Le temps d'un tango

Fiction par Vyrhelle et A. Conroy

18 mai 976

Célia en était à une bonne cinquantaine d’essais et à presque autant de rechargements de son arme quand elle s’octroya une pause. Pour sortir son arme de poing Hasperen et se remettre à tirer, mais cette fois sur une cible de paille. Ça la défoulait un peu et lui faisait oublier le poids du fusil sans trop ralentir la cadence. Et comme il fallait recharger l’arme tous les deux coups, ça lui faisait travailler son habileté… Elle était l’image même d’une “optimisatrice” compulsive. Sean n’était pas à ses côtés, pour une fois, s’efforçant de constituer un bon stock de munitions et ce fut Frédéric qui vint asticoter la jolie rousse. Il avait bien vu que, parfois, il suffisait de faire s’enflammer Célia pour qu’elle passe un cap. Il trouvait ça assez amusant. Il arma donc son pistolet, lança une couronne et rattrapa la pièce en se donnant un air nonchalant ( qu’il n’avait pas, il avait manqué la pièce, mais avait lancé une couronne déjà trouée… )

Fred

– C’est pas encore ça, toi, hein ?, dit-il en regardant les couronnes au sol.

Le canon de la vieille arme Hasperen se retrouva sous son nez.

– A ton avis, l’abruti suicidaire ?

Frédéric embrassa le bout du canon.

– Tire sur une couronne, beauté, pas moi. Enfin, sauf s’il te faut une couronne de la taille de ma tête pour réussir à toucher…

Célia grogna comme une lionne en colère, mais posa son pistolet et reprit son fusil d’un geste hargneux. Lança une couronne et ne réussit qu’à l’effleurer, ce qui fit surtout changer de direction à la petite pièce, accentuant un peu plus le grondement du magma intérieur de la jeune femme.

– Raté, commenta Frédéric, les mains dans les poches.

Célia le fusilla du regard et recommença. Le lancer de pièce fut moins contrôlé, plus puissant et le coup de feu partit de manière plus instinctive. Mais ça ne fut pas suffisant. La couronne n’avait été que percée sur le côté, pas en son centre. Frédéric rattrapa la pièce avant Célia.

– Jol… ah non, manqué.

Les épaules de l’Hasperen furent secouées de plusieurs soubresauts. Mais elle saisit une autre pièce et tira encore. Le résultat fut qu’elle réussissait encore moins ses tirs que d’habitude. Comme à chaque fois qu’elle allait passer un cap, mais c’était un fait qu’elle était la seule à n’avoir jamais remarqué. Frédéric, lui, l’avait vu et savait qu’il touchait au but.

– Mouairf. C’est pas ça. Tu sais, p’tet que le fusil, c’était trop ambitieux, essaie à l’arme de poing, faut pas que tu te surestimes non plus.

Frédéric put littéralement l’entendre grincer des dents alors qu’elle serrait les poings pour ne pas lui enfoncer le nez dans le visage assez fort pour qu’il ressorte de l’autre côté. Elle s’en savait tout à fait capable à ce moment précis et préféra plonger sa main dans sa poche pour en sortir les quelques pièces qui y restaient. Frédéric se mit à jouer avec la piécette qu’il avait toujours en main.

– Te précipite pas, hein. Au pire, je t’en passe, des couronnes.

Venant de la part de quelqu’un de fauché…

Le volcan explosa enfin. Elle lui jeta les pièces à la figure, leva son arme et tira. Plusieurs fois. Droit dans sa direction. Et quand elle n’eut plus de balle, elle dégaina la dague qu’elle avait à la ceinture et la lança dans le même élan. Là, seulement, elle se calma, essoufflée et ne réalisant pas encore ce qu’elle avait fait. Dans le dos de Frédéric, toutes les pièces étaient percées en plein centre et l’une d’elle décorait la lame de la dague enfoncée dans le tronc d’un arbre. Frédéric avait sérieusement cru qu’il était allé trop loin et avait fermé les yeux. Il n’en rouvrit qu’un en ne sentant aucune douleur.

– Ah bah dis donc, j’suis pas mort !

Il se retourna, observant l’arbre et siffla.

– Yeeeeah ! J’le savais ! La vache, le coup de la dague, Célia, regarde !
– Quoi la dague ?, demanda-t-elle du tac au tac sans même avoir regardé dans la direction de l’arme.

Elle prit alors la seconde nécessaire pour observer le résultat de sa crise de nerfs, d’un air toujours peu avenant. Elle en resta bouche bée.

– C’est moi qui… ?
– Yup ! On dit merci qui ?

Célia eut un sourire éclatant en se redressant. Elle s’approcha alors lentement de sa lame et passa un doigt sur la couronne percée et épinglée. Elle réalisait qu’elle avait compris ce qu’elle devait faire pour réussir. A chaque fois. Elle l’avait senti, d’instinct. Alors elle exulta enfin, sautant sur place.

– J’y suis arrivée ! Frédéric, j’y suis arrivée !

Elle sauta à son cou en riant comme une grande gosse.

– Merci, merci, merciii !

Frédéric la fit tourner un peu.

– Mais je t’en prie, j’ai eu un peu peur que tu m’abattes, là, tu sais ?

Elle lui fit un bruyant bisou sur la joue.

– Non, le jour où je voudrai t’abattre, je le ferai à main nue ! Pour te faire ravaler tes paroles, grande andouille de fou suicidaire !
– C’est tout moi, rit-il. Allez, va sauter sur ton Kristaris pour fêter ça, je sais de source sûre qu’il est tout seul dans l’atelier.

Il la regarda filer et seulement après, s’appuya à l’arbre pour se frapper le front contre le tronc.

– Putaiiiin…, souffla-t-il, le cœur battant la chamade. Être pote avec des Seigneurs, c’est pas bon pour la santééé…

A quelques enjambées de là, Célia déboula dans l’atelier, ouvrant la porte avec fracas, mais radieuse comme jamais.

– J’ai réussi ! Sean ! J’ai réussi !

Sean venait de ruiner sa préparation en versant trop d’un composant, mais il s’en moquait. Il lui adressa un sourire ravi.

– Félicitations !

Il se leva pour aller l’embrasser, car ce genre de nouvelle, ça méritait une récompense.

– A tous les coups ?, vérifia-t-il en s’attendant à la réponse.

Elle était dans ses bras, mais donnait l’impression d’être prête à bondir dans tous les sens, surexcitée.

– Et avec plusieurs pièces en même temps ! J’ai compris le truc ! Et, et…

Elle lui prit alors la main et l’entraîna après elle, sans lui demander son avis.

– Viens, viens, faut que tu vois ça !

Sean se laissa guider, suivant Célia jusqu’à l’arbre où Frédéric n’était plus. Mais la dague était toujours fichée dans l’arbre.

– Plutôt que de rattraper la couronne ?, devina-t-il en admirant l’exploit. Tu peux le refaire ?
– J’en sais rien, dit-elle en riant à moitié.

Mais elle reprit la dague d’un mouvement sec.

– On va bien voir !

Elle rassembla couronne intacte, arme et dague, puis ajusta sa posture en se calant sur le souvenir de son dernier tir. Elle devait réveiller la part inconsciente de son cerveau, le vrai atout d’une Dame de l’Esprit, d’une Hasperen de haute lignée, et sentir le cheminement des impulsions électriques qui l’avaient conduite à réussir son exploit. Elle se figea d’un coup, perdit son sourire pour un air déterminé et fixe… Elle récidiva son exploit sans presque s’en rendre compte. Elle cligna des yeux comme pour se réveiller et la couronne était percée en son centre, la dague plantée à l’intérieur. Elle secoua la tête et exulta à nouveau, mais au cou de Sean, cette fois.

– Ouiiiiiii !, lui hurla-t-elle aux oreilles, les bras verrouillés autour de son cou.

Sean rit, plus proche du Kristaris qu’il était au début de leur formation, la faisant tourner.

– Exceptionnel ! Je ne pense pas pouvoir réussir un coup pareil, pas sans tricher avec la Résonance ! Tu es épatante !

Célia rit de plus belle, le serrant encore un peu plus.

– Je saiiis ! J’en reviens pas moi-même !

Du coup, sans réfléchir, emportée par l’élan, elle l’embrassa avec beaucoup trop d’enthousiasme. Sean se moquait bien d’être au milieu de la ferme, là où tout le monde pouvait les voir, il lui rendit son baiser avec autant d’enthousiasme et la serra contre lui. Aux dragons le secret de leur relation ! Célia se laissa emporter jusqu’à ce que ses jambes en viennent à devenir en coton et que Sean soit le seul à l’empêcher de tomber. Cette sensation qu’elle adorait. Elle ne recula un peu la tête qu’à ce moment-là, comme ivre, et observa Sean, souriante mais se voulant un peu plus raisonnée et raisonnable.

– On va y arriver. Tous les deux ! C’est fantastique ! Je commençais à ne plus y croire.

Elle en avait mal aux joues à force de sourire comme une folle.

– Il faut fêter ça !
– Vous êtes vraiment deux enfants, grinça Helen en passant.

Sean ne l’écouta même pas.

– Je veux danser, dit-il à Célia. Il y a un endroit, à Phœnix, où on peut danser. Mieux qu’une boîte de nuit ou qu’un bar.

Célia eut une expression plus douce.

– C’est vrai ? Juste fait pour danser ? J’adore cette idée ! Un petit tour dans une boutique pour m’offrir de quoi être jolie, avant, peut-être aussi ?, lui demanda-t-elle avec un petit air absolument adorable.
– Comment éviter cette étape ?, s’amusa-t-il. Ce n’est pas comme si nous croulions sous les robes et les tenues de soirées à la ferme…

Ils profitèrent donc de la fin d’après-midi qui s’offrait à eux pour quitter la ferme en coup de vent et filer directement à Phœnix, poussant une nouvelle fois la Grande Dame de Célia hors de toute limite de vitesse. La journée avait été très ensoleillée et l’air était encore chaud mais de plus en plus agréable alors qu’ils arrivaient en ville. Ils se rendirent dans l’une des boutiques les plus chics du centre ville et le fait qu’elle ait été fermée depuis une heure n’eut pas d’importance, pas pour un Moonshade qui avait ses entrées partout, et ils en ressortirent avec de quoi attirer l’attention. Un passage éclair dans un hôtel pour se décrasser et s’habiller en restant plutôt sages et ils poursuivirent leur soirée dans un excellent restaurant. Sean s’obstina à tout régler lui-même, révélant sans s’étaler en longues explications, qu’il avait hérité de la fortune personnelle de sa mère et que Célia n’avait pas à s’occuper de la moindre question d’argent. Célia n’en adora que plus boutique et restaurant. Un peu de luxe et de standing, surtout quand ils restaient aussi rares, lui firent un bien fou. Elle retrouvait les réflexes d’une vraie fille de bonne famille, mais avec l’excitation mal dissimulée d’une femme qui connaissait maintenant la valeur réelle des choses. Elle dut admettre que voir Sean en grande tenue ne la laissa pas du tout de marbre, mais arrivés au Chat Bleu, elle sut que cette soirée serait à marquer d’une pierre blanche.

L’endroit récemment ouvert était destiné aux jeunes Seigneurs de la Capitale et ses alentours, à ceux qui ne voulaient pas se rendre dans une vulgaire boîte de nuit pour se mêler à l’habituelle plèbe plus ou moins fréquentable de la cité, mais n’ayant aucune envie d’attendre non plus un bal organisé par leurs parents pour danser. Les propriétaires étaient eux-mêmes Seigneurs, Hasperen et Kristaris du Sud, deux Castes très portées sur ce genre de divertissement et proposaient donc un panel de musiques très axées sur les danses de salon, interprété par un orchestre de qualité.

Arrivés en milieu de soirée, quand les festivités battaient leur plein, Célia et Sean ne dansèrent pas immédiatement. Prenant la température de la salle en sirotant un cocktail, ils laissèrent d’abord la musique les porter doucement, alors qu’ils discutaient de choses et d’autres, ayant pris le parti de ne rien cacher de ce qui les liait. Ils ne crieraient pas leurs identités et leur liaison à tue-tête, mais Célia en avait assez des faux-semblants. Surtout qu’une fois sur la piste, ils savaient qu’ils ne cacheraient plus rien. Elle termina son cocktail en souriant à Sean. En le dévorant des yeux, pour être exact. De toute façon, Sean n’avait absolument pas l’intention d’être sage, ils s’étaient rendus volontairement dans un salon de danse, il savait que les rumeurs commenceraient ce soir. Il s’en moquait, désormais. Il avait détruit tous ceux par qui sa mère avait eu son geste désespéré, sans exception et ni pitié, avec plus d’efficacité que n’en avait jamais eu son propre père. Il se sentait à présent assez fort pour protéger Célia des répercussions d’être liée à l’unique héritier Moonshade.

Les premières notes d’un tango résonnèrent et il tendit la main à Célia.

Elle n’attendait que ça depuis qu’ils avaient quitté la ferme et abandonna sans remord son cocktail pour déposer sa main dans celle de Sean. Un sourire, un air entendu et ils étaient sur la piste. Ils n’étaient pas les seuls danseurs à vouloir profiter du tango. Mais après seulement quelques pas de danse, ils avaient créé un large espace autour d’eux et beaucoup commençaient à s’arrêter pour les regarder évoluer. Parce qu’ils étaient beaux, élégants, agiles et passionnés et rien ne leur collaient mieux à la peau que les rythmes et les pas de cette torride danse de Gondomar que peu de monde maîtrisait vraiment. Il fallait connaître les mouvements, parfois complexes et rapides, mais il fallait surtout le tempérament qui allait avec. Et s’ils le manifestaient de manière très différente, Célia et Sean étaient des tempéraments impulsifs et entiers. De vrais prédateurs parfois, qui, le temps de cette danse, se montraient sous leur vrai visage et se tournaient autour comme dans une parade amoureuse. Beaucoup les admiraient à présent, se demandant qui ils étaient, pourquoi on ne les avait jamais vus ici auparavant.

– Mais c’est le fils Moonshade, non ?
– Non, impossible. L’héritier du Duc est bien plus jeune.
– Pourtant, il lui ressemble de manière troublante.
– Vous êtes sûr ?
– Et elle, qui est-elle ? Avec une chevelure pareille, difficile pourtant de passer inaperçue.
– Avonis, peut-être… La baronne Avonis avait des cheveux aussi roux. Mais on ne l’a pas revue à la cour, ni même à Phœnix depuis au moins deux ou trois ans, et ce ne peut pas être elle, de toute façon, cette femme est trop jeune.
– Elle n’a pas une fille ?
– Si, mais ce n’est qu’une enfant. Ce ne peut pas…

… Non, les rumeurs ne mettraient pas longtemps à se répandre. Mais les deux Seigneurs s’en fichaient. Pire, ils s’en amusaient, dansant de manière toujours plus provocante. Bientôt enflammés sur la piste, quasi virtuoses, ils monopolisaient à présent complètement l’attention. Les jambes fluides et nerveuses se croisaient et s’entrecroisaient sans heurt, les torses se collaient, se frôlaient, s’enroulaient et se percutaient parfois, tandis que bras et mains évoluaient pour raconter leur lien, leur passion, leurs tempéraments et leur amour. Leurs lèvres se rapprochaient parfois, laissant leurs spectateurs sans souffle, mais s’éloignaient aussitôt, dans un soupir de déception générale. Les musiciens firent durer le plaisir. La danse se prolongea, mais le couple tenait la cadence et le public en haleine. Puis le final, le même que pour leur première fois, avec cette jambe fuselée autour d’une taille haute. Ces torses gonflés et haletants. Ces muscles tendus. Cette main trop haute pour être décente et leurs lèvres qui s’appelaient encore et toujours. Sean ne résista pas. Au diable rumeur et prudence, danser un tango avec Célia lui mettait toujours les sens en feu et il appuya sa main dans la nuque de sa partenaire pour que leurs lèvres se rencontrent, un baiser aussi passionné et torride que leur danse. Ils eurent quelques applaudissements et sifflets, mais les Seigneurs se tenaient un peu mieux que des vassalis dans un bar et on les laissa essentiellement en paix.

Mais ils attiraient les regards et dans le fond de la salle, certains savaient parfaitement que l’héritière Avonis approchait des vingt ans, tout comme un Alti pouvait souvent être adulte très tôt, même d’apparence. Surtout quand le jeune Moonshade s’était fait remarqué par ces actions violentes récentes et ça n’avait pas été du goût de tout le monde…

Célia se mit à sourire alors même que leurs lèvres ne s’étaient pas encore séparées. Elle avait envie de mordre cette peau à présent avec une avidité nouvelle. Les yeux enflammées, le souffle court. Elle se sentit toutefois un peu plus gênée que d’habitude. Dans le bar de leur première fois, ils étaient de parfaits inconnus et l’étaient restés. Plus maintenant. Pas devant autant de Seigneurs. Elle en eut le rouge aux joues et se mit à rire légèrement.

– Sean… nous sommes fous.

Sean sourit en s’éloignant à peine d’elle.

– Complètement. Tu as cet effet désinhibiteur, Célia.

Les musiciens avaient repris leurs instruments et Sean la lança derechef dans une autre danse, une valse, puis un fox-trot… Il ne voulait plus quitter la piste de danse, s’amusant trop à continuer d’embraser les yeux de son Hasperen, l’effleurant, la touchant, finissant par lui chuchoter quelques promesses absolument pas sages à l’oreille… sans les mettre en action. Elle en fut bientôt ivre. De lui, de ses attentions et des danses. Même l’alcool ne l’avait pas rendue aussi euphorique. Elle dansait à en perdre la tête et avec Sean, c’était un plaisir continuel. Elle évoluait dans un autre monde où il était le seul à importer. Elle était déjà amoureuse, mais elle était complètement envoûtée quand il la faisait danser ainsi. Il était son Démon.

Puis elle finit par demander grâce, épuisée et ne tenant qu’à peine sur ses jambes.

– Porte-moi, lui susurra-t-elle à l’oreille. Faisons jaser une dernière fois tout ce beau monde.

Finissant une rumba enflammée, Sean la souleva dans ses bras en princesse et quitta la salle principale avec elle. Il n’alla pas très loin, il n’avait pas juste enflammé les sens de Célia mais les siens avec. Au premier recoin tranquille, elle se retrouva contre un mur avec un Sean contre elle, lui dévorant les lèvres. Elle lui répondait sans retenue, sentant le baiser attiser des appétits que la danse avaient déjà réveillés. Ses bras fins le maintenaient fermement contre elle, les ongles plantés dans ses épaules, égratignant tissu et peau. Leurs deux corps ondulaient l’un contre l’autre alors qu’elle restait loin du sol par la force d’un bras et qu’elle entoura ses hanches de ses deux jambes. Le mur dans son dos était dur et froid, mais ça n’arrivait pas à calmer sa soif. Sa jupe ne cachait plus rien et son bassin suivait des mouvements jumeaux à ceux de Sean. Elle vint lui mordre le cou pour ne pas hurler tant elle avait envie de lui. Sean se moquait bien de leur emplacement relativement exposé, il tira un rideau devant l’alcôve et utilisa sa Résonance pour créer une bulle de silence, s’offrant une intimité basique et bien suffisante, glissant sa main entre leurs corps.

– Célia…

Sa voix ne pouvait pas être plus qu’un souffle, pas avec un Lai de silence dans un espace aussi petit, mais ce n’était de toute façon qu’un murmure rauque. Elle put alors crier son nom dans un quasi silence. C’était libérateur et frustrant en même temps. Privée du son de ses soupirs, elle se recula juste assez pour venir mettre son front contre le sien, gardant ses yeux dans les siens pour y lire leur désir mutuel, alors que ses mains trouvaient le chemin de son torse et qu’elle ouvrait sa chemise de mains tremblantes. Elle plongea ses doigts contre sa peau dès la première ouverture et quelques boutons s’ouvrirent sous la violence de son élan. Puis elle ouvrit son propre bustier d’une main tremblante mais toujours habile. Elle soupira quand elle sentit enfin le torse de Sean contre le sien. Sean la pressa contre lui, s’arrachant ensuite à ses lèvres pour embrasser son cou, ses clavicules et refermer ensuite ses lèvres sur un sein, caressant cuisses, hanches, reins, fesses, de sa main libre. Une fois de plus, il perdait toute retenue dans les bras de son Hasperen, la seule à pouvoir en quelques gestes et mots lui faire perdre la froide impassibilité qui devenait son trait de caractère prédominant. Alors que dire de son explosive amante ? Ce n’est pas elle qui le ferait redevenir lui-même quand elle était elle-même un volcan en éruption. Charnelle, tactile et affamée, elle le désirait aussi sûrement qu’elle l’aimait. Un point c’est tout. Et si ce n’était que dans le maigre secret de cette alcôve, ils s’en fichaient et ils finirent par s’unir à nouveau, comme ils ne l’avaient pas fait depuis trop longtemps. Avec l’éclat tonitruant du silence né d’un contrôle total de la Résonance et la force de leur passion animale et irraisonnée. Ils étaient même encore à moitié habillés. Célia se laissa ensuite retomber sur son Sean, conquise, enfin repue et comblée, alors que son épaule était l’endroit le plus confortable au monde. Sean eut un petit rire contre son oreille.

– Tu nous rends imprudents, Célia. Si on continue, on va se retrouver avec des ennuis matrimoniaux plus tôt qu’à notre tour, plaisanta-t-il.

Il embrassa le cou de son amante.

– Je nous trouve une chambre avec une baignoire, décida-t-il ensuite, parce que la passion, c’était très bien, mais ça avait tendance à les faire transpirer.
– Matrimoniaux ?, demanda-t-elle, incrédule et pas encore l’esprit bien redescendu sur la terre ferme.
– Matrimoniaux, enfantins, dynastiques, s’amusa-t-il à énumérer en refermant sa chemise.

Ça resta lettre morte chez Célia qui balaya ça d’un revers de main. Le mariage, ce n’était pas à l’ordre du jour avant au moins ses trente ans. Un enfant, pas mieux, surtout qu’elle connaissait et surtout utilisait une pilule contraceptive Kristaris depuis avant même sa rencontre avec Sean, et ce n’était pas pour rien. Quand à une quelconque notion de dynastie… C’était aussi incongru pour elle de parler de ça maintenant que de devoir s’intéresser aux généalogies keranoriennes.

– Reparle-moi plutôt de cette histoire de baignoire, tu veux, marmonna-t-elle faisant glisser sa jupe et refermant son corset d’une main. J’en veux une gigantesque. Avec de la mousse et avec… hum oui, toi !

Sean trouva en lui la force de lui accorder ce souhait et le Chat Bleu ayant un hôtel juste en face de son entrée, ce ne fut pas long. Après un bain parfaitement indécent tant de part sa taille, sa durée ou ce qu’ils y firent, ils profitèrent d’un lit tout aussi indécemment grand.

– Je crois que j’ai ruiné ta robe, dit Sean en observant une déchirure du tissu rouge.

En même temps, ça vengeait les boutons de sa chemise. Célia, allongée de tout son long sur lui, le menton, sur son torse, jeta un œil désinvolte vers la robe abandonnée sur le sol, non loin de l’entrée de la chambre.

– Tu n’auras qu’à m’en offrir une autre pour te faire pardonner, lui sortit-elle en souriant en coin. Quoi que, vu qu’elle risque de finir de la même manière, peut-être devrais-tu plutôt m’offrir un endroit où je puisse me balader nue, rien que pour toi.

Elle parlait apparemment très sérieusement.

– Un appartement en haut d’une tour de verre, si haute qu’on verrait le monde minuscule à nos pieds et qu’on ferait l’amour dans les nuages !

Là, elle éclata de rire, roulant sur elle-même pour venir se blottir non pas sur lui, mais à côté, la tête sur son épaule.

– Sean, tu en as, toi, des rêves un peu fous ? Des trucs qui te font envie ?

Sean resta silencieux un instant.

– Non. Ce n’est pas mon genre, pas mon éducation, de rêver de ce que je ne peux pas avoir. Sinon de n’avoir aucune règle, à part les miennes.

Et il travaillait assidûment dans ce but depuis quelques temps, vers cette liberté personnelle. Célia l’écoutait en regardant le plafond puis afficha progressivement un air de sale gosse.

– Je n’ai pas parlé de choses qu’on ne peut pas avoir, Sean. Sinon, personnellement, j’en aurai une liste longue comme le bras. Parce que je suis qui je suis et que ça me permettrait de râler à volonté !

Elle eut un sourire un peu plus sage.

– Non, des choses un peu folles, qui paraissent ridicules ou extravagantes, tu vois. Moi, j’ai envie de voir tout le Creuset par exemple. Je veux avoir des paysages pleins les yeux et n’avoir aucune contrainte. Ça, je veux bien vivre ça pendant quelques temps…

Elle s’étira alors et gloussa.

– Après, je penserai peut-être mariage. Et le mot important est “peut-être” !

Sean sourit et vint l’embrasser, donnant par les gestes une promesse qu’il ne donnerait pas à haute voix : si, quand elle y penserait enfin, ils étaient encore ensemble, tous les deux, ce serait lui qui lui demanderait de l’épouser. Célia le laissa faire et eut un sourire plus doux. Non, elle n’était pas prête à penser mariage, enfant ou elle ne savait quoi d’autre. Mais avec Sean, ce n’était pas des projets d’avenir si saugrenus que ça… Une fois son père vengé, peut-être…

Mais ce soir-là, elle avait surtout envie de mordre la vie à pleine dent, de profiter de l’instant présent et quand elle prit les fesses de Sean à pleines mains, ce n’était pas pour parler futurs hypothétiques. Plutôt futur immédiat. Très immédiat. Ça répondit d’ailleurs très bien à la question des envies de Sean, par la même occasion.

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4 Comments

  1. Graou ! J’aime toujours autant les tangos. Et cette scène est très intéressante, ça va donner des répercussions politiques monstrueuses ! On pourrait même penser que Sean l’a fait volontairement, pour s’affranchir ouvertement de son père… Miam, de la politique et du sexe ! 😉

    Corrections :

    “Célia en adora que plus boutique et restaurant.”
    -> Célia n’en adora que plus…

    “… chemise de mains tremblantes. Elle plongeant ses doigts contre sa peau”
    -> Elle plongea ses doigts

    “… l’ordre du jour avant au moins ces trente ans”
    -> ses trente ans

  2. J’ai chaud!! xD

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