Le temps d'un tango

Fanfiction par V. Gomez et A. Conroy

11 octobre 979

Quand il put voir Célia, Eagle nota de suite sa mauvaise humeur et jugea bon, avant de lancer le briefing, de lui laisser le temps de se changer et de passer voir Fred. Il commençait à connaître le caractère de la jeune femme et savait quand il ne devait pas attiser les flammes. Un Fred en meilleure forme la réconforta assez pour la rendre moins ombrageuse et si elle cacha le plus possible à son ami convalescent qu’elle rêvait d’être très loin de là, au moins, Eagle avait vu juste, et lui apprendre qu’il était question de sa liste lui redonna une certaine motivation : elle voulait que ce soit la piste qu’elle attendait. Mais, ça voulait dire infiltration et donc une mission bien plus longue qu’un simple tir…

– La mission se déroule à quel endroit, Capitaine ?
– A l’intérieur des terres Hélianes, dit Eagle, son expression indiquant qu’il n’aimait pas envoyer ses hommes aussi loin des lignes et de Fardenmor. A Nirandil, au Nord du Comté de Torin. Il est essentiel que vous soyez discrets, j’aimerais que l’Ombre qui va vous héberger garde sa couverture même après votre départ.

Célia étudia la situation avec beaucoup d’application avant d’arriver à la première esquisse du plan d’action.

– … ce qui veut dire Xavier et ses déguisements. Je vais devoir me grimer au maximum pour qu’on ne me reconnaisse sous aucun prétexte. Cette fois, la prime sur ma tête ne va pas nous faciliter la tâche. Qui vient avec moi ?
– Joshua et Pietr, dit Eagle.

Elle avait déjà travaillé avec les deux. Pietr était professionnel à l’extrême, très bon tireur et elle avait de bons rapports avec Joshua, surtout quand ils parlaient mécanique. Mais surtout, ils étaient tous les deux très bons en infiltration et savaient improviser si besoin.

– Très bien. Qu’ils soient prêts au plus tôt, je veux régler ça le plus rapidement et le plus efficacement possible. Que ça ait le mérite de ne pas avoir écourté mes vacances pour rien.

Eagle ne se donna pas la peine de s’excuser.

– Ils sont prêts, vous partez cet après-midi en transporteur jusqu’à Eden pour changer de véhicule puis jusqu’à l’Aérofaille de Torin pour arriver de nuit.
– Qui est l’Ombre qui doit nous aider ? continua Célia, ne voulant rien négliger.
– Elle porte pour l’instant, le nom d’Esperanza As’Corvaz. Elle tient un petit restaurant pas très connu dans le quartier modeste de Nirandil, répondit Eagle. Elle est censée être célibataire donc plusieurs possibilités de couvertures pour vous, sœur et amis, cousin et fiancée, fille et amis… voyez entre vous.

Célia demanda quelques détails supplémentaires sur Esperanza, comme son âge, des traits physiques particuliers, etc. Ce qui aiderait à rendre les identités d’emprunt plus crédibles. Difficile de se faire passer pour la fille d’une femme qui aurait d’apparence le même âge que vous. Célia peaufina quelques points de détails avec Eagle et finalement rejoignit Fred, toujours alité à l’infirmerie principale du camp.

– Je repars dans quelques minutes, lui annonça-t-elle très vite en tenant sa main dans la sienne. Tu te remets tranquillement et si t’es sage, je verrai pour t’emmener à Phoenix avec moi au retour. Si Massis est d’accord évidemment, ajouta-t-elle en voyant le médecin-chef lever le nez de ses ordonnances.

Un Massis qui haussa les épaules et Fred sourit.

– Ouaiiis, je veux. Pis c’est moi le convalescent, j’ai tous les droits. Eh, tu fais gaffe, hein ? Torin, c’est loin. Dur de monter un sauvetage éclair.

Célia eut un léger sourire en coin.

– Je sais, Fred. Je serai prudente, je te le promets. Au pire, tu rameutes la cavalerie de Phoenix, hein ? dit-elle avec un clin d’œil.

Elle se pencha et lui fit une bise.

– Massis a le numéro de téléphone de Sean. Mais je te promets, ça va aller.

Fred lui tira la langue.

– J’ai plus peur d’appeler Sean qu’autre chose !

Surtout si c’était pour lui annoncer une mauvaise nouvelle…

– Allez, bon tir, tout ça. J’veux un souvenir !

Célia lui fit une pichenette du doigt sur le front.

– Si t’es sage.

Elle quitta la tente de l’infirmerie en lui envoyant un bisou de loin. Puis elle prit son équipement retrouva Joshua et Pietr devant l’armurerie. Après un passage obligatoire par chez Xavier pour se déguiser en bons As’Corvaz, ils étaient dans le transporteur qui les emmenaient loin de Fardenmor et y passèrent le temps comme ils pouvaient. Célia préparait son fusil en discutant d’un air un peu absent avec ses deux collègues. Pietr était, comme toujours, plutôt silencieux et stoïque mais Joshua faisait la conversation pour deux voire trois, alors ça compensait.

– T’es distante, Célia, t’as laissé ta tête en perm, ou quoi ?

Elle ne soupira même pas, elle avait dépassé ce stade.

– La tête, non. Le cœur, oui. Il est resté là-bas et c’est difficile à gérer, dit-elle avec une intonation neutre qui n’allait pas bien avec ce qu’elle disait.

Elle prit une profonde inspiration et posa son fusil à côté d’elle.

– Je sais, faut que je sois concentrée pour la mission. Et je le serai d’accord ?
– J’m’en doute, ma belle, c’était pas un reproche. Bon, et cette voiture dont tu parlais, tu l’as eue ? Tu vas enfin me dire c’est quoi ?

C’eut le mérite d’éclairer un peu le visage de la jeune femme.

– Oui, je l’ai eue. Elle est absolument superbe… Tu t’y connais en concept car ?

Joshua pointa son propre visage.

– Eh. Fana de mécanique, tu te souviens ? J’ai fait au moins deux des Car Expo d’Eden. Dis-moi des mots d’amour.

Elle replia ses jambes devant elle et entoura ses genoux de ses bras.

– Si je te dis Eden Elit ? Ça te parle ?.. dit-elle sans trop savoir si le nom était suffisant comme indication.

Mais vu que Joshua en resta bouche bée, oui, ça l’était.

– … LA Eden Elit ? Le Concept car de chez Eden Engines ? La beauté pourpre chromée ? Cette Eden Elit là ?

Il siffla.

– Vache, tu roules sur l’or, en fait.

Célia rougit en enfonçant un peu sa tête dans ses épaules.

– Elle est belle, hein ?

Elle esquiva la question du prix. Ce n’était pas un sujet qui la mettait à l’aise. Heureusement pour Ian, d’ailleurs, si Joshua avait continué sur sa lancée, Célia aurait vite compris qu’elle n’avait pas payé l’intégralité du montant demandé. A la place, Joshua s’extasia sur la beauté de la voiture et exigea un rapport détaillé sur ses performances. Il les eut d’ailleurs en long, en large et en travers, plus la promesse qu’elle lui montrerait une photo qu’elle avait dans ses affaires au camp. Une de celle prise par Ian. Sa photo préférée pour être exact, car on les voyait, Sean et elle, enlacés devant la voiture.

– Un vrai bijou. Mais rêve pas, t’as cent fois plus de chances de réussir à conduire ma Grande Dame un jour que de pouvoir monter derrière son volant. Sean est pire que moi ! rit-elle sans beaucoup de compassion.

Joshua lui sourit.

– Ouiiii, d’ailleurs, en parlant de ta Grande Daaame…

L’expression de Célia vira à la moue amusée, un sourcil relevé.

– Je suis toujours ouverte à la négociation.

Joshua lui fut un grand sourire.

– J’ai trouvé une boîte de vitesse ! Mais elle est de 48 pas de 42, un modèle un peu différent…

Elle claqua la langue contre son palais.

– Hum… j’en aurai aimé une vraiment d’origine, mais contre un tour en moto, je peux me contenter d’une un peu plus récente.

Elle tendit la main droite.

– Deal. En rentrant, tu pourras essayer ma Grande Dame une fois que j’aurai monté sa nouvelle boîte de vitesse. On pourra même le faire ensemble, tiens !

Joshua en eut les yeux brillants.

– YES !

Devant sa réaction, Célia retrouva véritablement son sourire. Comme avec Fred, il était dur de rester morose à côté de la bonne humeur du Shaïness.

D’Eden, ils ne virent rien d’autre chose qu’une Aérofaille avant de repartir presque aussitôt, même si Célia savait que quelque part, à l’Est, se trouvait une île paradisiaque qui n’attendait qu’elle… Mais elle ne put même pas voir un bout de la Mer Intérieure au travers des hublots du transporteur qui les emmenait dans le sud-est de Kadam Hel. Ils arrivèrent à Torin juste après le coucher du soleil, leur appareil volontairement civil se posant pour déverser son lot de passagers auxquels le trio s’était mêlé.

Tous trois étaient déguisés comme des Edeniens typés As’Corvaz. Ça avaient l’avantage de permettre quelques écarts trop Shaïness pour un pays médiévaliste, sans éveiller les soupçons, et excuser une erreur de langage en Stellaire. Pietr étant le plus âgé, il avait été désigné comme Juan, cousin d’Esperanza venu en vacances à Kadam Hel avec ses deux enfants, Célia et Joshua, rebaptisés respectivement, Ana et Josué pour la mission. Tous d’un même brun, d’une même peau hâlée et les yeux d’un vert assez marqué, ils donnaient l’impression de se ressembler bien plus qu’en réalité. Ils s’éloignèrent du transporteur, jouant déjà leur rôle depuis plusieurs heures, récupérant leurs bagages sans ostentation pour rejoindre le point de rendez-vous avec Esperanza. L’Ombre les accueillit avec un grand sourire, serrant “Juan” dans ses bras et embrassant “Ana et Josué” sur les deux joues.

– Ce que vous avez grandi ! Terminé, l’Académie, mon grand ?
– Oui, enfiiiiin ! rit Joshua. Et tata, Ana a un amoureuuuux !
– Ooh ? feignit parfaitement l’espionne infiltrée.

Ils continuèrent à discuter comme s’ils se connaissaient depuis toujours alors que tous les quatre rejoignaient la modeste auberge d’Esperanza pour un bon souper au milieu de quelques clients. Puis ils regagnèrent leurs chambres.

Les détails de la mission étaient sous leurs matelas et la première chose que fit Célia fut de plonger le nez dans son dossier, épluchant chaque page, chaque image avec attention. Elle essayait d’oublier le fait qu’elle était loin de Fardenmor et de toute échappatoire rapide. En fait, si, elle y pensa. Au point de considérer la situation avec assez d’attention pour conclure qu’ils avaient presque plus intérêt à fuir vers le sud, en Sundarì, si les choses tournaient mal. A la condition de pouvoir, bien sûr, passer la frontière entre Kadam Hel et le royaume indépendant Lo’kindjaleph, ce qui était tout sauf évident. Bref, ils n’avaient pas beaucoup de marge de manœuvre.

La cible de Célia était un certain Archibald, un Khyan riche et influant du Comté Hélian de Marchebrumes. Et en l’occurrence, le client régulier d’un marchand de vin renommé de la ville de Nirandil, qui venait tous les ans à la Grande Foire pour acheter caisse sur caisse du renommé Rouge Torin. La foire commençait justement le lendemain et ne durait que deux semaines, seul délai pour déterminer si l’homme était lié ou non à l’assassinat d’Hughes Avonis. Qu’il le soit ou non, le coup de maître de Célia la Rousse dans cette affaire ne devait pas être le tir, certes en plein royaume Hélian, en plein jour et entourée de monde, mais son improbable disparition juste après, puisque Juan, Ana et Josué ne devaient quitter Torin que trois jours plus tard, à la fin de leurs vacances. Il lui revenait donc de faire en sorte que personne ne fasse le lien entre Célia et Ana. Du coup, la jeune femme prit une bonne heure à organiser ses idées. Elle rassembla ensuite la “famille” et elle leur donna les instructions pour la première journée de mission.

Au petit matin, Ana et Esperanza étaient donc au marché pour que la nièce apprenne comment choisir les légumes et la viande pour le restaurant. Tandis que Juan et Josué arriveraient plus tard pour prendre le relais en jouant un père et son fils en balade, en purs touristes Edeniens en pays médiévaliste. Ils aperçurent leur cible dès ce premier jour et savoir où il logeait ne fut pas compliqué. Au bout de trois jours d’observation, l’équipe savait qu’Archibald, escorté d’un seul homme à tout faire, se rendait tous les jours au stand de vin, discutait avec le marchand, goûtait les produits du cru, faisait encore un tour et repartait à l’auberge où il avait sa chambre, pour y paresser le reste de la journée. Un planning répétitif et prévisible qui arrangeait bien les Aigles. Pietr se retrouva dès le lendemain à changer momentanément de tête. Fort du bilan de leurs observations, il incarna un envoyé des Instances Hélianes venu déposer des affiches d’avis de recherche de Célia la Rousse. Il s’arrangea pour être en pleine négociation avec le marchand de vin pour en déposer une devant sa boutique, quand la cible fit son entrée en scène. Ana dans les parages, à faire des courses pour le restaurant, n’attendait que de voir sa réaction. Mais l’homme ne réagit pas du tout devant le portrait de Célia. Même lorsqu’un Joshua grimé en paysan du coin râla sur la “vermine Quérulente”, Archibald demanda de qui il s’agissait et ce qu’on reprochait à cette femme à la tête mise à prix. L’Elam Evir sut aussitôt que ce Khyan n’avait aucun lien avec le meurtre de son père, rien qu’à son expression. Déçue, elle savait qu’il était quand même une cible à abattre et que la mission devait se poursuivre.

Mais le jour J, tout en se maudissant de ne pas être à Phoenix, Célia sut immédiatement que quelque chose clochait : l’aide habituelle de sa cible était absente. Il était accompagné d’un homme différent et à travers la lunette de son fusil, Célia le trouvait vaguement familier. Déjà peu ravie de n’avoir pas eu de réaction de l’homme face au visage d’une femme dangereuse dont il aurait pu commanditer le meurtre du père, elle n’apprécia pas cette impression de variation. Elle savait que les erreurs venaient de ces petites fausses notes qui dénotaient dans sa partition. Elle resta donc en place, mais refusa de tirer. Pas avant d’avoir pu reconnaître l’homme familier. Elle dut attendre que celui-ci bouge et tourne son visage face à elle. Il était grimé, lui aussi, mais elle reconnut bientôt Hyl’ioss Elam Evir, un chasseur de Quérulents, ou Traqueur Encyclique comme les Hélians appelaient ce genre d’homme, un pénible Commandeur qu’elle avait déjà croisé à quelques reprises et qui essayait de mettre fin à la “légende” de Célia la Rousse. Pire, c’était l’Hélian qui avait découvert son identité le premier et leur avait forcé la main à faire d’elle une cible vivante. Et depuis, chacune de leurs rencontres avaient failli mal finir. Elle lui devait, entre autre, le magnifique bleu que Ian et Sean avaient pu observer. L’homme avait la particularité physique d’être presque albinos et utilisait quasi systématiquement déguisements et maquillage, ce qui le rendait parfois difficile à identifier.

Célia roula aussitôt sur le dos, jurant en silence avant de tenter de retrouver son calme après cette mauvaise surprise. Elle devait abattre sa cible, mais le faire, c’était confirmer à ce foutu pitbull de Traqueur qu’elle était dans le coin et de fait, enclencher elle-même le piège qu’il avait dû bien préparer avant de se montrer… Mais elle ne comptait pas se laisser intimider par cet Hélian, fut-il Haut-Noble. Le plan de repli était en place, son équipe était prête. Elle choisit de ne pas changer ce qui était prévu. Restait un problème : pour tuer sa cible, il ne fallait pas qu’Hyl’ioss ait le temps de le protéger de sa propre Symbiose Dormante. Il était Commandeur Elam Evir, il pouvait, comme elle, user de son Héritage sur une autre personne que lui-même du moment qu’il l’avait dans son champ de vision. Célia se rappela l’épisode malheureux dans le Quartier Général des SK avec Frédéric… et elle en sut aussitôt comment déconcentrer Hyl’ioss et ensuite tirer sur sa cible. Ils passèrent sous un balcon chargé de pots fleuris et Célia tira dans le plus gros des pots de terre, le faisant éclater et laissant tomber terre et fleurs sur le Traqueur. Il en perdit le contact visuel avec la cible et Célia tira donc à nouveau… Sauf que lorsque Hyl’ioss était engagé pour être garde du corps, il ne laissait pas ses cibles se faire tuer. Quand le pot de fleurs explosa, l’Elam Evir lutta contre tous ses instincts voulant qu’il se protège les yeux ou s’écarte, et se jeta en avant, protégeant la cible de Célia de son propre corps. Elle le toucha, lui, et la Symbiose Dormante du Commandeur s’activa. Il poussa son client indemne à l’abri d’un étal et se tourna immédiatement vers la direction du tir. Célia était positionnée très loin de là, mais Hyl’ioss avait l’Art du Fantôme de Corps… Le sachant que trop bien, Célia avait traversé le toit sans tarder pour sauter directement dans la rue arrière. Mais au lieu de fuir droit devant elle, elle s’engouffra dans la demeure sur laquelle elle était quelques secondes plus tôt, refermant la porte derrière elle, et attendit, calée contre un mur. Ils avaient veillé à choisir un lieu vide pour la journée, elle savait qu’elle n’aurait pas de mauvaise surprise à l’intérieur. Elle entendit l’homme marcher sur le toit et chercher sa trace, comme le pitbull auquel elle le comparait. Ce fichu Traqueur Encyclique trop doué ne quitterait plus la ville maintenant, pas sans la trouver. Il avait du flair et elle était censée rester encore trois jours pour ne pas détruire la couverture d’Esperanza…

Mais pour le moment, elle ne devait surtout pas bouger de la demeure. Sous aucun prétexte. Elle n’avait d’autre choix que compter sur son équipe pour qu’ils distraient l’Elam Evir et l’éloigne de sa planque. Pendant ce temps, elle mit les secondes à profit. Elle entoura son fusil d’une couverture et le glissa sous un buffet. Puis elle commença sa métamorphose. Pas en Ana, mais en Honghui, l’une des apparences Ven’sakuraï qu’elle maîtrisait le plus. Merci Desdémone… Célia ôta la perruque rousse qu’elle avait mise sur ses cheveux colorés en noirs et lissés, retira la combinaison noire très shaïness qu’elle portait pour dévoiler en dessous une tenue très commune d’une chemise ample et d’un pantalon large, en matière fine et infroissable qui s’étaient glissés sans mal sous sa tenue “officielle” de sniper. Elle jeta perruque et tenue noire dans un sac de toile qu’elle referma. Puis elle attendit. Son visage n’était pas encore transformé, mais ça pouvait ne pas s’avérer nécessaire. Dehors, elle entendit des coups de feu, des cris, un début de panique, bref, la diversion de son équipe. Mais alors qu’elle estimait qu’Hyl’ioss s’était peut-être éloigné, la porte s’ouvrit, révélant un Joshua blessé, tenant son épaule droite, maculée de sang, le front en sueur. Il avait fait deux pas vers elle quand Hyl’ioss entra à son tour, mettant le Shaïness en joue.

Pas de panique, Madame, lui dit-il. Services spéciaux, cet homme est un Quérulent, veuillez quittez le bâtiment.

Célia n’eut aucun mal à jouer la jeune femme paniquée et recula dans la pièce, regardant Hyl’ioss comme s’il était un Céleste en personne, comme si elle n’avait pas compris ce qu’il disait, agitant la tête de droite et de gauche. Hyl’ioss la regarda de ses yeux bleus perçants. Célia eut la pensée saugrenue que son adversaire ne portait pas de lentilles de contact colorées pour une fois.

Madame, dehors, immédiatement, ordonna-t-il d’une voix qui aurait fait fuir le plus courageux des Khyans.

Il fronça les sourcils, penchant la tête sur le côté, la détaillant.

Vous êtes seule dans cette grande bâtisse ? remarqua-t-il, habitué à identifier la moindre anomalie immédiatement.

Profitant de ce qu’il pensait être de l’inattention, Joshua bougea mais Hyl’ioss lui tira dans le genou, l’envoyant s’étaler au sol avec un cri de douleur. Au moins le Traqueur avait-il cessé de scruter Célia… Elle ferma les yeux une seconde, se boucha les oreilles, croisa le regard de Joshua… et s’élança pour sortir de l’endroit en courant. Elle n’avait pas le choix, elle devait laisser tout derrière elle pour sortir comme la première Khyan venue. Joshua ne lui adressa pas même un regard, cherchant à la protéger puisqu’il se savait perdu. En sortant, elle vit Hyl’ioss se désintéresser d’elle pour s’accroupir près de son ami, le canon de son arme EV sous sa mâchoire, pour lui donner une chance de parler. Une seule, et elle savait que l’Aigle ne la prendrait pas. Comme Hyl’ioss lui tournait le dos, Célia hésita. Assez en tout cas pour fermer la porte devant elle et non derrière, tout en activant son art de Zone Blanche qui gelait tout autour d’elle sur plusieurs mètres… cet Art qui lui donna une fraction de seconde de répit pour être sur le Traqueur et murmurer un mot à son oreille.

Dors.

Oui, elle tentait le tout pour le tout avec une Invocation de la Torpeur sur un Commandeur Hélian… Elle sentit la contre-Symbiose alors qu’Hyl’ioss se retournait, souriant.

Bonjour, Cordélia, dit le Traqueur en lui attrapant le bras.

Joshua essaya de faire feu mais c’était l’inconvénient d’avoir à faire à un Haut-Noble Elam Evir, il n’y prêta même pas attention, tirant à son tour vers l’Aigle sans vraiment regarder. La balle se logea dans la même épaule déjà blessée de Joshua, faisant tourner de l’œil au Shaïness. Célia avait empêché qu’Hyl’ioss tue Joshua de sang froid, elle arriverait à se regarder encore dans un miroir. Si tant est qu’elle en ait encore l’occasion. Elle resta stoïque pourtant et fixa l’homme avec haine.

Célia. Je me nomme Célia.

Hyl’ioss eut un petit sourire.

– Oui, si vous préférez. Je peux accorder un surnom à ma traque la plus agaçante depuis plusieurs mois.

Sa main sur son bras ne lâcherait pas, pas avant d’être sectionnée, elle serrait fort, pas assez pour enclencher une réaction symbiotique mais bien assez pour faire mal.

– A genoux, Mademoiselle Avonis, que je vous passe les restreintes. Une bêtise et je l’abats, dit-il, pointant son arme EV vers l’Aigle inconscient et qui perdait trop de sang sur le plancher grossier de cette masure Héliane.

Célia le fixa sans manifester réellement d’émotion. Elle était devenue d’une neutralité dérangeante.

– Ce n’est que votre parole. Mais s’il reste en vie, je serai conciliante.

Hyl’ioss hocha la tête.

– Ma parole est mon honneur, Mademoiselle. Vos mains, exigea-t-il, lâchant son bras mais Joshua toujours en joue.

Célia savait que ce jeu était dangereux et surtout perdu d’avance si l’homme mentait. Elle n’avait jamais eu l’idée de jouer au poker, sinon elle se serait vite rendue compte qu’elle détestait ça. Elle tendit les deux bras devant elle, poignets joints.

– Si vous vous parjurez, que vos Célestes aient pitié de vous.
– Laissez les Célestes où ils sont, un homme crée sa propre chance, répondit l’Elam Evir en sortant les restreintes d’une sacoche de sa ceinture.

Il y eut alors un coup de feu et le corps de Joshua tressauta alors qu’une balle lui perçait le cœur. Mais Hyl’ioss ne s’était pas parjuré. Assis sur une fenêtre juste en face, Pietr visait à présent Hyl’ioss, tirant balle sur balle, visant les yeux de l’Elam Evir, le forçant ainsi à reculer.

– Cours, ordonna froidement l’Aigle Elam Evir à Célia.

Elle réagit aussitôt, se retourna et courut vers la sortie. Son regard était vide et elle ne réfléchissait plus. Elle courait, c’est tout. Car si elle se mettait à penser à ce qui venait de se passer, elle se condamnait. Elle courut à en perdre haleine et sortait tout juste de la ville quand le bruit de deux engins motorisés lui parvint. Sa Symbiose Dormante s’activa aussitôt, encore et encore, alors qu’on lui tirait dessus. L’une des deux motos arriva à son niveau et ce n’était pas Hyl’ioss au guidon, mais Esperanza. L’As’Corvaz lui cria de monter en selle, le Traqueur Encyclique sur les talons. Sans hésiter, Célia monta derrière l’Ombre d’un bond parfait et se plaça entre elle et les balles, la protégeant de son propre corps. Mais Célia ne disait rien, elle cherchait juste une arme.

– Sacoche arrière, lui indiqua l’Ombre en mettant les gaz.

L’As’Corvaz saignait par plusieurs blessures mais conduisait bien et surtout, vite, gardant Hyl’ioss à distance. Célia, ou plutôt Amaris en l’occurrence, ouvrit la sacoche et en saisit l’arme à l’intérieur. Elle vérifia les munitions, comme si elle n’était pas en pleine course poursuite, arma le chien. Elle visa les roues du véhicule derrière elle, sans perdre de temps, mais sans précipitation non plus, et elle tira. On put entendre le crissement de pneus sur le sol caillouteux puis celui de métal qui ploie alors qu’Hyl’ioss perdait le contrôle de sa moto et finissait dans le décor. Esperanza accéléra, droit vers l’Aérofaille toute proche.

Sauf qu’une fois sur place, il fut évident qu’il serait impossible de rallier le moindre transporteur, de trop nombreux miliciens surveillant toutes les entrées et interrogeant chaque passager. Depuis leur cachette, sans même avoir eu l’occasion de mettre pied à terre, les deux femmes affichèrent un même air sombre.

– Merde, jura l’Ombre, remettant les gaz.

Il ne restait que la Sundarì comme dernière échappatoire et le Traqueur avait dû faire en sorte que ça le soit… Il avait dû tout prévoir, se donner mille occasions de les rattraper avant le pays Lo’k. Célia posa sa main au contact froid sur l’épaule de l’Ombre.

– On doit se replier quelque part. On ne passera pas en forçant ou en y allant tête baissée. Il y a un endroit où on pourrait se cacher, le temps que ça se calme ?
– Pas si près, répondit l’Ombre. J’ai une planque à Agrima, mais on en a pour une nuit de moto.
– Ça reste jouable, dit Célia en regardant derrière elle.. Si on peut trouver assez d’essence, je peux conduire toute la nuit sans interruption.

Esperanza hocha la tête.

– Il y a une pompe à deux heures d’ici, dit l’Ombre.

Une chance car les pompes à essence n’étaient pas vraiment légion à Kadam Hel, ce pays où la plus grosse part de la population préférait le cheval à n’importe quel engin motorisé. C’était un Khyan qui les gérait, en plus d’un relais plus ordinaire pour chevaux. Il ne posa pas de questions et Esperanza en profita pour bander ses plaies comme si elles ne la dérangeaient pas. Avec deux heures de route, Célia avait eu le temps de reprendre doucement son état d’esprit normal. Elle avait encore la sensation de froid dans la nuque que lui laissait la dominance d’Amaris, mais elle allait mieux. Enfin si mieux était le mot approprié.

– J’ai merdé sur toute la ligne, laissa-t-elle glisser entre ses mâchoires serrées.

Elle enfourcha la moto et attendit qu’Esperanza en fasse autant.

– Je roule sans m’arrêter. Si vous avez besoin d’une pause, tapez-moi l’épaule. Essayez de vous reposer. Votre Héritage ne vous soignera pas tout seul.

Puis un peu moins rigide, elle afficha un maigre étirement des lèvres.

– Et moi, c’est Célia, au fait.
– J’ai Vitae, dit l’ “As’Corvaz”. Moi, c’est Hyuurei.

Elles traversèrent tout le Comté durant la nuit, mais Hyl’ioss était tenace et, surtout, intelligent. Il n’était pas un des meilleurs Traqueurs pour rien et, lui, avait eu accès à l’Aérofaille…

Célia et Hyuurei approchaient enfin d’Agrima, commençant à espérer en voyant les lumières de la ville au loin, quand le sol éclata littéralement sous les roues de la moto, les projetant en l’air sur plusieurs mètres dans un aveuglant éclat de lumière et de feu. Célia termina dans le fossé qui longeait leur route et malgré toutes les charges de Symbiose qu’elle utilisa pour survivre au choc, elle récolta des blessures que sa Symbiose Dormante ne lui avait pas épargnées. Des coupures, des bleus en devenir, des égratignures par dizaine, des brûlures mais surtout quelque chose qui avait cédé dans son genou quand un bout de moto était venu le frapper avec force. Après sa chute, la jeune femme roula encore sur le sol pentu, dur, inégale et poussiéreux pour finir sa dégringolade dans l’eau. Elle se redressa comme elle put, malgré la douleur et le choc, cherchant aussitôt Hyuurei du regard au milieu de l’eau et des débris. Ce qu’elle trouva lui fit détourner le regard aussitôt, une main devant la bouche pour ne pas vomir. Elle se mordit la lèvre avec force alors qu’elle se savait à présent seule en pays ennemi. Mais comme il ne restait plus rien à sauver d’autre qu’elle-même, Célia leva les yeux sur le cours d’eau peu profond dans lequel elle pataugeait et tenta de se remettre sur pied comme elle put. Son genou lui annonça aussitôt que ce n’était pas une bonne idée alors qu’elle retournait le nez dans l’eau. Elle s’assit pour serrer son genou entre ses mains, le visage déformé par la douleur et la peur. Elle devait bouger, l’explosion avait déjà dû alerter ses poursuivants et dans son état, elle n’avait aucune chance de leur résister. La fuite était sa seule et dernière option.

Elle regarda autour d’elle et se mit à espérer que le cours d’eau la mènerait à la Glanhîr, la large rivière-frontière entre Kadam Hel et la Sundarì. L’eau était rare dans le sud de Kadam Hel, elle pouvait raisonnablement s’accrocher à cet espoir. Elle brisa un des maigres arbrisseaux trop secs qui poussaient là, et sans même en arracher les branches, s’en servit de béquille pour avancer. Elle se mit en marche, boitant et restant résolument les pieds dans l’eau, pour éviter de laisser une piste trop visible et trop odorante sur la rive. Suivant le sens du courant, elle espérait que le petit cours d’eau serait bientôt plus profond. Elle nagerait plus aisément, même avec une jambe blessée qu’en essayant de marcher. A chaque pas, la douleur lui arrachait une grimace et elle ignorait quelle distance elle allait devoir et pouvoir parcourir. Alors elle s’accrocha à tout ce qui lui donnerait la force d’avancer et sauver sa peau. Il y avait Sean, oui, mais pas seulement. Il y avait Nathan, Sinaï, Frédéric, Ian… et surtout ne pas penser aux morts… surtout penser à ceux qu’elle voulait retrouver.

Elle tomba avec un grand bruit d’éclaboussure quand le ruisseau rejoignit abruptement une rivière bien plus large, le niveau passant sans prévenir de la moitié de son mollet à mi-cuisse. Dans l’obscurité de la nuit, elle n’avait rien vu et le bruit attira ses poursuivants qu’elle n’avait même pas entendus jusque là. Elle remarqua avec panique la lumière de leurs lampes trop proches et entendit les aboiements des chiens. A présent allongée dans l’eau, avec un certain soulagement physique, elle regarda autour d’elle et d’un geste aussi rapide que désespéré, elle saisit sa béquille improvisée que le courant commençait à vouloir emporter pour la laisser flotter devant elle. De jour, elle ne se serait pas donné cette peine, mais de nuit, elle lui servait de maigre flotteur tout en la camouflant un peu. Elle se laissa porter par les flots, commençant à trop fatiguer pour tenter quoi que ce soit d’autre.

Elle vit des mouvements sur l’une des rives, à bonne distance d’elle. Elle revit les lampes s’agiter alors que ses paupières devenaient trop lourdes, qu’elle se sentait glisser de son flotteur de fortune. Pourtant, elle ne devait pas perdre connaissance, elle devait continuer à nager. Alors elle essaya de jouer une dernière carte et se mit en osmose avec sa Symbiose pour tenter d’accéder à l’Héritage Lo’kindjaleph. Honnêtement, elle n’avait pas été la plus assidue des utilisatrices de l’opale de feu, néanmoins elle espérait quand même arriver à se redonner un peu de force. L’Héritage s’activa mais elle ne sentit qu’une impression de satiété combler son estomac, ce qu’elle n’avait ni prévu ni voulu mais retrouva aussi assez de clarté d’esprit pour se souvenir qu’elle n’avait pas choisi le bon Héritage. C’est l’As’Corvaz qui protégeait de la douleur, empêchait de ressentir le froid de l’eau tout en lui donnant la force morale de continuer, augmentant sa colère proportionnellement à ses blessures. Elle se traita d’idiote en rajustant sa maigre prise sur son arbrisseau et tenta à nouveau sa chance. Elle avait réussi avec l’Héritage d’une Maison, elle arriverait peut-être avec celui d’une autre. Mais elle devait arrêter le premier pour enclencher le deuxième. Elle mit un moment à se décider, craignant de perdre connaissance entre les deux, mais si elle y arrivait, elle gagnerait de précieux atouts. Elle serra les dents.

– Sean… ça semble si simple quand tu le fais…

Par chance, elle était bien plus Feu que Terre. Douleur et froid disparurent presque en un claquement de doigt et sa clarté d’esprit fut troquée contre une colère plus que motivante. Hyl’ioss venait de prendre la vie de trois de ses compatriotes, dont un ami à qui elle avait fait la promesse d’un tour en moto qu’elle ne pourrait jamais tenir. Elle avait tout à coup une envie furieuse de voir cet Hélian mort. Elle voulait le voir avec une balle en plein cœur, avec le corps déchiqueté par une explosion. Elle voulait le voir noyé entre ses propres mains ! Qu’il souffre autant qu’il l’avait faite souffrir. Elle devait pour ça sortir de Kadam Hel, suivre le courant jusqu’à la rivière-frontière. Et une fois en Sundarì… Elle ne savait plus, elle devait juste avancer pour tuer cet homme le moment venu.

Malgré l’Héritage, pourtant, elle restait blessée, épuisée, l’eau était glacée et elle piqua du nez sur sa branche plus souvent qu’à son tour. Elle ne fut tirée de son demi-sommeil que par une progressive accélération du courant qu’elle mit un moment à remarquer. Elle commençait à peine à se demander si elle devait prendre le risque de rejoindre une rive quand le bruit tonitruant d’une cascade en approche empli le silence de la nuit. Célia leva sa tête lourde pour fixer cette irrépressible fatalité, sans avoir aucune idée de la hauteur de la cascade, ni de ce qui l’attendait en bas. Mais elle restait avec son idée fixe de rejoindre la rivière-frontière… Elle se laissa entraîner par les flots. Elle ne cria même pas quand elle bascula.

Mais la chute fut beaucoup plus courte qu’elle ne le pensait. Son élan fut violemment arrêté par un filet tendu de part et d’autre de la cascade et elle atterrit lourdement au milieu de poissons encore frétillants. Sa branche lui tomba sur le coin du crâne alors que des trombes d’eau chutaient sur elle, la noyant à moitié, la pressant contre le filet de métal et les dizaines et dizaines de poissons. Elle ne comprenait pas ce qui se passait, elle avait l’impression de revivre une scène affreuse, de sentir des mains sur son cou… Elle se mit à se débattre, mais elle n’avait plus assez de cohérence pour coordonner ses gestes. Elle saisit quelque chose qu’elle broya entre ses doigts en une purée immonde, puis elle attrapa autre chose du même type, ses doigts s’ouvrant et se fermant instinctivement quand quelque chose touchait sa paume. Ce fut finalement des maillons du filet et elle se retrouva à tenter de ramper sur le ventre, agrippée à ses filaments sans trop savoir comment. Elle essaya de s’extirper de là, tirant de toutes les forces qui lui restaient, pleurant au milieu de l’eau. Cela lui prit un temps fou mais elle allait y parvenir, passer par-dessus la limite métallique et chuter dans la rivière en contre-bas quand un choc violent la percuta en plein front, la projetant à nouveau au fond du filet. En face, perché dans un arbre, calé contre les branches, Hyl’ioss rechargea le gros fusil de chasse avec lequel il venait de tirer. Les balles étaient assez massives pour exploser une articulation et le choc suffisant pour renvoyer Célia au fond du filet chaque fois qu’elle aurait essayé d’en sortir. Il n’avait qu’à attendre qu’épuisement, milliers de litres d’eau et suffocation l’assomment et il la cueillerait comme n’importe quel autre des poissons au fond du filet. Elle, elle n’en pouvait plus. Le choc avait stoppé l’Héritage, elle était à nouveau impuissante, hébétée et sans espoir d’aide. Elle s’était mise à plat ventre, écrasée par les litres d’eau, parvenant à peine à respirer à travers les mailles du filet, entre les corps mouvants de poissons aussi condamnés qu’elle. Elle avait arrêté d’essayer de se sortir de là, elle avait arrêté d’espérer. Elle pleurait sans pouvoir s’en empêcher. Elle avait envie de fermer les yeux et s’endormir.

– Sean… essaya-t-elle de dire au milieu de l’eau qui vrombissait autour d’elle. Aide-moi… Sean… Aid…e … moi…

Ses prières ne firent par apparaître le Shaïness et la simple pression de cette eau froide sur sa cage thoracique, en plus de celle qu’elle inspirait bien plus souvent que l’air, l’étouffa et lui fit perdre connaissance. Elle fut à peine consciente du moment où le filet fut tendu au-dessus de la cascade, la libérant de la chute d’eau. Elle entendait des voix, savait qu’elle aurait dû en profiter, mais son corps ne lui répondait plus, ses muscles meurtris par les centaines, les milliers de coups de poings donnés par la cascade en furie. Deux bras puissants, probablement aussi larges que des troncs, la soulevèrent et elle se retrouva le nez contre une fourrure épaisse pour s’évanouir à nouveau. Les réveils suivants ne furent pas plus cohérents. Une cahute de bois, une odeur forte de plantes et un langage incompréhensible. Une main fraîche et un regard incroyablement clair, unique en son genre. Puis l’odeur de kérosène et le vrombissement d’un moteur de transporteur, du Fardenmorien en arrière plan, le dernier tube du groupe préféré de Fred. Un lit de camp et un masque sur son visage. Un autre transporteur, noir et silencieux. Un lit blanc, l’odeur d’antiseptiques, des chuchotements pas très loin, un regard bleu acier la fixant depuis un fauteuil dans un coin de la chambre.

Elle leva lentement la main. Pour retirer des tubes de son nez. Encore une fois, ils lui avaient mis ces … trucs pour l’empêcher de respirer. Elle voulait de l’air. Ses doigts s’enroulèrent sur les fins tuyaux de plastiques et elle laissa le poids de sa main les tirer hors de son visage.

– Sea… Sean… marmonna-t-elle en tourna la tête de droite et gauche.

Sean la rejoignit, enroulant ses doigts autour de son poignet.

– Dors, Célia, dit-il, appuyant sur une pompe au-dessus de sa tête pour la renvoyer à son sommeil.

Il fallut plusieurs réveils brumeux avant qu’elle ne se souvienne que ce n’était pas le premier, qu’elle réussisse à réfléchir un peu et comprenne qu’elle était en vie, qu’on la soignait et qu’elle était quelque part à Fardenmor, certainement dans un hôpital à Phoenix. Sean était toujours quelque part dans sa chambre quand elle ouvrait les yeux. Cette fois-là, elle se montra plus calme. Faible et voyant le monde comme à travers un voile, elle avait quand même l’esprit un peu plus apaisé. Assez pour ne pas vouloir enlever les lunettes de respiration de ses narines pour une fois. Elle prit le temps de voir ce qu’il y avait devant elle, puis sur le côté. L’autre… Quand elle vit sa silhouette familière, elle tendit aussitôt les doigts vers lui, n’ayant pas le courage de bouger plus.

– Sean… Tu es … là.

Il la rejoignit avec lenteur, prenant sa main, serrant à peine.

– Tu avais promis, Célia, dit-il, la voix calme.

Elle vit beaucoup d’inquiétude au fond de ses yeux, mais tout était presque masqué par une colère froide, une rage glaciale. Elle fronça les sourcils. Elle ne comprenait pas de quoi il parlait. Elle voulait un câlin, une caresse, du soutien. Mais pourquoi la regardait-il ainsi ?

– Promis ? répéta-t-elle machinalement.

Sean tenait toujours sa main dans la sienne mais n’osait rien faire de plus, il voulait toucher son visage, serrer ses doigts, mais craignait de lui faire mal de ne pas arriver à contrôler sa force sous l’effet de ses émotions.

– J’ai failli te perdre… Tu avais promis d’être prudente… dit-il, sa main tremblant légèrement.
– Oui, dit-elle avec une voix lointaine. Oui, j’ai…

Son visage perdit son air perdu pour une expression plus douloureuse et triste, tandis que sa main essayait de serrer celle de Sean.

– Il était … partout. Il m’a… traquée… encore… encore… Sean… Il me fait peur. Il…

Elle eut un sanglot irrépressible.

– Il m’a chassée comme … un animal… Je n’ai rien pu faire. Je voulais rentrer, je voulais être à la maison… il ne voulait pas me laisser faire… Et l’eau, encore de l’eau… Partout…

Sean se rapprocha d’elle, embrassant son front puisque c’était sans doute tout ce qu’il pouvait faire sans risquer que sa colère ne la blesse.

– Chht, Célia, tu es à la maison. C’est fini, tu n’y retourneras plus jamais, promit-il en appuyant à nouveau sur la pompe.

Quand elle plongea dans l’inconscience, cette affirmation la soulagea. Non, elle ne voulait plus y retourner. Elle ne voulait plus et c’est étrangement sur cette même pensée qu’elle émergea à nouveau. Elle était de plus en plus convaincue de ce fait : c’était fini, elle ne voulait plus prendre tous ces risques pour des pistes illusoires, pour des espoirs de preuves, des illusions. Elle en avait assez.

– Pardon, Nathan… je n’en peux plus… murmura-t-elle sans s’en rendre vraiment compte.

Mais pour la première fois, Sean n’était pas dans la pièce. Il y avait juste un Ven’Sakuraï assez jeune et en blouse blanche qui était en train d’utiliser Vitae sur sa jambe. Il tourna la tête dès qu’elle ouvrit les yeux.

– Bonjour, Mademoiselle Avonis. Comment vous sentez-vous ?

Elle le regarda faire et trouva sa question ridicule.

– En pleine forme, ironisa-t-elle.

Le Ven’Sakuraï eut un léger sourire.

– J’imagine. Mal de crâne, envie de tousser, brûlures dans la gorge et dans le thorax ? Non ? Tant mieux, dit-il, cessant son Art. Vous avez la chance relative de vous réveiller après que votre pneumonie soit terminée.

Elle écarquilla les yeux.

– Une… pneumonie ?! Vous vous moquez, c’est ça ?

Le médecin secoua la tête.

– Non. Vous avez passé des heures dans une eau glacée, ça aurait pu être pire. Au final, vous vous êtes épargné ça et les terribles courbatures de chacun de vos muscles qui suivent irrémédiablement ce genre de maladie.

Elle était un peu raide mais rien à voir avec la véritable agonie qui aurait dû la traverser à chaque mouvement. Elle soupira, parce qu’avoir eu une pneumonie et en être guérie avant de réaliser qu’elle était dans ce lit ce matin-là, ça ne voulait dire qu’une seule chose, et elle n’aurait pas la réponse toute seule.

– Je suis là depuis combien de temps ?

Le Ven’Sakuraï s’attendait à la question.

– Nous sommes le 8 Novembre.

La dernière date des souvenirs de la jeune femme était peut-être le 17 octobre. Elle tourna la tête, regarda par la fenêtre et ne dit plus rien. Dehors, il neigeait. Le Ven’Sakuraï soupira.

– Je vais vous laisser vous reposer, dit-il avant de quitter la chambre.

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3 Comments

  1. Hyl’iosssss…. rraaaaahhhhhh je l’aiiiime paaaaaaas!!! (Bon je disais ça de Sean dans la première histoire que j’ai lu avec lui… une fois de plus je suis sûre que vous êtes capables de faire une histoire où j’en viendrais à l’aimer, mais pour l’instant, NON!!)

    Et une apparition éclaire, à peine remarquable de Meldan!!!! <3…
    Oui, en effet, les choses sérieuses commencent pour de vrai!!! T_T
    Je veuuuuux paaaaaas! C'est bien le mignon gnangnan aussi… j'vais pleurer…

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