Le temps d'un tango

Fiction par Vyrhelle et A. Conroy

19 août 976

Célia se réveilla avec un étau dans la tête que contrebalançaient des doigts frais dessinant doucement des arabesques sur son épaule. Elle se sentait étrangement calme. Peut-être réellement calme pour la première fois depuis très longtemps. Les yeux entrouverts, perdus sur la lumière du jour qui perçait les rideaux épais de la chambre, elle se laissait somnoler sous le contact léger et tendre des doigts de Sean. Elle eut un sourire en coin en réalisant pleinement ce qui s’était passé cette nuit-là. Que l’aube était déjà loin, qu’ils ne seraient pas à l’heure pour leurs cours… Mais pour une fois, ça n’avait pas d’importance à ses yeux. Encore un moment et elle finit par se tourner doucement vers le responsable de sa langueur et caressa doucement son menton du bout des doigts.

– Bonjour vous, dit-elle simplement.

Sean eut un sourire entre tendresse et fierté en voyant les marques qu’il avait laissées sur le cou et les clavicules de Célia. Il portait leurs jumelles sur son propre cou, d’ailleurs.

– Bonjour.

Le sourire qu’elle afficha alors manqua de lui manger toute la figure. Puis elle eut ce regard que Sean allait devoir apprendre à connaître.

– C’est à ça que tu pensais quand tu disais que tu voulais me changer les idées ?
– Pas nécessairement, sourit-il. Mais ça a marché, non ?

Elle tendit assez le cou pour lui dévorer les lèvres. Puis quand elle considéra que sa réponse était claire, elle se recula pour le dévorer des yeux, cette fois.

– Pas nécessairement, hein ?

Elle se redressa alors pour s’asseoir dans le lit et s’étirer comme un vrai chat. Elle avait les tempes douloureuses et le corps qui grinçait un peu, elle devait bien l’avouer.

– Et maintenant ?

Au matin

Sean la scrutait dans les moindres détails avec pas grand chose d’innocent dans le regard.

– Maintenant, on prend un petit-déjeuner gargantuesque sans quitter cet immense lit, puisque Maître Zelk ne nous acceptera pas en retard. Autant profiter de notre matinée de liberté, dit-il en caressant le bas des reins de Célia.

Elle tourna son visage vers lui, en gardant les bras levés au-dessus de la tête, jouant avec ses cheveux en bataille.

– Hum, d’accord. Mais tu ne me tiendras pas enfermée dans cette chambre toute la matinée, autant te prévenir de suite. J’ai envie de voir le soleil aussi.

Elle se laissa alors retomber dans les draps et roula pour se retrouver au-dessus de Sean.

– J’ai des pièces à aller chercher pour ma moto, avoua-t-elle en mettant ses lèvres juste à portée des siennes. Je te laisse commander le petit déjeuner ?

Sean l’emprisonna entre ses bras.

– Il est tôt, la moto et le petit déjeuner peuvent attendre quelques dizaines de minutes, dit-il avant de capturer de plus belle les lèvres de Célia.

Elle se laissa faire, évidemment et le baiser fut suivi d’un autre et d’autres encore et le tout se termina beaucoup plus tard, avec un lit encore plus en bataille, deux jeunes Nobles en nage et leurs estomacs criant famine. Et puisque même ivre d’alcools assez puissants pour envoyer un bas Noble en coma éthylique, Sean était capable de choisir un hôtel luxueux, ils purent commander un excellent petit-déjeuner sans quitter leur lit. Là, Célia prouva rapidement qu’elle ne tenait pas son tour de taille de sa manière de manger. Il fallut bien trois plateaux débordant de nourriture pour rassasier ces deux-là. En tout cas, une chose était sûre, Sean avait trouvé le meilleur moyen possible pour changer les idées de Célia. Elle était radieuse, enjouée et certains de ces regards étaient plutôt explicites dans le fait qu’elle ne le voyait plus du tout comme un morveux…

– Bon, alors, tu m’accompagnes chez le garagiste ? Il a réussi à me dégoter un carburateur quasi neuf, et peut-être même quelques bougies d’allumage d’époque. Histoire que je puisse en fabriquer ensuite moi-même d’après le modèle d’origine.

Oui, elle venait de dire ça alors qu’elle était encore complètement nue et en train de boire un chocolat brûlant, bien lovée contre le torse de Sean. Il en eut un reniflement amusé.

– Tu vas me rendre jaloux d’une moto, Célia.

Il envisagea de “rater” le rendez-vous chez le garagiste mais soupira.

– Je t’accompagnerai. Certains garagistes de Phoenix sont des charlatans qui prétendent seulement vendre des pièces d’origine.

Célia tourna la tête vers lui.

– Je m’en doute, va. Je m’intéresse à la mécanique depuis que je sais marcher. Je sais très bien ce que pensent la plupart des garagistes quand ils me voient débarquer. Généralement, ils déchantent très vite…

Elle prit le visage de Sean d’une main pour le tourner vers elle et déposa un bisou sur sa joue.

– Mais c’est gentil de t’inquiéter. Ça te donne un côté juste adorable, minauda-t-elle en lui souriant très largement. Tu caches bien ton jeu derrière ton habituel côté calme, neutre et impassible.
– Je ne suis pas mignon… protesta-t-il à mi-voix.

Sean commençait à réellement avoir confiance en Célia, et si elle ne s’en rendait pas compte, elle fut autorisée à voir un côté de lui moins assuré qu’il n’aurait pour personne d’autre et qui disparaîtrait bientôt. Elle se redressa et se mit à genoux, pour venir être nez à nez avec lui.

– Je n’ai pas dit mignon, j’ai dit adorable. Il y a une différence importante. Je peux te qualifier de beaucoup de chose, mais après cette nuit, mignon n’est pas ce qui me vient à l’esprit, lui dit-elle avec un regard qui en disait long.

Elle se redressa en riant à moitié, le dévisageant toujours de son regard clair et franc.

– Tu n’as rien d’un Noble sur la Voie de l’Archange. Ça, je peux te l’assurer.
– J’espère bien, confirma-t-il. Non, la voie de l’Archidémon guide mes pas… et les tiens.

Il l’embrassa encore.

– Si on ne se lève pas, Célia, je n’aurai jamais la force de te laisser partir pour aller voir un garagiste douteux.

Elle rit à nouveau et sauta en bas du lit, vive et joueuse comme la jeune femme qu’elle était et qui croquait la vie à pleine dent. En l’occurrence, qui croquait aussi dans la dernière pomme survivante du petit déjeuner. Elle se mit à se rhabiller, la pomme toujours en bouche. Elle dut se battre un peu pour mettre son corset mais y parvint par la force de l’habitude. D’ailleurs, corset et pantalon semblaient être la base de toute sa garde-robe puisque Sean l’avait rarement vue porter autre chose.

– Et pour les autres à la ferme ? demanda-t-elle en se coiffant. On leur dit quoi sur…

Elle se stoppa dans sa phrase pour regarder Sean par miroir interposé.

– … nous ?

Elle sembla devenir un peu plus sérieuse tout en continuant de se coiffer. Car à l’évidence, elle commençait à réaliser qu’elle n’était pas du tout dans l’idée de parler de “nous” avec qui que soit, ne serait-ce que la veille encore. Sean s’étira et se résigna à chercher ses vêtements.

– C’est comme tu veux, je n’ai pas grand-chose à faire de leur opinion sur ce sujet. Mais si ça se sait, souviens-toi que tu t’associes avec mon nom de Dynastie, aussi. Tu attireras l’attention.

Célia leva les yeux au ciel.

– Et toi à la mienne. Les Avonis sont peut-être moins dans la lumière depuis quelques années, mais ça reste connu. Je vois déjà d’ici la presse à scandale et la noblesse désœuvrée s’en faire des gorges chaudes et s’amuser de pronostics sur les retombées de relations entre nos deux familles.

Elle réprima un frisson.

– On n’a pas mérité ça…

Sean passa son jean et lui sourit dans le miroir.

– Alors pas la peine d’anticiper les retombées. Autant attendre que ça se sache autrement. Ou que ça ne se sache pas.

Elle eut un sourire complice et abandonna sa chevelure qui ne voulait rien savoir ce matin-là, et s’approcha de Sean.

– Alors on la joue “discret” ?

Elle haussa les épaules avant de continuer.

– Ça me va. Après tout, ça donnera un goût d’interdit qui n’est pas pour me déplaire…

Puis elle eut un nouveau rire alors qu’elle passait ses bras autour des épaules d’un Sean toujours assis sur le lit mais dont les mains avaient retrouvé le chemin du dos de Célia.

– Enfin, si la soirée de hier soir n’a pas déjà tout gâché point de vue incognito.
– Il était tard, rétorqua Sean, amusé. Je n’ai pas donné nos vrais noms, les tabloïds connaissent mal mon visage et probablement pas mieux le tien… Non, je pense que cette fois, ça ira.
– Tant mieux ! Je n’ai aucune envie de devoir gérer autre chose que mes cours de tir à Phoenix.

Elle lui vola alors un dernier baiser et prit la direction de la sortie de la chambre.

– Je pars devant, tu me rejoins à la moto ? Elle doit toujours être vers le bar…

Elle eut un air inquiet.

– … enfin j’espère !

Elle fila alors comme une flèche, dévalant les couloirs et escaliers de l’hôtel à toute allure. Sean la regarda partir en secouant la tête, finit de s’habiller, réchauffa la fin de sa tasse avec un Art qu’il n’aurait pas dû posséder et quitta la chambre, retournant au bar où, oui, se trouvait toujours la moto. Célia était déjà en selle, mais penchée avec la main dans le moteur. Elle grommelait visiblement depuis un moment quand enfin le moteur se mit à vrombir brusquement, en laissant une inquiétante fumée grise jaillir du pot d’échappement et embrumer la moitié de la rue.

– Ah bah, c’est pas trop tôt ! Vivement que j’ai ce nouveau carburateur, celui-ci est vraiment en fin de course.

Elle remarqua alors que Sean était arrivé et ayant à l’évidence retrouvé sa bonne humeur, elle lui fit signe de venir.

– Allez, en selle. J’aimerai m’entraîner un peu avant les cours de cet après-midi, histoire de reprendre le rythme, dit-elle en s’essuyant les mains dans un chiffon qui n’était pas bien plus présentable que ses doigts. Et le garage n’est pas tout près.

Sean hocha la tête, alors que la fumée commençait à peine à se dissiper et monta en selle.

Le garagiste, un dénommé Edward, n’était pas un imposteur. L’homme entre deux-âges, chauve mais barbu et d’une carrure aussi imposante que les tatouages de ses bras, possédait de nombreuses pièces de collection et de quoi les rafistoler. Pendant que Célia cherchait son bonheur, Sean observait les voitures exposées.

– … J’ai vu cette voiture sur un portrait de mon grand-père, se souvint-il.

Célia était les bras chargés de plusieurs achats, pas prévus à l’origine, quand elle revint vers Sean et entendit sa dernière remarque.

– Pourquoi tu ne l’essayerais pas dans ce cas ?

Elle lui adressa un regard mi-amusé, mi-encourageant.

– Rien ne vaut un engin qui réveille une certaine nostalgie, crois-moi…

Sean fit une mine peu convaincue.

– Mmh… je ne sais pas.

Célia ne réussit pas à le convaincre mais il observa longuement les voitures et discuta avec le garagiste jusqu’à ce que l’Elam Evir paye et qu’ils ne rentrent à la ferme. Aucun des deux ne réalisant encore que cette petite visite marquerait le début d’un attrait grandissant de Sean pour les engins à quatre roues…

Une fois arrivés, Célia dut abandonner aussitôt tout ce qui touchait à sa moto, déposant les pièces qu’elle avait trouvées dans l’appentis qui servait de garage. Dut aussi délaisser Sean pour retrouver ses habitudes, son “bébé d’amour” et la direction du pas de tir. C’est qu’elle n’avait pas pu s’entraîner tant que ça depuis plusieurs jours et elle soupçonnait déjà Zelk de ne lui faire aucun cadeau. Fusil à l’épaule, elle passa devant le mur des diplômes. Elle ne sut pas trop pourquoi, mais elle tira une stel de sa poche et l’observa un instant. La logique aurait voulu qu’elle aille chercher une arme de poing, mais prise d’une drôle de lubie, elle empoigna son fusil, lança la pièce en l’air et tira.

Une stel n’avait absolument pas le même type de trajectoire qu’une balle d’argile ou qu’un oiseau. Elle était même d’un diamètre à peine plus gros qu’une seule des munitions du fusil de la jeune femme. Sans surprise, la balle de Célia ne l’effleura même pas, se perdant dans le ciel et la stel retombant dans l’herbe, intacte. Célia ne s’attendait pas à réussir dès le premier coup. Si cette épreuve avait été simple, maître Zelk ne l’aurait pas choisie en guise de validation de diplôme. Surtout qu’elle se mettait un handicap supplémentaire à faire ça au fusil. Mais ça l’amusait. Et puis, elle avait toujours été plus à l’aise avec ce type d’arme qu’avec une arme de poing, alors tant qu’à faire… Elle récupéra la pièce et recommença.
Et recommença.
Et recommença…
Et … recommença.
En fait, elle s’entêta à en oublier le reste et sa plus grande réussite fut quand la balle frôla la stel et l’envoya complètement hors course.

– Tu essayes d’être diplômée avant même la moitié de la formation ? s’amusa Frédéric qui la regardait faire depuis un moment.

Elle tourna la tête vers lui sans rien manifester d’autre que la satisfaction d’avoir au moins fait un progrès. Elle se contentait de peu parfois.

– Qui ne tente rien, comme on dit, lança-t-elle en souriant. Et quelque chose me dit que j’ai intérêt à m’y prendre en avance si je veux y arriver un jour.

Elle désarma son fusil et vérifia son état.

– Surtout que je me contenterai pas d’y arriver qu’une seule fois. Je veux pouvoir le faire aussi souvent que je voudrais. Sinon, ça n’aura pas la même valeur, tu ne crois pas ?

Frédéric rit.

– Je crois que personne ne tentera l’examen si on n’est pas sûrs à cent pour cent de réussir ce coup ! Mais au fusil ? Tu as de l’ambition.
– Toujours ! lança-t-elle avec le nez fièrement redressé vers le jeune homme. Parait que c’est un des charmes de mon caractère. Et toi ? Tu as commencé à t’entraîner ?
– Évidemment. Mais j’ai perdu plus de stels en ne les retrouvant pas qu’en les perçant.

Il observa Célia, plus appréciateur.

– L’ambition et l’assurance te vont bien. C’est sexy.

Elle en eut un sourire que plus grand encore.

– Merci. Mais juste une question. Ça marche généralement ce genre de plan drague ?
– Ça dépend des femmes, rit le Khyan, mais souvent, oui. Pourquoi, je n’ai aucune chance ?

Elle fut contente de voir que ça n’avait pas jeté un froid entre eux. Frédéric était quelqu’un qu’elle appréciait finalement beaucoup et elle n’avait pas envie de le braquer.

– Disons que, je ne suis pas … libre, avoua-t-elle d’un air désolé.
– Aaaah, les plus belles sont toujours prises, dit-il dans un soupir. Tant pis, je me résous au célibat, mon cœur ne sera plus brisé par des femmes cruelles ! plaisanta-t-il.

Elle haussa un sourcil, en plantant le poing de sa main libre sur sa hanche.

– Tu ne me feras pas croire ça, mon petit Friedrich. Avec ta tronche de voyou au grand cœur, tu dois en faire craquer au moins une par semaine.

Frédéric éclata de rire.

– Laisse-moi deviner. C’est mon prénom que tu as prononcé à l’Elam Evir juste là ? Ça doit être dû à ton accent… mais ça roule sur la langue, c’est beau.

Il restait un séducteur invétéré mais elle voyait nettement la différence entre les fois où il draguait pour de vrai et quand c’était pour plaisanter. Elle leva quand même les yeux au ciel pour la deuxième fois en moins de deux minutes et joua le jeu.

– Jé né vois pas cé qu’il a dé si rrroulant mon accent, dit-elle avec le plus marqué des accents Elam Evir possible, bien loin de son parlé habituel qu’elle reprit très vite. Et on a un cours qui va commencer, là, non ?

Le Khyan sourit.

– Yep. Retournons ramper dans la boue… si je ne réussis pas à être dans cette putain d’unité après cette torture, j’abats un Général… marmonna-t-il.
– Tu brigues un poste dans l’armée ? demanda-t-elle, finalement plus intéressée qu’elle ne l’aurait cru.

Frédéric hocha la tête en rejoignant les autres vers les pas de tirs.

– Oui. L’unité du Capitaine Eagle, si tu connais.

La réponse de Célia fut un air à la fois surpris et approbateur. Car depuis un siècle, si l’identité dudit Eagle avait changé à plusieurs reprises, les Capitaines successifs qui avaient adossés ce rôle s’étaient passés ce nom comme un véritable titre. Ce qui faisait que si la réputation d’Eagle et l’existence de son unité était inconnues du grand public pour protéger son œuvre contre les ennemis du pays, ça avait dépassé le cadre strict du monde militaire pour devenir une célèbre légende secrète de la Cour. Et contre toute logique, était connue du jeune Khyan brun, fauché et souriant qui se tenait là, son arme sur l’épaule. Célia sut donc que Frédéric visait une unité secrète de sniper militaires qui n’acceptait en son sein que des Nobles, au minimum Synarque. Mais le jeune homme avait déjà su prouver qu’il était déterminé, rien qu’en ayant réussi à être parmi les sélectionnés de Zelk. Célia réalisa pourtant, devant sa simple phrase, que contrairement à son ami, elle n’avait pas d’autres projets pour le futur qu’améliorer son tir et assouvir sa vengeance. Pas très solide comme avenir pour quelqu’un qui venait d’être traitée d’ambitieuse quelques instants plus tôt. Elle en laissa son regard se perdre un moment dans le vide.

– Et toi ? la ramena Frédéric de ses pensées. Pourquoi avoir tenté ta chance à cette impitoyable sélection ?

Célia perdit tout sourire alors qu’elle lui emboîtait le pas.

– J’ai quelqu’un à abattre.

Frédéric hocha la tête.

– Ce doit être un sacré quelqu’un, pour que seul Maître Zelk convienne.

Célia reprit une attitude plus débonnaire et retrouva son sourire en coin même si son regard restait fuyant.

– Possible. En fait, je ne sais pas encore de qui il s’agit. Mais je sais que ça ne sera pas une cible facile… Disons que tout ça est compliqué et très personnel. Alors tant qu’à m’y préparer, autant que je sois potentiellement capable d’abattre n’importe qui.

Elle regarda le ciel.

– Oui, n’importe qui.

Frédéric lui fit un clin d’œil.

– S’il est dans l’armée, fais-moi signe : je serai sur place. On doit se serrer les coudes, hmm ?

Elle ramena son attention sur lui, surprise.

– Dis-moi, j’ai dû te faire un sacré effet pour que tu m’offres de m’aider à peut-être assassiner quelqu’un. Et plus certainement un gradé Haut-Noble qu’un troufion de base. Alors qu’on se connaît depuis quoi ? Deux mois à tout casser ?

Le Khyan eut un sourire assez prédateur.

– Célia, je te dis que le rêve de ma vie est d’entrer dans une unité de tueurs. Peut-être que ça répond à ta question ?

Elle retrouva son expression précédente.

– Pas faux, mais s’il est dans l’armée, y’a plus de chance que j’y entre moi-même. Ce gibier-là, je ne le partage pas.

Après ça, ils durent se taire car le cours débutait, mais le fait que la conversation avait été stoppée n’empêcha pas Célia d’y repenser plus que sérieusement. Elle imagina bientôt le meurtrier de son père dans chaque cible qui s’offrirent à elle dans les heures qui suivirent. C’était juste frustrant de n’avoir ni nom ni visage à lui donner. Elle était tellement à cran, que ce ne fut qu’au dîner qu’elle sentit le regard insistant de Sean sur elle alors qu’ils profitaient d’un potage léger en viande.

– Pitié, Célia, Sean, retournez chasser, on s’arrangera pour une compensation en échange, dit Frédéric. Mais Joaquim est nul, je n’ai rien attrapé depuis deux jours et Helen ne partage pas.

Ladite Shaïness les ignora, finit son repas et quitta la pièce. Célia la regarda sortir sans faire de commentaire. Après sa conversation avec Frédéric, elle réalisait qu’elle ne s’était même pas posé la question du pourquoi cette femme était élève avec eux. Pas plus que pour Joaquim ou même Sean finalement. Elle repoussa son assiette en soupirant.

– Ok. Sean, tu te sens d’aller trouver quelque chose ? Non, parce que ce soir, je veux pouvoir dormir sans un ventre qui crie famine. Là, je tiendrai pas.

Sean se leva.

– Allons-y, même si on ne trouve que quelques lapins.
– Ouééé… dit Fred en poussant son assiette loin de lui.

Célia se leva, essayant de ne pas montrer qu’elle adorait déjà l’idée de se retrouver enfin seule avec Sean et alla chercher son fusil.

– Allez, en route ! Avec la nuit qui tombe, on devrait pouvoir trouver quelque chose assez rapidement.

Sean opina sans un mot mais dès qu’ils furent dans la forêt, seuls, il poussa Célia contre un arbre pour l’embrasser. Il avait vu Frédéric et ses tentatives et se découvrait aussi possessif que son père. Célia mit cet élan soudain sur la frustration d’avoir dû cacher leur relation durant plusieurs heures, mais elle le trouva quand même un tout petit peu excessif. Même s’il ne fallait pas exagérer, elle apprécia le baiser à sa juste valeur et lui rendit sans la moindre mesure. Ils mirent plusieurs minutes à se calmer et arriver à se regarder l’un l’autre pour seulement se parler.

– Ça va être dur de cacher ça tout le temps. Très dur, lui avoua-t-elle enfin.

Sean sourit, satisfait d’avoir remis certains points au clair.

– Très. Mais on trouvera comment faire, s’amusa-t-il en caressant du pouce les joues fraîches de son amante dont il conservait le visage dans la coupe de ses mains.
– Je me doute, mais jouer la comédie, je crois que ça va vite me lasser, Sean.

Pour faire bonne mesure, elle l’embrassa à nouveau, perdant ses doigts dans sa chevelure sombre. Elle avait envie de bien plus, mais elle se força à être raisonnable.

– Et pour le moment, si on rentre bredouilles, ils vont déjà commencer à se poser des questions, surtout que je n’exagérais pas quand je disais que je mourrais de faim.
– Et moi avec. Mais on n’a pas besoin de jouer la comédie, tu sais. Juste de rester discrets. Ce n’est pas comme si on avait beaucoup l’occasion de s’embrasser pendant les cours. Et la nuit n’appartient qu’à nous.

Elle cala son front contre son épaule et y resta lovée.

– C’est vrai que vu comme ça, admit-elle en souriant. En plus, j’ai juste eu des envies de meurtre tout l’après-midi. Ce n’était pas plus mal que tu n’aies pas eu à me supporter dans cet état. Et les cibles étaient parfaites pour me calmer.

Sean lui fit un clin d’œil.

– Attrapons ces lapins et ensuite je trouverai autre chose pour te fatiguer, promit-il avec un regard en coin, avant de reprendre son arme pour leur chasse.

Célia en resta muette une bonne seconde, les sourcils relevés, se sentant un peu bête. Sean qui faisait des proposition indécentes ? C’était nouveau, ça… Elle le rejoignit ensuite en prenant le parti de rester sérieuse. Après tout, elle voulait en finir vite pour justement passer à la suite du programme qui lui plaisait beaucoup plus. Surtout que chasser aux côtés de Sean n’était pas désagréable. Il était doué et terriblement silencieux. Il ferait très vite un redoutable chasseur car il apprenait vite, c’était l’un de ses talents. Ils ramenèrent bientôt de quoi agrémenter leur dîner. Joaquim leur fit un sourire de gratitude et Frédéric leur inventa un horrible sonnet sur l’instant tandis que la cuisinière rôtissait déjà les trois lapins au feu de bois. Mais depuis la forêt, Sean avait faim d’autre chose et son repas disparut rapidement. Ce ne fut guère mieux du côté de Célia. Elle mangea peut-être moins vite, mais elle ne s’attarda pas. Une fois repue, elle ne mit pas longtemps à repousser son assiette et se lever.

– Désolée les garçons, mais là, je vais me coucher. Finissez ce qui reste, si ça vous chante, je chasserai à nouveau demain.

Elle quitta alors la pièce en faisant tout son possible pour ne pas regarder vers Sean. Elle prit le temps de récupérer et ranger son fusil avant de rejoindre sa chambre, sans hâte. De son côté, Sean mit un peu de temps à la rejoindre. Il termina avant sa discussion sur les viseurs avec Frédéric, histoire de tromper toute suspicion, puis rejoignit sa propre chambre qu’il quitta aussitôt par la fenêtre pour entrer dans celle de Célia via l’Art de téléportation, Fantôme de Corps.

Elle sentit un autre Art glisser sur sa peau alors que le Shaïness entourait la pièce d’Aphasie. Ils pourraient bien hurler ce qu’ils faisaient, personne n’en entendrait un son. Et il n’en fallut pas plus pour qu’il se retrouve avec son impulsive rouquine dans les bras, ses jambes autour de ses hanches alors qu’elle lui avait littéralement sauté dessus.

– Enfin, réussit-elle à prononcer entre deux baisers.

Sean aurait pu en porter dix plus épaisses qu’elle, aussi ne passa-t-il qu’un seul bras sous ses cuisses pour la soutenir, l’autre était dans sa chevelure. Il ne se lassait pas de glisser ses doigts dans les boucles rousses, d’agripper ce feu rendu tactile.

– Tu es un nectar, Célia. Une drogue. On te goûte une fois et on ne peut plus oublier ton arôme, on n’attend que la prochaine gorgée…

Les mots étaient tendres, presque romantiques. Le ton était sombre, grondé contre son oreille, possessif, animal, alors que Sean l’embrassait dans le cou, pinçant la peau entre ses dents. Célia qui n’était pourtant pas du genre à se laisser attendrir facilement, en vint à rougir de ces quelques paroles. Elle s’en mordit la lèvre inférieure avant de murmurer un mot d’une voix chaude et vibrante.

– Sean…

Son prénom glissait tout seul entre ses lèvres. Mais elle n’était pas aussi habile avec les mots que lui. Tous ceux qui lui venaient, elle les trouvait ridicules, pas à la hauteur de ce qu’elle voulait dire. Alors elle utilisa les gestes. Les caresses et les baisers. Elle vibrait sous les siens. Elle perdait la tête. Elle se demandait aussi comment elle pouvait ressentir ça avec lui. Qu’avait-il de si particulier finalement ? Il était beau, oui, mais d’autres l’étaient aussi. Il était fort mais jeune. Et pourtant, aucun des quelques amants précédents de Célia n’avaient eu cet effet sur elle. Il parlait de drogue, elle était proche de ressentir la même chose pour lui. Une nuit ensemble et elle avait l’impression qu’elle n’arriverait plus à le lâcher quand elle était dans ses bras. C’était instinctif, profond et quasi incontrôlable. Et ça l’effrayait un peu. Pourtant, elle se donna à lui sans retenue, à nouveau. Sûrement autant que Sean adora l’avoir sous lui, sur lui, cambrée, la peau perlée de sueur, gémissant son nom ou attaquant sa peau de baisers. Il avait l’amour passionnel, exclusif, possessif, une version sombre d’un sentiment censé être plus lumineux qu’un soleil. Mais ça leur convenait, car il n’était pas un Démon qu’en nom, l’ombre roulait parfois sous sa peau, derrière ses yeux, pas encore formée mais porteuse d’un potentiel gigantesque.

Heureusement qu’il avait utilisé Aphasie, ils ne furent ni calmes ni silencieux.

Quand Célia s’abandonna au lit et à un peu de calme, elle réalisait qu’elle était à bout de force, comme jamais encore elle n’avait pu l’être. Pas même après des heures d’entraînement au combat intensif à l’Académie. Elle découvrait enfin ses propres limites, quand Haut-Noble, elle n’en avait pas souvent l’occasion. Elle se demanda si c’était la même chose pour Sean alors qu’elle l’invitait à venir se fondre contre elle pour un après bien plus tendre et plus doux.

– Dis-moi encore des mots comme tout à l’heure, Sean… souffla-t-elle alors qu’elle s’endormait déjà à moitié.

Sean caressait sa peau du bout des doigts, mémorisant chaque courbe, chaque grain de beauté, chaque frisson qu’il provoquait.

– Tu es ma déesse, Célia, souffla-t-il contre sa nuque en Shaïness. Mine to worship, mine to kiss, mine to hold

Elle rouvrit les yeux et le fixa un moment, en silence.

– … and you’re mine.

Pour faire bonne mesure, elle le força à approcher un peu plus son visage du sien, tandis que ses doigts se perdaient et se verrouillaient sur sa nuque, entre quelques mèches noires. Les ongles contre sa peau.

Only mine.

Un instant, elle crut qu’il allait mal le prendre. Ses yeux lui envoyèrent un défi, cherchant à montrer qui dominait et qui devait se laisser faire, mais il finit par fondre contre elle, se relaxant malgré les ongles et venant l’embrasser avec passion, caressant son dos.

Célia resta un peu perplexe face à sa réaction mais la comprit bien mieux qu’elle ne l’aurait cru. Leurs côtés sombres qui se comprenaient peut-être. Mais il venait de céder les armes pour elle, et ça, ça n’était pas anodin. Ses mains se détendirent alors pour laisser ses caresses entraîner ses bras et venir l’enlacer. Elle en ferma ensuite les yeux alors qu’elle essayait de lui montrer combien il venait de prendre de place dans sa vie, en pourtant si peu de temps. Elle en eut comme un vertige avant de se laisser aller contre lui et abandonner toute force, tout geste et toute volonté. Nathan s’en serait tapé la tête contre un mur. Théodor Moonshade aurait tué son fils. Ou, plus vraisemblablement, tué Célia, s’il avait su. Mais les deux jeunes Nobles étaient loin des préoccupations de leurs familles. Ils passèrent la nuit enlacés, apprenant avec l’autre comment faire lorsqu’un autre être humain se glissait ainsi sous votre peau et s’y logeait de façon permanente.

LOGO PHOENIX copie

<- Chapitre précédent                                              Chapitre suivant ->

7 Comments

  1. (et c’est toujours quand t’as validé ton message que tu vois THE faute… et que tu peux plus modifier… -_- )

  2. J’ai beau déjà connaître, j’en ai la coeur qui bat la chamade à chaque mots!!
    Je ne m’en lasserais jamais je crois!! ^^

    • Vyrhelle

      1 avril 2016 at 16 h 29 min

      Oui, ils sont mignons tout plein . J’ai beau lire et relire le tout pour les corrections, ils sont toujours aussi adorables, c’est horrible !
      Après, je dois avouer que j’attends d’autres passages avec encore plus d’impatience. Et pas que les sympas! Mais ça, c’est parce que je suis sadique … ou maso, ça dépend des passages XD

      • Je te comprend parfaitement!! Moi y’en a qui m’ont hanté pendant des jours après avoir lu, et encore maintenant quand j’y repense. D’ailleurs c’est simple, y’a une de tes illus que je peux plus regarder sans avoir le cafard. xD

        • Vyrhelle

          2 avril 2016 at 4 h 02 min

          Je suis curieuse du coup, c’est laquelle ?
          Perso, c’est certaines que je veux faire qui vont être particulièrement difficiles… Sans compter que je ne pourrai plus jamais entendre “Twinkle little star” sans un pincement au coeur XD Mais bon, on en est pas encore là 😀

          • (pour pas de spoil je t’ai répondu en mp sur fb)
            Je te souhaite bien du courage, parce que je sans que ça va être très duuur!! Mais moi j’ai hâte de les voir!! xD

Laisser un commentaire

Your email address will not be published.

*

© 2018 Le temps d'un tango

Theme by Anders NorenUp ↑