Le lendemain matin, tous les vainqueurs du concours étaient évidemment présents, à l’heure et au garde-à-vous, frais et dispos pour entamer une année d’enseignements rares et précieux. Avec une attitude égale à lui-même, la barbe toujours parfaitement taillée et la tenue militaire impeccable, Zelk leur demanda en premier lieu d’apporter toutes les armes avec feu qu’ils avaient emmenées, ainsi que leurs munitions. Après quelques instants, les cinq apprentis étaient alignés sur le gravier de la cour de la ferme avec leur équipement déposé à leurs pieds : Helen et Joaquim semblaient avoir emmené un arsenal, Frédéric avait un fusil et deux armes de poing mais peu de balles, Sean avait deux belles armes de poing et pas mal de munitions diverses. Célia avait principalement son fusil et un panel de munitions aussi diverses que son comparse Haut-Noble. Mais elle possédait aussi une arme de poing sortie du fin fond de son sac, un pistolet archaïque typiquement Elam Evir qui ne pouvait tirer que deux coups avant de devoir être rechargée, une antiquité de bonne facture mais qui dénotait pas mal au milieu de toutes les armes Shaïness, bien plus sophistiquées et précises.  Zelk ne fit aucune remarque sur aucun élément de leur matériel et plaça ses nouveaux élèves face à des cibles sans cérémonie. Il leur expliqua alors comment changer les blasons colorés épinglés sur celles-ci une fois trop usés. La raison de cet étrange premier apprentissage fit vite dévoilé.

– Tirez avec précision. Peu m’importe comment vous le faites, en dessinant des motifs avec les impacts ou en les espaçant de façon mathématique mais je veux voir votre doigté.

Alors ils tirèrent géométriquement. Tirèrent mathématiquement. Tirèrent artistiquement même. Jusqu’à ce qu’il ne leur resta plus une seule balle. Que ce soit le peu de munitions de Frédéric ou l’arsenal des autres. Du coup, les blasons des cibles furent effectivement changées plus d’une fois.

– Si on vide nos réserves à ce rythme tous les jours, on va souvent nous voir débarquer chez l’armurier, murmura Célia pour elle-même, en souriant en coin.

Après tout, ce n’était qu’un constat, il n’y avait aucun risque qu’elle soit ruinée par l’achat de balles, même s’il s’avérait nécessaire d’en acheter plusieurs kilos par jour. Pourtant, elle tourna les yeux sur Frédéric avant d’en revenir à sa cible. Ce serait moins évident pour le Khyan aux poches vides… Ce n’était de toute façon pas le but de Zelk et ils le découvrirent très vite. Une fois leurs munitions complètement épuisées, le Magister les emmena dans un petit bâtiment isolé, soigneusement fermé à clé, et leur donna leur première vraie leçon : comment faire leurs propres munitions.

– Vous ne tirerez ici que ce que vous aurez fabriqué vous-même. Je vous conseille donc de prendre rapidement le pli.

Pour le coup, Célia ne s’était pas attendue à ça et loin de la contrarier, l’amatrice de métal, cambouis et rouages en eut un sourire un peu trop radieux. Elle s’approcha aussitôt d’un des ateliers et examina les outils. Tous l’imitèrent et bien vite, ils se mirent au travail. Zelk ne les libéra que lorsqu’ils furent capables de faire la munition de base de leur arme de prédilection. Pour les balles plus spécifiques, il leur annonça qu’ils apprendraient progressivement à faire les plus classiques. Mais pour le reste, ils étaient libres d’utiliser l’atelier avec leurs heures perdues pour improviser, tant qu’ils rangeaient tout et laissait l’endroit aussi propre et intact qu’ils l’avaient trouvé. Quand on savait qu’ils allaient manipuler plusieurs types de poudre explosives ou incendiaires, ce n’était pas une remarque anodine. Sans surprise, Célia s’avéra la plus douée dans le domaine. Rapide, précise et méticuleuse, elle ne resta à l’atelier que par pur plaisir de se faire un début de stock de munitions.

Les heures filèrent, bientôt ce fut celle du repas de midi, alors que les estomacs protestaient de n’avoir pas été remplis depuis avant l’aube. Sauf que tous durent constater que ce repas tant attendu était frugal. Pain, fromage et légumes. Peut-être de quoi contenter de vieux Khyans faméliques, mais pas des combattants dans la force de l’âge ou de la jeunesse.

– Si vous voulez de la viande, la forêt non loin en regorge, annonça Zelk en s’attablant devant le seul plat contenant un épais ragoût. Tirer n’est pas un sport. C’est un art de tuer, pour se défendre ou se nourrir.

Cette fois, loin d’être outrée par l’annonce, Célia eut un regard très explicite : c’était son anniversaire et elle n’était pas au courant ! Elle était passée par l’Académie et son enseignement. Ses Magisters. Ses règles. Ça n’avait pas été toujours les moments les plus agréables de sa vie. Elle était trop tête brûlée pour arriver à rester ses jolies fesses sur une chaise à écouter le ton monocorde d’un Noble grabataire. Mais là, rien de tout ça ! Depuis le matin même, tout n’avait été que bonnes surprises. Elle se retint de ne pas bondir de sa chaise pour filer direct à la chasse. Elle se leva pourtant, mais avec plus de mesure, après une dernière bouchée de pain.

– Monsieur, à quelle heure reprenons-nous les cours cet après-midi ? demanda-t-elle rapidement.

Avec l’intention évidente d’aller chasser d’ici là. Zelk hocha la tête.

– A moins que je ne le précise, les horaires seront toujours les mêmes : de l’aube jusqu’à onze heures et de quatorze heures jusqu’à vingt heures.

Ce qui lui laissait deux bonnes heures pour chasser, elle ne se fit pas prier ! Elle se leva, enfourna une autre bouchée de pain et de fromage, tout en enfilant sa veste en jeans gris.

– Mer’chi m’sieur ! A tout à l’heure alors, lança-t-elle à la volée tout en prenant la direction de la sortie.

Elle rejoignit sa chambre, se changea très vite pour une tenue plus confortable et surtout d’un brun vert qui trahissait une tenue prévue spécialement pour la chasse. Des rangers et une casquette noire qui camouflait le rouge de ses cheveux relevés complétaient la tenue. Elle rangea quelques cartouches réalisées le matin même à l’atelier dans des poches de son veston, mit une montre à son poignet et sortit presque aussi vite qu’elle était entrée, fusil à l’épaule.

Elle traça directement vers les bois et il ne lui fallut pas longtemps pour se rendre compte que quelqu’un avait suivi le mouvement. Sean Moonshade ne se cachait pas, même s’il ne faisait que très peu de bruit en marchant dans les pas de Célia. Sauf que contrairement à ce qu’elle aurait cru, il ne faisait pas que chercher une proie, il suivait les mêmes sentiers qu’elle, même quand elle changea totalement de direction. Autrement dit, il était bel et bien en train de la suivre. Perplexe de ce constat, elle le regarda faire encore un moment, jusqu’à parvenir dans le cœur même des bois et finalement se retourner complètement, se planter au milieu du sentier et le fixer directement sans un mot. S’il voulait chasser en duo, elle n’y voyait pas d’inconvénient. Il serait un bien meilleur chasseur que Nathan, même en s’attachant une main dans le dos, alors pourquoi pas ? Restait que sa méfiance exacerbée depuis l’assassinat de son père la rendait plus nerveuse que d’habitude. On ne savait pas toujours à quoi s’attendre d’un Haut-Noble après tout. Elle serra imperceptiblement plus ses mains sur son fusil. Sean la rejoignit et haussa un sourcil.

– J’observe, lui dit-il simplement, n’offrant pas de partager sa chasse. Je n’ai jamais chassé.

Né et élevé à Phoenix, Shaïness, éduqué dans une académie politique, Haut-Noble… la chasse n’avait absolument pas fait partie de son éducation et Célia n’avait pas envisagé cette option. Elle venait d’un domaine plus médiévaliste, très sauvage, froid et forestier où chasser faisait, au contraire, partie intégrante de son quotidien. Elle se trouva quand même un peu idiote de ne pas avoir pensé que Sean n’y connaissait pas grand chose. Elle plaça son fusil replié sur son bras et s’approcha du jeune homme. Il était un petit peu plus grand qu’elle et pas si fluet que ça, à bien y regarder. Et comme il s’intéressait à quelque chose qu’elle aimait, elle lui parla avec franchise, mais d’un ton neutre.

– Observer ne suffira pas. Surtout au début. Tu dois apprendre à connaître la nature environnante et en savoir un minimum sur les habitudes des animaux que tu veux chasser. Sinon, tu risques de ne faire qu’observer pendant très longtemps.

Elle lui fit signe de la tête de la suivre alors qu’elle faisait volte-face et reprenait son fusil en main.

– Viens, je vais te montrer quelques bases, si ça te dit.

Sean opina du chef mais il restait un Haut-Noble, un politicien et un Moonshade.

– D’accord. Que veux-tu, en échange ? Tu n’es pas aussi bonne au pistolet que moi, dit-il sans arrogance, une simple constatation. Je peux t’aider.

Elle tourna le nez par-dessus son épaule pour fixer Sean, les sourcils froncés.

– Oook. Oublie de suite le “un donné pour un rendu”, c’est juste bon pour se prendre la tête.

Mais finalement, elle lui fit un sourire en coin, suivi d’un vrai sourire.

– Je suis mauvaise élève en politique et je compte bien le rester. Si tu veux apprendre à chasser, je le ferai pour rien en échange. Allez viens.

Elle reprit son avancé et baissa encore un peu le volume de sa voix.

– Mais j’ai bien vu que tu étais plus fort que moi au pistolet. Alors, il se pourrait que je t’enquiquine à l’occasion pour m’entraîner.

Sean ne dit rien mais se demanda bien pourquoi elle avait fait autant de tergiversations pour au final accepter ce qu’il avait proposé.

–Tu n’es pas vraiment ce qu’on attendrait d’une Avonis, dit-il sur le même ton de voix.
– Merci, répondit-elle en souriant de plus belle. Mais toi, tu es un peu trop à l’image de ce qu’on attendrait d’un Moonshade. Faudra corriger ça. Maintenant silence ou on n’attrapera rien avant l’heure des cours.

Elle se mit à expliquer les rudiments de la chasse avec une très large majorité de gestes et de signes très explicites, évitant ainsi d’effrayer un potentiel gibier. Sean ne fit plus un bruit – plus du tout, c’en était presque terrifiant – et observa attentivement ce qu’elle faisait, hochant la tête dès qu’il avait compris. Résultat, ils revinrent avec un peu d’avance sur l’horaire, portant le corps d’un jeune chevreuil.

– Est-ce que maître Zelk attend qu’on le prépare nous-même ? demanda Sean.

Pas qu’il se sente au-dessous de la cuisinière de la ferme, mais… et bien, sur ce point-là, elle était sans aucun doute plus douée que lui. Célia regarda leur prise en faisant une moue peu digne d’une Noble.

– Je ne sais pas ce qu’attend Zelk sur ce point, sinon que je n’ai aucune envie d’être en retard en cours.

Elle se stoppa alors sur cette dernière phrase, l’air décontenancée.

– … c’est vraiment moi qui ai dit ça ?

Elle réprima un frisson et se pencha sur le chevreuil, couteau en main.

– … on croirait entendre mon frère. C’est flippant. Bon, on ne va pas le cuisiner, pas de suite en tout cas, on n’a pas le temps, mais par contre, mieux vaut le vider.

Sans la moindre gêne, elle plongea la lame dans le ventre tendre du chevreuil pour l’ouvrir du poitrail au bassin. Il aurait fallu plus que sang et boyaux pour rendre Sean malade, mais face à la scène, c’était Célia qu’il observa avec plus d’attention. Toutes les filles de l’Académie qu’il avait fréquentée n’avaient pas été des précieuses, mais elles avaient été trop nombreuses à son goût. Aucune de son groupe d’âge n’avait eu ne serait-ce qu’assez de maturité pour l’intéresser. Or ce n’était pas le cas de Célia Avonis, qui n’irait pas se plaindre pour une dentelle déchirée ou un ongle abîmé. Même si son maniement du fusil l’avait un peu rassuré sur ce point, même si son attitude générale plutôt sanguine et revêche lui aurait déjà valu quelques ennuis à la Cour, ce fut la voir vider un chevreuil sans battre un sourcil qui détermina clairement pour Sean que son apprentissage chez Maître Zelk se ferait entouré par au moins une personne qui en valait la peine. Du coup, c’est avec son premier semblant de sourire depuis qu’ils s’étaient rencontrés qu’il se mit à l’aider dans sa tâche, satisfait de la tournure que prenant les événements et une fois n’est pas coutume, s’autorisant ainsi à se dévoiler un peu. Célia ne remarqua pas ce changement, trop occupée pour voir la subtile différence dans le comportement de Sean. Puis la cuisinière finit par les remarquer depuis la petite fenêtre ouverte à côté de ses fourneaux et après les avoir rejoints, complimentés sur leur prise et fait que Sean retourna aussitôt à sa froide retenue, leur montra le cabanon où suspendre le chevreuil. L’instant avait été brisé pour retomber dans une banalité ennuyeuse pour le sombre Shaïness.

– La viande est pour vos repas, mais sauf si ça vous dérange, je m’en occupe, annonça la cuisinière que seule Célia écoutait vraiment. La question est : souhaitez-vous partager avec les autres ? Maître Zelk prend une part, car c’est votre professeur, mais c’est à vous de voir ce que vous voulez faire de vos prises.

Célia regarda Sean alors qu’ils installaient la carcasse du chevreuil sur les crochets.

– A toi de voir. Moi, j’ai toujours pris l’habitude du comté de Trapeglace que les prises soient pour toute la maisonnée.

Elle se dirigea ensuite vers le puits jouxtant l’endroit et versa l’eau glacée du seau sur ses mains pour les laver alors que Sean restait silencieux.

– C’est la chasse qui m’intéresse, continua-t-elle. Pas vraiment ce qu’il y a dans mon assiette ensuite. Même s’il faut pas pousser, j’aime bien la bonne cuisine, hein, ajouta-t-elle avec un clin d’œil pour la cuisinière.

La Khyan d’un certain âge et à l’embonpoint marqué lui sourit pendant que Sean observait le chevreuil, sans un geste superflu, sans la moindre expression sur le visage.

– Servez tout le monde, décida-t-il finalement. Mais si les autres ne ramènent rien quand le chevreuil est terminé, ne les servez plus.

Visiblement, derrière sa neutralité affichée, il établissait comme un fait acté et non contestable qu’il accompagnerait de nouveau Célia à la chasse et ne partagerait pas leurs prochaines prises… Célia en leva légèrement un sourcil mais après un sourire en coin, admit qu’elle n’avait rien contre cette idée.

Ils rejoignirent les autres pour le cours de l’après-midi, en temps et en heure, pour que Zelk les ramène aussitôt derrière la ferme, près du puits. Là, contre un mur de pierre de la grange attenante, attachées par des ficelles de différentes couleurs, il y avait tout une série de pièces de monnaie, des stels, percées en leur centre qui dansaient dans le vent et que ni Célia ni Sean n’avaient remarqués jusque-là.

– Ceci sont les diplômes de vos prédécesseurs, expliqua Zelk.

Face aux expressions perplexes des cinq tireurs, il prit une stel dans sa poche et la lança en l’air. Seul un œil rapide et le bruit du coup de feu permirent de dire qu’il avait tiré. La pièce tourna plus haut dans les airs, avant que le Magister ne la rattrape, la leur montrant : elle était percée en plein centre.

– Je déciderai de qui pourra passer cet examen final. Mais seuls ceux qui réussiront pourront s’estimer diplômés. Et je vous le dis tout de suite, je n’ai jamais diplômé l’intégralité d’une de mes classes.

Célia avait les yeux écarquillés et un sourire ravageur s’était doucement dessiné sur son visage.

– Vous n’avez même pas utilisé d’Art

Pas la moindre manipulation d’énergie symbiotique, pas de sens exacerbés ou de manipulation de matière… aucune de ces capacités spécifiques aux seuls Nobles. Et ce constat la rendait visiblement euphorique, parce qu’elle avait bien l’intention d’être capable de cet exploit.

– Non, je n’ai pas utilisé d’Art, confirma Zelk. Et pour que votre diplôme soit valable, vous non plus.
– Vous donnez des stels ? plaisanta Frédéric. Parce que l’argent de poche et moi…
– Rends-moi quelques services à l’occasion et tu auras toute la monnaie que tu voudras pour t’entraîner, lança Célia du tac au tac. Elle le fixa alors avec un air de prédateur. J’aime la compétition, la vraie.

Frédéric l’observa, un peu surpris, puis lui fit un clin d’œil.

– Deal, beauté.

Ils virent Helen, la Shaïness aux cheveux délavés et l’air toujours pincé, lever les yeux au ciel.

Le cours de l’après-midi fut plus axé sur la pratique que celui du matin et plaça la routine des jours suivants : en début de journée, ils étudiaient les armes, les munitions, les viseurs, comment monter, démonter, customiser, improviser… et l’après-midi, ils tiraient. Ils tiraient jusqu’à en avoir des cloques aux doigts, jusqu’à avoir envie de jeter leurs armes ou de tirer sur Zelk. Ils tiraient sur des cibles, ils tiraient sur des arbres, ils tiraient debout, assis, allongés, immobiles, en courant, poursuivants, poursuivis, ils tiraient sous un soleil de plomb, sous la pluie, dans le vent, dans la boue, avec le soleil dans les yeux, de nuit sans viseur ni lampe…

Ils tiraient.

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