Le temps d'un tango

Fiction par Vyrhelle et A. Conroy

2 mars 977

L’hiver passa et, avec lui, s’enchaînèrent les leçons de combat autant que les cours de tir. Sean était un professeur intraitable, pas toujours pédagogue mais avec un savoir-faire impressionnant pour un jeune homme de son âge, et contrairement à ce qu’il avait laissé entendre, Frédéric put bel et bien rejoindre Célia dans ces séances de torture volontaire. Fred qui se demanda quand même, malgré ses progrès manifestes, si le Kristaris qui leur servait de professeur ne trouvait pas un malin plaisir à lui faire mordre la poussière à longueur de temps. En tout cas, Sean ne s’était pas trompé pour l’arme de prédilection de Célia et avant longtemps, elle maniait et lançait la dague avec presque autant de talent qu’elle ne tirait, tandis que Fred montrait un don marqué pour l’esquive et les coups en traître. En même temps, recevoir des coups d’un Alti quand on était vassali, ça motivait à en recevoir le moins possible.

Pourtant, malgré son assiduité impeccable aux cours et alors que la neige fondait enfin sous les rayons de plus en plus présents du soleil, Célia montra graduellement une envie de plus en plus manifeste à quitter la ferme dès que c’était possible. Avide de ce soleil renaissant et de grand air, elle prenait sa moto et partait rouler, parfois sans but, parfois avec une course à faire. Souvent seule, mais quand elle trouvait une bonne excuse, accompagnée de Sean. Et ce soir-là, juste après les cours, elle l’avait emmené quasi de force pour faire un tour. Il dut vite admettre que les réparations de Célia sur son vieil engin commençaient vraiment à lui donner belle allure et surtout procurait un plaisir de conduite tout à fait acceptable. Elle le mena ainsi au cœur de Phœnix, après avoir fait le tour de la ville et vider le réservoir de la moto, pour finir dans une station service, juste en bordure du quartier ancien et Alti de la ville.

– Tu n’as pas envie de les voir, parfois ?, lança Célia en regardant dans la direction bien précise où se trouvait la demeure Moonshade.

Sean suivit son regard du sien.

– J’ai des nouvelles, tu sais ? Mais en ce moment, mon père est d’une humeur atroce, il subit trop de malchance pour que ce soit un coup du sort et mon père au milieu d’un complot n’est… pas une fréquentation agréable.

Il se fit songeur.

– Mais c’est vrai qu’il est à Soul City pour la semaine, mère est seule…

Célia lui fit un sourire en coin explicite.

– Allez, monte en selle, je t’emmène la voir. Je suis sûre que si en plus la situation n’est pas au beau fixe, elle en sera d’autant plus heureuse de te voir.

Elle se fendit d’un sourire faussement angélique, les bras croisés sur le torse, adossée à sa moto.

– Et j’emprunterai peut-être une baignoire….

Sean sourit et vint l’embrasser. Parfois, il se demandait si Célia ne faisait pas exprès de se rendre particulièrement irrésistible appuyée contre sa moto, pour qu’il ait plus d’égard envers le tas de ferraille.

Ça avait tendance à marcher.

Ils ne mirent pas plus d’un quart d’heure pour arriver aux portes de la maison et une fois la moto laissée dans la cour sous la surveillance des gardes et autres serviteurs, Célia et Sean furent annoncés à la maîtresse de maison. Elle les accueillit dans le petit salon et il apparut immédiatement qu’Ylis avait perdu énormément de poids. Sean fronça les sourcils, un soupçon d’inquiétude passant sur son visage avant qu’il ne soit soigneusement dissimulé.

– Mère, vous semblez malade.
– Bonjour à toi, mon fils malpoli. Célia, vous êtes radieuse.
– Bonjour Madame et merci beaucoup, répondit-elle avec l’attitude qu’il fallait face à une Alti. Mais je dois admettre que je suis contente d’avoir initié l’idée que Sean vienne vous voir. Cette demeure semble terriblement plus grande et plus vide que quand je suis venue la dernière fois. Et son impolitesse vous a déjà éclairé le visage.

Ylis Rhéa sourit.

– Prends exemple, Sean, voilà un souci exprimé en parfait compliment. Asseyez-vous, asseyez-vous, le thé ne saurait tarder.

Ils s’installèrent et plus Célia regardait la mère de Sean, plus elle trouvait de troublantes similitudes entre Ylis Rhéa et sa propre mère. Elle n’aima pas voir ce léger voile dans son regard, le même que Sarah Elinor avait continuellement malgré ses sourires. Pourtant, Célia n’en fit pas la remarque. Ce n’était pas son rôle, alors qu’elle était censée n’être qu’une invitée, une camarade de classe. Une amie de son fils tout au plus. Elle s’efforça donc d’être une hôte modèle, cette nouvelle visite inopinée confirmant vite que Célia s’entendait toujours aussi bien avec Ylis.

– … par contre, madame, j’avoue qu’avoir emmené Sean vous voir n’avait rien d’innocent de ma part. Je me confesse et vous demande si vous verriez un inconvénient à ce que je vous emprunte une baignoire ?

Ylis eut un rire clair mais court.

– Oh, comme je vous comprends. Sean, assure-toi qu’elle puisse disposer d’une salle de bain, veux-tu ? Cela me laissera le temps de libérer la fin de mon après-midi et profiter ensuite de votre présence.

Bientôt, Célia barbotait éhontément dans une eau délicieusement chaude et débordante de mousse parfumée. Et c’était sans parler des huiles pour le corps et les laits qui l’attendaient ensuite. Elle en ronronnait quand on toqua rapidement à la porte de la salle de bain.

– Je t’ai posé des vêtements sur la commode, dit la voix de Sean. Je te laisse ?

Oui, c’était une question. Après tout, elle était nue, abandonnée dans une baignoire à une porte près… Elle eut cet étirement des lèvres qui lui était habituel et elle répondit sans trop hausser la voix, même si elle était chargée d’ironie.

– A toi de me dire. Est-ce bien prudent ?

Elle devina le sourire de Sean dans sa voix.

– Prudent ? Pas forcément. Mais ma mère est de l’autre côté du manoir, et la prudence est plutôt ennuyeuse je trouve…
– Je ne suis pas sûre que ta mère soit notre plus gros souci si jamais on nous découvrait. Mais après tout, nous sommes souvent sages et prudents… Alors pour une fois… surtout que cette baignoire est grande.

Elle eut un sourire plus large encore.

– Tu n’auras qu’à refermer derrière toi…

Déjà, la porte s’ouvrait, laissant entrer le ténébreux jeune homme. Qui fut sage. Relativement. Au début. L’ayant rejointe dans l’eau, il lava longuement les mèches rouges de Célia, effleurant ici et là sa nuque, son cou, ses oreilles, ses tempes, prolongeant la douce torture. Elle devint bientôt aussi malléable qu’une poupée de chiffon. Les yeux fermés, elle avait l’air d’un chat lascivement étendu au soleil.

– Je dois admettre que c’est ce qui me manque le plus à la ferme, soupira-t-elle bientôt. Le confort d’une vraie demeure.

Sean rinçait lentement le shampoing.

– Et pourtant, si on l’avait, je sais que ce serait une distraction.

Elle, en tout cas, le serait pour lui, comme elle l’était à cet instant présent. Elle rouvrit les yeux, soupirant d’aise, pour une fois plus avide de cette langueur que d’élans plus sportifs. Il faut dire qu’ils avaient déjà une journée de cours dans les jambes, une virée à moto, une partie de chasse et une nuit agitée comme quasi quotidiennement depuis plusieurs mois. Alors un peu de calme n’était pas pour déplaire à la pourtant énergique Hasperen.

– Effectivement, je ne serai pas aussi déterminée à progresser si un bain comme celui-ci m’attendait chaque soir.

Un bain accompagné, cela était largement sous-entendu. Elle se redressa alors légèrement, venant dompter un peu des doigts sa chevelure lavée et rincée pour qu’elle soit plus facile à coiffer ensuite. Elle l’enroula en un chignon lâche sur sa nuque nue, alors que mouillés, ses cheveux semblaient beaucoup plus sombres. Elle ne portait pas son collier qui était posé sur un guéridon à moins d’un mètre de là.

– Je m’habillerai bien à la mode Hasperen, finalement, ce soir. Je me sens presque ridicule en pantalon à côté de l’élégance de ta mère.

Sean remplaça le métal du collier par un baiser.

– Ma mère mettrait la Reine mal à l’aise, dit-il avec un sourire. Mais elle m’inquiète, admit-il.

Célia tourna les épaules pour pouvoir le regarder face à face.

– Moi aussi. Je ne la connais pas beaucoup, mais elle a quelque chose de différent par rapport à ma première visite.

Elle baissa un peu les yeux.

– On dirait… ma mère.

Elle détourna la tête. Parla plus bas.

– … et ma mère m’a avoué qu’elle n’avait plus envie de lutter… Ylis a la même ombre dans le regard…

Elle ramena plus vivement son visage vers Sean.

– Nous devrions venir la voir plus souvent, tu ne crois pas ?

Sean opina, toute envie plus légère l’ayant quitté avec un frisson de mauvais augure.

– Oui, je pense. Si ce sont les événements actuels qui lui sapent le moral, alors je vais aussi sans doute aider mon père pour que ça se termine au plus vite.
– Prends le temps qu’il te faudra. Pour une raison aussi importante, je saurai dormir seule autant de fois que nécessaire..

Elle prit sa main dans la sienne et observa leurs doigts s’entrecroiser.

– Je ne veux pas que tu aies à vivre ce que je vis. Ni ressentir ce vide…

Sean soupira, appuyant son front sur l’épaule humide de Célia.

– Je l’espère.

Dès lors, rendre visite à Ylis Rhéa devint beaucoup plus fréquent pour le Kristaris, que ce fut avec ou sans Célia pour l’accompagner. Il manqua même de nombreux cours, s’impliquant définitivement dans les complots accaparant son père. Se déplaçant aussi souvent et aussi loin que ses enquêtes le nécessitaient. Ce qui ne voulait pas dire qu’il ne prenait plus sa formation au sérieux. Quand il était à la ferme, il redoublait d’efforts, entraînait même toujours Célia et Frédéric au combat, mais s’imposant comme priorité de ne surtout pas laisser ses absences affecter sa façon de tirer.

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14 Mars 977

Le printemps était installé et Sean n’avait pas donné signe de vie depuis une semaine entière, attisant l’inquiétude de Célia, quand Frédéric prit l’initiative d’aller en ville pour tenter d’avoir quelques nouvelles. Il revint plus vite qu’il ne l’avait prévu, affichant un air grave et sombre qui ne lui ressemblait pas.

– Laisse tomber la leçon de demain, Célia, cours important ou non. Je viens de Phœnix… Lady Moonshade s’est suicidée.

Célia devint livide avec la sensation que ses jambes allaient l’abandonner là.

– … sui… suicidée ?

Elle n’attendit même pas une confirmation de Frédéric, vacilla et cela initia un mouvement qui se termina sur sa moto qu’elle venait d’enfourcher sans même réaliser qu’elle avait de la boue un peu partout sur elle. L’engin démarra en trombe, Célia ne s’était même pas excusée de son départ soudain et son fusil gisait au sol devant les pieds de Frédéric. Elle n’eut quasiment aucun souvenir du trajet qui la mena jusqu’à la demeure des Moonshade. Juste une sensation de flottement et de vitesse sans paysage ni détail. Elle arriva dans la cour dans un freinage plus que brusque, pour ensuite sauter de l’engin sans même mettre la béquille. La moto tombait sur le flanc que Célia était déjà en haut des marches de la maison. Elle entra sans même être invitée et stoppa le premier serviteur qu’elle croisa.

– Lord Sean ? Où est Lord Sean ?

Le serviteur parut scandalisé tant par ses manières que sa tenue.

– Mademoiselle, enfin, mais vous ne pouvez pas entrer, la maisonnée est en deuil ! Quel manque de…
– Laissez-la, ordonna Sean en haut des escaliers.

Il était vêtu de noir et pâle à faire peur, l’expression fermée. Célia sentit le serviteur s’éloigner d’elle, mais elle ne le vit pas. Elle était là, en bas de cet escalier à fixer Sean sans savoir ce qu’elle devait faire. Elle avait les larmes aux yeux.

– Sean…

Elle en oublia le secret de leur liaison et elle monta les marches quatre à quatre pour venir le serrer contre elle.

– Sean…

Sa gorge était si serrée qu’elle n’arrivait plus à respirer, et ses doigts étaient crispés sur la veste de son Kristaris.

– Sean…

Elle voulait dire que ça ne pouvait pas être vrai, l’entendre lui dire que ce n’était qu’une manigance pour protéger Ylis Rhéa. Mais l’expression du jeune Seigneur lui brisait trop le cœur pour qu’elle puisse y croire. Elle ne savait plus quoi dire. Il était rigide dans ses bras, ne fondait pas contre elle comme il en avait l’habitude, mais sa main était serrée sur sa hanche presque à lui faire mal.

– Je ne rentre pas, Célia. Je vais les tuer pour ce qu’ils l’ont poussée à faire.

Elle ne fut pas surprise de son attitude, ni de sa résolution. Elle ferma les yeux.

– Je sais.

Elle ne bougea pas, même s’il allait finir par lui faire vraiment mal.

– Mais Sean, seras-tu assez fort pour ça ?

Elle leva les yeux pour trouver les siens, si froids à présent.

– Dis-moi ce que tu veux que je fasse pour t’aider. Mais ne délaisse pas les cours. Pas pour moi, pas pour toi. Mais pour ce qu’ils te permettront de faire pour elle.

Elle le connaissait tellement ce sentiment qui se résumait mal dans le mot “vengeance”.

– Demande-moi tout ce que tu voudras. Tu sais que je ne comprends que trop bien…

Sean plongea son regard acier dans le sien.

– Si je ne suis pas assez fort, je le deviendrai. Je ferai craindre le nom des Moonshade rien que pour elle. Retourne à la ferme, Célia. J’aurai besoin de toi pour rattraper tout ce que je vais manquer, j’aurai besoin que tu sois aussi impitoyable avec moi que je le suis pour tes cours.

En retour, elle eut le regard qui s’embrasa. Feu face au métal.

– Compte sur moi. Nous travaillerons des nuits entières si besoin et tu me maudiras plus encore que je peux parfois te maudire.

Elle ferma les yeux finalement et les rouvrit plus bas, sur la base du cou de Sean, tolérant mal la douleur qu’elle devinait que trop bien derrière l’acier.

– Je voudrais me changer. Frédéric a dû déjà prévenir Zelk que je ne rentrerai pas avant après-demain. Je rentrerai ce soir. Mais d’ici là… laisse-moi dire au revoir à Ylis Rhéa, s’il-te-plaît.

Elle ferma les yeux. Sean opina.

– Viens.

Il la mena à un dressing que Célia ne connaissait pas jusque là et la laissa se changer. Mais il était douloureusement évident que les seuls habits féminins de l’endroit avaient appartenu à la mère de Sean. Célia soupira. Elle ressortit sans avoir touché à quoi que ce soit dans la pièce trop silencieuse.

– Je ne peux pas les porter. Je vais faire le détour par chez mon père. Il doit y rester quelques affaires. J’en ai pour une demi-heure. Une heure tout au plus.

Elle tourna la tête vers Sean.

– Tu veux prendre un peu l’air en venant avec moi ?

Sean hésita puis se souvint que Célia n’avait pas mis les pieds dans la demeure Avonis depuis la mort de son propre père.

– Je viens, oui.

L’espace d’un instant, alors qu’il lui tendait une main galante, loin des élans passionnés qui leur étaient plus coutumiers, elle vit Théodor à travers lui, la regardant d’un air implacable. Elle eut comme un blanc à l’esprit, mais se forçant à voir Sean et l’accepter sous ce nouveau jour.Elle prit la main offerte. Un moment encore et ils étaient dans la cour. Célia releva sa moto que les serviteurs n’avaient pas osé toucher. La chute avait laissé quelques marques bien visibles mais Célia monta en selle sans un mot et quand Sean fut derrière elle, elle démarra en trombe. Il ne leur fallut pas plus de dix minutes pour arriver à la demeure Avonis. Plus grande encore que celle des Moonshade, elle était cependant bien plus ancienne dans son style et son architecture. Plus massive et baroque, elle était bien entretenue mais le lieu semblait désert depuis trop longtemps. Si la demeure Moonshade qu’ils venaient de quitter était en deuil, sous le ciel gris, la demeure Avonis était à l’image d’un caveau gigantesque. Célia eut une minute de flottement quand elle stoppa la moto et qu’elle dut descendre de l’engin. Puis dans un élan plus raide qu’il n’aurait dû l’être, elle se mit en mouvement et monta vers l’entrée. Un serviteur au moins aussi vieux que l’endroit ouvrit les portes en écarquillant ses yeux fatigués.

– Mademoiselle Célia ?! Par tous les Célestes, vous êtes enfin revenue !

Célia eut une expression douloureuse alors qu’elle serrait doucement la main du vassali.

– Non, Andreï. Vous savez bien que je ne peux plus… Mais je suis passée prendre quelques affaires.
– Oh, devushka. Quel dommage. Vous donniez tellement de vie à cet endroit. Comment puis-je vous aider ?
– Il me faut des vêtements élégants mais sobres… et noirs.
– Il reste des choses à votre mère dans la chambre bleue.
– Très bien.

Elle passa une main sur l’épaule du vieil homme plutôt attachant qui la regardait comme un adorable grand-père ému. Mais Célia s’obstinait à être stoïque, semblant vouloir verrouiller ses émotions pour pouvoir ressortir de l’endroit au plus vite. Elle ne présenta même pas Sean. Elle prit juste la direction de l’étage, silencieuse et sans beaucoup d’élan ou d’enthousiasme. Elle se stoppa devant la double porte ouverte menant au salon. Longtemps. Avant de repartir plus raide encore.

– C’est là qu’on a retrouvé monsieur le baron, dit simplement Andreï de sa voix chevrotante à l’adresse de Sean. Devant la cheminée du salon. Pauvre mademoiselle. C’est elle qui l’a trouvé au petit matin.

Le vieil homme de s’éclipser ensuite, comme sentant qu’il n’avait plus sa place à côté de ce nouveau venu à l’air sombre et peu engageant.

Quelques minutes plus tard, la jeune Avonis réapparaissait dans une tenue plus que convenable et élégante, parfaitement Hasperen, donnant un aspect plus gracile à une Célia qui avait attaché ses cheveux et les avait domptés en un chignon très serré. Un voile de dentelle noir en ternissait la couleur. Elle portait des gants, des chaussures noires à talon. Mais sous le col haut de sa robe cintrée, on devinait un léger éclat rouge. Discret mais présent. Elle rejoignit Sean sans précipitation.

– Ma mère avait plus de robes de deuil que nécessaire. Celle-ci te convient ?
– Oui, confirma Sean d’une voix terne. Mais hors de question de te faire monter en moto avec une tenue comme celle-ci. Prenons un taxi, je ferai ramener ta moto chez moi.

Il lui prit la main, serrant doucement ses doigts.

– J’aurais préféré ne jamais te voir dans une tenue pareille. Je prie pour ne plus t’y voir.

Célia eut un bien maigre sourire refermant sa deuxième main sur celle que tenait Sean.

– C’est une promesse que je ne peux pas tenir, cette fois, Sean. Je sais déjà que je la porterai à nouveau. Bien trop vite.

Elle baissa les yeux, avec un détour éclair de son regard vers le salon. Ses mains se crispèrent.

– Partons, à présent, mon amour. J’ai trop de souvenirs ici.

Sean garda dès lors sa main dans la sienne, preuve qu’il ne s’était pas encore complètement fermé à tout, fermé à elle.

Le taxi les ramena à la maison dans un silence nécessaire puis quand ils furent dans la cour de la demeure en deuil, Sean donna un ordre pour qu’on aille chercher la moto de Célia, répondit à quelques demandes des serviteurs pour organiser la veillée. Puis toujours droit et distant, il serra quand même doucement la main de Célia.

– Viens, ils l’ont placée dans la crypte.

En sous-sol de la maison, le caveau était froid et sombre, mais une ouverture illuminait la forme inerte d’Ylis, qui serait mise en terre le lendemain. L’Hasperen était vêtue d’une longue robe noire, ses mains croisées sur son ventre, pâle, les lèvres bleuies même sous le maquillage mortuaire et avait les veines marquées de quelqu’un qui était mort d’asphyxie. Célia avait envie de vomir mais elle devait être présente. Elle voulait être présente. Pour Sean, oui, mais pas seulement. Elle avait apprécié Ylis dès le premier jour et elle la voyait partir trop vite. Le bras de Sean entre ses mains gantées, Célia demeura silencieuse.

Combien de temps restèrent-ils là, sans un mot ? Peu importait, ils disaient au revoir à cette femme partie trop tôt. Ils disaient au revoir à une grande part de leur insouciance et quelque part à leur enfance. Célia finit par avoir un léger vertige et posa ses doigts sur son front. Elle réalisait qu’elle n’avait pas bougé depuis une éternité. Et Sean non plus. Elle caressa alors son bras et posa son front contre son épaule.

– Viens. Allons faire un tour. Marcher un peu. Nous reviendrons après que tu aies soufflé un peu. Tu dois penser aussi un peu à toi, malgré tout.

Sean avait les yeux rivés sur sa mère.

– Comment peut-on choisir cette option ? Comment est-ce que la douleur d’étouffer, de sentir le froid et l’eau saisir les muscles et les os peut-être préférable à une maison unie ? Mon père n’est pas… mais ce n’est pas un monstre.

Et lui ? Lui était là, il avait sacrifié des journées et des nuits entières pour être auprès d’elle, pour qu’elle aille mieux. A son côté, Célia s’était figée : alors c’était ça, Ylis s’était noyée.

– Je ne sais pas, Sean. Je n’en sais rien.

Elle hésita ensuite, mais elle se devait de poser la question.

– Et il est certain que c’était vraiment un geste désespéré ? Que personne ne l’a…

Pas besoin d’en dire plus, Célia était tremblante et elle avait comme une poigne glacée qui crispait son dos. Il se contenta de secouer la tête avec lenteur.

– Non. Elle a utilisé un Lai d’esprit pour forcer sa dame de compagnie à regarder tout en l’empêchant de la secourir.

Il se détourna de la gisante dans un mouvement devenu nécessaire.

– Allons-y, je… sortons.

Célia l’escorta en essayant d’oublier ce que Sean venait de lui révéler. Mais elle avait déjà les images de la scène du suicide qui la torturaient. Elle n’osait même pas imaginer l’intensité que devait avoir cette torture pour Sean. En fait, elle ne voulait pas imaginer, elle l’avait déjà vécu. Ils émergèrent de la crypte avec l’impression d’avoir retenu leurs souffles pendant trop longtemps et sans laisser l’occasion à Sean de protester, elle le guida lentement mais sûrement vers l’extérieur de la maison. Ils finirent dans un coin des jardins, loin des serviteurs, des probables amis de la famille Moonshade qui allaient défiler d’ici peu et surtout loin du père de Sean que Célia redoutait de croiser. Elle s’était assise sur un banc, à côté de lui et ils regardaient tous les deux le sol.

– Tu vas rester sur Phœnix ou tu risques de partir plus loin ?
– Je ne sais pas encore, lui confia-t-il. Mais ça ne prendra pas plus de quelques mois.
– … ou ça se compliquera et ça pourra te prendre des années, contesta la jeune femme que trop consciente de ce que ça signifiait. Et si tu rates ton diplôme de ne pas être assez assidu, malgré toute l’aide que je t’apporterai, tu t’en voudras. Je ne dis certainement pas ça pour te forcer à rester. Alors crois-moi …

Elle tourna les épaules pour être plus en face de lui et donner plus de poids à ce qu’elle allait dire.

– … pense à ton diplôme. Car si tu l’obtiens, ce sera un atout de plus pour abattre les responsables. C’est ce que je fais depuis le début. C’est ce qui me motive… Moi aussi, je pensais que ça ne serait l’affaire que de quelques mois.
– Je garderai ton conseil à l’esprit, promit-il.

Il poussa un soupir qui lui brûlait les lèvres depuis quelques temps, donnant l’impression de perdre avec ce souffle la barre de fer rigide qui le maintenait droit. Il s’appuya contre elle, fermant les yeux. Elle l’enlaça tendrement et lui caressa le dos avec douceur.

– Garde aussi à l’esprit que je serai toujours là quand tu en auras besoin, lui souffla-t-elle.

Elle posa son menton contre son épaule.

– Toujours, répéta-t-elle plus bas. N’oublie jamais que je t’aime, finit-elle par murmurer. Que tu n’es pas seul.

Il la serra presque à lui faire mal et ne dit rien. Évidemment, alors qu’il se recentrait enfin, qu’il trouvait un peu de réconfort, ils furent interrompus.

– Sean, coupa Théodor, les regardant avec autant d’appréciation que s’ils étaient couverts d’immondices.

Célia ferma les yeux de déception. Elle savait que l’arrivée du Duc ne ferait rien pour soulager Sean, bien au contraire. Rien que la manière dont son corps avait retrouvé sa raideur en était la preuve. Elle resta encore une courte seconde contre lui, puis elle se redressa lentement et essaya de se faire un peu oublier. De toute façon, elle n’avait ni l’envie, ni le mordant pour se dresser contre le père de Sean, qui en ce jour était aussi endeuillé que son fils. Sean se redressa.

– Père.
– La… moto de ta… connaissance a été ramenée.

Autrement dit, le chef de famille venait de faire une demande faussement polie et ferme de partir. Ce que Célia comprit rien qu’à son intonation méprisante. Elle le prit assez mal, tandis qu’elle se levait à son tour.

– My Lord, je…

Elle ne termina pas sa phrase, prise entre deux sentiments contradictoires. Que l’homme n’accepte pas qu’elle soit proche de Sean, c’était son droit de père. Qu’il lui refuse même d’être présente pour le soutenir durant un tel jour, c’était injuste. Mais en même temps, elle pouvait aussi comprendre que Théodor ne veuille pas… d’une étrangère à sa famille dans les parages. Seulement, après les moments que Célia avaient passés avec Ylis, peu nombreux certes mais complices et amicaux, elle aussi avait quand même le droit d’être là, non ? Elle baissa la tête.

– Si tel est votre souhait, dit-elle avec pas mal d’amertume.
– Bon retour, mademoiselle, parla l’homme sans la moindre chaleur.

Mais Sean garda la main de Célia dans la sienne.

– Elle serait partie, ce n’était pas la peine de venir la mettre dehors en personne, dit-il.

Et père et fils s’affrontèrent du regard alors que Célia commençait à être vraiment mal à l’aise. Mais ce n’est pas elle qui allait enlever sa main de celle de Sean. Elle resterait tant qu’il la tiendrait et posa son autre main sur le bras du Kristaris.

– Sean, ce n’est pas la peine, dit-elle doucement, cachant la tempête qui s’éveillait en elle.
– Si je ne commence pas à me battre pour ce que je veux, qui le fera à ma place ?, gronda-t-il aussitôt.

Visiblement, ranger “Célia” dans la catégorie “ce que Sean veut” ne fut pas du tout, mais alors pas du tout du goût du Duc d’Umbras.

– Au revoir, mademoiselle, j’ai à parler à mon héritier, articula-t-il avec raideur.

Célia eut la tête qui oscilla de l’un à l’autre des Moonshade. Avec le sang qui commençaient à bouillir dans ses veines, elle fit quelque chose d’irraisonnable, comme à chaque fois qu’elle voyait rouge. Elle se serra un peu plus contre Sean, prenant ouvertement son parti et lui offrant son soutien. Elle se montra déterminée.

– Alors parlez car je ne partirai pas.

Sa volte-face passa très mal. Théodor entra en Résonance, écrasant Célia sous l’onde de choc de la manifestation de puissance d’un Alti d’un Cercle largement supérieur au sien. La sensation ne diminua que lorsque Sean se plaça devant elle. Les deux Moonshade, déjà de très mauvaise humeur, semblèrent dès lors n’attendre qu’un geste de trop pour en venir aux mains. Célia resta immobile, n’ayant pas l’intention de mettre davantage le feu aux poudres et de toute façon, trop occupée à encaisser la déferlante harmonique qui allait finir par la mettre à genoux. Elle serra les dents à s’en raidir la mâchoire plutôt que de donner la satisfaction au Duc de lui imposer sa volonté et sa main blanche broya presque celle de Sean tant elle avait du mal à résister. La vibration harmonique de Théodor pénétrait chaque parcelle de son corps et lui donnait l’impression qu’elle allait imploser et exploser en même temps. Elle ne savait même plus si elle respirait encore. Mais, têtue et amoureuse jusqu’à la déraison, elle ne lâcha pas prise et resta là, quitte à provoquer un drame. Elle refusait d’abandonner Sean, pas par un jour pareil, elle l’aimait déjà trop.

– Je… ne… pars… pas, réussit-elle à articuler avec difficulté.
– Ça suffit !, gronda Sean. Mère appréciait Célia et nous avons tout deux été plus présents à ses côtés ces derniers mois que vous ! Elle a autant le droit que nous de pleurer sa mort et je ne vous laisserai pas la jeter hors du domaine comme une malpropre.

Théodor envisagea sérieusement de ne pas se contenir devant la révolte de son fils, mais, finalement, après quelques instants lourds de tension, il cessa toute manifestation de Résonance.

– Mademoiselle Avonis, je vous laisse présenter vos respects, mais vous prie d’avoir quitté le domaine avant la fin de la journée, dit-il, tournant ensuite les talons.

Confrontation

Libérée de toute pression harmonique, Célia chancela et se retint de justesse au bras de Sean. Elle mit un instant à juste retrouver son souffle. Mais elle avait gagné un peu de temps pour être encore présente pour son Kristaris, pouvoir le soutenir et lui donner la force de ne pas se perdre dans sa douleur. Pourtant, elle n’avait absolument aucune envie de se réjouir. Elle venait d’accentuer la fracture entre père et fils et ça lui faisait mal.

– Je suis désolée, Sean, parvint-elle à articuler avec peine.
– Pas moi, dit-il, cinglant. Il ne dirigera pas ma vie comme il l’a fait jusqu’ici pour ma mère et moi. Si ça n’avait pas éclaté maintenant, ce serait arrivé avant longtemps.

Il l’aida à se redresser et prit son menton avec tendresse entre ses doigts.

– Ne t’excuse pas pour ça, dit-il avant de l’embrasser doucement, fugacement. Ne t’excuse pas parce que tu m’aimes.

Elle lui rendit le baiser avec la même mesure. Ensuite, elle réalisa qu’elle n’avait toujours pas lâché sa main et qu’elle la serrait encore très fort. Elle décrispa enfin ses doigts puis soupira en retrouvant sa place tout contre Sean, pour le réconforter autant que pour se rassurer. Les temps qui s’annonçaient n’avaient rien de réjouissants. Elle caressait les doigts de son Kristaris qu’elle avait mis à mal.

– Oui, mon amour.

Puis elle leva un visage un peu plus serein, voulant être à nouveau à l’image d’un soutien pour lui. Elle caressa sa joue avec douceur.

– Sean… avant que quelque chose ne vienne à nouveau nous interrompre…

Elle se recula d’un pas et elle ôta l’un de ses longs gants noirs. Lentement, avec quelque chose de cérémonieux, elle découvrit bientôt un étrange bracelet que Sean ne lui avait encore jamais vu. Et pour cause : c’était une large tresse de ses cheveux roux maintenus par un ruban noir. Alors qu’elle se mettait à le détacher, Sean réalisa seulement que le chignon qui tenait sa chevelure était peut-être moins volumineux qu’il aurait dû l’être. Il passa alors une main sur sa tempe et la mèche rebelle qui émergea sous ses doigts était bien trop courte. Célia lui offrit la tresse.

– Pour ne pas que tu oublies, jamais, que je suis avec toi. Que mon cœur sera toujours tourné vers toi, même quand tu te sentiras seul. Que dans ta quête, tu n’oublies pas ce que nous nous sommes dis aujourd’hui.

Elle leva son visage pâle vers lui.

– Obtiens ton diplôme, ne te perds pas dans ta vengeance. Et reviens-moi aussi souvent que tu le pourras.

Elle eut un sourire empli d’amour.

– Tu me manques déjà, Sean.

Sean noua lentement la tresse autour de son poignet.

– Tu es avec moi, sourit-il doucement, malgré la douleur derrière ses yeux.

Après un nouveau passage par le caveau, Célia dut finalement rentrer. Et pendant le mois qui suivit, Sean ne reparut pas une seule fois à la ferme.

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2 Comments

  1. Whoa ! Ça c’est de la révélation fracassante ! Quel épisode haletant ! Les choses vont terriblement changer, pour sûr !

    Comme promis, mes petites corrections pour que ce texte soit réellement parfait :

    “Célia lui fit un sourire en coin explicite.
    – Aller, monte en selle,”
    -> C’est “allez”

    “– Demande-moi tout ce que tu voudras. Tu sais que je comprends que trop bien”
    -> je NE comprends que trop bien.

    “– Comptes sur moi. ”
    -> A l’impératif, pas de “s” donc “Compte sur moi”.

    “– Viens, Sean. Allons faire un tour. Marcher un peu. Nous reviendrons après que tu ais soufflé un peu.”
    -> Après que tu aies soufflé

    “– Gardes aussi à l’esprit que je serai toujours là quand tu en auras besoin”
    -> Pas de “s” à l’impératif : “Garde”

    • Vyrhelle

      1 mai 2016 at 14 h 16 min

      Merci beaucoup ! J’avoue que j’ai complètement zappé les impératifs (entre autres) XD
      Je corrige tout ça. En attendant, ce chapitre montre bien que la vie des Seigneurs du Creuset, c’est loin d’être une vie calme et sereine. Et ça ne fait que commencer 😛

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