Le temps d'un tango

Fiction par Vyrhelle et A. Conroy

8 octobre 977

– Je vois ce que tu voulais dire par belle vue…, dit Sean en découvrant, depuis le sentier forestier, le chalet au large balcon qui allait les accueillir.

Il savait qu’en rentrant à Keranor, son père lui ferait payer son escapade en pays Hasperen et surtout de l’avoir fait passer pour un idiot. Alors en attendant, le jeune homme comptait profiter de ces vacances, de Célia et de leur petit paradis montagneux avant de retourner à leurs réalités respectives. Célia le rejoignit au pied du chalet et se perdit dans la contemplation du paysage, après avoir passé ses bras autour du torse du Kristaris et posé son menton sur son épaule. Elle ne disait rien, mais elle avait cette lueur de fascination qui trahissait l’émotion que la découverte d’un nouveau lieu provoquait chez elle. Elle était déjà comme envoûtée, ailleurs, comme si son esprit était en train de flotter dans le paysage pour en découvrir tous les détails, alors que seul son corps restait auprès de Sean. Ce fut une impression fugace, mais qui laissa un sentiment de malaise chez Sean. Comme si elle lui échappait, comme si elle perdait consistance et pourtant, elle n’avait pas bougé, ayant toujours ses bras autour de lui. Il détesta immédiatement cette impression, trop ivre d’elle, trop possessif, et il l’embrassa en remontant vers le perron du chalet pour la garder contre lui, pour s’assurer qu’elle n’était qu’avec lui. Elle cligna des yeux, comme réveillée en plein rêve par le geste de Sean, inconsciente de ce qui venait de se passer. Elle revint vers lui, souriante et amoureuse, l’embrassant en retour, faisant bientôt durer largement le plaisir. Du coup, une fois dans le chalet, ils visitèrent d’abord le salon et son canapé, puis la salle de bain et son jacuzzi et enfin la chambre et son lit. Mais ils ne feraient pas que ça, hein ! Sean devait se reposer, tout ça…

Petite chose qui plut particulièrement à Célia, et par là même à Sean, dans le fait d’être en chalet isolé les uns des autres par de larges bosquets de hauts conifères, c’est que Sean put oublier toute utilisation d’une barrière acoustique qui leur était trop coutumière depuis le début de leur relation. Ils n’avaient plus rien à cacher dans cet endroit. Personne à éviter, et peu importait s’ils arrivaient quand même à attirer l’attention. Ils ne provoqueraient que quelques sourires gênés ou des remarques faites au vent. Et elle était envoûtante la voix de l’Hasperen quand elle répétait des “Sean” à n’en plus finir ou quand elle criait son plaisir. Sean aurait pu s’y noyer.

– On devrait te rendre illégale…, souffla-t-il à Célia en l’embrassant dans le cou. Je crois que tu pourrais tout me demander et je ne clignerais même pas des yeux si je pouvais te faire plaisir en t’exauçant. Tu m’embrumes les sens…

C’était bien pour ça que Théodor détestait Célia avec une passion bien marquée : il avait vu l’emprise qu’elle avait sur son fils. Elle s’en mordit la lèvre, entendant ses paroles comme un refrain dans lequel elle se serait bien laissé emporter. Oui, il y eut soudain une chose qui brûla ses lèvres, une phrase courte. Si courte et pourtant qu’elle fut totalement incapable de prononcer. Sans savoir pourquoi, alors qu’elle en avait envie. Alors que tout était là pour que ce soit magique et vrai. Un simple “épouse-moi”. Et pourtant, elle ne dit rien, ferma les yeux et laissa retomber sa tête sur le torse de Sean. Souriant pour cacher qu’elle avait le cœur en déroute tout à coup. Elle ne réussit qu’à prononcer son prénom, à nouveau, dans un murmure tendre. Sean caressa son dos, s’endormant doucement.

– Je t’aime, souffla-t-il, puisqu’il ne le lui avait pas dit en plus de quatre mois.

Il disait peu ces mots, alors évidemment, les entendre fut quelque part violent pour Célia qui sentait comme une lame lui transpercer le cœur.

– Moi aussi, Sean, je t’aime, lui dit-elle avec un peu trop d’émotion et en venant le serrer tout contre elle, avec une force marquée.

Parce qu’elle l’aimait sincèrement. Passionnément. Peut-être même à la folie comme ils disaient dans la comptine. Mais elle ne comprenait pas pourquoi elle n’arrivait pas à trouver le courage de lui demander de l’épouser. Puis, elle sut pourquoi. Ce fut limpide : s’il venait à lui dire non, même pour la raison la plus valable du monde, elle ne l’aurait pas supporté. Le problème étant que Sean avait malheureusement plusieurs raisons qui auraient été valables. La première, il l’avait même déjà révélée lui-même, qu’il ne penserait pas à ça avant d’avoir une situation et un avenir. Or la mésaventure qui les avait justement forcés à se réfugier en Asturie prouvait à elle seule que c’était encore loin d’être le cas. Célia se recroquevilla un peu plus contre lui et resserra encore un peu son étreinte.

– Oui, je t’aime.

Sean ne remarqua pas son trouble, pas à moitié endormi comme il l’était. Il la serra juste un peu plus en pressant ses lèvres contre ses cheveux de feu et inspira leur parfum, profitant de ces instants de bonheur.

Au village voisin, ils trouvèrent un médecin qui s’occupa des derniers soins de Sean et, durant le mois et demi qui les séparaient encore de l’hiver, ils réussirent à quitter un peu le chalet pour visiter la région. Essentiellement à cheval quand le Royaume indépendant Hasperen d’Asturie était bien plus rural que Keranor. Les infrastructures et les routes y étaient rarement adaptées aux véhicules à moteur, au désespoir de Célia qui n’était pas une cavalière dans l’âme. Au moins, ils avaient une couverture dans leurs fontes, et s’ils profitaient d’être seuls au monde une fois arrivés à un lac reculé ou une clairière au fin fond des bois, c’était leur problème, non ?

Les jours filèrent à une vitesse folle, et le jour du 21 décembre, pour ce Solstice que Célia ne fêterait pas en famille, il se mit à neiger. Pas comme n’importe où ailleurs. Mais d’une manière unique à l’Asturie et aux caprices de sa nature spéciale en une manifestation à large échelle de la Résonance. Ce qui fit que si le 20 décembre, tout était d’un paysage automnal coloré en rouille et brun, le 21, au matin, il y avait un bon mètre de neige qui semblait avoir été déposé là, d’un coup. Pour les visiteurs de la région, c’était une vraie attraction touristique et Célia d’être la première sidérée par la chose. Sean aurait pu l’apprécier aussi, s’il n’avait pas eu à nouveau l’impression qu’elle lui échappait. Il utilisa donc la même technique que la dernière fois, venant l’enlacer par derrière sur le balcon, vêtu juste de son pantalon – merci le Grand Lai des Darhàn -, serrant ses bras autour de sa taille et lui embrassant la nuque juste derrière l’oreille.

– C’est à croire que c’est la première fois que tu vois de la neige…

Elle lui donna un léger coup de hanche en guise de protestation.

– Et alors ? J’ai le droit d’aimer ça autant que si c’était la première fois. Regarde les flocons, ils sont uniques, le vent et le paysage modèlent ça de manière différente à chaque fois. Pourquoi je m’en lasserais ? C’est juste fascinant. J’aimerais voir des tas d’autres choses aussi magnifiques. Tu le sais, c’est l’un de mes rêves.

Sean faillit reculer, brûlé à nouveau mais bien plus profondément. Comment avait-il pu oublier ? Célia rêvait de voyager. Son Hasperen était plus filante que le vent, incapable de s’arrêter. Il le savait, il ne l’avait pas retenue à Phœnix exactement pour ça. Et voilà qu’en goûtant à nouveau au plaisir de l’avoir rien qu’à lui pendant quelques semaines, il l’oubliait, voulant la garder contre lui envers et contre tout. Elle finirait par le détester ou elle ne serait plus la même, enfermée au même endroit, prisonnière de ses bras.

– Je sais, souffla-t-il contre son oreille plutôt que le soupir qu’il voulait pousser. Tu m’apprends à skier tout à l’heure ? Je n’en ai fait qu’une fois, et c’était il y a longtemps.

Célia tourna le menton vers lui et embrassa sa tempe.

– Bien sûr, love. C’est une excellente idée. Tu nous prépares un petit quelque chose à manger en attendant ? J’ai faim et je n’ai pas envie d’aller me mêler à d’autres gens dans un restaurant. Ça demanderait que l’on s’habille correctement et je n’en ai pas envie.

Mais sous ses airs joyeux, en réalité, elle était triste. Elle savait que l’arrivée de la neige sonnait aussi l’arrivée prochaine de la fin de leur escapade. Que derrière sa soif de voyager et de bouger, il y en avait une nouvelle, plus forte et plus secrète, qui l’empêchait de vouloir le faire longtemps. Elle se sentait devenir dépendante de la présence de Sean, incapable de rester loin de lui. Elle commençait à se sentir tiraillée entre ces deux sentiments, comme dans les pas de leur danse favorite, ces pas qui les faisaient se séparer pour mieux revenir dans les bras l’un de l’autre. Elle voulait l’emmener avec elle aussi, comme pour cette escapade et le faire encore et encore, dans d’autres lieux, d’autres paysages. Mais étrangement, elle savait que Sean serait bientôt entièrement lié à sa vie à Phœnix, à son nom et à son rang. Qu’une prochaine escapade ne serait pas avant peut-être longtemps. Alors ne voulant pas être morose pour ne pas gâcher leurs derniers jours en Asturie, elle gardait un visage radieux, une attitude enjouée et toujours vive. Même si son cœur se serrait un peu trop souvent à son goût.

Sean fit donc à manger et ils rirent de la semi-catastrophe qu’il réalisa. La viande fut très bonne mais les légumes trop salés et le riz, par un véritable tour de force, s’avéra à la fois trop et pas assez cuit.

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25 décembre 977

Noël arriva et Sean, ayant eu bien l’intention de faire un nouveau cadeau marquant à Célia, avait hésité longuement entre deux présents. Impossible de dire ce qui le fit changer d’avis mais, plutôt que l’exceptionnel manteau rouge qu’il avait vu dans une boutique de luxe, il lui offrit quelque chose de moins courant. Une opale de feu. Outre le fait que la pierre aux couleurs changeantes était splendide, il y avait un but à ce cadeau.

L’opale de feu

– Ceux qui suivent la vocation de Démon l’utilisent pour méditer, expliqua-t-il. Tu sais que certains cristaux ont des effets sur la Résonance. Avec ses multiples facettes, l’opale aide les Altii à affiner leur perception et donc l’utilisation de la Résonance. Toi et moi, nous nous engageons sur des chemins dangereux et je sais que je ne serai pas toujours à tes côtés pour t’aider, et vice versa. Si tu utilises régulièrement cette pierre, même sans être officiellement Démone, je sais que ta maîtrise du Grand Lai Kel’antan finira par te protéger des poisons et de la maladie, que ceux des Kristaris t’offriront une armure physique et mentale, des refuges inaccessibles et même de ne plus craindre l’eau, que la protection Darhàn t’immunisera à la douleur… ça me permettra alors de te protéger un peu, même quand je ne serai pas à tes côtés.

Célia en resta muette. Elle avait la pierre entre les mains, en sentait le potentiel sur sa Résonance, comme si elle pulsait sous ses doigts. Et en même temps, les nuances changeantes appelaient son regard à s’y promener assez longtemps pour en perdre toute notion du temps. Elle dut faire un effort pour revenir à la réalité.

– C’est… Sean, c’est… je ne sais pas quoi te dire. Merci… Merci, conclut-elle plus doucement alors qu’elle replongeait encore un peu son attention dans la fascinante pierre.

Puis elle secoua la tête et reposa la pierre dans l’écrin de velours qui la protégerait entre deux méditations. Et ce ne fut qu’à ce moment que Célia réalisa qu’elle s’était laissée emportée par son Chante. Elle eut un léger rire un peu nerveux.

– Tu as des cadeaux qui ne laissent pas indifférent, Sean, lui avoua-t-elle alors qu’elle posait sa main sur son rubis, autant pour illustrer sa remarque que pour sentir une pierre plus neutre sous ses doigts.

Sean lui sourit.

– A quoi servirait d’offrir des présents sans sens ? Tu es la seule à qui j’en offre, Célia. Si je t’achetais le premier bibelot qui passe, ça ne servirait à rien. Et puis, entre Noël et ton anniversaire, j’ai à chaque fois plus de cinq mois. Ça me laisse le temps d’y penser.

Elle s’en mordit la lèvre inférieure tant elle le trouvait craquant quand il disait ce genre de choses. Craquant et attendrissant, alors qu’elle se sentait comme un vrai rayon de soleil dans la vie de son ténébreux beau brun. Peut-être un peu gênée, quand même, parce qu’elle avait l’impression que son propre cadeau était plus commun. Pourtant, elle finit par sortir une enveloppe, une simple enveloppe qu’elle lui tendit.

– Ce n’est pas une opale ni un bijou, et c’est sûrement moins recherché que tes cadeaux, Sean. Mais je me suis dit que ça pourrait te servir. Surtout que tu n’as pas eu l’occasion de savoir ce qu’était ton cadeau d’anniversaire, et donc d’en profiter.

Quand Sean ouvrit l’enveloppe, il y avait des papiers à l’intérieur, une espèce de contrat. Avec en en-tête le nom d’une société à Phœnix.

– C’est de quoi passer trois permis de conduire, lui expliqua-t-elle avant qu’il ne se pose trop de questions inutiles. Moto, voiture et héliporteur privé. Il y a les cours théoriques, les cours de pratique et toutes les options possibles pour des cours plus pointus sur la conduite sur neige ou sur circuit. Tout est réglé.

Elle leva alors des yeux vers lui.

– Que tu puisses me rejoindre même à l’autre bout du monde, si besoin.

Sean caressa l’en-tête du bout des doigts. Il savait déjà conduire, un peu, mais avec ces leçons… Le sourire qu’il fit à Célia était sincère, preuve qu’elle avait tapé juste.

– Je te dis que je rêve d’être libre et tu m’offres les moyens d’aller où bon me semble comme je le veux… Tu es stupéfiante, Célia, dit-il.

Du coup, ça méritait un baiser au coin du feu.

– Tu en doutais ?, glissa-t-elle en riant à moitié juste avant que leurs lèvres ne se retrouvent pour ne plus se séparer avant un bon moment.

Mais leurs vacances idylliques durent bel et bien prendre fin. Plutôt qu’une date, ce furent deux lettres qui les poussèrent à nouveau vers Phœnix et Keranor. Une du père de Sean qui laissait entendre que la comédie avait assez duré. Mais surtout une de Nathan, annonçant qu’il avait trouvé une nouvelle piste : à force de recherches, il avait découvert que la motoneige abandonnée par l’assassin en puissance de Trapeglace était exclusivement militaire. Impossible à s’en procurer une en tant que civil, Seigneur ou non. Mais derrière cette découverte intéressante, se profilait une perspective qui n’enchantait pas particulièrement le jeune Baron, et encore moins sa sœur. Car peut-être qu’elle allait devoir enquêter du côté de la dangereuse frontière du Sud. Un front que les keranoriens appelaient péjorativement la Fosse. Cette frontière que Keranor se disputait âprement avec le Royaume de Gora depuis si longtemps que cette guerre en était entrée dans les habitudes. Ils étaient nombreux à en presque oublier l’existence au milieu de leur quotidien. C’était le cas de Célia jusque là.

– La Fosse, soupira-t-elle. Je ne m’attendais pas à ça…

Elle laissa la lettre retomber sur ses genoux. Elle ne se sentait pas du tout prête à enquêter sur Zamir El, pas après avoir réalisé à quel point elle était encore novice en espionnage en sortant Sean de son hôpital. Elle avait encore besoin des cours de Lady de Winter. Mais en attendant, elle allait se retrouver à devoir se rendre dans la Fosse ? En pleine zone militaire, à deux pas de potentiels combats avec leurs éternels ennemis goranii, alors qu’elle était la plus indisciplinée des Dames de tout le royaume ? Et visiblement, si Célia était loin d’être enchantée, l’idée de la voir partir là-bas, où mouraient des centaines keranoriens chaque année, voire des milliers quand les conflits s’intensifiaient, ne plaisait pas, mais alors pas du tout à Sean.

– Tu ne vas pas retourner chaque mètre carré de lignes ! Comment est-ce que ton frère attend que tu trouves un homme parmi des milliers !?

Non, ça ne lui plaisait vraiment pas. Elle regarda la lettre, parcourait à nouveau les pages noircies de l’écriture élégante de Nathan.

– Je n’en sais rien, avoua-t-elle en essayant de rester calme. La motoneige est un modèle spécifique de l’armée. Je crois que ce sont les forces spéciales et les agents de liaison qui en utilisent le plus souvent. Je ne pense pas que j’aurai à enquêter dans la Fosse à proprement parler… je n’aurai pas à aller dans la Fosse…

Elle releva la tête.

– De toute façon, je ne suis pas très bonne combattante, et tu le sais. Il est hors de question que je prenne part aux combats directs contre Gora. Le tir est ma seule vraie compétence offensive.

Elle eut l’impression d’être frigorifiée tout à coup et elle s’enroula dans un plaid de laine épaisse qui traînait sur le canapé où elle était assise.

– Je peux voir pour faire agent de liaison, peut-être, réfléchit-elle tout haut. Ce serait moins risqué et je pourrais enquêter dans pas mal d’endroits, sans trop attirer l’attention. Ou alors, je retrouve Frédéric et je vois ce qu’il peut m’offrir comme aide sur place.

Sean ouvrit la bouche… et se rendit compte que sa prochaine phrase était d’interdire à Célia de mettre ne serait-ce qu’un orteil dans la Fosse. Ordonner à Célia d’ignorer une piste pouvant mener à l’assassin de son père. Agir avec elle comme il avait vu son père faire avec sa mère toute sa vie. Ses poings se resserrèrent sur la poutre de bois brut qui servait de manteau à la cheminée.

– Oui… Oui, Frédéric, c’est une bonne idée, dit-il à la place, sans une once de chaleur dans la voix, incapable de faire semblant d’approuver le projet.

Célia leva des yeux tristes vers lui.

– Ça ne m’enchante pas plus que toi, Sean. Je n’ai jamais eu l’intention de mettre les pieds dans la Fosse de toute ma vie.

Elle posa la lettre à côté d’elle et replia ses jambes sur le canapé, les entourant de ses bras.

– Au Collège, beaucoup de Seigneurs de ma promotion ont choisi d’aller là-bas après leur adoubement, quand ils ont eu leurs Clefs. Avec la conviction que c’était leur rôle d’offrir quelques mois voire des années de leur existence à la défense du pays. Mais ce n’est pas mon cas. Je n’ai jamais été attirée par tout ça. J’avais déjà bien assez à faire avec un père inquiet d’un ennemi dans notre propre pays.

Elle soupira.

– Mais ça reste justement une piste que je ne peux pas négliger. Un vassali qui est diplômé de Maître Zelk, ça ne doit pas courir les bataillons… Je devrais pouvoir le retrouver sans mal.

Elle eut un léger sourire.

– Frédéric voulait s’engager dans les Forces Spéciales du Capitaine Eagle, si je me souviens bien. Peut-être qu’il y est arrivé. J’ai quitté trop vite Phœnix après le diplôme pour avoir eu des nouvelles de lui.
– Oh, je ne doute pas qu’il ait réussi, on parle de Frédéric, soupira Sean. Eagle est sur le front de Haute-Terre. Sous les ordres du Général Brice Eddard, un Hasperen du Troisième Cercle, la renseigna-t-il.

Il ne l’enlaça pas, ne tendit pas les mains vers elle, ou il allait la serrer contre lui et ne plus jamais la lâcher. Pourtant, Célia n’aurait pas été contre ses bras pour l’empêcher de partir, cette fois-ci. Elle avait peur du monde militaire et devoir y aller ne l’enchantait pas. Même si elle avait dit le contraire à Frédéric pour fanfaronner. Alors, elle eut l’impression d’avoir à nouveau terriblement froid tandis que Sean restait loin d’elle. Elle détesta cette distance entre eux.

– Je ne savais pas que tu savais tout ça sur l’armée. Mais en même temps, j’aurai dû y penser. Quand on est proche du roi Kerann, la Fosse n’est pas un sujet que l’on peut négliger.

Elle récupéra la lettre de Nathan, se leva et se rapprocha du feu.

– Je vais préparer mes affaires. Autant partir vite et ne pas gâcher nos souvenirs de cet endroit. Il ne manquerait plus que ton père débarque ici d’avoir perdu patience…

Elle jeta la lettre de Nathan dans les flammes pour la regarder se consumer. Sean la regarda faire puis posa une main sur son épaule… et refréna l’envie de l’attirer à lui, de la coincer entre son corps et n’importe quelle autre surface, de la garder contre lui, de préférence sans habit dans l’immédiate proximité, pendant encore des jours entiers, des semaines, des mois. Sa main glissa et il alla préparer ses affaires. Célia sentit sa mâchoire se crisper. Elle se détourna pour ne pas lui montrer qu’elle avait mal à en avoir les larmes aux yeux. Elle ramassa ses propres affaires en silence puis, sans prévenir, elle saisit un manteau, sauta dans ses bottes et sortit du chalet. Elle courut dans la neige, droit devant elle, à en perdre le souffle et vouloir hurler.

Elle mit un très long moment à se calmer et quand elle retourna au chalet, Sean s’était à nouveau fermé, semblable à ce qu’il était après la mort d’Ylis Rhéa, loin du Kristaris souriant qu’elle avait retrouvé.

– C’était… la plus belle parenthèse que tu pouvais m’offrir, Célia. Mais on se leurre si on pensait qu’elle durerait, dit-il en observant la montagne enneigée.
– Je sais, dit-elle en détournant la tête, cachant ses yeux rouges derrière ses cheveux. Sean, je…

Elle s’avança de quelques pas, n’osant s’approcher de cet homme qu’elle avait pourtant envie de serrer de toutes ses forces.

– … je suis désolée, dit-elle à mi-voix. Jusqu’à ce que je puisse enfin vivre ma propre vie… et jusqu’à ce que tu sois libre…

Elle ferma les yeux.

– Sean, ce n’est pas cette escapade qui est une parenthèse… C’est vrai, nous ne pouvons pas vivre ainsi continuellement, mais nous pouvons nous dire que ce sont nos séparations qui sont des parenthèses… Tu ne crois pas ?

La bonne réponse aurait été non. Ils devaient apprendre à voir leurs réunions comme des opportunités rares et précieuses, des bulles à l’écart du monde, des parenthèses de calme et d’apaisement… Mais Sean hocha la tête.

– Oui. Oui, tu as raison. Des séparations provisoires.

Célia eut un léger sourire à la réponse de Sean qui venait de lui donner la force de repartir, mais à l’aide d’un mensonge… Ils allaient donc reprendre le même tango brûlant, chaleureux et réconfortant en surface, mais destructeur à la longue, et ce, à chaque fois qu’ils se retrouveraient.

Ils furent trop vite dans le hall d’un héliport, silencieux et peu enthousiastes à quitter l’Asturie. Célia en tout cas, ressemblait à une petite flamme timide qui se laissait guider. Perdus dans la perspective de leurs avenirs peu chaleureux, il fallut attendre d’arriver à l’héliport de Phœnix, juste avant l’instant douloureux de leur séparation pour que Sean s’occupe de raviver un peu le feu de son Hasperen.

– Souris-moi, Célia, ou je n’aurais jamais la patience d’attendre la fin de cette parenthèse, dit-il, caressant doucement son menton après l’avoir embrassée à lui en faire perdre le souffle.

Il eut droit à nouveau à son sourire. Un peu teinté de mélancolie au départ. Mais avec le baiser qu’il venait de lui donner, qui lui avait regonflé le cœur d’émotion, elle n’eut pas de difficulté à le rendre très vite sincère et beaucoup plus franc.

– Sean, je t’aime. Je t’aime tellement.

Et ce fut tout ce qu’elle trouva à dire alors qu’elle ne pouvait pas dire que cette parenthèse passerait vite. Car, non, elle serait terriblement longue…

– Je t’aime aussi, répondit doucement Sean. Je penserai à toi dès mon arrivée, j’ai encore un bracelet à remettre et un cadeau en retard à ouvrir.

Il en aurait bien besoin, après les retrouvailles avec son père.

– Sois prudente, c’est tout ce que je te demande, continua-t-il, comme cherchant à repousser encore un peu leur séparation avec quelques mots de plus, quand tout ce qu’il voulait c’est qu’elle renonce à ce départ.
– Plus prudente que jamais, lui promit-elle.

Elle glissa alors doucement d’entre ses bras pour rejoindre un taxi qui allait l’emmener loin de lui, et ainsi cesser la torture de leur au-revoir, quand au-dessus d’eux, les nuages menaçants d’une tempête de neige transformaient le jour en crépuscule sinistre. La dernière chose que Sean vit de sa belle Hasperen, ce fut son sourire à travers la vitre, doux et tendre, sous un regard humide de larmes mal cachées derrière ses cheveux de flammes liquides. Puis la voiture noire, à la large bande jaune et à l’énorme numéro 113 de la même couleur criarde, s’éloigna, tourna au bout de la rue et Célia disparut. Sean, seul et immobile sur le large trottoir de l’entrée principale de l’héliport ferma les yeux, le poing si serré sur la poignée de sa valise qu’il en déforma le cuir pourtant renforcé de métal.

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Voilà, nous sommes à présent en cette fin de première partie, sur les trois qui composent ce livre “Le prix de la vengeance”.

Tout d’abord, je profite de cette occasion pour vous remercier tous de suivre aussi régulièrement et assidûment cette histoire ! En toute honnêteté, je ne pensais vraiment pas que vous seriez aussi nombreux. Bien sûr, je sais que pas mal ne viennent sur ce blog que pour les illustrations, mais c’est tout aussi flatteur pour moi que ceux qui viennent pour l’histoire. J’espère juste que les dessins finiront par éveiller la curiosité de certains et qu’ils passeront de spectateurs à lecteurs. Mais en fin de compte, tout ceci m’encourage de plus en plus à envisager d’autres récits, plus tard, dans d’autres univers, avec d’autres personnages, quand c’était le but réel et très personnel de ce blog. Je suis donc ravie de voir qu’il est une réussite.
Mais avant de passer à la partie II au titre évocateur de “La Fosse”, j’aimerai vous faire découvrir un aspect moins direct à l’histoire de Célia et Sean : la musique. Elle a une place de trame de fond sur toute l’intrigue et je ne me voyais pas faire l’impasse sur les musiques qui, pour A. et moi, en sont de vrais génériques. Pour clôturer chaque partie des livres prévus, je vais donc vous proposer une musique ou une chanson qui va venir ponctuer le récit. Bien sûr, n’ayant rien d’une musicienne et encore moins d’une chanteuse, ce ne sont pas des créations, mais des musiques qui, par leurs paroles et leurs rythmes illustrent, quand elles n’ont pas inspirées, l’histoire “Le temps d’un tango”…

Partie I “Enflammés”  :
Fire meet Gasoline de Sia ( les paroles sont juste parfaites ! )

7 Comments

  1. Et voilà le véritable aspect d’une relation passionnelle, fusionnelle et quelque part très malsaine… T_T
    Et on ne peut s’empêcher de les aimer ensemble et de leur souhaiter le meilleur tout en devinant qu’à ce rythme… ils vont se brûler les ailes… T_T

    Cette illustration est magnifique. Et la musique leur colle à la peau, c’est parfait. Vivement la suite, oui et non…
    Bref, cette histoire est haletante, quelque soit le nombre de fois qu’on la lise… ^^

    • Vyrhelle

      3 juillet 2016 at 22 h 11 min

      Oui, ce chapitre commence à annoncer la couleur. C’est voulu 😛
      Quant à l’illustration, je m’en suis bien sortie, je suis contente. Mais rhhaaa, cette coupe de cheveux pour Sean lui va pas du touuuut. Quelle idée de se cramer la tignasse aussi ! Vivement que je le refasse avec les cheveux plus longs ( et l’air moins amoureux… On dirait un Ange, pas un Démon là ! tss )
      … et j’espère juste que les gens me maudiront pas trop à la fin de la partie 2. Surtout que j’ai déjà trouvé la musique parfaite…

  2. Vyrhelle

    4 juillet 2016 at 12 h 02 min

    Je n’ai pas eu la foi de le dessiner chauve et sans sourcils. Trop dérangeant à imaginer XD
    J’aurais pu le faire, j’aimais bien l’image de nos deux amoureux dans le transporteur, avec Sean endormi sur l’épaule de Célia, mais rien à faire, ça voulait pas XD
    Quant au Front, ça sera une vision un peu particulière, vu que Célia va y être dans un rôle qui n’est pas celui d’un simple soldat. Mais si tu veux du militaire, va y en avoir ! 😀
    Et ils ne sont pas maudits, ils sont Hauts-Nobles ! ( c’est pire ! )

    ( merci à nouveau pour les corrections ! )

  3. Un petit commentaire en fin de première partie, juste pour dire que j’ai pris beaucoup de plaisir à lire chacun de ces chapitres, à les dévorer même, pour être tout à fait honnête, et qu’il est souvent frustrant de se dire qu’il va falloir attendre pour lire la suite ! Les illustrations sont toujours très agréables à découvrir au fil de la lecture (avec toujours cette petite “surprise” de savoir quelle scène tu vas choisir à illustrer !).

    Je suis à la fois ravi de savoir que l’histoire va probablement repasser à proximité de Frédéric à nouveau. Sans compter que le voir dans son élément sera probablement très intéressant ! D’un autre côté, l’évolution de la relation entre Célia et Sean est assez intrigante, dans le sens où si pendant cette première partie, on sentait que leur passion était ce qu’il y avait de mieux dans leur vie, quelque chose qui les rendait véritablement meilleurs, on sent que, dans cette fin (et donc pour la deuxième partie), ils commencent à réaliser que leur attachement devient un “poids”, voire les poussent à se faire du mal. La suite risque d’être… douloureuse. Mais bon ! Tout ne peut pas être idyllique :3

    En tout cas, encore une fois, je vous tire mon chapeau pour cette lecture des plus agréables, avec le plaisir de continuer à vous suivre dans cette deuxième partie !

    C.

    Une petite typo dans la foulée :
    “Il ne l’enlaça pas, ne tendit pas les mains vers elle, où il la serrerait contre lui et ne la lâcherait plus jamais.” > “ou” sans accent, si je ne me trompe pas !

    • Vyrhelle

      21 juillet 2016 at 10 h 23 min

      Sincèrement, tu me laisses des commentaires comme celui-là quand tu veux ! Ça fait vraiment super plaisir à lire ! Merci ! Merci beaucoup !
      Et ça devrait te faire plaisir d’apprendre que l’histoire ne va pas que passer à proximité de Fred. Il va très vite être un des personnages clé et récurrent 😉
      En tout cas, j’espère que la suite de plaira autant, sinon plus encore, que cette première partie.
      ( et merci pour la petite correction 😉 )

  4. Toujours aussi agréable à lire, c’est ma deuxième lecture.
    PS : il y a 2 fois le même paragraphe, un au dessus et l’autre au dessous de la photo.

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