A l’aube, après un solide petit déjeuner, car le stress ne l’empêchait pas d’avoir de l’appétit, Célia descendit à la réception pour déposer la clé de sa chambre. Elle était habillée d’un jean et d’un corset noir, vêtements peu conventionnels pour un sniper, mais dans lesquels elle se sentait à l’aise. Malgré l’heure très matinale, la tenancière l’accueillit avec un air toujours aussi avenant.

– Ne prenez pas la rue principale, My Lady. Même avec votre moto, vous serez coincée. Tout le monde va au même endroit, aujourd’hui. Passez par le contournement extérieur, recommanda la femme. Et bonne chance !
– Merci madame. Passez une très bonne journée, répondit Célia pour rester cordiale mais déjà la tête ailleurs.

Elle la salua quand même d’un sourire et après avoir ajusté l’étui de son arme sur son dos, elle sortit tout en tentant pour la énième fois de dompter sa chevelure rebelle. Elle avait opté pour un chignon serré ce matin-là, mais même avec ce genre de coiffure – qu’elle détestait – il y avait toujours une mèche pour s’échapper. A moins que ce ne fut un signe parmi tant d’autres de sa nervosité.

Contrairement à ce que la tenancière avait pu croire, Célia laissa sa moto au garage de l’hôtel, et par la même, l’idée de prendre la large route du contournement extérieur de Phoenix pour s’élancer d’un pas décidé dans les rues déjà bien bondées de la ville. La marche à pied la calmait et ce n’était pas quelques kilomètres qui allaient lui faire peur. Pas avec son enfance sur les terres familiales du grand nord de Fardenmor et encore moins si on considérait qu’elle était Commandeur Déchu : ce haut rang de pouvoir, ou plutôt de “Noblesse”, comme tout le monde appelait ça, lui offrait des capacités physiques et mentales hors du commun. Même pour les Nobles, elle était parmi l’élite, car ils ne devaient pas être plus de mille comme elle, tous royaumes confondus. Oui, dans tout le Cratère ! Ça aurait pu la rendre arrogante et méprisante voire hautaine, comme l’étaient certains, mais Célia avait eu des parents avisés, particulièrement un père aimant, qui lui avaient appris à relativiser son potentiel. Après quelques lieues à une belle cadence, son périple pédestre ne put lui éviter de longer le vieux quartier et elle eut un regard un peu moins vif quand elle considéra la rue qui menait vers la demeure Avonis de la Capitale. Un instant, un silence, puis son poing se serra et elle reprit son avancée, plus déterminée que jamais, prête à exploser de colère, comme trop souvent depuis quelques mois. Tout en elle criait vengeance et elle mit un long moment à ne plus faire claquer le talon de ses chaussures sur le goudron des trottoirs.

Le grand terrain où avait lieu la compétition était bel et bien noir de monde. C’était habituellement un large square au gazon vert, serpenté de chemins goudronnés, avec quelques grands arbres pour l’ombrage des habituels promeneurs, mais ce matin-là, spectateurs, participants et organisateurs, qu’ils furent Khyans ou Nobles, se mêlaient pour former une foule compacte et bruyante, quasi grouillante, qui piétinait tout sans vergogne. Partout où se portait le regard, il n’y avait que le patchwork de tenues bigarrées, venant de tous horizons, de tous les comtés du pays, de toutes les Maisons de Noblesse, dans le marasme assourdissant des bavardages incessants et incompréhensibles. Et malgré l’heure matinale, comme pour continuer à agresser les sens, une odeur de graillon s’élevait des nombreux petits stands de restauration, installés depuis la veille pour nourrir tout ce petit monde tout au long de la journée. Rien d’attirant donc pour une Noble comme Célia, aux sens très aiguisés, qui fuyait généralement la foule et n’appréciait que les grands espaces. Elle dut presque jouer des coudes pour rallier la structure temporaire d’une grande tente blanche qui annonçait clairement son rôle grâce à une large pancarte affichant le mot “Inscriptions” en lettres bleu roi. Sous cette coupole de bâche étanche qui laissait la luminosité du soleil éclairer généreusement l’endroit, Célia découvrit un alignement de tables avec des bénévoles passionnés assis devant des fiches à remplir et des listes grandissantes de participants. Ceux-ci venaient en flot continu, faire noter leurs noms, leurs spécialités, donner la somme demandée pour enregistrer leur participation et recevaient un dossard en échange. Quand Célia ressortit de la tente, elle avait en main un morceau de tissu blanc avec un large numéro 78 peint dessus. Soixante-dix huitième candidat… Elle n’était pourtant pas la dernière arrivée, loin de là, mais preuve de la notoriété toujours grandissante du concours, il y avait là, des hommes, des femmes, plus âgés que Célia pour certains, plus jeunes pour d’autres, des Khyans, des Nobles de toutes les Maisons, et ce, par dizaine… La possibilité d’entrer dans l’élite des tireurs en faisait saliver plus d’un, surtout dans une ville aussi Shaïness que pouvait l’être Phoenix, la capitale du royaume !

Célia observa la populace pendant encore un moment mais finit par la fuir, agacée autant que gênée. Elle ne connaissait pas grand monde en dehors de la Haute Noblesse du pays ou de ses anciens comparses d’Académie, alors qu’elle espérait ne voir ni les uns, ni les autres… Elle trouva un coin à l’écart, sur le toit d’une maison avoisinante qu’aucun gamin curieux n’avait encore assailli. Ainsi perchée, elle pouvait attendre le signal du début du concours, tout en considérant la concurrence et en évitant la foule. Elle n’avait même pas à plisser les yeux pour suivre tout en détail.

Sur le parterre de gazon piétiné, les candidats s’étaient machinalement regroupés non loin des pas de tirs que des bénévoles commençaient à vider de tout intrus. Ces longs couloirs délimités par de simples cordes tendues et terminés par des cibles très colorées avaient différentes longueurs pour une largeur assez constante, de tout au plus trois ou quatre mètres. La foule des curieux bientôt éloignée à une distance raisonnable, il ne restait aux abords des espaces de tir que les candidats arborant leur brassard numéroté. Célia se mit alors à les observer avec plus d’attention. Si certains estimaient devoir faire de l’esbroufe, c’est qu’ils n’étaient pas très bons et durant les quelques minutes qu’elle consacra à cette tâche, elle ne vit pas d’adversaires menaçants depuis son point d’observation. Du moins pas jusqu’au moment où elle dut le quitter pour rejoindre tout ce beau monde et participer elle-même, car Maître Zelk venait de faire son apparition, escorté d’un groupe plutôt conséquent de juges. L’homme âgé et austère, à la démarche droite et sûre, avait une chevelure courte coupée nette, des favoris se prolongeant en une barbiche stricte et bien taillée, le tout d’un blanc légèrement argenté qui faisait ressortir le mat de sa peau. Habillé dans une tenue typiquement Shaïness d’une longue veste militaire sur un pantalon souple gris vert et des bottes de cuir, tout trahissait en lui une vie entièrement consacrée à l’Armée et à la pratique de sa spécialité, l’utilisation des armes à feu. Les Shaïness les appelaient d’ailleurs plus volontiers “armes virtuelles” et c’est souvent ainsi que tous les Fardenmoriens les qualifiaient. Mais pour en revenir à Zelk, si en le voyant quelqu’un hésitait encore sur son identité et ses capacités, le pistolet dernier cri qui s’affichait dans un holster à sa ceinture suffisait à ôter le moindre doute. Le plus grand spécialiste du tir en armes virtuelles de Fardenmor était bel et bien là et allait effectuer le choix de ses futures nouvelles recrues avec le plus grand sérieux.

La première moitié du concours promettait d’être la plus rébarbative : du tir sur cibles fixes allait éliminer avant l’heure du repas plus de la moitié des candidats. Ça n’avait rien de compliqué, pas pour Célia, et n’avait que peu d’intérêt pour les spectateurs qui avaient rejoint des estrades préfabriquées. Ce serait plus tard, une fois laissés entre “bons” tireurs, que ça deviendrait bien plus intéressant. La jeune femme se plia toutefois sans rechigner à l’exercice, présentant un calme et une sérénité inhérents à un tireur de précision. Du coup, contrairement à quelques décérébrés, elle ne manifesta ni vantardise ni arrogance quand elle dut patienter entre deux tirs, comme la majorité des candidats, sur la pelouse déjà jaunissante. Discrète, même, elle n’entama la conversation avec personne et aux appels de son numéro, elle venait, tirait et repartait, ne laissant que des cibles percées en plein centre. Ce ne fut qu’en début d’après-midi qu’elle eut son premier sourire car le jeu allait pouvoir enfin vraiment commencer. Oh, certains concurrents restaient encore arrogants mais eux avaient le talent pour expliquer, sans excuser, leurs tendances à fanfaronner. Quant à la foule des spectateurs, elle semblait s’éveiller petit à petit et s’enflammer doucement devant les premières prouesses des candidats de valeur. La belle Elam Evir rousse qui attirait les regards sur ses courbes autant que sur la maîtrise de ses gestes, elle, n’avait d’attention que pour Maître Zelk. Elle essayait de deviner derrière le masque de son vieux visage fermé qui parmi les candidats allait éveiller son intérêt. Mais elle eut beau faire, l’homme ne laissait rien transparaître et en fin de compte, elle dut se contenter de son seul jugement personnel. Surtout que s’enchaînèrent alors tout un panel d’épreuves de plus en plus techniques qui diminua drastiquement le nombre des participants. Quelque fut leur spécialité, tous tiraient au fusil et au pistolet, sur différentes distances, sur des cibles de toutes tailles, parfois fixes, parfois mobiles. De quoi permettre à la jeune Noble de se faire une idée plus précise des rivaux sérieux, tout comme aux maîtres d’armes présents de se faire une opinion sur chaque candidat, et ce, sur un large éventail de compétences. Les spectateurs, eux, se moquaient bien de qui deviendrait un apprenti, ils voulaient du grand spectacle, un podium et surtout des vainqueurs !

Le soleil était encore haut dans le ciel de fin de printemps quand des balles d’argiles lancées en l’air, épreuve de précision et de rapidité par excellence, marquèrent la vraie différence entre les très bons tireurs, et donc candidats potentiels, ceux qui avaient une vraie chance de se trouver un Magister aujourd’hui, et les autres. Célia se savait la meilleure sur les cibles en mouvement. Ça avait toujours été le cas, même enfant, quand elle partait à la chasse avec son père et Nathan. Nathan détestait ça, bien entendu, mais elle… Elle avait adoré dès le premier jour, nourrissant depuis une véritable passion pour les armes virtuelles, et plus précisément pour les fusils. Du coup, elle se débrouillait bien avec des armes de gros calibre et les tirs techniques même si ça nécessitait pas mal de calculs et de force, mais plus encore d’instinct, ce dont elle ne manquait pas. Les premiers concurrents étaient à se casser les dents sur les balles capricieuses que Célia pouvait déjà se faire une opinion plus précise de beaucoup des participants restants, étudiant leurs défauts, leurs erreurs, tout autant que leurs qualités et leurs préférences. Elle prit même le temps d’observer les juges et les Magisters présents tandis que les bruits de la ville tout autour n’était plus couverts par les éclats et les palabres des spectateurs devenus beaucoup plus attentifs et silencieux. Ce fut enfin son tour. Célia fronça les sourcils en voyant qu’elle n’avait eu sa dernière balle d’argile que de justesse. Ses yeux bleus, troublés, trouvèrent ceux de Zelk qui ne broncha pas d’un cil. Elle s’était laissée distraire par ses observations et venait de le payer, peut-être cher. Son regard s’assombrit aussitôt alors qu’elle put difficilement cacher qu’elle venait de faire une erreur stupide. Bien vite adossée au tronc d’un arbre à l’ombre duquel elle épargnait sa peau trop pâle depuis le début de la compétition, elle soupira en s’insultant mentalement. Alors que tout était allé pour le mieux jusque-là, elle venait potentiellement de laisser l’opportunité à d’autres candidats de faire mieux qu’elle. Peut-être à trop de candidats, quand elle ne voulait personne d’autre que Zelk comme Magister… Dès lors bien plus nerveuse, elle scruta les résultats des autres tireurs avec appréhension. Certains firent moins bien qu’elle, des balles d’argile retombant au sol intactes, mais d’autres firent aussi bien, voire même mieux pour quelques-uns. Parmi ceux-là, un jeune homme aux cheveux noirs et aux yeux bleu acier que Célia n’avait pas encore remarqué et qui avait l’avantage de manier une arme de poing et non un fusil. Il paraissait jeune, un peu plus qu’elle en tout cas, mais quelque chose qui se dégageait de son regard et de ses gestes trahissait qu’il était déjà Noble malgré son jeune âge. Pourtant, il n’affichait pas de Destin, ce bijou, que les Nobles utilisaient pour canaliser leur Symbiose et porter leurs gemmes de pouvoir au plus près d’eux. Alors quand n’importe qui d’autre l’aurait simplement considéré comme un vulgaire Khyan, Célia n’était pas dupe et un Noble très jeune, sans Destin, ça ne pouvait signifier qu’une chose : comme elle, il était d’un Rang assez élevé pour lui apporter une maturité plus précoce et une maîtrise de sa Symbiose suffisante pour ne pas avoir son Destin constamment en contact avec sa peau. Célia réalisa que c’était un candidat de poids, restant perplexe de ne pas l’avoir remarqué plus tôt. Excellent tireur et redoutablement discret ? Il n’en fallut pas plus à l’Elam Evir pour comprendre que le jeune homme avait tout d’un véritable tueur né si on savait observer les bons détails. Et tout ça alors qu’il n’était même pas le seul candidat à avoir eu un meilleur score que Célia. Il y en avait d’autres. Une femme qui devait avoir au moins trente ans, une arme Shaïness aussi ancienne que celle de Célia dans ses mains, un jeune homme de vingt-trois ou vingt-quatre ans et une armoire à glace couvert de cicatrices portant un uniforme militaire… Heureusement pour Célia, ceux qu’elle surnommait les “potentiels” n’étaient que quatre. Ce constat l’aida à se rasséréner face à sa faute d’inattention et elle redoubla d’efforts par la suite, refusant tout net de renoncer à son but.

L’après-midi se terminait quand les armes se turent enfin et que l’on donna les résultats du concours. Ce qui intéressait les spectateurs, certes, mais ce que les participants attendaient, eux, c’était ce qui venait après. Célia ferma les yeux et ses doigts se resserrèrent sensiblement sur la bandoulière du fusil qu’elle portait à l’épaule alors qu’un des juges annonçait les vainqueurs de chaque discipline avec une lenteur horripilante. Célia put noter distraitement qu’elle avait remporté sa catégorie de prédilection, le tir longue distance, ce qui lui remboursait le prix de son inscription au concours, et ne s’était pas mal placée du tout dans une ou deux autres disciplines. Mais vint enfin le moment qu’elle attendait : la décision des Magisters. Étant celui qui attirait tous ces participants presque à lui seul, Maître Zelk choisissait ses élèves en premier, ne laissant pas ses potentiels apprentis à d’autres professeurs. Il monta sur l’estrade et se posta devant le micro dans une posture toujours martiale, laissant les haut-parleurs renvoyer sa voix grave.

– Helen Troy Shaïness, Joaquim As’Corvaz, Sean Moonshade Shaïness, Cordélia Amaris Avonis Elam Evir et le Khyan Frédéric, je vous accepte en apprentis. Suivez-moi, déclara-t-il sobrement, avant de s’éloigner, attendant d’être obéi.

Cordélia Amaris … Célia eut une grimace en entendant son vrai nom complet et à rallonge jeté à la foule. Elle détestait l’entendre autant qu’elle détestait utiliser son double prénom. Déjà, elle trouvait cette interminable énumération complètement ridicule, mais surtout il trahissait trop le fait qu’elle était Elam Evir et non Shaïness, comme elle s’évertuait à le faire croire. Elle avait appris à supporter ce désagrément d’ordre… administratif, tout comme elle essaya d’ignorer le fait que son nom de Dynastie, l’une des plus anciennes du pays, venait d’être cité devant la plus grande part de la population de la capitale… Elle allait peut-être devoir oublier le mot “incognito”. Forte de cette douche froide, elle n’eut pas de réaction exubérante ou de geste de victoire d’être parmi les rares élus. Juste cette grimace et un regard meurtrier : elle venait de passer simplement la première petite étape de son sacerdoce. Mais réalisant qu’elle trahissait ses buts, elle se racla discrètement la gorge et s’approcha de l’estrade où les vainqueurs étaient invités à monter. Là, si elle n’avait pas été elle-même témoin des capacités de ses futurs camarades de classe, elle aurait été plus que surprise du choix de maître Zelk. C’était un groupe plus que disparate… Il y avait même un Khyan !

Elle monta sur le large plancher surélevé, accompagnée de deux de ses nouveaux “collègues”… et constata que Maître Zelk quittait les lieux. Visiblement, il n’avait pas le temps pour faire plaisir à la foule. Célia croisa le regard du Khyan et de l’As’Corvaz – un parfait spécimen de cette Maison de Noblesse des pays du Sud, avec sa carrure imposante, sa peau basanée et son épaisse barbe taillée – qui avaient suivi le mouvement. Rester ? Le maître d’armes leur avait dit de le suivre. Qui sait ce qu’il ferait s’ils commençaient leur apprentissage en désobéissant ?

– Boarf, des médailles, j’en ai plein, rit l’As’Corvaz en sautant au bas de l’estrade pour rejoindre le maître d’arme et les deux autres apprentis qui ne s’étaient même pas donnés la peine d’y monter.
– Moi pas, et j’suis fauché, marmonna le Khyan qui suivit pourtant le mouvement.

Célia les regarda faire et les imita en haussant les épaules, sans même porter attention à la foule qui les regardait faire, incrédule. Elle ajusta son fusil dans son dos et calqua son rythme de marche sur celui du Magister, n’essayant pas de réduire la distance qui s’était créée entre elle et lui. Les autres élèves ? La foule qui allait commencer à protester dans un instant ? Aucun intérêt.

Pourtant, quelque chose la chiffonnait.

– Moonshade… j’ai déjà entendu ça… mais où ?

Elle porta alors son attention une nouvelle fois sur le dos du Noble aux cheveux noirs, le susnommé Sean. Nathan aurait envoyé un livre à la figure de sa sœur pour le temps indécent qu’elle mit à se souvenir que les Moonshade étaient Ducs d’Umbras de père en fils et, surtout, très proches de la famille Royale. Généralement bras droit, conseiller politique ou commandant de leur garde. Célia eut un regard blasé quand elle percuta enfin et une bibliothèque entière aurait été plus juste vis à vis de Nathan. Mais que vouliez-vous, les livres, c’était son truc à lui. La politique et l’étiquette aussi. Alors les interminables généalogies nobiliaires de Fardenmor, il n’y avait que son cadet pour arriver à lire et surtout aimer de telles horreurs. Elle eut un sourire en coin en détaillant encore un peu le jeune homme.

– Je ne serai pas la seule à devoir jongler avec le poids de ma Dynastie… Bon courage, morveux, laissa-t-elle échapper avec tout le mordant de son franc-parler.

Oui, elle disait ça d’un vrai tueur-né, mais finalement, c’était aussi son cas, non ? Elle aussi était Haut-Noble, excellente tireuse, d’une des familles fondatrices du pays de Fardenmor, alors être en présence d’un héritier d’une des familles les plus puissantes du pays ne l’impressionnait absolument pas. Elle ne voyait que le fait qu’il avait au moins quoi ? Un ou deux ans de moins qu’elle ? Elle put voir de près les yeux bleu glace du “morveux” qui s’était retourné à sa remarque. Il l’observa rapidement puis, avec un haussement d’épaules, l’ignora et retourna à leur marche. Visiblement, il l’avait jugée indigne de son attention.

– Children… marmonna l’autre femme du groupe, Helen, qui était probablement la plus âgée d’entre eux.

Zelk avait ignoré leurs petites discussions et continua de le faire durant tout le trajet en bus qui les mena jusqu’à une large ferme, très à l’écart de la ville. Un lieu loin de l’agitation et finalement de la curiosité générale, pour le plus grand soulagement d’une Célia qui se savait mauvaise au jeu des faux semblants avec la presse et pire, avec les ragots de la Cour.

– Vous vivrez ici pour la durée de votre apprentissage, annonça leur Magister une fois tous les élus rassemblés dans la cour centrale de la ferme. Vous pouvez partir à tout moment, pour vos affaires de famille, de cœur, de travail, mais sachez que les cours continueront sans vous. Et si je vous trouve indignes de suivre mes enseignements, vous partirez, et cette fois, sans retour. Choisissez-vous une chambre, retournez en ville récupérer vos affaires, revenez ou non pour la soirée, mais dans tous les cas, soyez-là demain matin à l’aube.

Célia ne se fit pas prier. Elle salua très sobrement Maître Zelk d’un signe de tête et délaissa tout ce petit monde pour se rendre dans la bâtisse principale de la ferme afin de se choisir une chambre. Ce fut rapidement fait, vu qu’elle prit la première venue. Elle y entra, posa son “bébé” avec soin sur le petit bureau qui se dressait contre le mur opposé au lit et se détacha avec soulagement les cheveux. Tout avait été si vite. Elle avait du mal à réaliser l’enchaînement des événements de la journée et s’en retrouva debout au milieu de la pièce à ne pas trop savoir quoi faire de ses abattis. Mais quand elle ferma les yeux, ce furent des images douloureusement familières qui l’assaillirent et elle grimaça tandis que ses poings se serraient à s’en faire mal.

Plus tard, une fois plus sereine, elle profita du départ du bus pour retourner à Phoenix, repasser à l’hôtel, récupérer ses affaires et surtout sa précieuse moto. La tenancière lui emballa un en-cas qui lui servit de repas du soir et lui évita de courir la ville après un restaurant ou pire, se perdre dans l’un de ces étranges nouveaux établissements qui se multipliaient dans la capitale, appelés fast-food. Mangeant assise sur sa monture de métal, arrêtée dans un virage de la route face au coucher de soleil flamboyant et entourée de champs à perte de vue, Célia prit le temps de s’emplir les yeux d’un paysage nouveau et coloré, pour ne rentrer qu’à la nuit tombée, se couchant aussitôt, sans avoir adressé un mot à aucun de ses nouveaux camarades de cours. Pas qu’elle eut vraiment l’occasion de les croiser de toute façon. Allongée sur le lit dans le noir, à regarder le plafond, elle avait un visage dur et serrait à nouveau les poings.

– Ça y est Nathan. J’y suis.

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