Le temps d'un tango

Fiction par Vyrhelle et A. Conroy

20 Décembre 976

Célia fut réveillée par un baiser sur son front alors que le soleil était déjà assez haut dans le ciel.

– Très jolie tenue, ma chérie, dit sa mère. Mais un peu légère pour la saison, je pense, et elle est déchirée.

Sarah Elinor effleura la coupure dans le tissu, là où la dague avait tranché, mais ne paniqua pas en voyant la blessure de sa fille. Et pour cause, il n’y avait plus rien, pas même une cicatrice. Célia qui n’émergea qu’à ce moment-là, mit quelques secondes à se réveiller assez pour comprendre déjà où elle était, avec qui et pourquoi. Elle n’eut même pas de réaction vive quand elle tourna la tête vers l’accroc, les sourcils froncés.

– J’ai dû tirer dessus cette nuit, sans m’en rendre compte, affirma-t-elle sans se souvenir encore. Il faudra la réparer, je l’aime bien cette chemise de nuit.

Elle renfonça sa tête dans l’oreiller et sourit enfin à sa mère. Puis les souvenirs revinrent et elle perdit de sa naïve candeur matinale pour un air plus paniqué. Elle se redressa dans le lit, cherchant quelque chose, sans trop savoir quoi exactement. Sean peut-être, Nathan aussi, n’importe quoi pour la rassurer davantage que ses propres bras autour d’elle. Nathan était là, heureusement, et réveillé d’avoir veillé tout la nuit. Il s’élança aussitôt pour la caler contre lui.

– Nous avons tous trop dormi, je pense, dit-il. Il est plus de dix heures.
– Nous avons passé l’âge des petits déjeuners au lit, dit Sarah. Levez-vous, votre pè…

Elle s’arrêta et dix ans semblèrent lui tomber sur les épaules, lui sapant toute force.

– Il est tard, ce n’est pas… correct, finit-elle plus doucement.

C’en fut trop pour Célia. Elle détourna le visage, repoussa le bras de Nathan et après avoir embrassé le front de sa mère, elle sortit en marchant de la chambre, se mordant l’intérieur de la joue le plus fort possible. Elle dévala ensuite les couloirs et l’escalier, se précipitant dehors pied nus dans la neige et se mit à courir droit devant elle, hurlant de rage. Elle aurait couru jusqu’au bois, jusqu’à l’héliport, jusqu’aux limites du Comté, si deux bras puissants ne l’avaient pas arrêtée, la soulevant de terre pour la porter en princesse, libérant ses pieds d’un écrin de glace qui les aurait blessés avant longtemps.

– Célia, tu vas attraper la mort, gronda Sean.

Mais elle se débattit pour se libérer de ses bras, ne supportant pas de se sentir à nouveau vulnérable, presque prisonnière, fut-ce de lui.

– Ça m’est égal ! Ce n’est que de la neige !, lui hurla-t-elle à la figure, comme si c’était une raison fondamentalement irréfutable.

Seulement, il était bien plus fort qu’elle et elle luttait en vain, refusant quand même d’en arriver à le frapper. Frustrée, elle se jeta à son cou, enfouit son nez dans son épaule pour hurler pendant que ses ongles s’enfonçaient dans sa peau. Sean se laissa faire, la laissa crier, hurler, griffer, jusqu’à ce qu’elle fatigue, la gardant au chaud contre lui. Ce n’était peut-être que de la neige, mais elle n’avait quasiment rien entre ça et sa peau. S’il n’avait pas laissé un assassin lui faire du mal, ce n’était pas pour qu’elle se tue d’une pneumonie. Nathan débarqua alors, tentant encore d’enfiler le manteau qu’il avait attrapé à la volée, tout en tenant celui qu’il avait pu trouver pour Célia. Il soupira en voyant que quelqu’un avait réussi à arrêter sa tornade incontrôlable de sœur. Même si sa fierté en prit quand même un coup, il s’approcha du couple et posa au mieux le manteau sur les épaules de Célia, qui restait prostrée contre Sean.

– Cordélia… Faut-il que tu ais le caractère le plus impulsif de tout le Creuset… Mère est morte d’inquiétude à présent. Sean a raison, tu vas attraper mal. Et où courrais-tu donc ainsi ?

Elle ne lui répondit même pas, accrochée à son Kristaris, les jointures des doigts toujours blanches de crispation.

– Amaris… s’il te plaît, dit-il alors de manière plutôt surprenante.

La réaction fut immédiate. Célia tourna la tête vers lui et le fusilla du regard.

– Ne m’appelle pas comme ça !
– Ça a au moins le mérite de te faire réagir, sourit Sean. Rentrons, tu vas geler.

Il prit le chemin du manoir et attendit d’être assez loin de Nathan pour chuchoter à son oreille quelque chose de beaucoup moins raisonnable.

– Tu essayes de me rendre fou, en courant presque nue dans la neige ?

Célia eut enfin une réaction positive et ses mains se décrispèrent un peu. Elle devint plus douce, dans ses gestes comme dans sa voix.

– C’était une surprise pour toi… pour hier soir… Cette chemise de nuit…
– Oui, j’avais compris. J’ai peur que ton frère aussi se doute que tu ne portais pas quelque chose d’aussi léger juste parce que tu avais chaud…

Elle fit la moue comme une vraie petite fille.

– Qu’il aille voir ailleurs avec ses airs de frère parfait. Il est juste frustré d’être encore puceau !

Sean éclata de rire et lui embrassa la tempe.

– Célia ? Je crois qu’il t’a entendue, sourit le Kristaris alors que Nathan les dépassait d’un pas un brin rageur.

Ni pénitente, ni charitable, elle tira la langue au dos de son frère, avant de se blottir un peu plus contre Sean, si c’était possible, et serrer un peu plus le manteau sur elle. Elle réalisait enfin qu’elle avait froid.

– Il aura beau dire ce qu’il veut, ce soir, je dors avec toi. Ou je quitte Trapeglace sur-le-champ.

Sean la regarda avec une ombre au fond des yeux.

– Je ne te laisse plus quitter mon champ de vision, dit-il. Si j’étais arrivé une minute trop tard…
– Si je ne t’avais pas rencontré… Si nous n’avions pas été élèves de Zelk… Si nous n’avions pas trop bu ce soir-là… Si et si et si. Tu étais là. Je suis encore là grâce à toi. C’est tout.

Sean préféra garder toute réplique pour lui mais n’en pensait pas moins.

Dès qu’ils furent à l’abri, ce fut pour trouver Sarah Elinor inquiète, le visage sans aucune couleur et ne se calmant enfin que lorsque sa fille fut lavée, coiffée, habillée, et ce, à la mode Hasperen. Là, sa mère admit enfin son propre état et se retira dans sa chambre sous la continuelle escorte de Sinaï. En attendant, Célia ne s’était pas “déguisée” ainsi depuis un moment et si elle portait volontiers le corset, elle avait plus de mal avec la jupe longue et étroite qui, contrairement à ses pantalons habituels, empêchait les mouvements. Accompagnée d’escarpins aux talons vertigineux, avec des cheveux relevés qui dégageaient sa nuque, la tenue lui faisait pourtant une silhouette à se damner et quand elle descendit l’escalier principal de la maison pour rejoindre le salon, elle avait tout d’une des plus belles Hasperen du pays. Même ses manières étaient différentes, dues à une gestuelle dictée par les contraintes de ses vêtements.

– J’ai l’impression d’être ridicule…, soupira-t-elle en entrant dans le salon où l’attendaient frère et petit ami.
– Pourtant, tu es ravissante, soupira Nathan. Si seulement tu voulais bien porter ce genre de tenues plus souvent.

Au regard de Sean, il compatissait pour l’absence de confort mais ne se plaignait pas de la vue. Devant leurs réactions, Célia s’avança dans la pièce avec aisance, ce qui prouvait que si Sean ne l’avait pas vue souvent habillée à la mode de sa Caste, Célia savait parfaitement se tenir dans tout ce que cette mode avait de contraignant. Qu’elle pourrait venir à la Cour Royale vêtue ainsi sans que personne n’en vienne à soupçonner qu’elle ne s’habillait pas ainsi au quotidien. Elle prit place à côté de Sean, droite et au port de reine, lui laissant tout loisir de réaliser qu’elle serait bien moins collée à lui dans cette tenue qu’à l’accoutumée.

– Alors, quelques informations relatives à cette nuit ?, commença-t-elle sans détour, comme si elle avait une baleine de son corset qui lui rentrait dans la peau et la rendait agressive.

Sean eut un mince soupir.

– Il n’y a pas grand-chose à dire. Il était seul, j’ai trouvé une motoneige aux abords du domaine, rien à bord qui ne permette d’identifier son propriétaire.

Un mercenaire. Un assassin qui savait ne rien laisser derrière lui pour trahir ses objectifs ou son employeur.

– Ça n’a rien de surprenant, souffla Célia, moins guindée. Si le commanditaire était si facile à trouver, nous ne serions pas dans cette situation…

Elle imita le soupir de Sean et le regarda en coin, les mains croisées sur ses genoux.

– Mais si seulement j’arrivais à comprendre pourquoi !

Sean prit une de ses mains dans les siennes.

– Ne perds pas ton calme, Célia. Ce n’est jamais ni facile ni rapide. Mais on trouvera.

Il s’incluait dans cette quête jusque-là uniquement Avonis. Ce qu’elle ne manqua pas de relever, en refermant vivement ses doigts sur les siens.

– Tu vas t’attirer des ennuis, Sean. Ne serait-ce que si tes parents apprennent que tu t’impliques dans tout ça…

Elle se calma mais surtout sous l’effet de ce sentiment d’impuissance qui l’accablait.

– Apprend-moi déjà à me défendre comme tu me l’as dit hier soir. Laissons Nathan enquêter et trouver le ou les responsables. Là, j’ai besoin de toi pour devenir moins vulnérable… où je ne survivrai pas à tout ça, maintenant que j’ai à l’évidence une cible dans le dos.

Elle leva les yeux vers lui.

– Mais je veux que tu ne fasses rien de plus. Si tu t’impliques davantage, ce sera peut-être toi la nouvelle cible et ça, je ne peux pas l’accepter. Ne t’occupe pas de tout ça, Sean, lui intima-t-elle l’ordre.

Sean n’insista pas, acceptant la décision de Célia avec tout le sérieux que nécessitait la situation, d’autant plus qu’il ne l’approuvait pas. Mais il n’en restait pas moins un homme de parole, ce que comprit alors pleinement le jeune Baron en scrutant le Kristaris quelques secondes. Avant d’en revenir à sa sœur.

– Je ne t’ai pas demandé, sestra, et ta blessure ?

Elle en haussa un sourcil.

– Ma blessure ? Mais Nathan, j’ai cru que vous vous en étiez occupé. Je n’en ai plus la moindre trace…

Nathan fronça les sourcils.

– Plus la moindre trace ? Mais, tu saignais…
– Ce n’était que de l’eau, dit Sean. S’il n’y a plus rien, à moins que vous ne cachiez un Seigneur de Corps quelque part, c’est qu’il n’a pas réussi à la blesser. Peut-être que la douleur venait plus de l’impact que de la lame ?
– Oui, sûrement…, dit Nathan, perplexe.

Célia n’en dit rien, mais elle se souvenait d’un détail que l’explication de Sean ne permettait pas d’expliquer : c’est qu’il y avait bien eu du sang sur sa chemise de nuit. Pas assez pour qu’on le remarque vraiment, mais elle l’avait bien vu, quand elle s’était changée. Pour qu’elle n’en ait plus aucune trace, il avait fallu un Lai de vie que seul un Seigneur de Corps pouvait exécuter. Or Sean était Kristaris, pas Darhàn : c’était donc la deuxième bizarrerie harmonique concernant Sean qu’elle constatait. Mais s’il ne voulait pas donner d’explication, c’est qu’il avait ses raisons. Elle verrait avec lui… plus tard. Et elle alla dans son sens.

– C’est possible. Je n’ai même pas vraiment de souvenir d’une douleur. J’ai surtout eu très peur de cette lame qui me frappait… Je…

Elle eut un sourire en coin, un peu gênée.

– Bon, si on pouvait parler d’autre chose maintenant, j’en ai vraiment besoin.

Sean et Nathan opinèrent de concert, satisfaits pour des raisons qui leur étaient propres, de consentir au vœu de Célia. Le fait que le lendemain allait être le théâtre du Solstice, une des fêtes Hasperen les plus suivies, apporta tout ce qu’il leur fallait de sujets de conversations puis d’occupations pour mettre la peur et les questions de côté. Au moins pendant quelques jours.

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29 décembre 976

Le Solstice passa avec ses repas gargantuesques, ses rituels sobres et peu amusants que Sean connaissait peu. Une chance, car au moins, son ignorance lui fit ne pas s’ennuyer face aux festivités un peu trop Hasperen au goût de Célia. Pour elle, le Solstice était une célébration interminable et non une fête, bien loin en tout cas de ce qu’elle entendait par là. Mais si elle était d’humeur changeante depuis son arrivée, ses émotions mirent à mal l’harmonie de ses âmes de manière bien plus visible après la tentative de meurtre. Elle en devint réellement lunatique et agressive, jouant de mauvaise foi pour ne pas reconnaître son trouble. Résultat, c’est avec un soulagement général qu’au bout d’une semaine, Célia et Sean repartirent vers Phœnix. Dans l’héliporteur, ce dernier l’enlaça aussitôt. Oh, ils avaient trouvé à s’isoler assez souvent, avaient discrètement partagé la même chambre, sinon Célia aurait explosé avant longtemps, mais c’est durant le vol de retour pour Phœnix qu’elle retrouva un peu de paix. Ils étaient à présent libres de montrer ouvertement leurs sentiments et elle en avait besoin.

– C’est la première fois que je ne fête pas du tout Noël, avoua Sean. D’habitude, je m’applique à oublier cette fête, tu ne veux pas voir Noël chez mes parents, c’est pire que le Solstice. Mais ça reste une tradition de ma Caste, alors…

Il sortit de sa poche un long écrin qu’il plaça sous le nez de l’Hasperen.

– Joyeux Noël.

Perplexe et d’humeur encore un peu ombrageuse, elle saisit la boîte au toucher velouté et l’ouvrit en observant bien plus Sean que son contenu. Mais à l’intérieur, il y avait de quoi la faire réagir sous la forme d’un large tour de cou en or avec un rubis qui devait coûter une petite fortune en guise de pièce centrale. Célia en eut les yeux qui s’arrondirent de surprise. Peu habituée à la tradition de Noël des Kristaris de Métal, malgré ces gros penchants pour cette Caste, il ne lui était pas venu une seconde à l’esprit que Sean pouvait lui fêter… surtout d’une manière aussi éclatante. Certes, les Avonis avaient une fortune familiale conséquente, mais pas assez pour laisser la jeune femme indifférente à la valeur de ce bijou, valeur qu’elle pouvait estimer à quelque chose proche de l’irraisonnable.

– Sean ! C’est…

Elle effleura le collier du bout des doigts.

– Il est somptueux ! Mais… Enfin. Je n’ai pas pensé que… Je n’ai rien de mon côté pour…

Sean secoua la tête.

– Je n’ai pas fait ça pour un présent. On se rattrapera l’année prochaine. Mais en attendant…

Le collier au rubis

Célia sentit le métal précieux et le joyau glisser sur sa peau pour venir orner son cou avec élégance. Le collier lui-même était tel un ruban, ciselé comme une riche dentelle de métal précieux, dans une esthétique baroque typiquement Hasperen, remarquable sans être trop chargée, avec en son centre un pendant de quelques centimètres qui glissait vers sa gorge pour faire en sorte que le rubis en son bout vienne s’installer dans le creux à la base de son cou. Sean ajouta un baiser sur le fermoir clos contre la nuque gracile, pour faire bon effet. Elle sentit le poids pas du tout anodin du collier et resta à jouer avec la pierre entre ses doigts, tandis que les frissons du baiser courraient encore sur sa peau.

– Et dire qu’il faudra que je l’enlève tous les jours pour les cours… C’est presque criminel, Sean.

Elle pivota sur elle-même et elle vint lui offrir un baiser de circonstance qui dura un temps conséquent, réveillant du même coup des élans qu’ils avaient déjà eu du mal à dominer durant leur semaine à Trapeglace. Il n’y eut bien que la présence du pilote pour qu’elle n’en vienne à passer à quelque chose de plus approfondi qu’un langoureux baiser. De son côté, Sean eut bien du mal à garder ses mains pour lui et il y eut quelques caresses plus approfondies qu’un baiser. Mais ils réussirent à être sages. Essentiellement.

Après quelques heures, leur arrivée à Phœnix fut le moment de reprendre les habitudes et les contraintes d’une relation secrète qu’ils avaient à peine pu oublier durant quelques jours. Du coup, si Célia fut déposée directement aux abords de la ferme, Sean fut le premier à descendre, à quelques kilomètres de là, à l’héliport de la capitale : il aurait été peu judicieux de les voir débarquer ensemble dans le même héliporteur sans soulever des suspicions chez les occupants de la ferme. Surtout que Sean n’oubliait pas la propension de son père à espionner son entourage…

Le premier réflexe de Célia, fut de cacher le cadeau de Sean sous le col de son manteau. Elle avait pris la décision de le porter continuellement, alors elle ne voulait pas éveiller la moindre convoitise ni la moindre question quant à son existence. Encore moins que quelqu’un en vienne à croire que c’était la Clef de son adoubement. Si personne ne savait qu’elle possédait un bijou pareil, on ne tenterait pas de le lui voler ou de le détruire, pensant détruire son contrôle sur la Résonance. Sa véritable Clef était depuis longtemps enterrée sur les terres familiales pour éviter tout convoitise et elle n’avait pas envie que celui qui s’en prenait à sa famille en vienne à faire l’erreur de s’intéresser à son nouveau collier dans l’espoir de la rendre plus vulnérable qu’une vassali. Surtout que le bijou avait une valeur sentimentale bien plus grande encore que sa valeur pécuniaire : c’était le premier cadeau de Sean !

Quand elle entra dans la cour de la ferme, après avoir pris congé d’Ismaël, elle avait une tenue semblable à celles qu’elle portait toujours, dans cette presque immuable combinaison corset/pantalon/bottes, complétée cette fois d’un épais manteau, peut-être plus typé Hasperen par sa coupe cintrée, et d’une large et épaisse écharpe de laine couleur rouille. Son sac de voyage sur l’épaule, elle regagna sa chambre pour s’installer et surtout retrouver son “bébé”. Quelques vérifications sur l’état de l’arme, le rangement de ses bagages et elle trouva comment porter son cadeau, tout en le cachant des regards. Quand Sean arriva en taxi, une bonne heure plus tard, il trouva Célia accroupie devant le flanc de sa moto, les mains dans son moteur, à fixer une pièce certainement neuve vu le poli de son métal, discutant avec un Frédéric qui racontait quelques anecdotes sur ses propres vacances. Elle joua le jeu et salua Sean comme si elle ne l’avait pas vu depuis quelques jours, comme elle l’aurait fait pour n’importe quel autre de ses camarades de cours. Frédéric en fit tout autant, même si Sean le mettait parfois un peu mal à l’aise, allez savoir pourquoi.

– Alors, Sean ? Prêt à reprendre le boulot ?, demanda Célia en le regardant à peine, faussement concentrée sur son moteur.
– Prêt et impatient, je n’ai pas eu l’occasion de beaucoup tirer durant ces vacances.

Elle dut se mordre la joue de manière assez drastique pour ne pas partir dans un fou rire, qu’elle seule aurait compris, mais qui aurait éveillé la curiosité de Frédéric. Elle se concentra un peu plus sur le vissage de son écrou. Sean lui sourit.

– Et je vois qu’à peine rentrée, tu reprends de bonnes habitudes…
– Toujours. Ma bonne vieille grande dame m’avait manquée ! Rien ne vaut le contact du métal lisse sur la peau et l’odeur du cambouis pour bien terminer une journée. Dès demain matin, les cours reprendront et je n’aurai que de rares moments à lui consacrer.

Frédéric haussa les épaules.

– On n’aura tous plus beaucoup de temps pour quoi que ce soit, en dehors de cette ferme.

Elle se redressa, posa son outil au sol pour ramasser un chiffon et s’essuyer les mains.

– Pourtant, j’aimerai bien en trouver, figure-toi.

Le vassali la fixa un peu plus, avant d’en faire autant pour Sean.

– Les vacances avec ton petit ami ont été trop courtes ?

Sean échangea un regard avec Célia qui avait remis les mains dans le moteur. Était-ce une question fortuite ou le vassali avait-il deviné que…

– Hey, moi, j’m’en fiche. Mais honnêtement ? Z’êtes pas discrets, ricana Frédéric.

Il s’étira.

– Enfin, c’est ça, ou Célia se tape Zelk.

Il y eut un bruit particulièrement sonore et un peu trop identifiable d’une pièce de métal qui cède sous une force un peu trop brutale… Célia leva un regard foudroyant vers Frédéric alors qu’elle venait de détruire à main nue la belle pièce toute neuve qu’elle n’avait même pas tout à fait fini d’installer sur sa chère moto.

– Zelk ?! Ça va pas non !

Frédéric ricana.

– Quoi, c’est lui ou c’est Helen !

Cette fois, c’est une clé à pipe qui siffla à l’oreille gauche de Frédéric, alors que Célia semblait prête à lui sauter dessus, les poings serrés, les yeux enflammés et les joues cramoisies. Encore un peu et elle allait fumer par les oreilles.

– Et pourquoi pas Joaquim pendant que tu y es, espèce d’abruti ! C’est ça, fais-moi coucher avec toute la ferme pendant que tu y es !

Frédéric sourit.

– Je sais pas, la cuisinière, elle te plaît ?
– Raaaaaaaaaaaaaaaaaaahhh !!!

Cette fois, Célia bondit et chopa Frédéric par la gorge pour le plaquer contre le mur de l’appentis. Ses yeux irradiaient de Résonance.

– Penses ce que tu veux, Frédéric. Imagine-moi avec qui ça te chante. Même avec toi, vu que tu le fais sûrement déjà !

Ses yeux s’étrécirent pour ne devenir que deux fentes et que les pieds de Frédéric avaient perdu le contact du sol.

– …

Réalisant qu’elle était capable de le tuer sur place, elle lui souffla son mépris à la figure et le lâcha pour le laisser retomber au sol.

– Dire que je voulais demander à Sean de t’inclure dans les entraînements de combat qu’il va me donner. Histoire que tu ne te fasses pas buter dès le premier jour à l’armée !

Au regard de Sean, lui n’avait pas du tout prévu d’inclure qui que ce soit !

– Des cours de combat ?, toussa Frédéric, se massant la gorge.
– Tu n’es pas invité, grommela le Kristaris de Métal.
– Il n’aura même pas l’occasion de l’être, en tout cas !, continua une Célia qui commençait à peine à faire légèrement redescendre la pression.

Elle regarda alors sa moto et soupira, laissant enfin ses épaules s’affaisser.

– Je n’ai pas de pièce de rechange… Ma moto est HS pour des semaines…

Elle regarda Frédéric, Sean, puis jeta un pied rageur dans une pierre qui vola sur plusieurs mètres. Après l’Hasperen se rassit, blasée, mais blasée… Frédéric avait décidé qu’il était encore un peu suicidaire pour aujourd’hui car il tapota les cheveux de Célia.

– Oui, mais aussi, il ne fallait pas la casser…

Il se dit que se mettre à courir était une autre excellente idée. Célia ne broncha pourtant pas. Mais Frédéric ne put bientôt plus bouger les pieds… Ses jambes étaient gelées jusqu’au genou. Sans un geste, Célia avait utilisé un Lai d’hiver qui avait tout gelé sur plusieurs mètres, tout autour d’elle. La flamboyante rouquine était d’un calme dérangeant alors qu’elle se levait et sans se retourner, elle s’éloignait dans le plus grand silence. Frédéric regarda Sean.

– Un poil trop loin ?
– Non, si tu étais allé trop loin, elle t’aurait tué, dit le Kristaris en époussetant son pantalon, ayant usé de sa propre Résonance pour échapper à l’étau de glace puis rejoignit Célia, laissant Frédéric seul et gelé au milieu de la cour.

Célia ne manifesta rien de plus pendant un bon moment, alors qu’elle semblait juste marcher en regardant droit devant elle. Rien jusqu’à ce qu’elle parvienne à l’extérieur de la cour de la ferme et qu’elle ne frappe dans le premier rocher venu… A main nue, évidemment. Et pour le fendre en deux, évidemment. Sean la rejoignit.

– Je pense que te proposer ce premier cours de combat est assez approprié.

Puisque Frédéric n’était PAS invité, ça pouvait peut-être encore finir comme beaucoup de leurs entraînements à deux ? Elle se retourna et Sean se mit à sérieusement en douter devant l’expression neutre, presque dérangeante de son amante. C’était peut-être la première vraie manifestation du fait qu’elle était Hasperen depuis que Sean la connaissait. Sa deuxième personnalité, sa deuxième âme, Amaris, se dévoilant entièrement. Toujours sans un mot, elle prit une posture de combat que Sean corrigea juste derrière.

– Tu n’es pas un gondomarien de cent kilos et tu n’as pas l’allonge d’un Darhàn non plus, là, c’est mieux…

Il lui colla une dague en main.

– Et là, c’est encore mieux.

Elle se laissa faire, ajusta sa posture et attendit. Sean, pas très pédagogue, lui faucha les jambes.

– Pas assez stable, recommence.

Elle se ramassa par terre mais se releva aussitôt, sans même épousseter la terre humide qui venait de maculer tout le côté extérieur de sa jambe droite jusqu’à la hanche, tout comme la paume de ses deux mains. Elle reprit sa position en l’ajustant. Sean continua jusqu’à ce qu’elle puisse esquiver ou contrer, et continua avec le mouvement suivant, et ainsi de suite. De manière surprenante quand on connaissait la Célia habituelle – beaucoup moins quand on connaissait la Célia tireur d’élite -, elle se montra d’une patience sans limite, faisant et refaisant les postures et les mouvements, ajustant, encaissant et tombant sans jamais protester, sans jamais se lasser, sans jamais faiblir. Il y avait quelque chose en elle qui faisait penser à toutes ces machines qu’elle adorait, comme un automate docile mais dangereux. Plus de deux heures s’écoulèrent sans qu’elle ne prononça un mot. Puis finalement, elle baissa sa dague tout comme ses bras et regarda Sean.

– Que va-t-on faire, alors ? Si c’était si évident ?

Sean secoua la tête.

– Tu oublies qu’on parle de Frédéric. Malgré son attitude, il est terriblement intelligent et observateur. Joaquim l’est moins, et Helen ne pourrait pas moins s’en soucier si on la payait. Je ne pense pas qu’on doive s’inquiéter.

Le regard de Célia s’éclaira enfin un peu et elle rangea la dague dans la ceinture de son pantalon.

– Si tu le dis, laissa-t-elle échapper sans grande conviction.

Mais elle leva alors la main vers son cou, où sous son écharpe, elle se mit à jouer avec son cadeau, pour finalement, retrouver cette petite moue qui lui enlevait bien deux ou trois ans d’apparence, mais surtout la rendait moins froide.

– On va chasser quelque chose ?

Sean sourit.

– Allons-y.

Dans la cour, ils entendirent un coup de feu suivi d’un “AIEUHOUIILLEEEEAh non ça va en fait” d’un Fred qui essayait toujours de se libérer de l’étau de glace. Célia en leva les yeux au ciel.

– On est parti.

Effectivement, ils s’équipèrent et partirent en chasse, sans un remord pour un certain vassali. Redevenue elle-même, il ne fallut pas très longtemps pour que ce soit Sean qui finisse contre un arbre parce qu’une Célia avait décidé qu’elle n’attendrait pas le soir pour avoir au moins un baiser. Il fut d’ailleurs un peu excessif comme baiser car elle avait besoin de son Sean, besoin de retrouver sa flamme rougeoyante à s’en brûler l’âme si nécessaire. Car elle détestait quand elle cédait à la part plus inhumaine de sa nature, à l’âme d’Amaris, et qu’elle voulait se débarrasser de cette sensation de froid qui persistait encore au fond d’elle. Depuis les premières manifestations de son esprit en miroir, durant l’enfance, c’était devenu une nécessité violente et salutaire. Et expliquait qu’elle ne supportait pas qu’on utilise ce prénom. Alors Sean allait devoir s’y faire, mais après un tel état, Célia était plus avide encore de sa chaleur, de leur passion commune et des emballements de son cœur, comme de son corps, qu’il provoquait chez elle. Comme si Sean allait s’en plaindre. Il la tenait contre lui, les mains sous le manteau, et se disait qu’il allait finir par construire un abri dans ces bois, parce que l’écorce, la mousse ou les rochers, surtout en hiver, ce n’était pas pratique ni confortable. Mais ça attendrait un moment plus calme alors que Sean n’avait rien contre la spontanéité et l’enthousiasme de Célia. Voir le collier à son cou quand elle perdit son manteau n’aida pas à le calmer, loin de là. Manteau qui dut s’avérer un barrage satisfaisant contre l’inconfort du sol, car quand leurs jambes se dérobèrent, ils s’y enlacèrent sans retenue. Toujours habillés, mais laissant leurs mains et leurs lèvres trouver tous les chemins détournés pour garder le contact de leurs peaux, ils perdaient à nouveau tout sens commun, toute raison et cédaient à leur passion, se murmurant leurs prénoms et des promesses qu’ils pensaient de plus en plus sincères. Ce ne fut qu’une fois la frénésie de gestes et de mots passée que Sean enlaça Célia, se gardant ainsi mutuellement au chaud.

– Tu me tues…, sourit-il contre sa nuque, embrassant à la fois la peau et le métal qu’il y trouva.

Elle sourit à son tour, dans le secret du propre cou de Sean.

– Juste assez pour que tu n’aies plus la force de t’éloigner de moi.
– C’est déjà trop tard, confirma le Kristaris.

Plus tard, il fallut bien se décider à chasser pour de vrai et retourner à la ferme. Un Frédéric libéré leur envoya un regard entendu mais ne dit rien, allant nettoyer ses armes. Célia avait eu un peu plus de temps pour se faire à l’idée que quelqu’un était au courant de sa relation avec Sean. En relativisant enfin, elle sut que Frédéric ne dirait rien. S’il ne l’avait pas fait jusque là, alors qu’il l’avait compris bien avant leur départ en vacances, il ne le ferait plus. Ou du moins, pas tant qu’on ne lui forcerait pas la main. Alors elle s’en remit au parti du “advienne que pourra”. Comme Sean.

Mais par contre, elle redoubla de prudence lorsque les cours reprirent le lendemain. Elle en devint même distante avec Sean pour ne pas être tentée, trouvant en Frédéric un complice plutôt bienvenu. Mais bien caché sous ses vêtements, Sean savait, pour la voir avec chaque soir, chaque nuit et chaque matin, qu’elle portait continuellement son collier. Et, plus que de mettre un corset qu’elle aurait gardé pendant leur nuit, plus que de se pencher pour laisser apparaître une marque sur ses clavicules, plus que des regards aguicheurs ou un pied taquin sous la table, c’était savoir qu’elle portait en permanence son collier qui plaisait le plus au Démon Kristaris.

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9 Comments

  1. Toujours aussi bon!! *0* Et le fameux collier!! Par contre, maintenant que j’ai les deux sous la main, ça me confirme une impression que j’avais déjà: les dessins du fameux collier le font apparaître plus “imposant” que sa description.
    Mais ça n’enlève rien à la beauté de tes dessins, juste un léger décalage avec le texte je trouve, et ce n’est que mon avis personnel…

    Bon et je continue dans ma lancée des repérages de fautes (précisant que c’est ce que j’ai vu, hein, pas forcément tout, j’ai jamais été très douée en orthographe, conjugaison bref français quoi!! xD):
    “– Cordélia… Faut-il que tu es le caractère le plus impulsif de tout le Cratère…” <== "que tu ais" non?

    " Il n’y eut, de toute façon, bien que la présence du pilote pour qu’elle n’en vienne à passer à quelque chose de plus approfondi qu’un langoureux baiser" _<) Je pense que le "de toute façon" est peut-être en trop, et du coup la tournure de phrase devient plus complexe à saisir.

    "Il la tenait contre lui, les mains sous le manteau, et se disait qu’il allait finir par construise un abri dans ces bois," <== construire me paraît plus approprié, parce que je connais pas le verbe "construiser"… xD
    (sur ce, j'ai passé autant de temps à corriger mes propre fautes qu'à écrire le message… la honte, même si c'est essentiellement des fautes de frappe… :P)

    Valaaaa (bientôt mes commentaires vont être aussi long que le chapitre lui même!!) Sur ce à très viiiite!!

    • Vyrhelle

      22 avril 2016 at 16 h 18 min

      Merci pour le s remarques et les corrections, je vais aller de ce pas rectifier tout ça. Surtout que je suis d’accord avec ta remarque sur le collier. Je vais retravailler ce passage.
      Ca m’aide bien de me montrer du doigt les petits accrocs qui restent encore ^_^

    • Vyrhelle

      22 avril 2016 at 16 h 45 min

      Et corrigé, retravaillé et mis à jour !
      ( d’ailleurs, j’ai vérifié, c’est “aies” et pas “ais” 😛 )

      • ouais, j’étais pas sûre, je savais juste que c’était pas “es”!! ^^ (nulle en conjugaison depuis toujours!! ^^)

        • Vyrhelle

          22 avril 2016 at 17 h 41 min

          … et moi, j’ai des fautes récurrentes tenaces. Mettre “es” à la place de “aies” en fait partie. Demande donc à Céline mon irrécupérable tendance à confondre futur et conditionnel -_-;

          • Moi c’est les pluriels, j’aime pas, et l’échange entre infinitif et participe passé…, ce sont des fautes que je remarque facilement, mais quand j’écris, je les fait souvent, limite systématiquement si je suis lancée et que je prend pas le temps de réfléchir au moment d’écrire.
            Et les conjugaisons futur et conditionnel aussi… ça je sais jamais… mais j’ai toujours été très nulle en conjugaison!! ^^

  2. Ah je ne savais pas que tu cherchais des correcteurs. Je suis “un peu” prof de français alors je peux signaler les fautes que je vois si tu veux. 😉
    Même si elles ne gâchent en rien ma lecture, tant l’histoire est palpitante. Je veux le même collier ! (mais moi c’est sur une bague qu’on m’a offert un rubis… une bague de fiançailles, même. ^^)
    Bon, y a pas à dire, cette histoire est une véritable immersion dans le monde du Creuset.
    En plus c’est marrant de voir tout ça du point de vue de Keranor. Ce que j’aimerais, c’est quelques dessins pour illustrer les costumes typiques Hasperen, quand on est dans une partie de l’intrigue concernée, parce que j’adore le costume-design. 😀

    • Vyrhelle

      24 avril 2016 at 17 h 36 min

      Oh pour le costume-design, y’en aura pour tous les goûts. Là, c’est très Kristaris de Métal, mais y’aura un peu de tout au fur et à mesure de l’histoire 😉 Va y avoir pas mal de voyages et si certains vêtements vont être simples à imaginer, d’autres, je les redoute un peu ( les costumes hutanii par exeeemple XD )
      Sinon, oui, si à la lecture, y’a des fautes, des tournures de phrases qui choquent, faut pas hésiter à me le dire. Ce blog m’aide à m’exercer à l’écriture, tout critique est donc bienvenue .
      Et surtout toutes mes félicitations 😉

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