Nathan fut totalement incapable d’expliquer comment Célia était passée de… ça à … ça. A savoir d’une jeune fille éteinte et morose, frigorifiée et triste à une Célia plus vive que jamais et remontée comme un ressort. Elle l’épuisait rien que de la regarder bouger en tout sens dans la maison ou le domaine. Elle avait décidé de remettre la maison à neuf, avait donc fait venir des artisans pour rafraîchir les peintures et les tapisseries, s’était mise à nettoyer les pièces à l’abandon et même tailler les arbustes du jardin ! Elle n’avait jamais aimé ce jardin à l’Elam Evir !  Trop géométrique, trop strict. Et elle lui donnait à présent une nouvelle beauté ?

Elle avait aussi réquisitionné une armée de villageois pour refaire la toiture de la grange, changer certaines tuiles d’ardoise de la maison et nettoyer les façades. Et là, après plusieurs jours, elle organisait un grand repas pour tout ce beau monde sur le gazon de la propriété Avonis. Nathan en perdait son Fardenmorien ancien ! Il hésitait entre se réjouir de cet élan de vie et la peur de ce qu’il pouvait cacher. Est-ce que c’était un moyen d’oublier ? Est-ce qu’elle prenait quelque chose ? Quand elle invita des Khyans à partager leur table, petit scandale potentiel, surtout dans une région assez médiévaliste, il l’emmena un peu à l’écart pour discuter.

Cordélia, est-ce que tout va bien ?

Elle lui adressa un sourire chaleureux.

Bien sûr, Nathan. Pourquoi me poses-tu cette question ?

Nathan lui fit un mince sourire.

Parce que… Cordélia, je suis heureux de te voir sourire mais… c’est si soudain… tu t’es couchée entourée d’une aura de tristesse et le lendemain, te voilà respirant la joie de vivre et l’énergie. Je suis… perdu. Content, mais perdu.

Elle prit une profonde inspiration puis lui sourit de plus belle.

J’ai fait un rêve… et j’ai pris une décision. Voilà ce qui s’est passé. Je n’en pouvais plus de me sentir comme une petite feuille d’automne que le vent balade comme il veut pour qu’elle finisse de toute façon au sol. Et tu me connais, le meilleur moyen que j’ai toujours eu pour surmonter les épreuves, c’était prendre le taureau par les cornes et agir.

Elle passa une main sur sa nuque.

Oui, j’ai encore parfois envie de pleurer. Oui, je fais encore quelques cauchemars et je sursaute à certaines ombres. Non, je ne sais pas quand je pourrais revoir Sean. Mais si je reste à végéter comme je l’ai fait, je vais m’écrouler.

Nathan lui sourit et l’embrassa sur le front.

Tu as la force d’âme de père, Cordélia. Si tu avais aimé cette vie, tu aurais fait une chef de famille formidable.
Mais voilà, je suis trop indisciplinée pour ça, répliqua-t-elle en haussant les épaules. Mais en attendant, on va le redorer le blason des Avonis ! D’ailleurs, que dirais-tu d’organiser un bal ?

Nathan eut une moue surprise.

Un bal ? Il n’y a pas eu de bal au domaine depuis que je suis parti à l’Académie…

Il se souvint des fêtes splendides au domaine, où, enfants, Célia et lui se rendaient en catimini pour observer les danseurs et, surtout, leurs parents qui valsaient…

Oui, oui. Excellente idée.

Il eut droit à un baiser sur la joue.

Je savais que ça te plairait ! Je continue à remettre le domaine en état et tu nous fais une jolie liste d’invités sur mesure pour que les gens sachent que malgré le deuil, notre famille est encore là, et bien là. Je sais que tu sauras les choisir mille fois mieux que moi !

C’était le domaine de Nathan, et cela rentrait dans ses objectifs : faire briller le nom Avonis et redevenir puissants, influents, pour trouver ceux qui tentaient de les tuer.

Ne t’en fais pas, Cordélia. Cette salle de bal sera pleine à craquer, promit-il.

Il se mit à réfléchir à la question. Un événement pareil se planifiait, on n’invitait pas du jour pour le lendemain la haute société Fardenmorienne. Ni même d’une semaine pour l’autre...

Ce qui me fait penser… ton anniversaire sera une occasion parfaite, dit-il.

Elle cligna des yeux.

Mon anniversaire ? Oui, enfin, oui pourquoi pas. Mais dans ce cas, pitié, trouve-moi des cavaliers dignes de ce nom qui savent danser ! Parce que déjà me mettre en invité d’honneur, crois-moi, ça va se payer, mais si en plus, je dois rester toute la soirée assise à discuter, je vais tuer quelqu’un !

Elle fit un sourire tellement large qu’il en était comique.

Ça ferait tâche dans le côté “redorons le blason familial”…

Nathan rit comme il ne l’avait pas fait depuis une éternité.

J’organise un BAL, tu es l’invitée d’honneur, si un seul homme ose t’inviter et te marche sur les pieds, tu auras le droit.. Non, le devoir même, de lui mettre une gifle, scanda-t-il, requinqué.

Mais derrière son air presque candide, Nathan avait déjà pris une décision. Célia n’avait presque pas mentionné Sean depuis des jours et des jours, il n’inviterait donc pas l’héritier Moonshade. Et, qui sait, peut-être que Célia trouverait de l’intérêt pour un autre invité ? Il n’avait rien de personnel contre le Shaïness mais…

Oh, petit frère, si tu n’existais pas, il faudrait t’inventer ! Bon, c’est pas tout ça, mais madame Esmé s’est surpassée pour le repas géant. Il paraît qu’elle a martyrisé au moins trois cuisiniers… Alors, moi, je dis : à table !

Nathan leva les yeux au ciel et l’accompagna, le cœur plus léger.

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3 Juillet 978

Ainsi que promis, en ce radieux soir d’été, le domaine Avonis était entièrement illuminé et tout était aux couleurs de fête. Sous un ciel coloré de teintes de pourpres et d’or, les riches attelages et voitures Shaïness arrivaient en une file continue emmenant de grands noms de Fardenmor. Les Comtes de Trapeglace et des Duchés voisins furent de ceux-là, comme Messire Sitwell du Litsenshire et sa femme, le duc de Dragobress, le Comte d’Ardénie, le Duc de Senne, plusieurs grands noms de la haute société d’Espeline, le Baron de Bosth… Nathan avait fait les choses en grand. De son côté, Célia avait veillé à ce que toute la demeure soit à la hauteur de l’événement. Ce qui ne fut pas une tâche simple. Rien que lorsqu’ils avaient ouvert la salle de bal, ils en avaient soupiré. Tout le parquet avait pris l’humidité, la peinture des murs s’était craquelée à certains endroits et ils ne fallait même pas parler des tapisseries mitées. Mais quand on voyait le résultat en moins d’un mois, on pouvait dire que les héritiers Avonis avaient fait des miracles. Célia avait même réussi à installer un immense luminaire fonctionnant à l’énergie EV, une technologie purement Shaïness. Le parquet semblait tout neuf et si les tapisseries vieillottes avaient été simplement enlevées, les murs mis à nu avaient été décorés avec goût de boiseries simples mais élégantes. Un immense portrait de famille, décoré de ruban de satin noir, était le seul rappel au deuil mais aussi au lien fort qui unissait les Avonis. Tout autour, d’immenses tentures de taffetas, au bleu et argent des couleurs familiales, tombaient du plafond en larges courbes et se mêlaient à des guirlandes de végétation et de fleurs fraîches. Le tout se prolongeait jusque dans les jardins à l’arrière de la maison, où une grande pergola avait été installée et décorée de centaines de bougies. Un buffet invraisemblable couvrait plusieurs tables et même les Khyans engagés pour l’occasion avaient des livrées neuves et élégantes.

Bref, quand les invités arrivaient, ils entraient dans un lieu à la hauteur de l’invitation et des gens assemblés. Sauf que personne n’auraient imaginé que les deux Nobles à la chevelure de feu avaient tout fait quasiment de leurs propres mains. Encore moins quand ils virent Célia apparaître enfin. Un peu après tout le monde, en toute bonne invitée d’honneur qu’elle était, elle descendit l’escalier d’honneur de la demeure avec tout le maintien et l’élégance de la culture Elam Evir. Elle arborait une robe fourreau d’un noir nécessaire, mais qui lui allait à la perfection ; des cheveux relevés en une coiffure à la fois folle et sophistiquée ; de très longs gants de dentelle noire et des talons à donner le vertige. Certes, elle était une jeune femme qui portait le deuil, mais elle illumina la pièce dès son arrivée.

Arrivée au milieu des convives, elle eut aussitôt de nombreux compliments, les évidents souhaits d’anniversaires tout comme quelques condoléances discrètes. Devant le faste retrouvé des Avonis qu’elle incarnait presque à elle seule, certains se rappelaient être des amis de la famille, ou tout du moins des alliés, et quelques nobles estimèrent même devoir présenter des excuses pour leur absence à l’enterrement de Dame Sarah Elinor, n’ayant pas pu se libérer… Des excuses plutôt gauches aux yeux de Célia, mais c’était des usages inhérents à la Politique. Ce soir-là, elle fit donc l’effort de cacher son aversion pour ce qu’elle qualifiait d’évidente hypocrisie, pour le bien de l’image des Avonis. Et ce, durant tout le temps que dura la première partie de soirée, entre buffet somptueux, discussions et coupes de champagne, alors que l’orchestre jouait de simples musiques d’ambiance. Elle en fut même fière d’elle-même. Mais Nathan vint bientôt mettre fin à son calvaire en lançant la principale attraction de la soirée. Après un discours d’introduction intelligent, flattant sa sœur et lui souhaitant son anniversaire, il ouvrit le bal avec elle.

Ensuite, la plupart de ces messieurs-dames étaient sur la piste et Célia ne manquait pas de cavaliers plus ou moins doués. Au point qu’elle dut avouer qu’en fin de compte, elle s’amusait beaucoup. Puis, malgré ses distances salvatrices avec la Haute-Noblesse, elle prit aussi conscience qu’elle connaissait pas mal de ce beau monde, même si elle n’avait pas vu bon nombre d’entre eux depuis plusieurs années. Les enfants avaient grandis, certains avaient vieilli, d’autres étaient fidèles à eux-mêmes et à son souvenir. Mais ce qui la faisait particulièrement sourire, c’était tous ces jeunes hommes qui, adolescents, la voyaient comme une gamine agitée et revêche, qui maintenant se battaient presque pour pouvoir danser avec elle. Mais si cela l’amusait, au final, aucun n’était à la hauteur. En tout cas, c’est ce qu’elle pensa jusqu’à ce que, suite à un mouvement très habile, un de ses amis d’enfance – qui visiblement, trouvait “dommage, Célia, que nos parents n’aient jamais parlé de mariage entre nos familles, vraiment, peut-être que Nathan…” – se retrouve à danser avec l’air, alors qu’un jeune homme, qui n’était pas une de ses connaissances, la fasse valser avec expertise.

Navré mais il me vrillait les oreilles, j’espère que je n’ai pas vexé votre… futur fiancé ? sourit l’étranger.

Il était grand, un peu plus âgé que Célia, de cheveux longs et noirs glissaient sur ses épaules larges d’une peau au hâle évident et des yeux clairs et rieurs. Célia aurait pu croire qu’ils étaient verts si les cours avec Desdémone ne lui avaient pas permis de discerner la présence de lentilles en observant quelqu’un d’aussi près. Et puis, il portait une tenue d’inspiration étrangère, très élégante mais dont Célia avait du mal à identifier l’origine.

Futur fiancé ? Encore aurait-il fallu qu’il le soit pour que ça ait vraiment de l’importance, rétorqua Célia avec son mordant habituel, accompagné d’un sourire amusé.

Elle se laissa emporter le temps de quelques pas et put apprécier d’être enfin avec un danseur digne de ce nom. Avec un petit quelque chose dans la gestuelle d’un peu différent qui n’était pas pour lui déplaire.

Mais vous avez un avantage sur moi pour le moment. Vous savez qui je suis, comme toute la salle, mais j’ignore qui vous êtes. Surprenant, non ?

L’inconnu réussit à faire une petite courbette tout en continuant de danser sans déranger les pas.

Meldan Lo’kindjaleph, Ma Demoiselle, à votre service.

Pas de nom de Dynastie ? De titre ronflant ? Quand ce soir, tout le monde en avait et se faisait grand plaisir de les utiliser ?

Alors enchantée, Meldan Lo’kindjaleph. Vous pouvez m’appeler Célia, dit-elle simplement.

Elle étudiait pourtant cet inconnu avec intérieurement, quelque chose entre l’amusement et la perplexité. Mais surtout dansait avec adresse et élan, ce qui lui faisait un bien fou, car elle s’amusait enfin comme elle l’espérait. Elle trouvait juste dommage que ce fut avec un parfait inconnu, qui aussi charmant qu’il puisse être, restait justement un inconnu. Par chance, il ne lâcha pas sa main à la fin de la valse, entamant la danse suivante avec elle par une pirouette qui ôta toute possibilité à un autre cavalier de prendre le relais. Une chance car il était bon danseur et que c’était réellement agréable d’évoluer avec lui sur la musique entraînante. Il était probablement un invité imprévu, possible accompagnant d’une famille ou une autre, très probablement clandestin quand même. Et outre d’être un excellent danseur, il était poli, aimable, charmant plus que charmeur et avait de la conversation. Les notes de la troisième danse commencèrent, les premiers accords d’un tango, et une main se posa sur l’épaule de Meldan.

31-bal-anniversairePermettez ? Ne monopolisez pas l’étoile de la fête… dit le nouveau venu.
Je vous en prie. Célia… salua le Lo’kindjaleph, la laissant dans les bras…

…de Sean.

Oh, bien sûr, il avait les cheveux plus longs et plus clairs, les yeux marrons et les pommettes plus hautes, des artifices discrets et d’excellente qualité, mais elle l’aurait reconnu n’importe où.

Joyeux anniversaire, mademoiselle Avonis, sourit le Shaïness en la faisant danser.

Elle avait eu l’impression que son cœur allait sauter hors de sa poitrine quand elle l’avait reconnu. Elle mit d’ailleurs plusieurs secondes à retrouver assez de lucidité pour jouer le jeu. Elle se laissa porter par la danse. Un tango… elle avait pourtant interdit à l’orchestre d’en jouer un…

Merci, messire, dit-elle simplement.

Puis quand la danse les rapprocha un peu plus, elle se contenta de murmures.

Tu es fou…

Les pas s’enchaînaient, ils les faisaient sans réfléchir, sans calcul, ils n’en avaient plus besoin depuis longtemps. Et les spectateurs de comprendre ce que danser, réellement, voulait dire. Sean hocha la tête.

Complètement. De toi, surtout.

Si Nathan avait alors vu sa sœur danser, il aurait compris beaucoup de choses. Mais Nathan discutait avec une jeune femme depuis presque une heure et ne prêtait pas attention à la piste de danse. Célia, elle, n’osait regarder en direction des invités qui commençaient à remarquer leur petit numéro. Elle avait déjà attiré l’attention en dansant avec le dénommé Meldan, mais avec Sean, c’était encore un autre niveau, car beaucoup plus complice, presque fusionnel. Elle ferma les yeux et laissa son Démon l’emporter au point de s’attirer la jalousie de pas mal de ces messieurs. Célia le sentit-elle en fin de compte ? Car elle arrêta volontairement leur danse juste avant la fin, avant d’en montrer beaucoup trop, prenant le premier prétexte venu.

Offrez-moi un verre, messire. Je crois que j’ai assez dansé pour le moment et que j’ai besoin de prendre un peu l’air.

Sean s’inclina légèrement.

C’est une fête en votre honneur, votre parole est loi, sourit-il.

Il récupéra deux flûtes d’un vin pétillant sur le plateau d’un serviteur en livrée et accompagna Célia dehors. Ils choisirent un endroit à l’écart des gens et de leur curiosité et Sean les entoura d’un petit d’Aphasie, juste autour d’eux, permettant à leurs paroles de ne pas porter sans permettre aux invités de réaliser que le son était atténué quelque part.

Tu es belle à tomber.
Tu es bizarre, dit-elle en riant à moitié.

Elle avait envie de se jeter à son cou, de le serrer à l’étouffer, de l’embrasser jusqu’à plus souffle. Quand elle devait absolument se tenir pour ne pas trahir leur véritable lien, ne pas redevenir une cible… C’était une vraie torture.

C’est une merveilleuse surprise, Sean. Je ne pensais pas que tu pourrais venir jusqu’ici avant longtemps. J’avoue que je n’ai pas pensé que tu pouvais aussi te grimer. La tenue de soirée Edenienne te va particulièrement bien, mais je comprends mieux quand tu disais me préférer en rousse.

Sean eut un petit rire.

Oh, si ton frère n’avait pas organisé ce bal, ça aurait été compliqué de venir…

Mais entre l’excuse toute trouvée et l’idée que d’autres danseraient avec Célia, il n’avait pas eu le choix… Elle en eut une expression plus tendre.

En réalité, l’idée venait de moi. Regarde le domaine, Sean, il semble renaître enfin ce soir. Mon anniversaire n’était que la première excuse en date. Nous espérons organiser d’autres fêtes, que cet endroit cesse d’être une tombe avant l’heure. Mais je suis surprise, mon frère est au courant que tu venais ?

Sean rit.

Absolument pas. Je suis là en parfait clandestin.

Une fois encore, aucun remord chez le Démon. Elle secoua la tête de droite à gauche.

Tu ne peux rester que le temps de la soirée, je suppose.
Je dois être parti avant l’aube, confirma-t-il avec un peu de regret dans la voix.

Ça laissait quand même une partie de la nuit. Elle eut un sourire plus large.

Je dois encore jouer les hôtes modèles pendant une partie de la soirée. Mais dès que je pourrai filer, on n’aura qu’à s’éclipser tous les deux. La nuit est belle, et je connais chaque recoin sur des kilomètres.
Vous filez à la Shaïness, mademoiselle ? s’amusa Sean. Avec un parfait inconnu ?

Elle se fit plus taquine dans son attitude.

Ça va faire jaser si ça se sait, hein ?

Sean haussa un sourcil.

Ciel, et dire que je pensais que vous voyiez régulièrement un jeune Noble de Phoenix… Il faut croire que ce n’était qu’une passade… Qui sait, Mademoiselle Avonis est sûrement encore un cœur à prendre…

Elle minauda un peu plus et se rapprocha d’un pas de lui.

Sûrement. Pauvre garçon, avec tout le beau monde qu’il y a à cette soirée, la nouvelle va vite se répandre qu’elle l’a délaissé pour un autre. Mais il faut bien que jeunesse se passe.

Sean agita la main.

Il ne devait pas être bien intéressant, l’attrait du mauvais garçon, sans doute. Elle est beaucoup plus raisonnable que ça.
C’est certain, il semblerait que son nouveau prétendant soit Edenien. Si cela se concrétise avec ce nouveau prétendant, il se pourrait que Mademoiselle Avonis quitte Fardenmor. C’est loin, mais si elle trouve son bonheur…

Elle tendit la main vers Sean.

– … ce qui sera le cas, à n’en pas douter, je les ai vus moi-même danser ensemble, ils étaient un couple charmant.

Sean prit la main et l’embrassa à peine, un baise-main pas très protocolaire.

Chanceux jeune homme, j’ai entendu dire que certains coins d’Eden sont particulièrement accueillants l’été, ils partiront sûrement l’année prochaine s’ils en ont l’occasion…

Célia leva des yeux ravis vers lui, offrant un sourire qui allait pouvoir faire jaser bien du monde.

Sean ! Ce serait fantastique ! Je pourrai enfin voir la mer ?

Il eut énormément de mal à ne pas l’embrasser.

De plus près, tu deviendrais une vague, promit-il. On ira nager, faire du bateau…
Oh, Sean, laissa-t-elle échapper dans un souffle. Ramène-moi sur la piste de danse ou je ne vais pas résister à provoquer un vrai scandale.

Sean haussa un sourcil.

Es-tu certaine que le scandale ne sera pas plus terrible si nous retournons danser ?

Elle eut un léger rire.

On évitera peut-être le tango alors… Mais il faut que l’on me voit avec cet Edenien. Encore un peu.
Ciel, quelle épreuve difficile…

Sean dansa donc plusieurs fois avec elle. Ils furent cependant interrompus par Meldan, qui renvoya ses mots de tantôt au Shaïness pour voler une valse à Célia. Mais, après cet interlude, Sean retrouva sa place auprès d’elle, un feu nouveau, possessif et jaloux au fond des yeux, qui ne passa pas totalement inaperçu. Elle voulait qu’on remarque cet Edenien ? C’était chose faite. Il y eut cependant quelque chose d’étrange dans tout cela. C’est que durant tout ce temps, elle ne parvint pas à apercevoir Nathan. Lui, si friand de mondanités, aurait dû être partout et le premier à remarquer ce danseur très présent autour de sa sœur. Mais rien.

Tu n’aurais pas vu mon frère ? demanda-t-elle finalement plus inquiète qu’elle ne voulait l’admettre, alors que Sean l’avait escortée jusqu’au buffet pour reprendre un verre.

Sean pointa un couple qui valsait doucement sur un balcon, alors que le rythme avait accéléré depuis deux danses déjà, une fleur du jardin dans les cheveux de la demoiselle.

La petite cousine de je ne sais plus quel invité le monopolise, répondit-il.

Célia se retourna en écarquillant les yeux.

Nathan ? Avec… attend voir…

Elle prit le bras de son Edenien pour s’avancer vers le balcon et mieux espionner le couple, sans que ni Nathan ni sa cavalière ne les voient. De toute façon, vu la manière dont ils se regardaient l’un l’autre, c’était à se demander s’ils pouvaient encore voir autre chose.

– … la petite cousine par alliance du baron de Bosth, si je ne me trompe pas. Sofia, je crois. Enfin, moi et les noms…

Elle fit une grimace.

Rassure-moi, j’ai vraiment l’air aussi idiote qu’eux quand je suis avec toi ?

Sean secoua la tête.

Non. Nous avons dégageons plutôt une passion assez visible. Eux… il ne manque qu’une petite musique de violon et des papillons.

Le rire de Célia ne fut pas très charitable, mais l’expression qu’elle eut ensuite était beaucoup plus celle d’une sœur aimant son frère.

Mère aurait adoré voir ça, dit-elle sans trop de tristesse dans la voix.

Sean sourit doucement et lui prit la main.

Tu es là pour le voir, dit-il.
Oui, répondit-elle d’un ton un peu lointain. Et comptes sur moi pour qu’il le sache dès demain matin, ajouta-t-elle sur un air beaucoup plus prédateur. Je veux le voir rougir jusqu’aux oreilles !

Sean eut le même sourire.

Tu me raconteras.

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En bon gentleman, Sean souhaita une bonne soirée à sa compagne lorsque la fête se termina et s’éclipsa avec le gros des invités. En moins bon gentleman, il entra par la fenêtre de la chambre de Célia une fois la maison enfin replongée dans le calme. Célia effaça la désagréable sensation de déjà vu qu’elle eut quand il apparut dans la pénombre, silhouette aux cheveux un peu plus longs devant la porte-fenêtre, en venant l’embrasser sans hésitation. Heureusement, il n’avait pas utilisé Fantôme de Corps ou elle aurait réellement eu besoin d’être rassurée. Le baiser dura le temps de compenser la frustration d’avoir été sages toute la soirée.

– … enfin…

Sean la serra contre lui, encore possessif. Elle avait peut-être dansé avec d’autres, mais au final, il était celui dans ses bras ce soir.

Cette robe devrait être illégale… souffla-t-il.
Mon frère n’est pas loin, Sean… lui murmura-t-elle à l’oreille. Emmène-moi ailleurs.

Elle toucha son oreille de ses lèvres.

Je ne porte rien sous cette robe…

Sean la souleva dans ses bras.

J’ai Aphasie… rappela-t-il, n’ayant tout bonnement aucune envie d’attendre.

Elle se mit à promener ses mains avides sur sa nuque, ses cheveux et son dos, le souffle déjà plus court.

Et si jamais il venait à sentir la Symbiose…

Sean l’embrassa, relevant le bas de la robe.

Tu vas me vexer… murmura-t-il en approchant du lit.

Elle regarda par-dessus son épaule, comme si elle craignait que parler de Nathan allait le faire apparaître. Mais elle ne protestait plus, elle avait déjà le corps en ébullition. Ses mains glissaient sous les vêtements de Sean tandis que son corps était collé au sien.

Mon dragon…

Sean la posa sur les draps frais et l’embrassa, ivre de sa peau qu’il n’avait pas réellement touchée depuis des mois.

Ma Célia… Nos rêves sont bien fades à côté… ta peau… ton parfum…

Il n’allait jamais réussir à partir à l’aube. Elle ferma les yeux et se cambra sous ses attentions. Sa robe tellement relevée qu’elle pouvait enserrer ses hanches entre ses jambes, son haut glissant sous les mains de Sean et découvrant déjà un sein blanc. Ses cheveux étaient comme une auréole de feu autour de son visage.

Tes mains… tes lèvres… le poids de ton corps sur le mien… Oui, Sean, aucun rêve ne peut égaler ça…

Elle se mordit la lèvre inférieure sous une caresse plus osée et se mit à soupirer. Les musiciens de l’orchestre de la soirée étaient peut-être les plus doués du Comté, mais aux oreilles de Sean, aucun son n’égalait celui de Célia qui soupirait par sa faute, qui gémissait grâce à ses caresses. Il se mit à lui faire l’amour lentement, longuement, profitant de chaque minute qu’il avait avec elle, sachant qu’il allait ensuite devoir la quitter pour des mois encore. Elle répondait à ses gestes, avec la même douceur, la même intensité. Elle voulait graver chaque seconde, chaque sensation pour se sentir vivante même quand il serait loin. Il y avait quelque chose de désespéré dans leur union, comme une lutte contre le temps qui passait et l’approche inéluctable de l’aurore. Elle savait qu’elle allait devoir le laisser partir, mais en attendant ses bras ne le lâchaient pas, comme si même quelques centimètres d’espace entre eux étaient déjà insupportables. Elle murmura son nom encore et encore. On n’aurait pas passé une feuille entre eux deux quand ils s’endormirent pour un trop court instant. Déjà, l’horizon s’éclaircissait.

Je vais devoir partir, mon amour, dit doucement Sean.
Je sais, dit-elle sans ouvrir les yeux pour constater que le ciel était déjà trop clair.

Elle posa son front contre son torse et s’y enfouit encore un peu, respirant sa peau, cherchant quelques derniers souvenirs à garder quand elle se faisait violence pour se décider à desserrer les bras et le laisser s’en aller. Sean lui embrassa les cheveux.

Tu me manques déjà, soupira-t-il en glissant ses doigts le long des épaules de Célia.

Dans un mouvement vif, elle se redressa dans le lit pour rester assise, le tout conclu d’une profonde inspiration, comme si cet effort lui avait coûté beaucoup trop d’énergie. Elle regarda enfin le ciel par la fenêtre et eut un sourire désolé. Elle voulut lui dire de partir vite, que ça faisait mal. Mais elle en fut incapable. Elle glissa sa main dans la sienne et la serra avec trop de force.

Sean, je n’ai plus mon collier… Je suis censée aimer un autre aux yeux de tout le monde, je ne peux plus le porter. Mais retrouve-le-moi, redonne-le-moi. J’en ai besoin.

Elle tourna son visage vers le sien.

– … non, c’est de toi dont j’ai besoin, mais… tu comprends ? finit-elle les yeux trop brillants.

Sean hocha la tête et l’embrassa doucement.

J’ai ton collier, Célia, avoua-t-il. Je suis retourné récupérer quelques affaires à l’appartement.

Le collier, ses dossiers, des armes… il avait aussi découvert que son père le connaissait mieux qu’il ne le croyait, le rubis de Célia avait été couvert d’un poison qui avait, encore une fois, bien failli le tuer. Mais Célia n’avait pas besoin de connaître ce genre de détails.

Je te le rendrai dès que je pourrai, promit-il.

Elle eut un léger sourire après le baiser alors qu’il se levait enfin et commençait à s’habiller. Heureusement que c’était l’été, Célia avait brisé la moitié des boutons de sa chemise…

Merci. Et ma Grande Dame, mon fusil, et toutes les affaires que tu jugeras nécessaires … Fais-les ramener auprès d’Andreï, comme on se débarrasse des affaires d’une ancienne petite amie qui vous a trahi.

Elle eut un rire sans joie.

Que la comédie soit parfaite.

Sean l’embrassa.

L’important, c’est que ce n’est qu’une comédie, dit-il contre ses lèvres, avant de passer sa veste et de s’approcher de la fenêtre.

Un Art plus tard et il était parti.

Célia ferma les yeux et se retint de ne pas pleurer en serrant les dents et les poings de toutes ses forces. Puis quand elle commença à en avoir mal, elle laissa tous ses muscles se détendre et elle glissa dans le lit, s’enfonçant dans les draps pour y respirer encore l’odeur de Sean. Tentant de dormir pour ne plus sentir son cœur se tordre dans sa poitrine. Au moins, lui avait-il épargné un au-revoir qu’elle détestait tant.

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