Le temps d'un tango

Fiction par Vyrhelle et A. Conroy

2 Mai 977

Au milieu de la nuit, Célia sentit quelqu’un se glisser contre elle si discrètement que, sans une légère indigestion due à la chasse disons originale de Joaquim, elle ne se serait jamais réveillée. L’homme passa un bras contre sa taille et appuya son front contre ses omoplates, inspirant profondément. Dans un premier temps, elle n’osa pas bouger. Elle reconnaissait cette peau, cette morphologie, cette façon unique de se lover contre elle, mais elle ignorait comment réagir. Elle se contenta finalement, de caresser ce bras qui entourait son corps et arrondit le dos pour se fondre un peu plus contre lui.

– Tu es enfin là.

Ce n’était qu’un murmure derrière un sourire un peu douloureux.

– C’est terminé, dit doucement Sean.

Visiblement, il ne parlait pas de leur relation, pas avec la force avec laquelle il la serrait contre lui, pas avec la mèche de cheveux roux tressés toujours nouée autour de son poignet. Elle ouvrit les yeux sur l’obscurité de leur chambre, soupira et finalement se mit à bouger, pour se tourner face à lui. Elle l’entoura de ses bras, le lovant contre elle avec la douceur dont elle pensait qu’il avait besoin. Elle n’était pas sûre de savoir ce qui était terminé et redoutait de le demander. Il avait peut-être obtenu vengeance, comme il se pouvait que ce soit devenu hors de portée. Qu’il y ait encore autre chose peut-être. Mais il n’avait pas besoin d’un interrogatoire. Elle non plus.

– Alors dors, mon amour. Dors. Je vais veiller sur toi. On parlera demain. Dors.

Sean s’était endormi au premier “dors” et le lendemain matin, elle vit mieux pourquoi. Il avait repris des couleurs mais perdu un peu de poids et avait surtout de profondes cernes sous les yeux. Mais l’aube sonnait la reprise des cours, et si lui n’était pas en état, ni à un jour d’absence près, elle ne pouvait pas se le permettre. Elle se pencha sur lui et l’embrassa jusqu’à ce qu’il ouvre un œil.

– Repose-toi encore. Je ne vais dire à personne que tu es là. Et on reprendra l’entraînement quand tu seras en état.

Sean se redressa sur un coude.

– Je suis en état, protesta-t-il. Sans quoi, je ne serais pas rentré.

Il se leva, ôta ses vêtements sales, révélant une tâche de naissance désormais familière, un croissant de lune au bas de son dos, et une ou deux cicatrices qui ne s’y trouvaient pas auparavant. Célia serra la mâchoire mais ne fit aucune remarque. Elle passa par contre un doigt sur le croissant familier pour esquiver les autres marques et embrassa l’épaule de Sean.

– Comme tu voudras. Mais crois-moi, je vais te faire rattraper ton absence. Plus encore que Zelk !

Elle alla ensuite elle-même s’habiller puis attacher ses cheveux plus courts qui lui tombaient dans les yeux si elle ne le faisait pas et passer un foulard noir autour du cou qui cachait parfaitement son collier. Ce ne fut qu’une fois prête qu’elle revint face à Sean et le fixa sans détour.

– J’arrive à toucher ma pièce une fois sur trois. Alors maintenant embrasse-moi et prépare-toi à pouvoir en faire autant avant la fin de la semaine !

Sean la prit lentement dans ses bras, la penchant en arrière comme durant un tango particulièrement lent, et l’embrassa suavement, la privant de son souffle.

– Je touche une fois sur deux, lui chuchota-t-il à l’oreille.

C’était lui, revenu pour de bon, même s’il avait perdu quelque chose quelque part en route et qu’il ne ferait pas demi-tour pour le récupérer. Célia se retenait à son cou et son épaule, toujours basculée en arrière, son expression à mi-chemin entre l’amour inconditionnel et la rage. Sa flamme était vive et elle avait envie de dévorer son Shaïness tout cru.

– Sale… tricheur ! Attends voir un peu !

Elle se redressa et le repoussa des deux mains contre le mur.

– Tu as trouvé le moyen de progresser plus vite que moi ? Je vais t’en faire baver, t’as pas idée à quel point, mon grand !

Sean lui fit un sourire amusé.

– J’ai été occupé, ça ne veut pas dire que je n’ai pas pratiqué ce que je savais. Je dois rattraper tout ce que Zelk vous a enseigné de nouveau.

Il eut droit à un large sourire de Célia puis à une claque sur la hanche, la fesse trop près du mur.

– Alors en piste, parce qu’il y a du boulot. Et qu’on va finir par être en retard.

Elle se détacha de lui pour aller récupérer son arme sur le bureau. Le fusil sur l’épaule, elle le regarda encore un peu.

– C’est bon que tu sois là, Sean.

Et après une vraie expression de femme amoureuse, elle sortit de la chambre avant de ne plus arriver à être raisonnable. Sean la suivit avec un très mince sourire, près pour une leçon par Zelk puis une tortu… une autre leçon par Célia.

Les jours qui suivirent furent pour le moins intéressants pour Sean. Déjà pas au top de sa forme au départ, il apprit ce que les termes “repousser ses limites” voulaient dire. Déjà, Zelk ne lui fit pas plus de cadeaux que d’habitude. La nouvelle de la mort d’Ylis avait beau avoir fait le tour de la capitale, et peut-être d’une bonne partie du pays, leur maître avait beau être au courant, tout comme la cuisinière, il n’eut droit qu’à un rapide “mes condoléances” avant d’aller transpirer comme les autres sur un parcours d’endurance de trente kilomètres. Et quand sonnait l’heure de la fin des cours, c’est Célia qui l’attendait. Que lui ou elle soit fatigué n’avait aucune importance. Durant les jours qui suivirent, elle lui faisait tout retravailler, tout revoir, le reprenait à la moindre baisse de régime ou erreur. Elle le poussait à bout nerveusement, physiquement. Au point que si la cuisinière ne l’avait pas gavé comme une oie, il aurait certainement continué à perdre du poids.

Célia et lui se disputèrent aussi. Souvent, pour être honnête. Car elle n’était satisfaite que lorsque qu’ils tombaient tellement de fatigue qu’ils en étaient incapables de bouger, une fois dans leur lit, et que ça commençait à jouer avec leurs nerfs, à tous deux. Au bout de trois semaines de ce rythme infernal, ils étaient à cran, la date du diplôme approchait à grand pas et si Sean arrivait à toucher sa pièce de plus en plus souvent, Célia n’y arrivait toujours qu’une fois sur deux ou sur trois. Même Frédéric faisait mieux qu’elle. Elle en était imbuvable. Pour une nuit ou deux, Sean choisit même stratégiquement de ne pas la rejoindre. Pourtant, c’est après une nuit où ils avaient à nouveau dormi ensemble, que Sean trouva le lit vide quand il se réveilla. Le soleil n’était même pas encore levé et il n’y avait qu’une vague éclaircie qui annonçait l’approche des premiers rayons pour tromper l’obscurité de la pièce. Sur le coup, il crut qu’il rêvait quand il entendit alors plusieurs coups de feu. Même si depuis son retour, il était plus serein, il restait une part de lui qui était -et serait- éternellement sur le qui-vive et il fut alerte dans l’instant.

– Célia ? appela-t-il en passant son pantalon, cherchant l’Elam Evir tout en se dirigeant vers les coups de feu.

Seul au réveil

Il la trouva seule à l’orée du bois. Elle s’entraînait. Depuis quand, c’était difficile à dire, mais il y avait un bon nombre de pièces à ses pieds. Certaines percées, d’autres juste endommagées. Ce qui n’était pas normal, c’est qu’elle semblait avoir à peine la force de soulever son fusil, qu’elle tenait à peine sur ses jambes mais surtout qu’elle ne l’avait même pas entendu approcher. Il fronça les sourcils et vint près d’elle, lui bloquant les bras en posant ses mains dessus, la forçant à baisser son arme.

– Célia, qu’est-ce que tu fais ?

Elle leva des yeux fatigués vers lui, et son sourire n’en était pas vraiment un.

– Je m’entraîne. Il le faut bien. Je n’ai pas le droit d’échouer si près du but.

Sean secoua la tête et lui ôta le fusil des mains.

– A ce niveau-là, tu ne t’entraînes plus, tu t’épuises. Ça ne sert donc à rien.

Elle tenta de récupérer son arme dans un geste qui se voulait rapide, mais qui ne l’était pas du tout. Sean l’esquiva d’un pas et elle se retrouva à perdre l’équilibre. Elle ne se ramassa pas au sol uniquement parce que d’un mouvement commun, elle s’était agrippée à lui, comme il l’avait ceinturée d’un bras. Elle enfouit son nez dans son épaule. Il eut un soupir fataliste et lui embrassa la tempe.

– Il nous reste quelques semaines, Célia. Tu seras prête, mais pas si tu fais encore des séances aussi inutiles. Viens, il nous reste une heure de sommeil, tu en as bien besoin.

Elle se laissa mener sans rien dire. Elle savait qu’il avait raison, comme très souvent. C’était lui le plus raisonnable des deux depuis quelques temps.

– J’ai fait un cauchemar, avoua-t-elle. Je ne me rappelle même plus sur quoi, juste que j’avais froid ? Terriblement froid et je n’ai pas réussi à me rendormir. Tu dormais si bien… J’ai préféré me lever et… et je suis une idiote.
– Non, la consola-t-il. En revanche, tu es fatiguée. Viens.

Il se rallongea, l’attirant avec lui sous les draps.

– Et tu n’auras jamais froid, Célia. Tu te souviens ? Je suis là, rappela-t-il, appuyant sur le collier au creux du cou de l’Elam Evir, son bracelet de cheveux visible. Autant que tu es là.

Il l’embrassa doucement.

– Tu brûles bien trop fort pour que le froid ait une quelconque emprise sur toi.

Elle posa sa tête lourde contre son bras et caressa la tresse de son poignet.

– Pourtant c’était si… j’en sens encore comme une poigne sur ma nuque. Et je me sentais seule. Abandonnée… Sean serre-moi fort contre toi. Je ne veux plus jamais ressentir ça.

Elle s’était recroquevillée contre lui, les yeux fermés avec force. Il n’eut que le temps de la lover un peu plus contre lui que son visage s’était déjà détendu et qu’elle s’était endormie. Sean écarta une mèche ou deux de son front et l’installa plus confortablement contre lui, avant de s’apprêter à se rendormir aussi.

– Je ne laisserai pas ta flamme s’éteindre, Célia. Pas par ma faute, dit-il doucement, se souvenant de la promesse faite à Nathan.

Une heure plus tard, le soleil se levait et les deux amants sortirent du lit comme deux automates. Surtout Célia. Heureusement pour eux, la matinée qui commençait était celle consacrée à la fabrication de munitions. Ils se retrouvèrent donc à l’atelier, avec Frédéric, Joaquim et Helen, le bruit des outils devenant très rapidement le seul bruit que l’on entendit. Plus enclin à se soucier d’eux, Frédéric avait attendu une bonne heure et une absence de Zelk pour s’approcher de Sean.

– Hé, Roméo. Tu devrais aller la recoucher ta Juliette, là, murmura-t-il en levant le menton en direction de Célia, sans cesser son travail de remplissage de cartouche. T’as pas bonne mine, mais elle, elle tient à peine debout.

Le Khyan haussa les épaules.

– T’as rattrapé le retard de ton absence. Mais là, c’est elle qui va se rater à l’examen si elle ne se repose pas.
– Je sais, soupira Sean.

Il attendit que Célia fasse une erreur -minime erreur mais erreur quand même- pour décréter que ça suffisait et la recoucher.

– Tu ne te lèveras que quand tu auras au moins sept heures de sommeil, Célia. Suis tes propres conseils, ne gâche pas ton diplôme en doutant de tes capacités.

Il lui embrassa le front.

– J’ai confiance en toi, tu l’auras. Alors repose-toi.
– Mais Sean, je…

Elle ne termina pas sa phrase alors qu’il la regardait avec cette expression bien plus dure et assez récente qu’elle avait encore du mal à appréhender. Il faisait tellement plus adulte à présent qu’elle se sentait comme une adolescente en faute quand il la fixait comme ça. Elle se roula en boule dans le lit et soupira. Mais elle sortit une main fine des couvertures, nombreuses pour un mois de mai, pour saisir un pan de la chemise de Sean.

– Alors reste le temps que je m’endorme…

Ou elle craignait de garder les yeux ouverts trop longtemps. Avec le stress, elle n’arrivait plus à dormir quand il n’était pas là. Sean s’allongea sur le lit, l’attirant dans ses bras.

– Je peux bien faire une sieste, décida-t-il.

Il touchait la pièce plus souvent qu’il ne la ratait, désormais.

A partir de là, Sean ne la lâcha plus : si elle s’épuisait, il restait sur son dos (dont une fois, littéralement) jusqu’à ce qu’elle se repose, ce qui au final ne rentabilisait pas les heures qu’elle passait à s’épuiser. Au bout d’une grosse semaine de ce régime, elle retrouva enfin quelques vraies couleurs et un visage moins marqué. Elle n’avait plus de mal à se lever mais restait rapide à s’endormir, parfois juste après le dîner. Leurs nuits en furent dramatiquement sages, mais elle ne faisait plus peur à voir, et depuis deux jours, elle était à nouveau vive et pétillante. Même quand elle s’entraînait avec les stels et pourtant, elle pestait. Souvent. Longtemps. Avec un langage fleuri et bigarré qui colorait les environs avec encore plus de vigueur que l’arrivée prochaine de l’été.

LOGO PHOENIX copie

<- Chapitre précédent                                              Chapitre suivant ->

4 Comments

  1. Miam, Sean… huhu.

    Une petite faute vers le début :
    “Elle alla ensuite elle-même s’habiller puis attacher ses cheveux plus cours ”
    -> plus courts

    Pauvre Célia, tout le monde est meilleur qu’elle… elle se met trop de pression, c’est sûr.

  2. Cette image valait très largement l’attente!!! Sean sortant du lit dés le réveil, je me réveille comme ça tous les jours sans problèmes!! (Oui mon réveil est très tardif quand je suis en vacances!! ^^)

    • Vyrhelle

      8 mai 2016 at 23 h 01 min

      Je ne juge pas, je suis la première à me lever parfois à des heures improbables d’avoir bossé toute la nuit… Mais des réveils avec un Sean comme ça à côté, ça me motiverait à me lever, ça c’est clair \0/

Laisser un commentaire

Your email address will not be published.

*

© 2018 Le temps d'un tango

Theme by Anders NorenUp ↑