Ce fut après plusieurs semaines d’un rythme de travail effréné et une journée au temps particulièrement pourri que Célia montra pour la première fois les plus mauvais penchants de son caractère. Épuisée, les doigts couverts de crevasses malgré le soin qu’elle en prenait et le corps protestant à chaque geste, elle avait conclu le cours en vidant son chargeur complet sur une pauvre bûche qui n’avait rien demandé. Sans un mot, sans une protestation ou un cri rageur, elle avait juste vidé toutes ses munitions péniblement fabriquées la veille avec un regard qu’elle aurait volontiers accordé à l’assassin de son père. Elle continua d’appuyer sur la gâchette bien après qu’il n’y ait plus rien eu dans le chargeur et la culasse de son fusil. Elle manqua ensuite de jeter son précieux bébé mais se retint de justesse, avant de filer sans demander son reste vers sa chambre et claquer consciencieusement toutes les portes derrière elle. Ce ne fut qu’une fois dans la pièce close qu’elle se mit à hurler, à pester, à grand renfort d’un large lexique animalier et à mettre la pièce sens dessus dessous. Oui, elle était à bout de nerf mais visiblement pas de fatigue, vu la hargne qu’elle manifestait encore.

Elle n’était pas la seule. Helen n’était que du Septième Cercle et Frédéric même pas Seigneur, aussi étaient-ils fatigués et pouvaient se permettre de s’effondrer sur leurs lits, mais Joaquim était du Cinquième Cercle et elle l’entendait frapper les bûches à mains nues dehors. Mais le souci d’un Alti, que ce soit Célia ou Sean, c’est que la Résonance faisait vibrer la matière-même des surfaces frappées… Les bûches ne tenaient pas deux coups. Les rochers pas beaucoup plus. Aussi Sean entra-t-il dans la chambre de Célia sans toquer à la porte, le regard sombre et sans équivoque : il lui offrait un défouloir tout en s’en procurant un. Chasse, combat, course, n’importe quoi pour se fatiguer et évacuer leurs frustrations.

Le résultat fut immédiat.

Duel

Il se retrouva avec une furie furieuse qui se jeta sur lui, à main nues, rien que parce qu’il avait pénétré dans son espace personnel sans autorisation. Lui arracher ses maudits yeux bleus de ses seuls doigts endoloris semblaient au programme du jour, sans doute suivi de frappes nombreuses et violentes pour passer ses nerfs sur quelque chose résistant à la Résonance. Peu enclin à lui faciliter la tâche, Sean suivit son mouvement, tombant en arrière, et la projeta avec ses jambes par-dessus lui, l’envoyant voler par la fenêtre – qui n’était pas ouverte – avant de bondir lui-même par la nouvelle ouverture et de lui sauter dessus. Elle roula dans le sol spongieux de la cour détrempée et s’obligea à faire une roulade de plus pour esquiver le Kristaris qui atterrit juste à côté d’elle. Elle balança l’une de ses jambes pour faucher les appuis de son adversaire, les doigts profondément plantés dans la boue en guise d’encrage. Sean sauta au-dessus de sa jambe et lui atterrit dessus sans aucune finesse, un genou s’enfonçant dans son estomac. Il était plus jeune qu’elle, c’était une certitude. Il était aussi certainement d’au moins un Cercle au-dessus du sien. Mais ça n’était pas dans l’ordre des considérations immédiates de Célia qui encaissa le coup sans broncher, sa Résonance l’ayant protégée de l’impact par un véritable bouclier d’ondes, dans une technique harmonique complètement spontanée : Le Grand Lai des Hasperen à l’œuvre, une capacité de leur esprit à protéger leur corps via la Résonance, de manière totalement inconsciente et instantanée. Mais elle était toujours sous Sean et loin de se calmer, elle tenta de frapper puis griffer tout ce qui se trouvait à portée de ses mains. Ce furent particulièrement les bras de Sean qui la maintenaient au sol qui en firent les frais, alors que le Kristaris les protégeait bientôt en utilisant le Grand Lai de sa propre Caste et, manipulant la matière, couvrit son torse d’une épaisse pellicule d’acier. Célia, privée de la possibilité de se défouler sur la chair de Sean, n’était pas non plus en mesure de l’envoyer voler, elle le sentit très vite. Mais la frustration la rendit que plus irréfléchie et vindicative. Elle se débattait comme une vraie diablesse et se jeta même en avant pour venir mordre à pleine dent la moindre peau encore offerte. Sean sursauta, ne s’étant pas attendu à ce type d’attaque et ça laissa à Célia l’opportunité de le déloger et même d’inverser leurs positions pour un moment. Assise sur lui, ses poings se mirent à frapper dans un enchaînement rapide et mal contrôlé directement sur le torse de son adversaire. Mais Sean restait plus fort, physiquement, et renversa la tendance avant longtemps. Sa main serrait l’un des poignets de l’Hasperen trop fort, sa jambe passa sous la sienne pour se bloquer contre sa cheville et il donna un coup de reins pour repasser au-dessus. En temps normal, elle aurait suivi le mouvement pour profiter de l’élan et transformer le simple renversement en une roulade complète et ainsi se retrouver à nouveau au-dessus, voire se libérer. Mais il y avait un moment qu’elle ne réfléchissait plus. Elle se retrouva à percuter violemment le sol de l’épaule gauche et pour la première fois depuis le début du combat, elle se calma un peu. Elle commençait enfin à fatiguer. Sean resta au-dessus d’elle, la plaquant au sol sans aller chercher à porter un coup. Finalement, il eut un petit rire.

– Mon père serait atterré.

Rouler dans la boue comme un chiffonnier, un style de combat efficace mais sans forme ni précision, pas une arme, pas un Lai d’attaque ?! Célia le regarda, cherchant à retrouver son souffle. Étrangement, l’entendre rire, pour la première fois depuis qu’elle l’avait rencontré, l’y aida. Elle le dévisagea un instant sans plus chercher à bouger. Finalement, elle jeta vraiment les armes en laissant son corps s’affaler réellement dans la boue, le tout avec un magnifique soupir.

– Aux dragons ton père ! … Et aux Célestes le mien…, ajoutait-elle dans un ton bien plus douloureux.

Sean ne bougea pas, leur position n’étant pas pratique mais pas inconfortable.

– Aux Célestes tous les nôtres, et nous ensuite, répondit-il d’un ton plus grave. C’est l’hypocrisie Dissonante de rejeter l’Autre Plaine d’Existence. Alors que c’est ce qui nous attend tous.

Elle leva un regard alors à nouveau aussi flamboyant que sa chevelure quand elle n’était pas maculée de boue.

– Pas sans me battre !, lui jeta-t-elle au visage, trahissant sa continuelle soif de vengeance jumelée à une volonté forcenée de vivre.

Sean lui envoya un sourire de prédateur.

– C’est le bon état d’esprit. Live free, die hard.

C’était la devise de Keranor. Une devise millénaire que l’on ne citait que rarement, mais qui sonnait particulièrement juste en cet instant. Célia regarda alors le Kristaris de manière différente. Jusque-là, Sean avait été toujours presque lisse. Un parfait Seigneur, mesuré, éduqué et réfléchi. Là, il montrait son vrai visage et ça la fit lentement sourire. Ils n’étaient finalement peut-être pas si différents que ça, tous les deux. Elle se surprit à scruter un peu plus son regard bleu mais bien vite, baissa le nez.

– Yes, Sean. Live free.

Elle vit passer quelque chose dans les yeux du Kristaris mais il ne fit rien à part se lever et l’aider à faire de même.

– Je pense qu’on a besoin de se laver, sourit-il. Merci pour le… “duel”.

Célia eut un rire étranglé tout en examinant l’étendue des dégâts.

– De rien, on remet ça quand tu veux, lui lança-t-elle avec son mordant habituel. Morveux !

Sauf que là, elle ne le pensait plus du tout. Sean venait de définitivement prouver à ses yeux qu’il n’avait plus rien d’un gamin et ils le savaient tous les deux. Elle s’étira alors tant bien que mal. Avec surtout du mal en fait.

– L’une de mes âmes pour un bon bain chaud ! gémit-elle théâtralement.

Sean ricana car leurs bains, ici, se puisaient et se réchauffaient comme ils pouvaient.

– Demain, au lieu d’aller chasser, on peut toujours s’évader trois heures et retrouver le confort moderne d’une douche, offrit-il.

Le regard implorant de Célia lui répondit plus vite que ses mots.

– On peut aussi prendre ma moto et y aller maintenant, non ?
– Oui, c’est vrai, après tout, les cours sont terminés, admit-il avec un air plus détendu.

Ils purent donc “fuir” la ferme sur le vieil engin mécanique et rallier le cœur de Phœnix en moins d’une demi-heure. L’idée première du Kristaris fut de trouver un hôtel pour profiter d’une vraie salle de bain. Mais devant l’air perplexe de Célia face à sa proposition qu’elle interprétait visiblement mal, Sean l’invita plutôt à la demeure de sa famille. Ce n’était pas forcément la meilleure idée qu’il pouvait avoir, mais c’était la première qui lui était venue face au regard assez meurtrier de l’Hasperen. Il ne sut trop pourquoi, mais instinctivement il sut qu’il allait le regretter…

Le manoir d’Umbras était, comme toutes les demeures de famille de la Haute Cour, dans la Vieille Ville de Phœnix, à quelques rues du palais royal. Un manoir aussi somptueux qu’imposant mais où il y avait l’eau courante, des douches et des baignoires, comme dans toutes bonnes demeures Kristaris. Ce qui n’était pas toujours le cas des vieilles maisons des Seigneurs d’autres Castes, même ici, dans la capitale keranorienne. En parlant d’autres maisons, Célia eut d’ailleurs un regard dans la direction de l’Est, un peu plus loin dans le quartier. La demeure des Avonis s’y trouvait, mais pas plus qu’à son arrivée, elle n’avait envie d’y mettre les pieds. Il y avait là-bas bien trop de souvenirs avec lesquels elle n’avait pas envie de se débattre. Elle se fit donc invitée chez Sean sans la moindre hésitation, malgré leur tenue respective pas tout à fait à l’image du lieu. Sean accepta avec un mince soupir et un regard noir, le manteau d’intérieur très Kristaris, qu’un serviteur lui tendit.

– Monsieur, quand vous aurez pris le temps de vous laver, Madame votre mère aimerait vous voir.
– Oui, très bien… Célia, viens, je te montre une des suites des invités. Tu préfères douche ou bain ?

Elle leva le nez, provocatrice.

– Ça, c’est une question stupide, Lord Moonshade.

Sean sourit et l’emmena dans une suite avec une baignoire d’une taille outrancière.

– Je t’en prie, fais comme chez toi. Je ne te propose pas de robe Hasperen ? Baptiste lavera tes affaires, on doit avoir jean et chemise à ta taille quelque part.
– Ça ira très bien, répondit-elle distraitement en fantasmant déjà sur son bain à venir. Je garde l’impératif de la robe uniquement quand je n’ai pas le choix. Une belle robe Hasperen, c’est très joli, mais ça n’est ni pratique ni agréable à porter.

Elle eut un air de conspiratrice par la suite.

– Crois-moi, celles qui aiment ça ne sont pas très nettes dans leur tête.

Elle eut alors une pensée furtive pour sa propre mère et toussa.

– Enfin, généralement.

Sean haussa un sourcil, dans un geste qui, chez lui, trahissait que Célia l’avait quasi blessé.

– Ma mère est Hasperen, et elle porte ces robes avec une grâce que peu atteignent. Mais oui, je comprends ce que tu veux dire, conclut-il avec plus de compromission.

Célia choisit de ne pas déraper sur le sujet en répliquant à nouveau et put bientôt se prélasser dans une eau chaude parfumée, tout en pouvant ajouter de l’eau brûlante à volonté pour la conserver à température. Un avant-goût de paradis après plusieurs semaines de toilettes quotidiennes à l’eau froide d’un puits… Sean tint parole et un jean, une chemise et ses bottes nettoyées l’attendaient quand elle sortit de l’eau. Tout comme une grande serviette, quelques onguents parfumés et une jeune servante qui offrit de s’occuper de ses cheveux. Ce dernier point n’était pas un luxe quand on voyait la chevelure de la jeune femme. Rousse, longue, naturellement très bouclée et donc indisciplinée et rebelle, et ce alors que Célia ne s’en était pas occupée autant que nécessaire depuis qu’elle avait commencé ses cours. Il allait falloir transformer la paille informe qu’elle avait sur la tête en boucles soyeuses et soignées. Elle en soupira d’avance. Du coup, si elle fut vêtue en moins de cinq minutes et qu’elle appliqua rapidement une crème de soin sur ses mains toujours endolories, il fallut une bonne heure pour s’occuper de sa chevelure, même avec de l’aide. Mais au moins le résultat en valait la peine. Avec une telle cascade rougeoyante de soie presque liquide comme attribut, elle n’avait besoin d’aucune robe pour être très féminine. Mais elle poussa le vice de demander et de se faire prêter un petit corset Hasperen de satin noir qui remplaça la chemise. Un pantalon moulant et des bottes hautes. Des mains qui ne la faisait plus grimacer. Là, oui, elle se sentit vraiment bien.

Du coup, quand elle rejoignit l’endroit où l’attendait Sean, elle ne pouvait pas cacher qu’elle était une Alti, éduquée pour l’être, à l’aise même dans cette demeure dont le simple nom faisait trembler pas mal de monde, et surtout une femme jusqu’au bout des ongles.

– J’ai l’impression de revivre, dit-elle simplement avec un large sourire.

Sean était lui aussi 1) propre 2) bien coiffé 3) très bien vêtu. Des bottes hautes, un manteau Kristaris : il parut au moins trois ans plus vieux, dans un maintien et une attitude qui étaient ceux d’un homme, et non d’un adolescent.

– J’espère que tu en as profité, je préférerai ne pas répéter trop souvent ce genre de visite. C’est que…
– Monsieur Moonshade, vos parents vous font dire que vous restez pour dîner, vous et votre invitée.
– Voilà, dit-il sobrement avec un air assez désabusé sur la figure.

Célia eut un sourire amusé et elle s’approcha assez pour prendre le bras de son hôte, comme le voulait l’étiquette aussi bien Hasperen que Kristaris. Mais surtout pour lui assurer que quoi qu’il advienne, elle ne lui en tiendrait pas rigueur. Personne ne choisissait ses parents, après tout et le bain dont elle avait abusé valait bien quelques obligations de politesse.

– Je survivrai, va, lui dit-elle avec douceur.

Ce qu’elle ne dit pas, caché derrière son habituelle assurance, c’est qu’il y avait plusieurs mois qu’elle n’avait pas été attablée avec des “parents”, et elle ne parvenait pas à deviner sa propre réaction face à l’inédit de la situation. Elle espéra de toutes ses âmes que les parents de Sean ne ressemblaient pas aux siens où cette soirée serait finalement plus dure à endurer qu’elle ne l’aurait présagé. Alors qu’ils suivaient un serviteur, ils purent constater que les dits parents ne les attendaient pas dans la salle à manger mais au salon. C’était moins formel et Célia apprécia ce choix. Quand elle entra dans la pièce à la décoration lourde et chargée d’un style rustique plus volontiers Hasperen que Kristaris, elle se retrouva face à un homme à la présence imposante. Le père de Sean ressemblait beaucoup à son fils. Avec ses cheveux noirs grisonnants aux tempes et ses yeux de glace, il était grand, ténébreux et emplissait la pièce de sa présence avec assez d’impact pour impressionner Célia. Et fait remarquable, lui imposer le silence par un simple regard. Sa mère, en revanche, était à l’image d’un cristal fin. Belle, gracieuse, au teint pâle, aux cheveux de soie brune et aux yeux gris, mais avec une fragilité inhérente derrière la beauté.

– Mère, père, je vous présente Cordélia Amaris Avonis, Dame Hasperen du Quatrième Cercle, dit Sean, sachant que son père savait déjà pertinemment qui était Célia, d’avoir à coup sûr déjà enquêté sur tous ceux que Zelk avait choisis et qui côtoyaient son fils au quotidien depuis plusieurs semaines… Célia, mon père Théodor Moonshade, Seigneur Kristaris de Métal du Deuxième Cercle, et ma mère, Ylis Rhéa, Dame Hasperen du Troisième Cercle.

Ylis fit un sourire à Célia.

– Bienvenue, Cordélia. Ou Amaris ? Ou plutôt Célia ?

Célia fit une révérence de circonstance et se tourna vers Ylis.

– Célia, s’il vous plaît, répondit-elle.

La suite, elle ne le précisa que parce qu’elle avait une Hasperen comme interlocutrice. Les Seigneurs de cette Caste étaient aussi appelés les Seigneurs de l’Esprit. Leur utilisation de la Résonance sur le cerveau depuis plusieurs siècles, aussi bien dans ses aspects conscients, qu’inconscients, avait fini par en faire des êtres à personnalités doubles, voire plus ou moins multiples. Comme si les ondes avaient fini par leur offrir des échos, des variations d’eux-mêmes à l’intérieur d’un seul et même corps. Pour en simplifier la compréhension au reste de la population, il fut convenu de dire que les Hasperen possédaient plusieurs âmes. On leur imposa même l’utilisation de deux prénoms, avec tout ce que ça pouvait comporter de complications et bizarreries. Cela nourrissait une réputation d’instabilité chez les Seigneurs de cette Caste, voire de folie plus ou moins marquées aux yeux du reste de la population du Creuset, vassalis et Seigneurs confondus. Du coup, les Hasperen ne parlaient que rarement de leurs “états d’âmes” à d’autres que leurs comparses.

– Mes âmes sont en harmonie depuis de nombreuses années, unies dans un seul et même Chant. Alors plutôt que l’un de mes deux prénoms de naissance, je préfère utiliser un prénom unique. Ça correspond mieux à ce que je suis. Mais, je vous remercie surtout de m’accueillir sous votre toit en cette soirée.

Le sourire qu’elle eut alors était sincère, même si la fragilité d’Ylis Rhéa lui renvoyait un peu trop la faiblesse de sa propre mère. Au moins le Seigneur Théodor n’avait rien en commun avec son propre père, tuant dans l’œuf toute sensation de nostalgie qui aurait ravivé la douleur de son deuil. Loin de l’image de bienveillance que dégageait le Baron Hughes Avonis, le Duc Théodor Moonshade n’était pas un homme chaleureux, loin de là, et le peu d’affection qu’il semblait manifester était pour sa femme. Une affection possessive, trahie d’une main sur l’épaule ici, de serrer son poignet là, même s’il était évident qu’il y avait quelque chose de réel entre eux. Tout comme entre Sean et sa mère d’ailleurs. Le jeune homme se montra plus doux avec elle, comme plus humain en sa présence et de ce même visage que Célia avait réussi à déceler derrière l’image du Seigneur lisse et froid. Le repas fut typique d’une famille de Seigneurs mais fort heureusement, pas guindé à l’extrême mode Hasperen. Il y eut rires et sourires sans que cela ne donne l’impression d’être des écarts.

– Je comprends que vous avez aussi réussi à décrocher le titre d’apprentie de maître Zelk, Célia. Mes félicitations, dit Ylis quand ils parlèrent de la formation de Sean.
– Pas quelque chose que l’on attendrait de la fille du feu Baron Avonis, continua Théodor.

Dans la bouche de Sean, la même phrase avait été amusée, un compliment. Dans celle de son père, en plus du rappel douloureux du décès de son père, elle était un reproche évident. Mais Célia ne se laissa absolument pas démonter. Elle les avait souvent entendus ces reproches quand elle était au Collège. Assez pour les trouver de circonstance et pour avoir depuis longtemps en réserve, une réponse quasi instantanée. Presque réflexe.

– C’est que vous connaissiez mal mon père, messire. C’est lui qui m’a toujours encouragée à être ce que je suis aujourd’hui. Au grand dam de ma mère, je dois bien le reconnaître.

Elle leva alors seulement les yeux vers le maître de maison, avec un sourire sincère aux lèvres.

– Il aurait sans doute préféré avoir un fils comme aîné et mon éducation tout comme mon caractère s’en ressentent.

Avant que Théodor ne fasse un commentaire désobligeant, sa femme dirigea la conversation sur un autre sujet, retournant à la formation en elle-même. Ce fut un manège récurrent pour le reste de la soirée : des conversations épineuses ou dangereuses avec Théodor interrompues par Ylis Rhéa. Un chaud-froid assez pénible mais, visiblement, une danse habituelle à la table Moonshade. Le souci, c’est que derrière son calme constant, Célia luttait de plus en plus contre son caractère. Car si elle avait trouvé les attaques amusantes en début de soirée, elle commençait à sérieusement s’en lasser au bout de deux heures. Là, elle sentait même qu’elle allait avoir du mal à retenir une réponse assassine au prochain pic de ce “cheeeer” Théodor. Au moins, voyait-elle une chose positive dans tout ça. C’est qu’elle n’avait aucun sentiment de nostalgie pour sa propre famille en côtoyant celle de Sean. Hormis que Nathan lui manquait cruellement tout à coup. C’était lui qui s’amusait au jeu des questions réponses d’habitude et qui adorait ça. Célia eut une ombre qui passa dans son regard alors qu’elle finissait son thé.

– Sean, il faudrait peut-être penser à rentrer à présent. Les cours débutent à l’aube demain matin.
– Oui, aussi agréable qu’ait été ce dîner, nous ne nous sommes que trop attardés, admit-il avec plus de politesse que de sincérité.

Il disparut ensuite quelques instants avec son père pour rejoindre un bureau privé, les deux hommes affichant le même air d’une neutralité froide qui avait de quoi mettre mal à l’aise n’importe qui. Mais Ylis sourit à Célia en l’accompagnant dans le hall, lui faisant oublier cette sensation désagréable.

– Ne tenez pas rigueur à mon époux, je crains qu’il ne voit toutes les femmes comme des épouses potentielles et aucune n’est à la hauteur de ce qu’il veut pour sa dynastie.

Sa dynastie, pas son fils.

– Ce fut un plaisir de vous rencontrer, Célia, ajouta la maîtresse de maison avec un sourire dont avait hérité son fils et qui, du point de vue de Célia, ne le montrait pas assez.
– Plaisir partagé, madame, je peux vous l’assurer, répondit Célia sans hésitation.

Elle eut ensuite une expression légèrement provocatrice, plus à l’image d’elle-même.

– Et je n’ai rien d’une future épouse modèle et je le sais parfaitement. Mon frère se mariera très certainement bien avant moi.

Elle passa sous silence le fait que le couple Moonshade la voyait comme une épouse potentielle pour Sean. C’était flatteur, mais Célia avait l’habitude de cette ridicule manie de marieur qu’avait une grande majorité des Seigneurs de tout le Creuset. On avait sans doute déjà tenté de la marier à la moitié des bons partis du pays. Alors une fois de plus ou de moins. Mais c’était sans compter que Célia ne se sentait absolument concernée par l’idée même de mariage, quand elle était même totalement révoltée par la perspective d’un mariage arrangé, pourtant très courant dans la Noblesse. Surtout que Sean aurait quand même peut-être son mot à dire sur la question… Et puis, du ressenti de la jeune invitée, Théodor Moonshade donnait plutôt l’impression de l’avoir déjà cataloguée dans une liste avec le titre sans équivoque du “hors de question”. Ce qui convenait parfaitement à la jeune Avonis. Ylis n’insista pas, même si elle, semblait un peu déçue. Sean se montrait si rarement amical avec quelqu’un, plus rarement encore avec une jeune femme de son âge… Mais elle savait que si mariage arrangé il y avait, seule l’opinion de Théodor compterait.

– Bonne chance pour la formation, et j’espère vous revoir, sourit Ylis alors que Sean réapparaissait, l’air sombre, tandis que le maître de maison ne se donna même pas cette peine.

Une fois dehors, le Kristaris soupira, comme se permettant à nouveau de réagir normalement.

– La prochaine fois, on ira à l’hôtel.

Célia haussa un sourcil.

– Ça n’a pas été si terrible que ça… si ?, le questionna-t-elle en se demandant tout à coup ce qu’avait bien pu se dire père et fils quelques minutes plus tôt.

Sean soupira de plus belle. Il n’avait pas envie de révéler quoi que ce soit de la heureusement courte conversation qu’il avait dû subir de son père. Célia n’avait vraiment pas besoin de connaître l’avis réel de Théodor Moonshade sur elle, alors que Sean le trouvait injuste, et qu’il n’avait aucune intention de se plier aux ordres paternels.

– Non, mais je n’avais pas prévu qu’ils seraient là, tous les deux. Mon père devait être ailleurs. Il est assez… intense.

Célia eut un large sourire de ne pas vouloir laisser Sean à ses pensées peu agréables.

– Pas assez, si tu veux mon avis. Je n’ai pas eu à lui sauter à la gorge, lui.

Le regard qu’elle lui jeta alors trahissait le fou rire qu’elle retenait. C’eut le mérite d’étirer le coin des lèvres du jeune Seigneur. Puis elle se frotta doucement les doigts. Le froid extérieur réveillait un peu ses crevasses malgré la crème qu’elle avait pu utiliser après le bain.

– Je vais souffrir demain. Si j’arrive à toucher une seule cible, j’aurai de la chance… Ça va être affreux à voir.

Sean secoua la tête, heureux de la diversion, même s’il n’en montrait quasi rien, dans une retenue d’émotion qui lui était devenue presque salutaire. Célia en comprenait mieux le pourquoi, après avoir rencontré Moonshade Père…

– On s’arrêtera dans une pharmacie en chemin, proposa-t-il. Tu dois faire plus attention à tes mains ou apprendre à tirer avec les pieds, plaisanta-t-il ensuite pour ne pas la vexer.
– Mais j’y fais attention, maugréa-t-elle en grimaçant alors que Sean regardait à présent la moto qui les attendait au milieu de la cour et le laissait toujours aussi perplexe.
– … sinon, tu n’as jamais eu envie de quelque chose de moins…

Il chercha un mot qui ne serait pas une insulte.

– Lent ?, termina-t-il finalement.

Elle haussa un sourcil.

– Elle est en cours de restauration, je te signale, dit-elle avec cette petite pointe d’acidité qui disait clairement que Sean était sur une pente très dangereuse, là. C’est une vieille grande dame qui a besoin que je prenne bien soin d’elle. Mais d’ici quelques mois, je t’assure qu’elle n’aura rien à envier aux derniers modèles venant d’Eden. J’ai eu de la chance de tomber sur ce petit diamant brut. Les Queen-Drom n’existent presque plus et leurs pièces sont des raretés. Mais une fois remises à neuf… je te jure que ça vaut le détour.

Sean observa… la grande dame.

– Si tu le dis.

Il restait sceptique mais ne le dit pas : c’est Célia qui conduisait. Elle n’en fut d’ailleurs pas dupe. Nathan était encore plus sceptique que Sean, alors elle le connaissait ce petit air de perplexité qu’ils essayaient de cacher. Elle réagit donc comme avec son frère, levant le nez et le toisant sans vergogne. Au moins, Sean ne pensait-il plus à son père !

– Tu verras. Quand elle sera prête, je te la ferai essayer et tu comprendras… morveux !

Elle enfourcha sa monture de métal, en oubliant royalement de mettre son casque, et coupa toute parole à Sean en faisant vrombir le moteur de l’engin. Un bruit de pétarade ignoble qui couvrait tout autre son. Sean rendit les armes.

– Je verrai, je verrai.

Oh, comme Célia aurait ri, ce soir-là, si elle avait su qu’elle était à l’origine de la passion pour les voitures de collection d’un Sean plus âgé…

LOGO PHOENIX copie

<- Chapitre précédent                                              Chapitre suivant ->