Le temps d'un tango

Fanfiction par V. Gomez et A. Conroy

15 Janvier 979

Eagle ne put retenir un soupir alors qu’il faisait mentalement le bilan de la situation.

Donc, si je résume bien, un Noble Hélian a votre prénom, a vu votre visage, sait que vous avez tiré, et les Hélians auront votre nom avant longtemps, dit le Capitaine à Célia.

Il se pinça l’arête du nez.

Étrangement, ce n’est pas… si catastrophique. Mademoiselle Avonis, j’ai quelque chose à vous proposer, mais pour ça, je vous veux en forme et reposée. Allez voir Massis, allez dormir, je vous verrai demain matin.

La jeune femme était décomposée. Ce ne devait être qu’une mission de tir près des lignes de front, simple, presque banale, mais aucun du groupe n’avait vu cet homme aux cheveux mi-longs presque blancs qui les observait, qui avait tout vu et tout entendu depuis sa cachette. Ils n’avaient réalisé leur erreur que lorsqu’en partant, il avait vu sa silhouette s’évaporer par l’Art de Fantôme de Corps. Ils ne réussirent jamais à le rattraper, ni même le retrouver. Mais une troupe Héliane les avait bel et bien trouvés, eux !

Célia sortit de la tente avec une envie furieuse de frapper quelque chose. Fort. Longtemps. Mais elle se contenta de serrer les poings et les dents, parce que mine de rien, sa blessure lui faisait mal. Enfin blessure, une cheville tordue, c’était juste ridicule mais ça avait bien compliqué le retour. Elle arriva à l’infirmerie en boitant, maugréant et marmonnant des imprécations pas très polies contre tous les Hélians du Cratère. Fred l’y retrouva en lui apportant un dîner léger.

Hey, bella, c’est quoi cette tête d’enterrement ? demanda-t-il en s’asseyant sur son lit.
On sait fait griller sur la mission. En fait, pour être exact, j’ai été grillée en beauté par un Hélian, qui a entendu mon prénom, vu mon visage et mon tir. Eagle pense que les Hélians auront mon nom d’ici peu. Et au passage, on s’est fait canardés, je me suis tordue la cheville comme une gamine qui ne sait pas tenir sur ses jambes et on a plusieurs blessés… Super, hein ?

Fred fit une moue.

Mmmh… et bien, tu n’es pas morte, ton équipe non plus, tu n’as pas de plaie ouverte, les seules plaies ouvertes du groupe ne sont pas graves, et il paraît qu’Eagle a une idée pour le côté “identifiée”. Tu as encore envie de te plaindre ? la gourmanda-t-il.

Elle marmonna encore un peu, sûrement parce qu’elle avait le caractère le plus charmant du monde puis elle se remit à faire sa mauvaise tête.

J’espère que l’idée d’Eagle sera lumineuse, sinon, ça va pas m’aider par la suite. J’ai aucune envie d’avoir à me grimer à chaque fois que je vais passer la frontière. J’le fais pour l’infiltration, tu me diras. Ouais, c’est vrai, mais pour les tirs, t’as déjà essayé de tirer avec des lentilles qui te gênent ou une perruque qui se prend dans le vent et se rabat sur ton nez au mauvais moment ? C’est pas pour rien que jusqu’à présent j’ai fait tous mes tirs sans tenue de carnaval.
J’imagine, opina Fred en grimaçant un peu. T’inquiètes, va, si Eagle a une idée, elle devrait pas être mauvaise.

Mauvaise n’était pas le terme. Surprenante, par contre… On sentait qu’il avait été l’élève de Desdémone.

Votre nom et votre visage sont connus, désormais, c’est un fait, dit-il à Célia le lendemain. Ce que je vous propose, c’est de nous en servir. Les Aigles ne sont pas très connus, Célia, et le peu d’informations que Kadam Hel a sur nous ne concerne qu’une unité de snipers. Ils ne savent pas qu’il s’agit d’une unité de Forces Spéciales, et donc d’infiltrations, d’assassins, et doivent continuer à ignorer tout ce qui concerne notre polyvalence ou notre champ d’action. Mais ça devient de plus en plus ardu de rester aussi discrets. Alors devenez notre “visage”. Laissez les tirs des Aigles vous être attribués. Vous protégez l’unité d’une part et, de l’autre, vous vous faites connaître. Je me doute que ça a ses inconvénients mais, voyez les choses ainsi, que vous avez un ennemi sans savoir qui il est. Si vous devenez une terrifiante tireuse d’élite, il prendra sans doute peur. Un ennemi acculé bouge et un prédateur qui bouge se fait remarquer.

Le couperet tombé, Célia fixa le Capitaine sans rien dire pendant plusieurs secondes, avec un visage fermé. Puis elle regarda sur le côté, étirant sa nuque comme si elle était nouée.

Donc en gros, je deviens une légende à abattre. Aussi bien par les Hélians que par un homme qui a déjà fait tuer mon père…
– … encore faut-il arrêter le prédateur avant qu’il ne vous saute à la gorge.

34-l-offre-d-eagleElle était furieuse. Mais en même temps, Eagle n’avait pas tort et c’est ce qui la faisait le plus rager. La piste la plus prometteuse qu’elle avait eue, c’était justement quand elle avait été une cible. Sauvée in extremis par Sean, mais ça avait permis de relancer leurs recherches qui piétinaient. Elle prit le temps de s’asseoir pour poser ses coudes sur ses genoux et son front sur ses mains. Ses cheveux roux tombèrent en cascade, cachant son visage.

Si ça ne vous convient pas, je trouve autre chose, Célia, mais ce serait l’idéal, je vous l’avoue, insista Eagle.

Elle ne bougea pas, comme si elle ne l’avait pas entendu. C’est sa voix qui détrompa cette impression, quelques lourds instants plus tard, même si elle resta immobile.

Je veux que l’on me mette sur les tirs les plus difficiles. Pas de tricherie. Je ne veux pas d’une fausse réputation qui ne serait fondée que sur du vent. Multipliez les tirs plus simples avec des tireurs grimés ou avec des balles particulières qui seraient ma signature. Mais les tirs d’exception, je veux les faire moi-même. Vous savez que j’ai la capacité de les réaliser. Et une autre condition…

Elle releva la tête, regardant Eagle au travers de ses cheveux de feu.

J’arrête quand je jugerai que ça suffit. Quand ça deviendra trop risqué, quand j’aurai mon tueur, peu importe la raison. Je dis stop et je m’arrête.
Deux clauses qui me conviennent, conclut-il avec austérité.

Et pour sceller leur accord, elle retourna en mission quelques jours plus tard, commençant une large série de tirs qui lui prit plusieurs mois. Il faut dire qu’avec le concours d’Eagle, ils avaient bien ficelé leur propagande. Déjà, Célia avait créé un motif carmin qu’elle fit graver sur toutes les munitions qu’utilisaient les Aigles dans leurs tirs. Des munitions spéciales, à tête rouge sang, qui seraient uniquement utilisées dans les tirs qui devaient lui être attribués. Forte de l’enseignement de Zelk, Célia les réalisait elle-même. Dans un premier temps, il y eut quelques perruques rousses qui furent utilisées, mais elles furent très vite inutiles : en quelques semaines, l’Intelligence confirma que la signature des balles était devenue une vraie marque, SA marque, et que tous les officiers de Kadam Hel commençaient à en faire des gorges chaudes. Et lorsqu’un tir tenait du coup de virtuose ? Célia était toujours présente. On devait voir sa chevelure… Elle dut admettre qu’avoir l’héritage Elam Evir de la Symbiose Dormante lui sauvait la vie, alors qu’il lui fallut fuir plusieurs fois sous une pluie de balles… Ce qui renforçait encore sa légende. En quelques mois à peine, les Hélians savaient qu’ils devaient abattre cette agaçante Quérulente Haute-Noble Elam Evir.

Mais si, en parallèle de tout ça, elle eut la possibilité de s’occuper de presque tous les noms Hélians de sa liste, ce fut sans succès quant à faire sortir de son trou son redouté prédateur…

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14 avril 979

La dernière mission fut particulièrement osée et consista à abattre un diplomate Lo’kindjaleph alors qu’il serrait la main du roi Karn, le souverain Hélian en personne, aux portes de son palais, dans sa propre capitale de Rougecendres ! Une unité complète de soldats avaient été piégée et dupée par l’homme et Célia avait accepté ce tir sans hésiter, refusant scrupuleusement que qui que soit d’autre ne s’en occupe. Et pour cause, déjà galvanisée par ses succès et par la colère froide que l’homme lui inspirait, c’était le plus beau défi qu’elle avait eu à relever jusque là. Ce fut un cauchemar de préparation, une mise en place délicate, le tir incroyablement complexe et l’extraction difficile. Mais un succès sur tout la ligne qui mit le nom de Célia Avonis en tête de toutes les listes de Quérulents à abattre. Les Hélians lui trouvèrent même un surnom, peu imaginatif mais qui sonnait bien, et déjà se répandait dans les rangs militaires des deux côtés du Front : Célia la Rousse. Certains Fardenmoriens plus vindicatifs l’appelaient aussi volontiers « la Tueuse d’Hélians ».

L’action étant évidemment revendiquée, Eagle donna ensuite à Célia une permission plutôt longue, histoire de calmer un peu le jeu, pour une fois. Ce qui tombait bien car, à peine arrivée à Trapeglace, Célia rêva de Sean. Le Shaïness la prit dans ses bras, la serra contre lui, et ne bougea plus, sans dire un mot. Célia le laissa faire et redouta aussitôt de connaître la raison de son état. En fait, elle pensait la deviner.

Je suis là, Sean, murmura-t-elle. Je serai toujours là.

Sean soupira contre son cou.

Je suis Duc d’Umbras… dit-il, la chevalière familiale pesant assez sur son esprit pour apparaître à son doigt même ici.

Célia ferma les yeux pour les rouvrir lentement et se redresser sur son bras. Elle regardait Sean et caressa sa mâchoire, sa joue et laissa ses doigts se perdre dans ses cheveux noirs. Puis elle se pencha et embrassa sa tempe.

Je suis tellement désolée, mon amour.

Elle se recula juste assez pour le regarder dans les yeux.

Tu veux que je fasse quelque chose ?
Je ne suis pas désolé, souffla-t-il. Est-ce que j’ai trop changé, Célia ? Tu es la seule constante dans ma vie depuis Zelk. Est-ce que tu me reconnais encore ?

Elle lui sourit.

Si tu avais tellement changé, est-ce que je serai là ? Je t’aime, Sean. Comme au premier soir, comme à notre première danse. Tu as changé, oui, mais moi aussi. Nous devenons ce que nous devons. Mais pas assez pour effacer ce qui nous a unis.
Ce que nous devons, oui, répéta-t-il, des mots qu’il lui avait déjà dit.

Elle posa son front contre le sien.

Mais dans ce monde qui est fou, maintenant, tu dois essayer de trouver un peu de paix. Tu en as tellement besoin. C’est ça qui te fait douter.

Il l’embrassa et laissa ses mains courir sur son corps.

Je t’aime, Célia. Si tu es là, je ne doute pas.
Je te l’ai dit. Je suis là. Je serai toujours là, lui répéta son amante avec tendresse.

Elle se laissa retomber tout contre lui et l’embrassa à son tour.

Dis-moi de revenir à Phoenix, Sean. Dis-moi de revenir vers toi.

Sean termina le baiser.

Bientôt, ma Célia. Reviens à Phoenix pour le couronnement, tout le monde sera là.

Il n’était pas nécessaire de préciser de quel couronnement il s’agissait. Célia savait pertinemment qu’il parlait de celui du prince héritier. Farden était censé être immortel pour le Cratère entier, mais l’élite de la société du royaume Quérulent assistait, en relatif secret, à la passation du masque d’or du père au fils, dans un geste aussi symbolique qu’officiel.

J’y serai.

Mais elle cacha qu’elle n’en pouvait plus d’attendre. Elle ne supportait plus son absence, même les rêves ne suffisaient plus. Elle voulait revivre les jours heureux dans leur appartement.

Tu me referas des pains au chocolat ?

Sean eut un petit rire.

Oui. Je suis diplômé, maintenant, je ne me contente plus des petits déjeuners…

Mais visiblement, ce soir, parler n’était pas l’envie de Sean et il se lova contre elle. Elle avait réussi à le faire rire, alors elle lui donna ce qu’il était venu chercher : un amour inconditionnel qu’elle lui offrait corps et âmes. Il la quitta au matin avec un baiser et moins d’ombres au fond des yeux que la veille.

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Bien que Célia fut enfin de retour auprès de lui au domaine familial, et ce, depuis plusieurs semaines, Nathan s’avouait inquiet à propos de la réputation qu’elle se créait sur le Front, et du même coup, dans tout le pays Fardenmorien. Mais il devait avouer que c’était efficace : Cela faisait plusieurs mois que Célia la Rousse sévissait et il percevait à présent d’autres aspects de certains des “alliés” familiaux qu’il n’aurait jamais soupçonnés et cela changeait sa vision des choses, affinait son jugement. Il suspectait toujours Zamir El mais, parfois, le politicien aguerri qu’il devenait se demandait si l’évidente piste n’était pas de la poudre aux yeux, ou un traquenard. D’ailleurs, de son côté, Célia dut avouer qu’elle était plutôt fière des récompenses que les Hélians mettaient sur sa tête. Nathan, lui, s’était étranglé la première fois qu’il avait vu l’affiche et le prix. Célia critiquait d’ailleurs le portrait de la dernière en date, qu’elle avait devant les yeux par la courtoisie d’un “ami” de la famille qui ne voulait que le bien de Célia et si elle cherchait toujours un fiancé, son fils…

Je… bon… Célia, je ne veux pas discuter de ça, alors parlons d’autre chose, tu veux ? Un courrier officiel est arrivé de Phoenix, Farden reconnaît son héritier dans quelques jours, je pars pour Phoenix, m’accompagnes-tu ?

Célia termina son thé et reposa sa tasse, utilisant ces gestes calmes pour conserver un air neutre.

Il me semble que ce serait une erreur que de ne pas y aller. Je reste sœur du baron Avonis et maintenant, je suis en plus une étoile montante de l’armée.

Elle regarda s’il restait un gâteau sur le plateau et s’en servit deux. Madame Esmé veillait toujours à ce qu’il y ait toujours plus de gâteaux que nécessaire.

D’ailleurs, tu crois qu’il faudrait mieux que j’arrive en robe ou en uniforme ?

Nathan fit une moue.

Mmmh. Robe. Tu es une étoile montante de l’assassinat, ce n’est peut-être pas l’image que tu veux donner au Roi, sourit-il en coin.

Elle eut son expression qui faisait redouter le pire à son frère.

Et pourquoi pas ? Au moins, je ne serai pas noyée dans la masse de toutes les Nobles célibataires du royaume qui voudront se pavaner devant le nouveau roi. Parce que je les vois d’ici les intrigantes et les naïves avec leurs toilettes plus chères les unes que les autres. Moi, je dis que l’uniforme d’apparat de l’armée, ça en jetterait bien plus !

Aïe.

Fais comme tu veux, dit finalement Nathan qui réalisait son erreur tactique. Je te connais, tu n’en feras qu’à ta tête. Pourquoi, être Reine ne t’intéresse pas ?

Célia éclata de rire.

Nathan, par tous les Célestes, la Cour entière ne s’en remettrait pas !

Elle se leva et embrassa son front.

Ce sera uniforme d’apparat. Sachant que je pourrais pousser le vice d’arriver sur ma Grande Dame mais que je t’épargne ça. C’est le couronnement du roi quand même.

Nathan soupira.

Merci, Cordélia.

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2 Comments

  1. J’aime beaucoup Eagle!! Il a une bonne tête….
    Célia la Rousse… le début d’une légende… Matt ne s’en remettra jamais!! xD

    • Vyrhelle

      2 décembre 2016 at 20 h 25 min

      Mdr ! Je pense qu’il se remettra jamais d’apprendre que tout est parti d’une mission foirée !
      Sinon Eagle me plait aussi beaucoup. J’avais en tête un homme qui est « militaire américain » sur la tronche. Du coup, j’ai fait un mix entre un aviateur des années 50 et un Marines des années 70. Le mélange marche plutôt pas mal pour un chef de snipers/espions.

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