Célia Avonis

Nathan souriait à sa sœur.

Debout devant le large escalier de marbre menant au perron de leur grande demeure familiale, l’adolescent venait tout juste de terminer ses études au Collège et d’être adoubé en recevant sa Clef de Seigneur du très prestigieux Deuxième Cercle. Fort de ses quinze ans, il avait dû délaisser la Cour Royale de la capitale pour le vieux domaine de famille depuis tout juste quelques semaines, afin d’y endosser le manteau de chef de famille. Il n’avait pas eu le choix. En tant que seul héritier mâle du nom des Avonis, c’était son rôle à présent. Mais sa priorité, tout comme celle de sa sœur, était ouvertement de traquer les assassins de leur père, Hughes. La tragédie ne datait que de quelques mois et si Nathan avait choisi les voies politiques comme angle d’attaque, il savait que Cordélia, son aînée qu’il regardait à présent s’affairer sur sa moto, avait choisi de le faire par une approche bien plus directe. C’est pour cela qu’elle était sur le départ dans la lumière douce et rosée de ce matin de fin de printemps : pour se perfectionner auprès du meilleur magister de tir du pays.

Les deux jeunes gens partageaient un physique si proche qu’on les croyait souvent jumeaux, en particulier à cause de leur reconnaissable chevelure rousse. Face à face, ils étaient seuls sur le gravier de l’allée du vieux manoir plusieurs fois centenaire. Ils étaient tous les deux nés dans cette bâtisse élégante aux hauts murs blancs. Ils y avaient grandi, ne prêtant pas attention aux côtés austère et imposant de leur maison que de hautes fenêtres rendaient à peine moins massive. Un lieu à l’image du poids politique de leur dynastie, un poids qui se faisait que trop bien sentir en ces heures de deuil.

– Tu y arriveras, Cordélia, l’encouragea le jeune Baron avant qu’elle ne parte. Personne ne peut te battre au fusil. Maître Zelk serait fou de ne pas s’en rendre compte.
– Je compte bien lui montrer de quoi je suis capable, Nathan, répondit-elle en ajustant une veste cintrée sur son corset de satin noir. Après tout, je n’ai pas le droit d’échouer.

Elle regarda alors son petit frère avec cette expression qui trahissait toute la détermination que la tragédie familiale qui les avait touchés de plein fouet avait éveillé en elle. La flamboyante adolescente un peu revêche laissait déjà place à une femme qui savait très bien ce qu’elle voulait.

– Je veux devenir la meilleure. Pas moins. Il faudra au moins ça pour pouvoir réellement faire face à ce qui nous menace.

Elle allait enjamber le vieux tas de boue et de rouille qui lui servait de moto quand elle suivit finalement l’élan qui s’était amorcé en elle et qui la mena au cou de Nathan. Elle le serra alors fort contre son cœur.

– Ils payeront un jour. Je te le jure, mladshiy brat. Ils le payeront tous.

Nathan lui rendit l’étreinte avec tendresse.

– Je n’en doute pas. Dès que j’ai la moindre piste, je t’en fais part.

Il trouverait, indices, preuves, coupables, et elle se chargerait de ceux qu’il ne pourrait pas détruire lui-même. Face au laxisme évident des Instances, c’est ce qu’ils avaient choisi comme voies pour leur soif de justice.

– … Tu es sûre que tu ne veux pas prendre l’héliporteur, plutôt, Cordélia ?

Célia, que seule sa famille proche appelait par son vrai prénom, leva les yeux au ciel.

– Même pas pour tout l’or du monde, Nathan. J’aime cette moto et je compte bien continuer à la retaper pendant mon temps libre. Manquerait plus que je la laisse prendre la poussière dans la grange après avoir passé tout le printemps à la rafistoler assez pour qu’elle roule.

Nathan trouvait que “rouler” était un grand mot mais il ne dit rien et préféra soupirer dans le secret de la chevelure sauvage de sa sœur.

– Quand est-ce que j’ai déjà réussi à te faire changer d’avis, de toute façon ? Bonne route, Cordélia. Et écris !

Elle s’éloigna rapidement jusqu’à rompre le contact entre eux, l’un de ses sourires aussi ravageur que carnassier sur la figure, pour aller faire vrombir le moteur de sa pétoire. Elle partit en faisant voler une partie du gravier de l’allée et fit signe de la main en guise de salut, tout en criant un “promis” pas tout à fait distinct. Quelques instants plus tard, elle disparaissait en passant par la grande porte du domaine, empruntant la route qui descendait au sud. Droit vers Phœnix, la Capitale, et surtout vers les cours de tir les plus réputés de Keranor.

Quand Maître Zelk s’était mis à enseigner, il choisissait ses élèves lui-même mais sa réputation était désormais telle qu’il n’avait plus ce luxe. Depuis quinze ans, la sélection des candidats donnait lieu à un grand concours de tir auquel assistaient de nombreux maîtres en la matière. Ces derniers profitaient de l’occasion pour se choisir de nouveaux apprentis parmi les recalés, souvent nombreux, quand tous savaient qu’il n’y aurait que cinq élus qui suivraient les enseignements de Zelk. Et quand Célia arriva à Phœnix, la ville se préparait déjà au concours. Mais avec la simple taille de la Capitale, même avec l’affluence des spectateurs que générait l’événement, trouver à se loger n’était pas un problème. Les Avonis avaient même une demeure dans le vieux centre. Pourtant la jeune femme n’en prit pas la direction, contrairement à toutes ses venues précédentes. Elle évita même d’approcher l’endroit, alors qu’arrivée en centre ville, elle bifurqua en direction de la zone plus modeste d’un des quartiers de Firewind, la proche banlieue. Elle mit pied à terre devant un petit hôtel tranquille, descendit de selle, les jambes un peu ankylosées par deux jours complets de route et retira son casque pour venir fourrager de la main gauche sa chevelure bouclée.

– Vous venez assister au concours ?, demanda la gérante de l’hôtel avec un sourire maternel, après l’avoir accueillie avec politesse.

La réception n’était qu’une petite pièce carrée à la moquette rouge, avec un comptoir de bois sombre derrière laquelle était apparue cette femme entre deux âges à l’attitude chaleureuse et qui visiblement soupirait sur sa propre jeunesse. Aaah, faire des sourires aux jeunes Seigneurs, faire tourner les têtes et chavirer les cœurs… Célia en haussa un sourcil. Elle n’était pas là pour “assister” au concours, mais bien y participer et posa sur le comptoir un lourd et oblongue paquet de tissu qui fit un bruit métallique plus que caractéristique à ce contact.

– Ça me semble évident. Et si vous me disiez plutôt où est ma chambre, m’dame, lança-t-elle avec un parfait accent de citadine.
– Oh, fit la tenancière en comprenant que la jeune femme ne serait pas juste dans les gradins. Oui, voici votre clé, deuxième étage…

Elle lui expliqua l’agencement de l’hôtel, les horaires du dîner et du petit-déjeuner, lui conseilla plusieurs restaurants pour le reste des repas. Célia coupa court aux bavardages de cette femme d’un clin d’œil et monta l’escalier de manière assez cavalière, sans la moindre curiosité pour les lieux. Elle ne voulait que rejoindre sa chambre et s’occuper de son bébé.

Ledit bébé était un fusil dans la plus pure technologie d’Elysia, le pays indépendant des Kristaris de Métal, à l’est du Creuset, mais c’était aussi un fusil qui devait être aussi vieux qu’elle. Cependant, comme elle s’occupait de sa moto depuis quelques semaines, elle s’occupait de ce fusil depuis son entrée au Collège, huit ans plus tôt. Alors il n’avait rien d’une carabine à plomb d’un chasseur du dimanche. Elle balança son sac de voyage dans un coin de la chambre et se jeta sur le lit pour sortir l’amour de sa vie de son étui.

– Saluuuut mon cœuuuur, susurra-t-elle en flattant le flanc de l’arme.

Elle se mit ensuite en devoir de faire son entretien et parfaire ses réglages pour le lendemain. Elle avait beau avoir été élevée dans la culture de sa Caste Hasperen, une culture très codifiée, guindée et élégante, voire plus complexe que nécessaire, elle se sentait bien plus à son aise dans les aspects plus modernes de la culture des Seigneurs Kristaris de Métal, et qui cultivaient un amour sans faille pour la technologie, tout comme un mode de vie moins tortueux. Peut-être parce que la Caste des Kristaris était majoritaire dans le pays ? Plus certainement parce que c’était la Caste de son propre père et qu’elle regrettait souvent d’avoir hérité le sang Hasperen de sa mère. En tout cas, pour le concours, Célia n’avait pas le droit à l’erreur. Et toute à ses préparatifs, elle en oublia le reste du monde, tout comme l’heure du dîner. Par chance, la tenancière s’était souvenue d’elle et vingt minutes avant que les cuisines ne ferment pour la soirée, elle passa toquer chez Célia.

– Je ne veux pas vous envahir, My Lady, mais il est tard, si vous voulez dîner, il ne vous reste qu’un peu moins d’une demi-heure…

De l’autre côté de la porte, la jeune femme leva le nez de son joujou.

– Déjà ?!

La patronne put alors entendre le bruit caractéristique de quelqu’un qui sautait sur ses deux jambes et elle se retrouva bientôt devant une porte qui s’ouvrait à la volée sur une impulsive rouquine, peut-être menue et de taille moyenne, mais armée d’un lourd et sombre fusil qui semblait redoutable de précision rien qu’à le regarder. Heureusement, la rouquine était souriante.

– Faites-moi juste monter un truc chaud. N’importe quoi, c’est égal. Faites ce qui vous arrange.

La tenancière restait un peu intimidée mais elle opina.

– C’est d’accord. Et dormez bien ! Personne ne fait de cadeaux dans cette compétition.

Le “truc chaud” s’avéra être un plateau garni d’un bon potage, accompagné d’un steak et d’une purée maison savoureuse, avec de l’eau et un verre de vin rouge. Retournée à son fusil, Célia picora un peu de tout, les yeux rivés sur son arme sans vraiment faire attention à ce qu’elle mangeait. Ce qui était sûrement un tort, mais quand elle était concentrée, elle en oubliait quasiment tout le reste. Elle ne changea d’attitude qu’une fois qu’elle fut satisfaite de ses réglages, pour tomber sur son lit, les bras en croix.

– Plus que quelques heures…, soupira-t-elle.

Elle trouva quand même assez de calme en elle pour parvenir à dormir.

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