Et en quoi ça me concerne que tu trouves ça dégoûtant, petit ?

Le “petit” déplut à l’enfant.

J’suis pas petit. Et bah, en pas grand chose, mais voir ses parents s’embrasser, c’est pas drôle, et c’est mon anniversaire. S’il vous plaît ?

Fred était bien plus amusé que Célia, c’était le moins que l’on puisse dire. L’humeur ombrageuse de l’Elam Evir était revenue au grand galop et elle fixait le gamin comme si elle hésitait sérieusement à le désintégrer sur place. Mais au moins, avait-il été poli. Célia grogna quelques mots en ce qui aurait pu être de l’Elam Evir et se leva.

On va te laisser profiter de ta fête. Joyeux anniversaire quand même.

Elle prit la direction de la sortie, sans demander son reste. Fred eut un petit rire, ébouriffa la tignasse du garçon, lui suggéra d’apprendre le tact, laissa quelques stels sur la table et sortit pour rejoindre Célia.

Au moins, on peut dire qu’il ne manquait pas de culot… dit-il à la belle Elam Evir en l’enlaçant.

Il n’avait pas fini sa phrase que la jeune femme lui dévorait littéralement les lèvres dans un baiser qui n’était pas de ceux qu’elle avait pour lui habituellement. Il n’était ni sage, ni tendre et encore moins innocent. Au contraire, il était intense, fougueux et quelque part, dérangeant. Ce qui fit que Fred y mit très vite fin, gardant Célia contre lui mais reculant doucement la tête, posant sa main sur la joue de l’Elam Evir.

Hey, ma belle, tu me fais quoi, là ?

Elle tenta de reprendre la suite du baiser, sans donner de réponse, mais cette main sur sa joue l’en empêcha. Elle leva les yeux pour fixer Fred d’un air décidé.

Je n’ai pas envie d’être sage. Je l’ai été assez depuis deux jours. Je veux lâcher prise, je veux faire tout ce qui me chante. Et là, j’ai envie de toi.

Elle vit les joues de Fred se colorer un peu et ses yeux s’écarquiller légèrement, pupilles dilatées.

Bord… souffla-t-il avant de l’embrasser.

Oui, ils avaient une relation particulière et ne seraient sans doute jamais un couple, mais Célia restait l’une des plus belles femmes qu’il n’ait jamais connue et il avait de très bons souvenirs de la nuit qu’ils avaient partagée à la Cité de Nacre. Ce fut la réponse que Célia espérait et son baiser reprit de plus belle. Loin de tous ceux qui pouvaient les connaître et les juger, elle se laissait aller à suivre simplement une pulsion très charnelle. Après tout une fois tous les un an et demi, c’était loin de pouvoir être pris pour une mauvaise habitude. Juste un secret qui n’appartiendrait qu’à eux.

Fred dut donc jongler entre ses envies, celles d’une Elam Evir fougueuse accrochée à ses lèvres, sa bourse, une réception, des escaliers et, enfin, une chambre. Mais il réussit, parce qu’il était doué.

Si la nuit à la Cité de Nacre avait été mémorable, cet après-midi-là la surpassa largement. Célia s’abandonna à ses bras et lui fit découvrir de quoi elle était réellement capable quand elle se donnait complètement à un homme. Après tout, elle n’avait plus aucun espoir de revoir Sean à présent. Plus d’attache. Non, Fred et elle ne seraient pas un couple, mais il était ce qui s’approchait le plus d’un compagnon à présent pour elle. Et elle restait une femme.

Plusieurs heures plus tard, Fred était bien, allongé contre elle, sa tête reposant sur son ventre, caressant ses épaules, ses bras, du bout des doigts. Il était à peu près sûr qu’ils oubliaient un truc mais quoi… En tout cas, Célia s’en fichait et laissait son corps rester lourd sur le lit en bataille. C’était une sensation agréable d’abandon qu’elle avait presque oubliée. Elle se sentait mieux qu’elle ne l’aurait cru et elle baissa un regard complice vers Frédéric, jouant des doigts avec des mèches brunes.

Merci, lui souffla-t-elle finalement.

Fred eut un petit rire.

Merci à toi, ma belle, c’était vraiment…

Ne trouvant pas ses mots, il se contenta de secouer la tête et de continuer ses caresses légères.

J’aime tes cheveux quand ils sont humides, ils sont si sombres, ils ont presque la couleur du… vin…

Oups.

Les yeux de l’Elam Evir s’arrondirent mais sa réaction se termina sur un léger rire alors qu’elle bougeait juste assez pour passer une jambe possessive autour de la taille de Fred.

Non, ne bouge pas… 

– …On aura qu’à dire qu’on a crevé en route. Qu’on est arrivé trop tard. Il y a bien assez de vin au domaine pour se passer d’une caisse de plus.

Elle roula des épaules.

Je suis trop bien pour le moment.
Toi ou une caisse de vin, comment choisir… plaisanta-t-il en caressant la jambe qui le gardait prisonnier.

Célia se pencha assez pour venir mettre ses lèvres à hauteur de son oreille, un sourire plus canaille sur le visage.

Oui, comment choisir ? Je dirais pour ma défense que même si comme elle, je te laisse épuisé sur un lit, au moins, je ne donne pas de gueule de bois.

Fred éclata de rire.

Çaaa… j’en reviens pas de la différence d’endurance, tu vas me donner des complexes, je te jure !

Elle sourit de toutes ses dents.

Je fais dans le haut de gamme, moi, monsieur.

Elle se mordilla la lèvre puis lui fit lever le nez vers elle d’un doigt sous le menton.

Tu sais qu’il y a sans doute la moitié des nobles célibataires ou non des trois comtés environnants qui rêveraient d’être à ta place ? S’ils savaient, on aurait un magnifique scandale sur les bras.

Elle rit sous cape.

J’adore cette sensation de faire un superbe pied de nez à tous ces fanfarons bien pensants. Comment aurait-on pu mieux passer la journée qu’ainsi alors qu’ils sont tous au domaine à nous croire bons qu’à livrer du vin ?

Fred se redressa un peu pour venir l’embrasser.

Personne ne peut te croire juste bonne à livrer du vin, Célia, lui dit-il avec tendresse et sérieux. Et c’est particulièrement mal avisé de parler d’autres hommes alors que c’est moi qui suis là ! ajouta-t-il, la chatouillant légèrement.

Elle commença à se tortiller, tout en resserrant sa prise sur lui, retenant déjà difficilement un rire.

Tu es jaloux ?, ironisa-t-elle.

Fred marmonna.

Non, mais j’vais finir par être complexé, dit-il avec la dignité d’un enfant.

Célia lui donna sa réponse par un baiser qui aurait fait tourner la tête à n’importe quel homme. Puis elle se recula assez, le fixant droit dans les yeux.

– … ils ne t’arrivent pas à la cheville.

Fred se rencogna contre elle, satisfait.

Mes très sexy chevilles, ajouta-t-il en lui souriant.
Exactement, mentit Célia en posant une main sur une jolie fesse offerte à sa paume.

Ensuite ils restèrent encore un moment à somnoler, parfois disant une bêtise ou deux, mais retrouvant surtout leurs traditionnels câlins. Ce fut la lumière plus douce du début de soirée qui les força finalement à bouger. Évidemment, le marchand de vin était fermé et évidemment, Fred paria à Célia qu’elle ne pouvait pas faire le trajet retour en moitié moins de temps qu’à l’aller. Le défi fut dès lors surtout pour lui de savoir s’il avait encore assez de force dans les bras pour rester accroché à l’Elam Evir. Parce que oui, elle était capable de rouler beaucoup plus vite. Parce que sa moto avait déjà commencé à être customisée et que sa puissance était très impressionnante. Une future moto de Haut-Noble en devenir. Fred en fut quitte pour plusieurs belles frayeurs, entre virages en dérapage et accélérations surprises. Il fit essentiellement semblant d’être parfaitement à l’aise mais il s’accrochait à Célia de toutes ses forces. Par contre, son rire, lui, n’était pas forcé.

Ils arrivèrent bien après le coucher du soleil, alors que la route devenait difficile à distinguer. Assez en tout cas, pour forcer Célia à ralentir l’allure bien avant d’arriver devant la maison familiale. Leur arrivée fut donc remarquée mais par remarquable. Nathan s’inquiéta mais accepta leur petite histoire sans trop rechigner même s’il lui semblait que les pneus de la moto étaient toujours les mêmes… Après tout, cette histoire de vin n’avait été qu’une excuse pour laisser Cordélia et Fred faire un tour, et ainsi prévenir toute explosion surprise de sa sœur, quand, avec les invités à gérer, il avait déjà bien trop d’autres préoccupations pour l’accaparer. Célia et Fred filèrent donc ranger la moto et rejoignirent la cuisine pour aller faire des yeux doux à Madame Esmé pour quelques restes du dîner qu’ils avaient, et ils en étaient « les premiers absolument désolés, honteusement raté, alors qu’ils mourraient de faim de n’avoir quasi rien avalé de la journée, etc »… Ils servirent donc de cobayes à presque tous les plats du lendemain en plus des restes du dîner qu’il ne fallait pas gâcher. Résultat, quand ils montèrent à l’étage pour dormir, tout le monde était largement couché, l’escalier leur parut interminable et rester silencieux fut une vraie épreuve. Mais ils parvinrent à leur chambre sans que personne ne les croisent et viennent à redire que la sœur du baron dorme avec un soldat Khyan et ils s’effondrèrent sur le lit sans demander leur reste, repus, fourbus et ravis. Célia eut peut-être juste une main un peu plus baladeuse que d’habitude alors que l’énorme nounours de son Noël trônait près de la fenêtre, seul témoin du scandale.

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4 Comments

  1. « Elle eut un maigre sourire alors qu’elle prenant sa main dans la sienne.  » -> je dirai « alors qu’elle prenait »…
    « On est liés, tous les deux, pas besoin d’un mariage pour ça. » -> perso je mettrai pas de « s » à « lié ».
    « Elle fut une moue explicite de son manque flagrant de motivation et changea vite de sujet. » -> elle « fit » plutôt 😉

    Bon et bien sinon que dire… ils sont incroyables ces deux là quand mêmes ! J’adore Sean, mais Fred reste génial aussi… bref merci pour cette très belle lecture ! 🙂
    Et Rogue alors, il est pas de mariage ? Il a quand même pas était abandonné au front !! ^^

    • Vyrhelle

      2 juillet 2017 at 20 h 59 min

      C’est vrai que j’ai pas pensé à parler de Rogue dans ce passage. Je rajouterai peut-être un petit clin d’œil pour dire qu’il navigue entre le salon et sa cheminée et la cuisine et les restes de repas de Mme Esmé 😀

      … et de rien. Merci à toi de montrer que tu apprécies cette histoire.

  2. Abel, Abel? Notre Abel??? La sale bête là?? Tsss… déjà à 11ans il est insupportable!!! xD

    Aaaah Fred et ses boulettes!!

    Mais moi je v eux du Sean!!!! et du Ian!!! *___*

    • Vyrhelle

      2 juillet 2017 at 20 h 50 min

      Oui, oui, c’est bien cet Abel-là… On n’a pas résisté au clin d’œil.
      … Et Sean et Ian, faudra attendre un peu. On les revoit pas avant le livre 2.

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