Le temps d'un tango

Fiction par Vyrhelle et A. Conroy

21 juin 977

Au matin du 21 Juin, même Sean qui réussissait son tir à chaque fois, était nerveux. Il n’était pas le seul. Comme lui, Frédéric, Célia et Joaquim avaient à peine réussi à avaler quelque chose pour le déjeuner et tous sortaient dans la cour de la ferme quand ils virent Helen partir, ses sacs sur l’épaules, furieuse et insultant Zelk dans trois langues, dont l’Impérial ! Entendre cette langue d’un pays ennemi laissa une sensation étrange chez tous alors que la Kristaris trentenaire n’avait même pas obtenu de leur maître le droit de passer le diplôme. Célia, perplexe, la regarda disparaître en direction de la route, réalisant qu’elle avait toujours trouvé quelque chose de pas très franc chez Helen. Mais en dehors de toute autre considération, sa mise à la porte inexpliquée n’était pas pour rassurer aucun d’entre eux sur la clémence potentielle de maître Zelk. Bien au contraire. La jeune femme rousse s’était même encore un peu entraînée, le matin même, histoire de se rassurer et si elle n’avait manqué aucun de ses tirs, elle s’était passée du coup d’esbroufe de la dague. Récupérer la couronne dans la main était déjà bien suffisant. Sauf que là, elle ne savait pas trop quoi faire pour rassurer Sean quand elle-même n’en menait pas large.

– Bon allez, ça va bien se passer… Y’a pas de raison. On en a largement la capacité. Suffit juste de se calmer, dit-elle plus pour elle-même que pour le Kristaris à côté d’elle.

Sean lui posa les mains sur les épaules.

– C’est toi qui vas me faire paniquer, Célia. Calme-toi, ça va aller.

A quelques pas d’eux, Frédéric était étonnamment silencieux. Il n’avait pas encore cent pour cent de réussite à son tir et s’il ratait c’était son rêve qui partait en fumée. Quant à Joaquim, il était encore moins certain de réussir… Bref, aucun n’était l’image de la décontraction et de l’assurance, même s’ils le manifestaient chacun à leur manière. Maître Zelk trouva très spirituel de les faire passer par ordre alphabétique, sans plus de précision. Mais que ce fut par prénom ou par nom de famille, Célia se retrouvait de toute façon à passer en premier.

– J’aurai dû boire avant… Je suis sûre que j’aurai été plus tranquille.

Un peu blasée, elle se mit en position devant leur maître, fusil en place et couronne dans la main. Elle souffla doucement pour se calmer, retrouver les sensations qui lui permettaient de réussir son coup à chaque fois. Elle eut quand même un regard vers Sean, un léger sourire avant de se concentrer à nouveau avec, cette fois, beaucoup de détermination. Elle se força à repenser à toutes les raisons qui l’avaient menée là et forte de la motivation que ça réveillait en elle, elle jeta la couronne et tira. La pièce s’éleva plus haut dans le ciel, percé en plein centre par la balle. Mais ce n’était que la moitié de l’exercice : restait à la récupérer. La dague à sa ceinture partit toute seule avant même qu’elle ne réalise ce qu’elle faisait. La dague passa dans la couronne et se ficha dans un arbre.

– Très impressionnant, Miss Avonis. Récupérez votre couronne et accrochez-la au-dessus du puits. Mes félicitations, dit Zelk avec sobriété.
– Hein ?, sortit-elle avec l’air le plus comique du monde.

Elle était déjà en train de se maudire d’avoir lancé cette fichue dague alors qu’elle avait bien prévu de ne PAS le faire et… Bah c’était passé en fait.

– Ah euh, merci, monsieur.

Elle salua Zelk d’un mouvement de la tête et finalement s’exécuta. Ce ne fut que lorsqu’elle se mit à chercher avec quoi attacher sa couronne, qu’elle réalisa vraiment. Elle en serra le poings sur la pièce et se mordit la lèvre inférieure pour ne pas exulter. Elle ne voulait pas le faire tant qu’elle ne serait pas fixée pour Sean et même pour Frédéric. Mais l’envie était là. Elle trouva de larges ficelles colorées près du mur, visiblement préparées pour l’occasion et elle en choisit une. Rouge évidemment. Elle fixa son diplôme et revint vers Zelk, excitée comme une puce mais essayant de le cacher au mieux.

– Tu trépignes, lui souffla Sean alors que Frédéric s’avançait, le poing crispé sur son arme.

Elle fit une moue de sale gosse alors que leur ami vassali n’en menait pas large et ne se détendit qu’au moment de tirer. Il rattrapa la pièce, osant à peine la regarder.

– Félicitations, Frédéric, sourit Zelk.
– Vrai ? Wooh !

Il eut droit à des applaudissements de la part de Célia, et un de ses magnifiques sourires.

– C’est fantastique, Frédéric, toutes mes félicitations ! L’armée n’a qu’à bien se tenir maintenant !

Du coup, pour faire bonne mesure, quand il fut à sa hauteur, il eut même droit à un magnifique bisou sur la joue.

– Bien joué mon grand !

Frédéric fit alors un grand sourire à Sean, l’air d’être sur le point de faire sciemment une belle sottise et embrassa Célia, ne se contentant pas de la joue, parce qu’il était sur son petit nuage, mais bien un vrai baiser des plus francs. Sean gronda mais ne fit rien, pas pour cette seule et unique fois. Mais…

– Mains au-dessus de la taille ou je te les COUPE.

Célia, elle, avait les mains bien levées et ne savait pas trop quoi en faire, là de suite alors qu’elle avait un Frédéric sur les lèvres et les yeux écarquillés. Sean attendit une seconde. Deux.

– Ça va aller, là, Frédéric !,  grogna-t-il en tirant le vassali par le col.

Joaquim, lui, ne partageait pas l’esprit bon-enfant de ses benjamins de promotion et s’était avancé d’un air sombre, avant de s’incliner respectueusement face à Zelk.

– Quelle que soit l’issue, je vous remercie pour votre enseignement.
– Au moins t’aurais-je appris les bonnes manières, dit leur professeur, avec un rare sourire.

Le diplôme

Joaquim tira et toucha, mais le trou était sur le côté. Il observa la pièce, soupira, les salua tous d’un hochement de la tête et quitta la cour sans une autre parole. C’eut le mérite de recadrer tout le monde. Et particulièrement Célia qui regarda Sean qui s’avançait à son tour. Elle se mordit la lèvre inférieure alors qu’il lui tournait le dos et elle garda les yeux bien ouverts. Il n’échouerait pas, elle le sut dès qu’elle le vit se placer. Sean inspira, prenant une couronne dans sa poche. Ce n’était pas les couronnes d’argent habituels, mais une couronne de platine ! De la platine pure, alors qu’un éclat plus blanc qu’argenté s’y reflétait grâce au soleil. Il lança la couronne, plus haut que nécessaire et tira. Deux fois. La première balle percuta la pièce, l’envoyant plus haut, mais ne perça pas le métal plus résistant que l’argent. La seconde balle tapa exactement au même endroit, perçant le disque de métal précieux, que Sean rattrapa avec un sourire. Célia et Frédéric en restèrent sans voix. Jusqu’à ce que l’Hasperen exulte littéralement en vrillant les tympans du futur sniper à côté d’elle.

– Hiiiiiiiiiiiiiiiaaaahhh !

Elle bondit sur place avant de courir jusqu’à son Kristaris et se jeter à son cou.

– Tu es merveilleux ! Et le pire cachottier du Creuset !

Sean rit.

– J’ai pris un pari, dit-il.

Il garda un bras autour de la taille de Célia jusqu’au moment d’accrocher sa pièce, ce qu’il fit avec un morceau de ficelle noire qu’il tressa avec celui de Célia.

– Et nous voilà diplômés…
– Oui, dit-elle dans un souffle, le regardant et redescendant sur terre en réalisant soudain ce que tout ça impliquait.

Elle lui sourit de plus belle mais elle était beaucoup plus sérieuse et grave dans son regard.

– Je ne doute pas que bientôt ton nom sera craint jusqu’aux delà des frontières. J’en suis même certaine.

Sean avait ses rêves de liberté maintenant à réaliser, Célia était fière de lui, même si elle ne savait pas si elle aurait sa place sur cette route-ci. Sean lui fit un sourire.

– Et tes voyages ne font que commencer. On va devoir trouver comment faire, Célia, je ne serai pas en travers de ton chemin et toi en travers du mien. Mais on va trouver.

Elle secoua la tête.

– Ne pensons pas à ça pour le moment. On doit aller fêter nos diplômes, tous ensemble ! C’est moi qui régale !

Frédéric, toujours un peu choqué, par le coup de Sean et surtout par le COÛT du coup, eut un sourire.

– Yeaaah… Dis, Sean, tu t’es entraîné, pour ce coup, hein ? Les couronnes de ratées, tu les as mises au fond du puits, comme toutes les autres ?

Il jeta un coup d’œil vers le puits. De la platine, ça avait beaucoup de valeur, même au poids… C’était jouable, avec une grande échelle… Célia fit comme si elle n’avait rien entendu, mais elle leva les yeux au ciel.

Les heures suivantes furent consacrées à remettre la ferme en ordre, chasser de quoi remercier maître Zelk et la cuisinière, et rassembler leurs affaires pour le départ. Célia eut un peu le cœur gros quand, sa chambre vidée et nettoyée, elle en referma la porte. Cette chambre où elle avait passé tant de temps avec Sean. Des doux, des plus difficiles, des tendres, des enflammés. Une année quasiment où cette chambre avait été leur petit nid, rien qu’à eux. Elle se trouva idiote d’avoir les yeux qui lui piquaient alors que l’avenir s’ouvrait devant eux. Elle s’essuya le visage et après un lourd soupir, elle quitta les lieux pour rejoindre sa chère moto. Son engin avait fière allure, maintenant qu’elle était enfin remise à neuf. Large, lourde autant que puissante, sa Grande Dame était une vraie moto vintage aux chromes rutilants. Mais ça ne voulait pas dire que Célia cesserait de mettre son nez dans sa mécanique. Elle comptait bien l’améliorer maintenant ! Fusil dans le dos, sac en main, dague à la ceinture, elle était prête. Sean la rejoignit, son propre sac sur le dos.

– J’emmène Frédéric acheter de quoi boire un verre dans autre chose qu’un jean troué, tu nous retrouves chez moi ?

Il l’embrassa.

– Laisses-y ta moto et tes affaires.

Célia leva un sourcil, surprise.

– Chez toi ?… si… si tu veux, hésita-t-elle à dire.

Il faut dire que la dernière fois qu’elle était allée chez les Moonshade, ça ne s’était pas passé au mieux. Mais en même temps, Sean ne lui aurait pas proposé si Moonshade père avait été dans les parages.

– D’accord, confirma-t-elle, de manière plus marquée.

Elle lui rendit son baiser et monta en selle. Un coup de pédale et le bruit du moteur s’éleva, beaucoup plus doux à présent et nettement plus agréable. Comme un ronronnement. Encore une protestation de quelques graviers sous les roues et Célia était partie.

Ils rallièrent bientôt le bar que Sean et elle fréquentaient parfois quand ils fuyaient la ferme. Impossible pour eux de s’éclipser, Frédéric but un peu trop – c’est qu’on lui servait un peu ce qu’il voulait, vu sa compagnie, et qu’il but à l’insu des deux Seigneurs des alcools auxquels il n’aurait jamais dû avoir droit – et ils durent garder un œil sur lui alors qu’il faisait une déclaration d’amour enflammée à un homme, un couple, le bar, une chaise, la porte d’entrée… Au moins, ils ne risquaient pas de l’oublier cette soirée. Célia en était à en avoir mal au ventre à force de fous rires et autres coups au cœur que provoqua les facéties de son seul ami. Elle aimait déjà beaucoup le vassali, mais après cette soirée, elle décréta qu’elle l’adorait ! Ils rentrèrent bras-dessus, bras-dessous jusqu’au domaine Moonshade, riant dans les rues et simplement heureux de vivre. Sean colla Frédéric dans une chambre, le vassali ronflant juste après que sa tête ait touché l’oreiller, et demanda à un serviteur de garder un œil sur leur ami fortement imbibé.

Puis, enfin seuls, Célia et lui regagnèrent sa chambre. Célia n’était pas souvent venue dans cette pièce. Même durant la période où ils venaient pour voir Ylis Rhéa. Ça se ressentit à son attitude plus mesurée. Elle arpenta l’endroit, passant la main sur une commode, pensive.

– Cette chambre ne te ressemble vraiment pas, dit-elle tout à coup.

Sean secoua la tête.

– Non, je sais. C’est voulu.

Il sourit.

– J’aime ton idée d’appartement. Peut-être que si personne ne sait où je vis, je pourrais en faire ce que je souhaite.

Elle eut une expression qui lui donnait des airs très satisfaits de chat.

– Mais je sais qu’elle est très bien mon idée. Elle a un brin de folie dedans, donc, elle est forcément parfaite !

Elle eut un rire bref alors qu’elle abandonnait cette horrible commode où elle s’était adossée.

– Un style élysian, sobre et élégant. Avec des couleurs grises, blanches, noires… Un peu de bois, beaucoup de métal. Hum… et du verre. Beaucoup de verre pour une atmosphère entre ombre et lumière. Oui, ça serait parfait ! Et ça, ça te ressemblerait !
– Mmh. N’oublie pas les touches de rouge ici et là, peut-être le canapé, ou le lit…

Il la rejoignit.

– Parce que si j’ai un appartement, crois-moi, tu y auras ta place.

Elle se laissa approcher alors qu’elle levait les yeux vers lui. Il avait pris quelques bons centimètres au cours de l’année, elle s’en rendait compte à présent.

– Alors, prévois une baignoire monstrueuse ! Une couette épaisse à étouffer et aucune armoire. Je n’aurai aucun vêtement à y ranger…
– Alors inutile de prévoir des portes, je ne te laisserai plus sortir, promit-il, le sourire au coin des lèvres, avant de venir l’embrasser.
– Alors je m’envolerai par la fenêtre pour que tu me coures après, glissa-t-elle avant que ses lèvres ne trouvent les siennes.

Leur nuit fut à l’image d’autres et pourtant, un peu unique, plus tendre peut-être, ou particulière, parce qu’elle était la dernière avant que leurs chemins ne s’éloignent pour un temps…

– Je suppose que ta première destination est Trapeglace, hasarda Sean en dessinant des cercles sur le bas de ses reins, la tenant contre lui alors que l’aube n’allait pas tarder.

Elle ne répondit pas immédiatement, se laissant bercer par sa respiration autant que ses caresses.

– Oui. Je dois revoir les miens.

Elle hésita une seconde.

– M’occuper un peu de ma mère pendant qu’elle est encore là… voir Nathan et Sinaï aussi. Et surtout savoir où tout en est, aussi bien dans son enquête, qu’au domaine. Bref, j’ai besoin d’aller les voir pour savoir où je vais aller ensuite. Parce que là, je suis un peu perdue.
– Je vais très peu quitter Phœnix pour les années à venir, affirma-t-il avec calme. Viens me voir dès que tu rentres, d’accord ? Et si j’ai la moindre minute de temps libre, je viendrai te voir. Regoûter la cuisine de Madame Esmé vaut bien quelques sacrifices, plaisanta-t-il.

Mais Célia n’avait pas le cœur à rire ou plaisanter. Elle n’eut qu’un léger sourire en coin, dans le secret du cou de Sean. Elle ramena son poignet devant son nez, observant le bracelet de cheveux tressés.

– Je vais beaucoup bouger, je pense. Suivant les pistes que Nathan trouvera pour moi. Mais je te promets que je rentrerai à Phœnix dès que je pourrai. Surtout s’il y a un endroit qui m’attend, avec des touches de rouge par-ci par-là.

Elle ferma les yeux et serra la main de Sean dans la sienne.

– Et que tout s’arrête enfin bientôt. Qu’on trouve le ou les coupables. Que je puisse vivre enfin…

Sean porta leurs mains jointes à ses lèvres.

– Vivre… c’est une bonne idée.

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6 Comments

  1. Ah, tournant majeur de l’histoire, ça se sent ! Helen est vraiment suspecte, je pense qu’on entendra à nouveau parler d’elle !

    Corrections :

    “– Bon aller, ça va bien se passer”
    -> allez

    “elle est forcement parfaite”
    -> forcément

    “– Alors je m’envolerai par la fenêtre pour que tu me cours après”
    -> pour que tu me coures après

    • Vyrhelle

      21 mai 2016 at 12 h 02 min

      Oui, l’atmosphère et l’intrigue vont prendre une autre dimension, plus cadrées autour de Célia, Sean ( et Fred ! ) 😀
      Quant à Helen, disons que j’ai plusieurs options pour la faire réapparaître, mais j’hésite encore. Dans tous les cas, ce ne sera pas pour tout de suite.
      ( et je suis plutôt contente, j’en laisse pas passer tant que ça des fautes \0/ )

  2. “Elle se laissa approcher alors qu’elle leva les yeux vers lui.”
    Ce serait pas “qu’elle levait les yeux”?

    Bon sinon, les choses sérieuses commencent sérieusement!! si si!!
    Fred, l’incorrigible!! xD

    Et, je me posais la même question concernant Helen, en relisant ce passage. On va la revoiiiir????

    • Ah si, tiens, elle m’avait échappé celle-là. 😉

    • Vyrhelle

      22 mai 2016 at 11 h 14 min

      Helen, oui, y’a des chances. Quand on a ficelé l’intrigue, on ne l’a pas exploitée mais en retravaillant les textes, j’ai trouvé que ça manquait de ne pas la faire réapparaître. J’hésite encore simplement où je la replace, vu que j’ai plusieurs possibilités. Mais on va la revoir ^_^
      … et Fred est merveilleux !

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