Le temps d'un tango

Fanfiction par V. Gomez et A. Conroy

17 février 978

Sean resta éveillé cette nuit-là, observant la jeune femme endormie contre lui jusqu’à ce que le soleil se lève, caressant parfois sa peau satinée.

Ce que tu me fais, Célia… s’avoua-t-il d’une voix grave.

Il lui fallut alors tout son self-control pour ne pas décider de partir avec elle. Dans l’instant. Pour Eden peut-être… Les premières lueurs du jour glissaient lentement sur les courbes délicates de son amante alanguie. Pour au moins un mois, en laissant derrière eux Fred, les dossiers, ses soucis, Phoenix tout entière… La belle rousse qui dormait encore n’aurait sans doute rien eu contre cette idée. Bien au contraire. Mais ignorante de ces attentes, elle ouvrit des yeux bleus, magnifiques dans la douce lumière qui éclairait toute la chambre malgré les couleurs grisonnantes d’une aube hivernale. Des yeux qui se firent rieurs dès qu’ils croisèrent ceux de son Démon.

– … bonjour… Je me suis endormie, hein ?

Sean sourit comme il ne le faisait jamais que pour elle, et jamais devant le moindre témoin. Un sourire unique bien trop révélateur, bien trop sincère.

Tu étais fatiguée et je n’ai rien arrangé. Je te propose un bain, voir si Frédéric ronfle toujours et un autre petit-déjeuner ?

Elle s’étira pour paresser encore un petit peu dans le lit.

Hum, ça me paraît parfait pour commencer la journée.

Elle tourna la tête vers lui.

Ensuite, tu as des choses prévues pour aujourd’hui de ton côté ? Comme j’ai débarqué à l’improviste… Ne change pas ton programme pour moi, j’ai des dossiers à décoder. Je le ferai pendant ce temps.
Oui, j’ai des choses à faire, mais avant, j’ai le temps pour ce que je t’ai proposé, promit-il.

Il la souleva dans ses bras pour aller jusqu’à la salle de bain. La baignoire était assez large pour deux. Alors qu’une eau chaude coulait pour remplir le bac, Célia profitait des bras de Sean. Tout en douceur et tendresse, dans un tempo tout à fait en adéquation avec un réveil matinal réussi. Après un baiser particulièrement long et intéressant, Célia posa son nez contre celui de Sean, riant à moitié.

– … et mon chef personnel spécialisé en petit-déjeuner a prévu quoi au menu pour ce matin ? On a déjà testé Shaïness, on tente As’Corvaz ? Lok’ ?

Elle fut la moue.

Ça ressemble à quoi un petit déjeuner Lo’kindjaleph, d’ailleurs ?
Beaucoup trop de fruits pour la saison, sourit Sean. Sauf si on prend certains groupes plus carnivores mais je ne suis pas fan de la viande séchée si j’ai le choix. J’ai une pâte au frigo qui va me permettre d’essayer des pâtisseries Elam Evir…
Oh, oh, attention, tu tentes un vrai challenge là ! J’ai été élevée à la cuisine de Madame Esmé, tu te sens d’arriver à ne pas faire trop pâle figure à côté d’elle ? se moqua Célia en riant derrière sa main.
– Je ne prends pas de risques, je m’essaye à des coutumes Elam Evir différentes, du centre plutôt que du nord. Croissants et pains au chocolat.

Célia eut de suite une expression approbatrice.

Ah oui, je suis pour ! Je n’en ai pas mangé depuis une éternité. Surtout que ça se marie à la perfection avec le café !

Elle ne savait pas d’où lui venait cette soudaine obsession pour le café, mais elle devait admettre, celui de Sean était autrement meilleur que celui servi au mess du camp militaire. Peut-être qu’à bien y réfléchir, ça venait de là : apprécier les bonnes choses. Sean se colla à elle pour atteindre le robinet sans la contourner : l’eau était haute, et brûlante.

Alors pâtisseries et café… mais après.

Célia le prit par le cou, et après un sourire en coin tout à fait canaille, elle les fit basculer tous les deux dans la baignoire. Ils crevèrent la surface de l’eau, en renversèrent une quantité non négligeable sur le sol, mais Célia n’en avait absolument rien à faire. Ils étaient sous l’eau, et elle embrassait Sean à en perdre le souffle, s’attelant à graver encore et encore chaque détail de son corps dans sa mémoire, sous ses doigts, contre son propre corps. Ils remontèrent à la surface assez rapidement, n’étant pas vraiment dans un espace assez grand pour une vraie apnée. Mais Célia riait derrière son baiser, et ses yeux en étaient plissés, vifs et brillants, alors qu’une large mèche de ses cheveux retombaient devant son nez en larges boucles liquides d’un brun-rouge rappelant la couleur du sang. Pourtant, rien de morbide dans son portrait, juste celui d’une sirène dangereuse et affamée qui avait choisi sa proie. Pendant une infime seconde, Sean avait eu l’air surpris et inhabituel d’un chaton trempé, les cheveux plaqués sur ses tempes et dans ses yeux, avant qu’il ne se mette à rire.

J’ai une machine à laver, aussi, rit-il en lui ôtant sa chemise trempée.
Qui s’en préoccupe, lui susurra la belle sirène, avant de venir lui dévorer les lèvres.

Échangeant leur position d’un mouvement rapide des reins, elle se retrouva à cheval sur lui et la suite ne fut qu’une nouvelle variante, très aquatique, de leur activité préférée. Une variante où la sirène se fit bel et bien prédatrice. Plus tard, ils profitaient juste de l’eau qui refroidissait quand on frappa à la porte de la salle de bain.

Y’en a qui sont morts à trop le faire, savez ? dit Fred d’une voix ensommeillée. J’ai faim, vous pouvez pas respirer sous l’eau, on garde ses mains pour soi et on mange ?

Célia, qui en temps normal aurait envoyé quelque chose à la tête de Fred, même s’il y avait une porte entre eux, se contenta de glisser contre Sean pour avoir la bouche à hauteur de son oreille.

Croissants et pains au chocolat ?
Vile tentatrice, sourit Sean et l’embrassa, avant de se redresser. Va donc faire du café, au lieu de rester derrière la porte ! dit-il à Frédéric.
Ouaiiiis, petit déj… chantonna le Khyan en s’éloignant.

Célia sortit alors lentement de l’eau, d’une humeur radieuse et se planta devant le miroir pour arranger un peu ses cheveux qui allaient sécher dans tous les sens si elle n’y faisait rien. Puis elle s’enroula dans une large serviette de bain.

Je serais bien restée nue, mais avec Fred…

Sean l’attira contre lui.

Je peux le foutre dehors, proposa-t-il mais son sourire trahissait qu’il ne le ferait pas. Probablement pas.
Non, tu survivras à quelques temps sans me voir nue, si, si, je t’assure. Et du coup, ta seule préoccupation immédiate, hormis moi, se résume en cinq mots : croissants et pains au chocolat, répéta-t-elle avec gourmandise.

Puis elle glissa d’entre ses bras, encore, et fila hors de la salle de bain en riant, juste vêtue de sa serviette. Elle arriva aussitôt dans la cuisine, ouverte sur la pièce principale de l’appartement, et s’assit sur une des chaises hautes du bar.

Et alors, ce café ? Toujours pas prêt ?

Fred avait le nez sur la cafetière.

Je comprends rien à cette machine !! Sean a vraiment d… jolies jambes.

Il avait relevé la tête et vu la tenue de Célia. Et dérapé. Célia fit comme si elle avait rien remarqué et s’approcha pour s’occuper elle-même du café.

Ça n’a pourtant rien de compliqué. Regarde… tu mets une tasse ici, l’eau, c’est là, le café moulu ici et tu appuies là. C’est tout.

La machine se mit alors à faire un bruit très particulier et Célia sortit deux autres tasses.

A ton tour. Ce matin, j’ai bien l’intention de me faire servir !

Elle retourna à sa chaise, s’accoudant à la table, souriante. Rayonnante même comme Fred ne l’avait jamais vue sur le Front. Même si Fred avait juste du mal à regarder le visage de Célia quand la serviette était nouée sur sa poitrine et descendait à peine plus bas que mi-cuisses.

Hein ?

Il ferma les yeux.

Pitiiié, Célia, va mettre un pantalon…

Elle haussa un sourcil.

Tourne-toi donc vers la machine à café et le problème sera réglé. Je n’ai rien à me mettre pour le moment. Il faudra que tu fasses avec.
Pique un jean à Sean… marmonna Fred en se tournant vers la cafetière.

Bon, elle avait dit quoi ? Lui avait juste retenu que la serviette avait tenu par miracle quand elle avait tendu le bras et qu’il aurait préféré que les lois de la physique gagnent… Sean les rejoignit, vêtu d’un jean sec et d’une chemise déboutonnée.

Bordel, z’êtes intenables, marmonna Fred en les regardant se jeter des coups d’œils alors que le Shaïness sortait une pâte filmée du frigo et commençait à préparer les pâtisseries.
Arrête de râler, contra Célia, et passe-moi donc la tasse qui est prête.

Célia resta donc accoudée à la table en regardant effectivement Sean à sa tâche. Pas seulement parce que c’était sexy, un homme qui cuisine, mais parce qu’elle était toujours curieuse de tout le concernant. Fred s’intéressait plutôt aux pâtisseries que le jeune Haut-Noble préparait et soupira en se tournant vers Célia -et la regardant dans les yeux pour pas déraper encore.

Ma pauvre, il est beau, il est riche, il est plutôt balèze, si en plus il apprend à cuisiner, le laisse plus sortir où il va se faire sauter dessus dans la rue.

Célia but une gorgée de son café, tout en continuant à observer Sean. Avec ce petit quelque chose de très possessif.

Je n’en laisserai jamais aucune vivre assez longtemps pour ça, dit-elle assez fort pour que Sean entende parfaitement.

Sean eut un petit sourire qui fit soupirer Fred.

Psychopathes.

26-nouvel-appartementLes pâtisseries furent mises au four et une odeur alléchante envahit bientôt la cuisine alors que Sean se débrouillait sans Fred pour les deux tasses de café suivantes. Les deux hommes affairés en cuisine, ou presque, Célia eut l’envie soudaine de bouger un peu. Se levant sans raison particulière, elle se retrouva bientôt sur le balcon et se mit à admirer la vue. Elle n’était pas des plus grandioses, mais agréable avec son atmosphère hivernal sur les toits de la ville. Mais Célia s’y sentit de suite un peu plus près des nuages, ce qu’elle apprécia tout particulièrement, accoudée à la rambarde, le nez au vent, sa tasse fumante en main, les yeux fermés à respirer l’air mordant.

De l’intérieur de l’appartement, elle entendit les voix des deux hommes.

Elle est au courant qu’elle est dehors à moitié à poil ?
Fred ?
Hmm ?
La ferme.

Silence, puis…

C’est bientôt cuit ?

La dernière réplique de Fred eut le mérite de faire rire Célia. Mais ça ne la délogea pas du balcon. Elle se rendait compte qu’il y avait pas mal de temps qu’elle n’avait pas pris ce genre de pause. Une petite bulle de rien, juste par pur plaisir de tranquillité. Elle commençait à se faire vraiment à l’idée que cet endroit, c’était sa nouvelle maison. Leur petit nid à elle et Sean. C’était assez important à ses yeux pour avoir envie d’apprécier l’instant. Sean la laissa savourer l’air frais et ne la rejoignit qu’une fois les pâtisseries sorties du four. Pendant que Fred se faisait une orgie de pains au chocolat, Sean ralliait enfin le balcon, une tasse de café en main, enlaçant bientôt sa belle.

L’appartement te plaît, constata-t-il.
Oui, énormément, dit-elle en appuyant sa tête sur son épaule. Je n’y suis que depuis quelques heures et pourtant, je m’y sens vraiment bien.

Elle tourna un peu la tête.

Le fait que tu sois là, joue beaucoup, mais pas seulement… C’est juste… chez nous. Chez moi… dit-elle plus bas, comme si elle réalisait que jusque là, elle n’avait fait que passer dans des lieux sans s’y attacher. Même le domaine de Trapeglace n’était plus sa maison depuis longtemps.

Elle se serra un peu plus contre Sean devant ce constat. Souriant malgré tout.

Oui, j’adore cet endroit.

Sean était serein, enfin détendu après des mois de tension. En fait, détendu pour la première fois depuis qu’ils avaient quitté Endrogèn.

Alors ça le rend parfait. Rentrons, je ne veux pas que tu attrapes la mort, et Frédéric est en train de tout manger.

Célia sourit en regardant sa tenue et sa tasse de café vide.

Oui, mais je n’attraperai pas la mort, avoua-t-elle plus malicieuse. J’ai moins de mal avec l’héritage As’Corvaz que Lo’kindjaleph. Mais ça ne sauvera pas mes pains au chocolat de Fred ! conclût-elle, presque horrifiée.

Elle s’élança à l’intérieur en protestant après leur ami.

Tu as intérêt à en avoir laissé !! Je veux au moins deux croissants et trois pains au chocolat ou je t’apprends à voler !

Fred regarda le pain au chocolat qu’il portait à sa bouche et le reposa lentement. Ça faisait trois avec ce qu’il restait… Au moins, il n’avait pas touché aux croissants. Célia s’installa donc, satisfaite d’avoir son quota de sucre sur la table. Mais alors qu’elle saisissait un premier pain au chocolat d’une main, elle tendit sa tasse de l’autre, faisant une bouille à faire fondre un iceberg.

Café ?

Fred opina -il était vivant!-

Ouaip !

Retour à la machine de l’enfer.

Merde… euh…

Célia leva les yeux au ciel.

Pitié Sean, montre-lui, toi. Moi, je ne réessaie même pas…

Sean eut un soupir et montra à nouveau comment faire à un Fred qui sentit le café qu’il mettait dans la machine inutilement compliquée. Ah, ces riches.

Putain, il est fort, tu le mélanges à de la poudre à canon ou quoi ?
C’est du Hama Ven’Sakuraï, c’est fort mais c’est le meilleur, dit Sean.

Rien qu’à l’odeur, Célia était déjà sur son petit nuage.

Je confirme, c’est le meilleur que j’ai jamais bu. And now, give me !!

Fred soupira, marmonnant sur les goûts de luxe et que le café, c’était bien aussi en poudre, on mettait de l’eau chaude dessus et pouf, magie, du café ! Mais il tendit la tasse à Célia.

Du café soluble… et c’est nous les psychopathes… marmonna-t-elle, sa tasse déjà devant les lèvres et son pain au chocolat en main.

Mais alors qu’on se serait attendu à ce qu’elle prenne encore son temps pour finir son petit déjeuner, Sean et Fred la virent se lever et aller récupérer son sac de dossiers qui était resté au seuil de l’appartement. Elle décida d’étrenner le canapé en s’y installant de travers, dos à un accoudoir, un croissant entre les dents, sa tasse à café sur la table basse de verre à côté d’elle, un dossier sur les genoux et un crayon en main.

Allez, à l’attaque… Et oui, je mangerai mes autres pains au chocolat, Fred !

Fred retira sa main avec un soupir et attrapa un croissant.

Pff… T’en referas, Sean, hein ?

Le Shaïness leva les yeux au ciel. Plutôt que de répondre, il alla ouvrir un tiroir et en tira plusieurs choses.

Tiens, ça t’évitera de toquer comme un taré, dit-il à Fred en lui donnant une clé, posant une autre sur la table pour Célia si elle sortait quand il n’était pas là. Je reviendrai vers le début d’après-midi, ça…

Il posa à côté de la clé une petite bourse.

C’est pour que vous ne mourriez pas de faim.
Je t’aime, man.

Sean l’ignora et alla s’habiller, puis revint embrasser Célia, la tirant un peu de ses dossiers.

Je reviens tout à l’heure, ta clé est sur la table.

Elle lui caressa tendrement la joue. Parce que lui, d’un baiser, il pouvait la déconcentrer sans avoir à l’appeler Cordélia ou Amaris.

D’accord. A tout à l’heure, love.

Il allait partir et elle avait remis le nez dans son dossier quand elle tourna vivement la tête vers lui.

Oh, au fait, il y a un garage dans l’immeuble ?

Sean opina.

Oui, au sous-sol, ta clé ouvre la porte, dit-il. Il y a une place pour ta Grande Dame.

Avec un dernier sourire, il quitta l’appartement.

Vous êtes troooop mignons. Y’a bien qu’avec toi qu’il sourit autant, dit Fred en grignotant un…

Wooops, le pain au chocolat… Mais Célia ne le remarqua pas. Elle était restée sur la dernière remarque de son ami et cela la fit sourire de plus belle, alors qu’elle replongeait dans son dossier.

– … je sais, furent les derniers mots qu’il put obtenir d’elle.

Adieu l’Elam Evir, elle était dans son code, concentrée. Il n’y aurait plus personne de disponible avant un moment.

LOGO PHOENIX copie

Célia s’évertua à décoder consciencieusement la première page de chaque dossier comportant les mots qu’elle avait repérés, sorte de fiche signalétique de ce que chacun contenait, et récompense de ses efforts, elle en trouva enfin plusieurs prometteurs : des missions plus ou moins légales dans les environs de Trapeglace, dont au moins deux assassinats. Restait donc à décoder l’intégralité de ces dossiers quand le procédé était lent et rébarbatif. Mais plutôt galvanisée d’avoir un début de quelque chose que désespérée par l’ampleur de la tâche, Célia prit un des dossiers prometteurs et commença la retranscription. Lettre par lettre, ligne par ligne. Elle se rendit vite compte qu’elle en aurait pour des jours et des jours entiers de travail, mais elle avait une motivation que tout le monde n’avait pas en décodant un texte : elle voulait une piste, elle voulait une raison à tout ça ! Même une simple confirmation que Zamir El As’Corvaz était bien impliqué lui aurait suffit. Elle se débattait avec une ligne de code qui pouvait être traduite avec les deux premières grilles puisque la première “lettre” était un chiffre, et pourvu qu’il n’y ait pas un troisième code et… quand une part de pizza apparut sous son nez.

Il est quatorze heures et si je ne te nourris pas, j’ai un Shaïness qui va me tuer en revenant, dit Fred en roulant des yeux. Accessoirement, tu es encore juste en serviette et plaid, tu n’as pas de vêtements et d’affaires de toilette ou de rien. Moi pareil. Quand Sean nous a laissé des sous. Plein de sous.

Prête à mordre dans la première seconde, elle se laissa amadouer par la pizza. C’est que le Fred, il commençait à connaître la bête. Elle soupira donc et jeta son dossier un peu plus loin sur le canapé et saisit l’offrande au fromage coulant et à la pâte fondante.

Humm, elle est encore chaude en plus, dit-elle la bouche à moitié pleine.

Elle mordit à nouveau puis s’étira la nuque.

Bon, tu as raison, je ne peux pas rester sans avoir rien d’autre à me mettre que la même tenue que je porte au camp.

Puis elle eut son expression habituelle de mesquinerie pure.

Mais tu te rends compte que tu te portes volontaire pour aller faire du shopping avec une nana, là, hein ?

Fred lui sourit, accoudé au dossier du canapé.

Célia. Faire du shopping avec des sous, plein de sous, plus que je ne peux en dépenser, j’ai jamais fait. C’est TOI qui vas en avoir marre avant moi !

Elle éclata de rire mais c’est ce qui la motiva à se lever et rejoindre sa chambre.

Alors c’est parti, tu l’auras voulu !

Fred était sauf : elle ne réalisa à aucun moment qu’elle n’avait jamais fini ses croissants et pains au chocolat et qu’il s’était dévoué à s’occuper personnellement de cette rude tâche. Altruiste jusqu’au sacrifice… Quand elle revint, elle avait remis ses seules affaires militaires, un peu trop froissées pour que ce soit honnête et elle glissa la clé de l’appartement dans sa poche.

Prêt ?

Une heure plus tard, ils arpentaient l’avenue la plus chic de Phoenix, à la recherche de la boutique idéale. Célia avait l’attitude d’une femme riche de bonne famille allant dépenser sans compter mais sachant faire, dans la tenue la plus inappropriée qui fut. Fred se comportait comme un enfant de cinq ans ayant budget illimité de cadeaux de Noël.

Là ! J’adore ces jeans, on va là, on va là !
Oooh, regarde la veste en cuir de malade, on rentre lààà !
J’ai jamais eu de caleçons en SATIN, c’est partiiiii !
Baskets baskets baskets mes amouuurs !
Des BOTTES !
Oh, manteau. Je VEUX.

Etc, etc, etc.

Célia adorait ses réactions de chien fou intenable qui ne réalisait pas à quel point il choquait les passants trop propres sur eux, suffisants et faux de ce quartier. Elle les avait vus, elle, et son petit sourire en coin était un défi constant à voir s’ils oseraient faire une remarque. C’était sans parler des vendeurs et vendeuses qui devaient se plier aux moindres caprices de Fred sans montrer à quel point ça les répugnaient de faire des courbettes devant ce “clochard”. Célia se rappela que trop bien pourquoi elle détestait la haute société, noble ou non, dans laquelle elle avait dû évoluer toute son enfance. Alors pour faire bonne mesure, elle conseilla Fred dans ses choix et ne se priva pas elle-même de faire dans le dispendieux, rajoutant de sa propre poche ce qui aurait pu manquer, laissant Fred profiter pleinement de l’argent de Sean.

Bientôt, ils étaient tous les deux vêtus, équipés pour les mois à venir et, en plus des vêtements et des nécessités de base, Fred avait acheté :

– deux manteaux
– trois paires de baskets
– un parfum ridiculement cher
– une énorme couverture toute douce et l’oreiller qui allait avec
– des lunettes d’aviateur
– du caviar, pour essayer
– un chapeau de cow-boy

J’adore être riche !! brailla-t-il en sortant du dernier magasin, chapeau vissé sur la tête. Hey, beauté, tu veux faire un tour sur mon ch’val ? dit-il à Célia, avec une parfaite imitation de l’accent Edenien, faisant semblant de lui tirer dessus avec son index et soufflant dessus après.

Célia éclata de rire et entraîna le cowboy par le bras, riant de plus belle.

Mon grand, ne sors jamais ça à une fille, réussit-elle à articuler. A moins que tu veuilles te faire tirer dessus !

Elle imagina la scène à nouveau et rigola de plus belle. Fred renchérit d’autant plus à grand renfort de gestes.

J’suis un sniper ! Me faire tirer dessus, c’est une déclaration d’AMOUR, Célia !

Il se laissa entraîner ensuite, ravi de prendre le chemin du retour, tous ses paquets en main commençant à peser. Quant à Célia, si elle n’avait rien à redire sur le poids de ses paquets, déjà parce que Haut-Noble, mais surtout parce qu’elle avait été plus raisonnable que Fred sur la quantité, c’est faire les boutiques qui commençait à l’ennuyer. Elle stoppa un taxi et moins d’une demi-heure plus tard, ils étaient à nouveau à l’appartement, prêts à déballer leurs butins respectifs.

Sean était rentré durant leur absence, il était à la table de la cuisine, des papiers devant lui, l’air sombre et fermé, radicalement différent du matin-même, mais quand il les vit débarquer comme au retour d’une véritable expédition, il eut le temps de se recomposer et fit un sourire à Célia.

… Tout ça ?
Ouais ! s’exclama Fred. J’vais me changeeeer !

Célia eut à peine le temps de poser les différents paquets vers le canapé qu’il revenait aussitôt en jean, manteau brun long, chapeau et bottes à éperons.

Barman, un whisky !

Célia aurait pu à nouveau éclater de rire, mais elle fut plus modérée dans sa réaction, souriante, oui, amusée aussi, mais elle avait eu le temps d’entrapercevoir l’expression de Sean avant son sourire. Elle avait trop l’habitude de Nathan qui s’ingéniait à faire exactement la même chose pour la protéger. Elle joua quand même le jeu, rejoignant enfin Sean pour passer ses bras autour de son cou et l’embrasser.

Je te rassure, il a aussi acheté de quoi ne pas donner l’impression de sortir d’un western Edenien.

Sean sourit contre ses lèvres.

Heureusement, ou je le fous dehors.
M’en fous, j’ai la cléééé !

Célia leva les yeux au ciel.

Freeed … soupira-t-elle, va donc essayer l’ensemble que je t’ai aidé à choisir. Avec ton autre manteau, d’ailleurs, ils devraient très bien aller ensemble.

Et alors que le cowboy disparaissait, l’Elam Evir s’occupa un peu plus de son Shaïness.

Besoin de quelque chose, mon cœur ? lui demanda-t-elle assez discrètement à l’oreille.
De toi, soupira Sean. Reste près de moi.

Il inspira en retournant à ses papiers. Célia remarqua vite qu’il s’agissait de rapports sur Théodor. Elle parcourut rapidement les rapports et photos qu’elle avait sous les yeux, prenant bientôt un feuillet d’une main. Pour le reposer ensuite, horrifiée de ce qu’elle comprenait du peu qu’elle lu et serrer Sean de plus belle.

Tes soupçons qui… Oh, Sean.

Elle ne savait trop quoi faire. Les preuves étaient là. Pas encore irréfutables mais il restait que ça plaçait Théodor trop près de noms que Célia avait entendus. Trop souvent aux endroits où il n’aurait jamais dû être…

Je suis là. Ne t’en fais pas, je suis là.

Sean soupira, fermant les yeux, et sous le prétexte de remettre le dossier en ordre pour le ranger, il glissa une feuille sous les autres, loin des regards. Un rapport où Théodor était vu en compagnie d’une femme de très bonne famille, plus jeune, célibataire. Tout à fait prête à l’épouser. A lui donner un autre héritier. Mais Célia ne distingua que trop bien son geste et découvrit d’un mouvement vif de la main le papier incriminé. Et vit rouge. Elle en froissa la feuille sous ses doigts. Parce que là, non seulement c’était un coup porté à Sean, mais une insulte faite à la mémoire d’Ylis Rhéa.

гад … laissa échapper l’ombrageuse Elam Evir.

Elle en avait mal au cœur. Et mal pour Sean en même temps. Sean soupira.

Ce n’est pas… une grande surprise, soupira-t-il. Mais ça confirme… beaucoup de choses. Parle-moi de ta journée, Célia. Ton décodage ?

Elle se redressa et tourna autour de lui pour venir s’installer sur ses genoux. Profitant du mouvement pour éloigner et retourner les documents, loin sur la table, elle se lova ensuite contre lui.

Le code est bon, mais il est long à retranscrire. Je vais en avoir pour plusieurs jours à tout décoder. Moins si j’ai de la chance de commencer par le bon dossier… A moins qu’il n’y ait aucune information valable et que j’ai fait tout ça pour rien.

Elle eut quand même un petit air plus souriant.

Mais tu as fait un heureux aujourd’hui. Fred était un vrai gamin au milieu de toutes ces boutiques.

Sean eut un mince sourire.

J’ai vu… peut-être ne pas lui donner autant d’argent, la prochaine fois.

Il enfouit sa tête contre sa peau, cachant un visage devenu trop sombre.

Tu essayes de venger ton père, Célia… et je vais peut-être devoir tuer le mien.
Je sais.

Elle le serra de plus belle, caressant ses cheveux noirs et embrassant son front. Mais que dire de plus. Elle aimait Sean à la folie. Elle détestait Théodor. Elle était déjà acquise à la cause du fils… Mais pour qu’il puisse vivre, il devait se résigner à s’abaisser à un acte abominable.

Je pourrai le faire à ta place…

Sean secoua la tête, les yeux brûlants, les mains tremblantes tout à coup.

Non !

Il la serra contre lui, presque à lui faire mal.

Non, surtout pas, tu ne sais pas de quoi il est capable, ce que peut faire un Moonshade, Célia. Si tu l’attaques, même à des kilomètres, il te tuera. N’approche pas de mon père, je t’en supplie.

Elle caressa ses tempes brûlantes et lui fit relever la tête d’une caresse sur ses mâchoires, pour venir fixer ses yeux bleu acier.

D’accord. Je te le promets. Mais Sean, le faire toi-même… c’est…

Elle baissa les yeux.

Non, personne ne peut le faire à ta place… A cause de ta mère…
Je ne laisserai personne d’autre, Célia.

Il soupira avec tellement d’émotion que son souffle était légèrement saccadé. Lui qui était toujours si mesuré…

Interdis-moi de le faire, souffla-t-il enfin, presque trop bas pour qu’elle l’entende. Quittons Phoenix, laissons-le faire ses machinations, tant pis…

Elle caressait encore ses cheveux, bénissant le fait que Fred s’éternise dans sa chambre. Elle releva à nouveau le menton de Sean pour le regarder.

Pour partir où Sean ? A quel endroit du Cratère pourrait-on aller pour échapper au danger qu’il représente pour toi ? Même au cœur de Sérénie, en plein territoire ennemi de la Stellaire, je ne suis même pas sûre que nous y serions inaccessibles pour lui. Je voudrais tellement te l’interdire et t’emmener le plus loin possible de lui… Mais si c’est pour vivre dans la peur, à quoi bon ? Sean ? Tu n’accepteras jamais de fuir toute ta vie et moi non plus ! Je refuse l’idée de me réveiller un matin avec ton cadavre à côté de moi, Sean !!

Sean détourna le regard.

Oublie ça. C’était… idiot. Impossible.

Un rêve, et il n’avait pas ce genre d’idéalisme irréalisable. Quitter sa Dynastie, quand Hégémonie, un puissant Art Interdit, coulait dans son sang. Quand son meilleur ami rentrerait de Kadam Hel d’ici un an pour devenir roi ? Ha ! Il serait Sean Moonshade, Duc d’Umbras, qu’il le veuille ou non, et quoi que son père en dise. Célia continua de le fixer, les mains toujours dans ses cheveux.

Sean, je ne suis pas assez forte pour t’épargner cette épreuve, mais je te le promets encore, je serai là pour toi. Avant, après, tu pourras venir tout oublier dans le creux de mes bras. Je serai là, toujours, mon amour.

Le moment de faiblesse – un des rares qu’il s’accorderait jamais, avec Célia comme unique spectatrice – passa.

Toujours… Et même après, dit doucement Sean.

Il se moquait des lois du monde Céleste, si Célia restait avec lui, à lui, alors même la mort ne réussirait pas à les séparer. Il l’attira plus près pour l’embrasser, sans force physique mais avec tellement d’émotions derrière qu’elle eut l’impression de perdre pied. Elle savait qu’il l’aimait, mais ce baiser n’avait eu encore aucun égal. Elle en vint à se laisser glisser contre lui et refuser d’en bouger pendant un moment.

Quand tout sera fini… Sean… Quand nous serons en paix, tous les deux… Est-ce que tu… ? Est-ce ce serait idiot d’envisager que…

Elle se mit à rougir en cachant son visage dans son cou.

– … nous partagions plus qu’un appartement ?

Elle le sentit se raidir légèrement contre elle.

Célia…

Il lui releva le visage, son expression à lui était impossible à lire.

Ma Célia, je croyais que tu ne voulais pas ?

Doucement, il lui caressa la joue.

Nous sommes encore trop… pas assez… mais, quand tu auras trouvé ton meurtrier, quand j’en serai un… quand nous serons libres, quand nous aurons une vie… partage la mienne ?

Elle eut un sourire et les larmes qui lui montaient aux yeux.

Quand nous aurons une vie… Oui.

Elle éclata d’un rire bref et nerveux.

J’avais tellement peur que tu trouves ça ridicule…

Sean eut un petit rire.

Jamais, pas venant de toi. Je ne pourrais partager ma vie qu’avec quelqu’un en qui j’ai parfaitement confiance. Il n’y a que toi, Célia. Je ne pourrais avec personne d’autre.

Elle en eut un sourire radieux sous des yeux brillants de larmes de joie naissantes.

Tu n’échapperas pas à une vraie demande quand le moment sera venu, je te préviens !

Puis toujours radieuse mais plus sérieuse, elle caressa sa joue.

J’aime ton rire et ton sourire, Sean…

Sean tourna la tête pour embrasser sa main.

Ils ne sont que pour toi.

Ce qui était vrai. Tous étaient pour elle, même les moins rassurants.

Diiites, j’peux vous montrer mes fringues ou vous discutez encore ? Non, parce que, accessoirement, faut que j’aille aux toilettes, les interrompit Fred.

Célia secoua la tête de désespoir mais ne bougea pas, lovée contre Sean comme un coquillage à son rocher. Et puis, il n’y avait pas mieux que son épaule pour poser sa tête.

Tu peux venir. Viens donc montrer que parfois, tu peux aussi être classe !
Parfois ? Parfois ? s’indigna Fred. J’ai la classe naturellement ! Juste, là, j’ai la classe friquée.

Il sortit donc et, entre sa chemise, le manteau, le pantalon et les bottes, il était très, très classe.

Tadaa ? Alors, j’suis invité dans votre chambre cette nuit ?
Non, gronda Sean, même s’ils savaient tous que Fred n’était pas sérieux.
Mais j’ai quand même pensé à toi, Fred, affirma Célia d’une voix chaude.

Et elle sortit une petite boite de sa poche qu’elle lui jeta avec précision.

Pour tes prochaines nuits…

Fred rattrapa la boite, qui s’avéra contenir… des boules Quiès.

Ne me remercie pas.
Ah bah bien ! Vous avez pas Aphasie, tous les deux ?! Feignasses !

Il empocha quand même la boîte.

Aaah les jeunes…

Célia papillonna des yeux.

On sait jamais, un oubli est si vite arrivé… Et puis, on est chez nous quand même, hein ? On fait ce qu’on veut !
Ouais, ouais… grommela le soldat. J’peux ramener une fille ?
Non, dit Sean, sérieux. Cet appartement, j’ai besoin qu’il reste un secret, Frédéric. Sérieusement.
Ooook, no souci. J’irai chez elle.

Célia se contenta d’écouter l’échange, en espérant sincèrement que Frédéric se trouverait quelqu’un de bien. Il le méritait sous ses airs de chien fou. Il bloquerait peut-être un peu moins sur ses jambes comme ça !

Oh, Sean, je n’ai pas pris le temps d’aller chercher ma moto chez mes parents, changea de sujet la jeune femme. Tu m’accompagnes ? Andreï s’en occupe certainement très bien, mais je n’aime pas l’avoir loin de moi. Et ensuite, je pense que je vais écrire à Nathan, le prévenir que je suis rentrée à Phoenix.

Elle n’en dit rien, mais elle eut une impression agréable en disant “rentrer à Phoenix” et non “venir”.

Je t’accompagne, confirma-t-il. Frédéric, si tu commandes à manger, essaye de continuer dans ta nouvelle mentalité “riche” et ne prends rien qui dégouline de gras, tu veux ?
Je suis d’accord, et avec une viande digne de ce nom, compléta de suite Célia. Genre du steak ou mieux, un pavé de faux-filet ! Tu sais le genre de truc qu’on ne verra jamais au mess du camp.

Fred en avait déjà l’eau à la bouche.

Oh, de la viande… ouaiiiis…

Sean le laissa à ses rêveries et sortit de l’appartement avec Célia.

Que préfères-tu ? Voiture jusqu’à la maison Avonis ou nous y allons à pied ?

Maison Avonis et pas “chez toi”.

Oh, j’ai eu ma dose de taxi pour la journée, dit-elle en boudant légèrement. Même si la maison de mes parents n’est pas à côté, je préfère encore y aller à pied.

Elle appela l’ascenseur en souriant en coin.

Et puis, être un peu tous les deux, ça ne fera pas de mal.

Sean passa un bras autour de sa taille.

Ça me va parfaitement.

Ils passèrent le plus possible par les rues piétonnes de Phoenix, évitant la route et allongeant un peu le trajet. Ce n’était pas comme si une longue marche allait les fatiguer. Célia en profita pour s’attarder une ou deux fois devant quelques boutiques qu’elle s’était refusée de faire avec Fred. La lingerie, c’était bon pour lui faire faire une rupture d’anévrisme. Or, il y avait quelques petites choses absolument ravissantes qu’elle ne manqua pas de monter à Sean.

Hum, alors celui-là, je veux bien me balader là-dedans toute la journée ! s’exclama-t-elle tout à coup.

Corset de satin noir aux reflets bordeaux, rehaussé de dentelles en ton sur ton et de rubans rouges, avec culotte, bas et gants assortis. Tout à fait le genre de Célia. Sean observa l’ensemble et sa main serra la hanche de Célia.

Te “balader” est peut-être optimiste, lui souffla-t-il à l’oreille.

Étrangement, ils entrèrent dans la boutique. Célia sortit bientôt d’une cabine d’essayage de l’arrière boutique avec l’ensemble sur elle, se dirigeant vers un miroir pour constater le résultat.

Hum, il ne manquerait qu’une paire de talons hauts et ça sera parfait.

À la manière dont elle tournait sur elle-même pour se voir sous toutes les coutures, elle aimait beaucoup ce qu’elle voyait. Elle n’était pas la seule, le regard de Sean était brûlant. La vendeuse semblait hésiter entre vouloir tuer Célia pour être aussi sexy, et jubiler parce que quelque chose qui allait aussi bien, elle était sûre de vendre. Elle offrit à l’Elam Evir plusieurs paires de chaussures, des escarpins aux bottes hautes. Elle n’était pas la première à vouloir ce genre d’accessoires avec de la lingerie. Le choix de Célia s’arrêta très vite sur une paire d’escarpins noirs aux talons vertigineux et à la semelle rouge vif. Et quand elle les ajouta à la tenue, elle n’en fut que plus convaincue, surtout quand elle vit le regard de Sean dans le reflet du miroir.

Je prends le tout ! lança-t-elle alors gaiement sans quitter le bleu acier dans le miroir.

Et c’est non sans un regard complice vers Sean qu’elle retourna dans la cabine d’essayage. Elle aurait bien gardé le tout sous ses vêtements, mais la perspective de monter sur une moto avec tout ça sous sa tenue, n’était pas de l’ordre de la bonne idée. De son côté, si la vendeuse n’avait pas regardé Sean de travers et indiqué des yeux une pancarte concernant précisément un certain point, Sean n’aurait eu aucun scrupule à rejoindre Célia dans la cabine. Mais visiblement, il devait se tenir. Tant pis pour Frédéric, il étrennerait ses boules Quiès avant longtemps. Célia ressortit donc habillée de sa tenue précédente, et tendit la lingerie et les chaussures à la vendeuse. Avant de s’approcher de Sean.

Ça ira à la perfection avec le satin rouge…
Oui, j’ai hâte de voir ça, dit-il avec un air impatient, avant de l’embrasser.

Célia rendit le baiser avec un sourire en coin de satisfaction. La nuit promettait d’être intéressante…

Et maintenant, si on se dépêchait de rentrer, hum ?

Sean rit.

Ta moto, avant. Tu m’as promis un trajet, et si on rentre sans…

… Frédéric se foutrait de leur gueule à vie. Célia haussa un sourcil.

Mais c’était toujours au programme, qu’est-ce que tu crois ? Et puis, on n’a pas eu l’occasion de rouler avec depuis que je l’ai modifiée. C’est à dire juillet dernier !

Elle eut un sourire en coin et s’approcha de lui, taquine.

Et puis les vibrations d’un moteur au creux des reins…. Arrrrrwww …

Sean haussa un sourcil.

Est-ce que je dois être jaloux d’une moto ? demanda-t-il, sourire en coin.
Non, mais avoue que ça a de quoi mettre en condition, dit-elle plus bas, toujours aussi provocante. Un peu comme ton ascenseur…

La vendeuse tendit le paquet à Célia et les regarda partir avec une nette envie de tuer, Sean gardant sa belle rousse contre lui d’une main possessive sur la hanche. Aussi sexy avec un mec pareil et, apparemment, riche.
Connasse.

Une fois à la Maison Avonis, Andreï les accueillit avec joie, égal à lui-même et aux petits soins pour Célia. Il lui assura que sa moto était en parfait état, appelant Sean “monsieur” tout en lui racontant plusieurs anecdotes adorables sur une Célia encore enfant. Bien sûr, comme à chaque fois, Célia s’attarda devant le salon sans y entrer, comme dans un rituel inévitable. Mais quand elle revint de l’étage avec quelques affaires qu’elle voulait récupérer, elle était souriante. Ce que nota Andreï d’un mouvement de tête appréciateur. Célia offrit un bisou sur le front dégarni de ce papi-gâteau et le couple laissa le gardien à la grande demeure pour rejoindre le garage au rez-de-chaussée de l’aile est. Le premier constat de Sean fut que le lieu ne devait plus être beaucoup visité. La poussière y était omniprésente et les toiles d’araignées avaient envahi tous les recoins depuis longtemps. Mais quelque part sous les toiles de tissu et dans les caisses de bois, il y avait tout ce qu’un garage de passionné devait contenir. Il n’était pas difficile d’imaginer une Célia bien plus jeune passant tout son temps dans cet endroit. C’est elle qui souleva la grande bâche de toile brune qui protégeait sa chère moto. Et effectivement, cette dernière avait un peu changé depuis la dernière fois que Sean l’avait vue. Célia rangea ses affaires et leurs achats dans les sacs de transport arrière, et monta sur son engin.

Hello, ma belle. On va aller te dégourdir un peu les cylindres.

Elle tourna la clé de contact et l’engin vrombit avant de se mettre à ronronner doucement. Sean hocha la tête.

Joli son, apprécia-t-il pour la première fois.

Célia en fut surprise puis ravie.

Je t’avais dit que tu finirais par apprécier cet engin, toi aussi. Et il y a moyen de l’améliorer encore. Avec la pièce que tu m’as offerte, j’ai commencé à la customiser. Quelques mois encore, une belle peinture et elle sera juste fantastique. Une vraie moto collector pour Haut-Noble.

Elle offrit un sourire éclatant.

So, come on, honey. We’ll have fun !

Sean eut un petit rire, hocha la tête et ne se fit pas prier d’avantage. Très vite, ils roulaient à tombeaux ouverts dans les rues sinueuses de la vieille ville en direction des grandes avenues.

Leur avantage d’être Nobles, jeunes et pas vraiment concernés par les lois, c’est qu’ils n’avaient pas de casques, juste des lunettes pour protéger leurs yeux de la vitesse. Aussi Sean avait-il son menton appuyé sur l’épaule de Célia pour se serrer au mieux tout contre elle. Autre point non négligeable, c’est que Célia avait une notion très personnelle des limites de vitesse et que lorsqu’ils s’engagèrent sur le contournement extérieur, elle put montrer toute l’étendue de sa maîtrise de l’engin, slalomant entre les autres véhicules, les doublant tous à une vitesse folle, inclinant la moto à des angles qui auraient rendu malade pas mal de monde. Heureusement que Sean n’avait rien à redire à sa propre condition physique, parce qu’une chose était évidente, c’est qu’une moto de ce genre, il fallait pouvoir tenir dessus.

Mais malgré la vitesse, la virée semblait apaisante, comme si tout en ce Monde avait ralenti. Célia en tout cas avait une expression sereine et paisible, et quand il y eut moins de monde sur une partie de leur route, Sean eut la sensation que Célia aurait pu l’emmener comme ça jusqu’à l’autre bout de Fardenmor sans s’arrêter. Jusqu’à Eden si le cœur leur en avait dit. Inséparables. Libres. Elle le fit tomber amoureux de la vitesse et du deux-roues en quelques minutes, bien plus efficacement que ses leçons de conduite ou les trajets qu’ils avaient fait depuis la ferme de Zelk. Son corps contre le sien, il sourit contre sa joue et caressa son flanc du bout des doigts, pour partager son contentement sans -trop- la déconcentrer. Elle répondit à son geste par un sourire et en arrondissant les épaules pour se frotter à lui, tournant un peu la tête, comme un chat quémandant une caresse. Elle prit ensuite une sortie et ils s’arrêtèrent à une station service alors que le soleil descendait déjà sur l’horizon. Mais Célia ne descendit pas de suite de l’engin, se retournant pour venir embrasser Sean sans préavis. Il s’en contenta très bien, passant les mains sous les genoux de Célia pour la tirer contre lui, position très agréable mais pas pratique pour conduire. Mais pour le moment, ils étaient à l’arrêt et Célia fit durer le baiser plusieurs minutes. Puis elle se recula pour plonger ses yeux dans ceux de Sean. Elle ne dit rien, mais elle n’en avait pas besoin. Son sourire qui se faisait rêveur, son regard qui se perdait… Sauf que cette fois, ce n’était pas pour un paysage. Mais pour se perdre dans les yeux bleu acier de son Shaïness. Autant Sean pouvait détester ce regard quand elle observait un paysage et lui échappait, autant en cet instant, il trouvait une nouvelle appréciation pour la tendance de Célia à se perdre dans ses contemplations.

Je conduis pour rentrer ? proposa-t-il, envoyant au diable son expérience encore limitée.
Si tu veux, répondit-elle d’une voix un peu lointaine. Mais il faut remettre de l’essence avant, continua la jeune femme, les pieds revenus sur terre.

Elle se leva de l’engin et s’approcha de la pompe à essence. Devant l’air un peu décontenancé de Sean, elle sourit.

Non, monsieur, vous ne me ferez pas le coup de la panne sèche… Et puis, si tu conduis, je vais plutôt monter derrière toi. Ce sera plus simple, vu que tu n’as pas encore ton permis et surtout que tu n’as jamais conduis ma Grande Dame.

Elle fit le plein d’essence, le paya et revint pour se caler derrière Sean, les mains sur les hanches du pilote en herbe.

On va commencer doucement, que tu puisses appréhender les réactions de ma moto. Elle n’a rien à voir avec une moto d’auto-école. Mais comme tu es Démon, il faut juste que tu te rendes compte de la différence avant de prendre vraiment de la vitesse.

Elle montra ensuite les différentes jauges du compteur. Vitesse, essence, compte tour.

– … et attention aux freins. En douceur sur la manette, ils sont costauds et je n’ai aucune envie de faire un vol plané. Bon, je crois que j’ai fait le tour. En piste !

Sean aurait préféré improviser et rentrer dans leur précédente position, beaucoup plus intéressante. Mais visiblement, demander à Célia de faire des folies, oui. Avec sa moto, non. Il se résigna de bon cœur au cours de moto improvisé, mais une fois en route, il démontra qu’il avait déjà de bonnes bases de conduite et s’habitua assez vite aux freins. Du coup, si Célia fut très attentive à ses premiers tours de roues, elle finit par lui prouver qu’elle lui faisait confiance : elle posa son tête contre son dos, les bras autour de son torse et pour une fois, se laissa simplement guider. Elle en ferma les yeux, même si Sean ne put s’en rendre compte. Il fit quelques pointes de vitesse et ils furent vite rentrés, même s’ils avaient, au final, fait deux fois le tour de Phoenix.

Elle consomme peu, pour sa capacité… remarqua-t-il.

Mais, en même temps, Célia devait faire les allers-retours entre Phoenix et Trapeglace et les pompes à essence se raréfiaient en s’éloignant de la capitale.

C’est l’avantage de ce genre de moteur “fait-main”, contrairement à ceux qu’on peut trouver partout. On peut les régler selon ce qu’on veut. Pour ma part, j’aime les grands trajets plus encore que la vitesse. Donc j’ai bridé un peu sa puissance pour qu’elle consomme moins.

Et là, elle éclata de rire.

Et me voilà repartie dans mes histoires de mécanique !

Sean ouvrit la porte du garage.

En même temps, j’ai un peu provoqué la discussion, avec ma question.

Une fois la moto au garage, ils reprirent l’ascenseur – où ils furent presque sages – et retrouvèrent leur appartement pour affronter une évidence : Fred avait encore oublié le sens du mot “demi-mesure” au vu de la demi-tonne de viande dans le four. Célia en apprécia cependant la bonne odeur et réalisa qu’elle avait finalement vraiment faim. Elle passa par la chambre pour ranger ses achats. Elle resta un instant à apprécier le fait que dans la grande armoire, les affaires de Sean jouxtaient les siennes à présent. Puis elle passa prendre une brosse à cheveux dans la salle de bain, achetée pendant l’après-midi shopping et revint dans le salon en démêlant tranquillement sa chevelure indisciplinée qui avait un peu trop apprécié la balade en moto.

Je devrais vraiment penser à me les attacher… pour m’épargner la séance de coiffage d’après.

Elle se posa sur le canapé et tout en se coiffant, elle huma les odeurs de la cuisine.

Avec cette débâcle de viande, il y a quelque chose de prévu, ou tu as décidé de nous transformer en Lo’kindjaleph d’un totem carnivore ?

Frédéric pointa une fourchette vers elle.

Alors, d’abord, je suis sûr que vous êtes tous les deux d’un totem carnivore, pas la peine de jouer l’innocente, ensuite, oui madame y’a autre chose. J’ai de la purée et un gâteau au chocolat !

Il eut aussitôt droit à une expression de Célia, qui quand elle était enfant, devait faire fondre les gens du domaine Avonis entier.

Au chocolat ?

Fred mesura immédiatement les risques qu’elle n’attaque immédiatement le gâteau et ne le mange en entier.

Non. Au citron. Amer. En plus, il est raté. Y’a pas de dessert !

Elle resta figée dans une expression ridicule de bouderie totalement feinte.

Oui, c’est ça. Et ma grand-mère fait du tricycle à Golem.
Tant mieux pour ta grand-mère, chantonna Fred.

Elle se remit à se débatt… à se coiffer en prenant un air pincé.

De toute façon, faudra déjà que tu arrives à avoir encore assez de place dans l’estomac après la viande et la purée. Parce que riches ou pas, on ne gâche pas la nourriture !
Tu me connais, Célia, il restera rien. ET je mangerai du gâteau !
Et bien moi aussi !

Elle retourna à sa coiffure, grommelant que le Khyan qui la priverait de chocolat n’était pas encore né. Frédéric ricana. Victoiiire ! Sean prit le parti de ne pas intervenir et sortit la viande du four avant qu’elle ne brûle.

Réchauffe donc la purée, pendant que j’essaye de répartir ça sur des assiettes de taille ordinaire, dit-il au Khyan. Commander pour trois était trop complexe ?
Ils faisaient du chevreuil qu’à partir de six personnes. J’voulais du chevreuil.

Célia ne bougea pas de son fauteuil et continua à se coiffer, mais sa voix porta jusqu’à la cuisine.

Et c’est pour ça qu’on a inventé les réfrigérateurs !
Parfaitement ! Y’aura des restes !
Libre à toi de manger du chevreuil pendant tout ton séjour. De combien de temps, au fait ? demanda Sean.

Célia ne dit rien de plus. Parce qu’elle aussi, elle aurait bien aimé avoir la réponse à cette dernière question. Parce qu’elle aimait bien Fred, hein… maiiiis….

J’ai une semaine, dit Fred. J’suppose que je rentre sans toi à la fin ? dit-il à Célia, pas dupe.

L’Elam Evir se tourna dans le canapé et lui sourit chaleureusement.

Je ne pense pas, non. Tant que je n’aurai pas décodé les dossiers, je n’ai plus rien à faire sur le Front.

Elle croisa ses bras sur le haut du canapé et posa son menton dessus.

Je n’y suis vraiment pas à ma place en plus. Hormis en sniper, mais si je peux m’en passer… Enfin, tu sais bien.
Oui, et puis y’a un truc que le Front n’a pas, plaisanta-t-il en regardant Sean. Tu sais que les filles te gardent ta place au chaud et que tu te repointes quand tu veux. Mais j’espère que les dossiers ont la piste qui te manque.

Mais en attendant les adieux, il était là, y’avait de la viande et de la purée… à table !

Je l’espère aussi, dit-elle en se levant pour rejoindre les deux hommes. D’ailleurs, si y’a un volontaire pour me donner un coup de main là-dessus après le dîner, je serai pas contre. C’est moins rébarbatif quand je ne suis pas toute seule à plancher sur ces fichues pages.

Elle s’assit à sa place, à côté de Sean et déplia sa serviette.

Pas longtemps, je vais pas non plus y passer la soirée, mais tant qu’à bavarder de choses et d’autres…

Frédéric hocha la tête.

Boarh, maintenant que y’a la grille de décodage, c’est facile.
J’ai quelques dossiers à lire avant, mais j’aiderai aussi, promit Sean en posant les assiettes gargantuesques devant eux.
Merci, vous deux. Et surtout, bon appétit !

Célia s’installa pour attaquer la montagne de viande devant elle. Serviette sur les genoux, fourchette à gauche, couteau à droite et elle passa à l’attaque. A eux trois, ils réussirent à terminer la purée et tout juste laisser assez de viande pour que Fred en mange le lendemain. Ah, les appétits d’un goinfre et de deux Hauts-Nobles…

Gâteau ! exigea Fred.

Il serait probablement malade mais il ne laissait pas tout à Célia !

– … et café ! compléta Célia qui ne donnait pas l’impression d’avoir mangé comme quatre. Hormis peut-être un certain renflement de son ventre que sa silhouette élancée de pouvait masquer.
Vous attendrez que j’ai fini, dit Sean qui mangeait lentement, finissant son steak.

Il en avait mangé deux fois plus qu’eux, mais lui avait des manières ! Dommage pour lui, il se retrouva avec deux andouilles qui le fixèrent, coude sur la table, jusqu’à ce qu’il est avalé sa dernière bouchée. La rouquine fit la première à dégainer.

Café !
CHOCOLAT ! renchérit Fred.
Je suis entouré d’enfants, soupira Sean, mais il se leva pour faire un café à Célia et sortir le gâteau du frigo.

Un gâteau qui, lui aussi, était pour six normalement. Célia commença alors à se montrer plus raisonnable. Elle se contenta d’une part normale, malgré son cirque. Elle devait avouer qu’elle était repue et que là, c’était uniquement de la gourmandise. Mais surtout qu’elle n’avait aucune envie de se rendre malade pour la soirée. Elle avait d’autres projets, dont un qui allait déjà lui donner mal à la tête, ce n’était pas la peine de rajouter une digestion difficile là-dessus.

Il est très bon, Fred, très bon choix ! dut-elle admettre.
Ah bah à une stel d’or le gâteau, il peut… marmonna Fred en finissant sa première part.

Sean toussa, surpris. Il n’était pas pauvre mais… une stel d’OR ? La réaction de Célia valut guère mieux. Elle manqua de s’étouffer.

Combien ? articula-t-elle péniblement.

Frédéric se servait déjà une autre part. Malade ? Sûrement… Tant pis !

Une stel d’or, j’vous jure, les riches et leurs prix… apparemment, le chocolat utilisé pousse je sais pas où et y’en a qu’une quantité définie chaque année…

Là, cette fois, Célia se sentit un peu blêmir.

Mais enfin, Frédéric, ce genre de dessert, c’est pour je sais pas, un baptême, un mariage… à la Cour ! Je…

Sachant le prix de ce que contenait son assiette, elle resta immobile. Pour un Khyan, oui, elle était riche. Mais pour une Haut-Noble, non. Les Avonis ne roulaient pas sur l’or, et ce depuis des années. Si elle avait acheté un gâteau ce prix-là, Nathan qui s’occupait de ses comptes aurait pu être entendu jusqu’à Phoenix… Frédéric regarda son assiette.

J’ai juste demandé ce qu’ils avaient de meilleur, j’ai pas pensé…

Il grimaça.

J’ai fait une connerie, non ?
Ce n’était pas la meilleure de tes idées, soupira Sean, mais au moins, il est excellent et votre retour du Front EST une occasion. Mange, stupide Khyan.

Célia resta quand même hésitante devant son assiette. Pourtant, elle finit par se remettre à manger. Mais là, elle prit le temps de savourer absolument chaque bouchée, silencieuse. Presque religieusement. Parce que ce jour-là, elle avait aussi une demande, à demi-mot mais très spéciale, à fêter aussi. Et quand elle jeta un œil vers Sean, elle se remit à sourire. Sean lui sourit par-dessus sa cuillère et Fred grogna.

Boule Quiès, mes amours… marmonna-t-il autour de sa bouchée.

Un peu après, il était vautré sur le canapé, bouton de jean défait.

J’ai trop mangé mais c’était géniaaal…
C’était très bon, Fred, confirma Célia. Mais la prochaine fois, c’est moi qui choisis le menu, hein ?

L’Elam Evir se montra ensuite plus mesurée et même si elle s’assit de travers dans le canapé, on ne pouvait pas dire qu’elle était vautrée. Dos à l’épais accoudoir, coussin sous les genoux, tasse de café à portée de main, à l’instar du matin, elle s’était remise dans ses dossiers. Avec peut-être un crayon en plus pour tenir ses cheveux en chignon lâche. Elle était rapidement devenue très concentrée et on aurait très aisément pu l’imaginer avec une petite paire de lunettes sur le nez pour compléter le tableau. Fred aida, quand sa digestion lui permettait, mais il n’avançait pas vite. Sean les rejoignit pour aider après avoir bouclé ses propres dossiers à son bureau.

Hey, Célia, ton père, c’était quoi son nom ? Na.. Nathan ? demanda Fred en déchiffrant un dossier.

Célia leva aussitôt la tête, les yeux écarquillés. Pour bondir de sa place et venir voir le dossier que tenait Fred.

Non, mon père, c’était Hughes. Mais mon frère s’appelle Nathan ! Tu as vu le nom où ?

Frédéric pointa une ligne du doigt.

Là.

Mais en décodant la première page descriptive, Célia ne put bientôt que répéter qu’il devait y avoir une erreur, une explication, n’importe quoi. Il était bien question de la tentative d’assassinat contre elle au manoir Avonis de Trapeglace. Mais le nom de son frère n’apparaissait pas dans les cibles ou les personnes présentes : il apparaissait en tant que commanditaire !

Impossible, laissa-t-elle échapper, en relisant le code pour la quatrième fois et en ne voyant pas d’erreur.

Puis elle comprit et se laissa retomber dans le canapé.

Il a utilisé le nom de mon frère pour cacher son identité… Plutôt que d’utiliser un nom quelconque, le vrai commanditaire a pensé brouiller les pistes en prenant l’identité de Nathan.

Elle tourna la tête vivement vers Fred.

Parce que non, mon frère n’aurait jamais fait ça. Ce serait aussi absurde que délirant ! Et le premier qui ose insinuer le contraire, je l’écorche vif !
J’ai rien dit ! s’en défendit Frédéric en levant les mains. Si tu dis que c’est pas lui, j’te crois, me bouffe pas !

Sean ne disait rien car il voulait croire Célia, mais au vu de sa propre situation, il ne pouvait pas s’empêcher de douter. Aussi ne fit-il aucun commentaire. Heureusement, Célia ne remarqua pas son attitude et remit le nez dans le dossier. Elle en sortit toutes les pages qu’elle étala sur la table, visiblement nerveuse et stressée.

Au moins, maintenant, il n’y a plus qu’un seul dossier à décoder. A l’évidence, je n’aurai pas le nom d’un commanditaire, mais il y aura peut-être quelque chose de parlant dans les autres pages. Il faut tout retranscrire. Le moindre détail. On oublie le reste.

Elle tendit alors une feuille à chacun et s’assit à même le sol, pour en commencer une troisième.

– … mon frère n’a aucun motif d’avoir voulu me tuer, commença-t-elle à justifier, en ressentant visiblement le besoin. C’est d’un commun accord que nous avons commencé à enquêter sur la mort de notre père. Il est la tête pensante de tout ça, je ne fais que ce qu’il ne peut pas faire lui-même. Il est l’héritier du domaine, même si je suis plus âgée. Il a la fortune familiale entre les mains, il a hérité du plus haut Rang de nos parents. Il n’a absolument rien à m’envier, je n’ai aucun secret pour lui et je ne ferai jamais rien qui lui fasse du tort.

Elle se sentait mal, l’idée qu’il puisse être vraiment le commanditaire était trop douloureuse à même envisager.

Il n’aurait jamais tué notre père ! Nous étions une famille unie !

Elle renifla bruyamment et s’essuya les yeux, refusant les larmes qui y naissaient.

– … Pour ça aussi, ils payeront. Mon frère n’est pas quelqu’un comme ça ! Il est honnête ! Et surtout, il m’aime !
J’en suis sûr, Célia, ne t’en fais pas, hasarda un Fred extrêmement mal à l’aise.

Il envoya un regard de reproches à Sean. Bouge ton cul, man ! Sean soupira et s’assit contre Célia.

Célia, ton frère est quelqu’un de très intelligent, et…

Le Shaïness sut immédiatement que toute mise en garde serait très mal prise. Quoi qu’il pense de la situation.

– … et si c’était lui, il n’aurait jamais donné son nom, finit-il plutôt par conclure.
Exactement ! fit-elle d’une voix plus emportée qu’elle n’aurait due l’être. Quelqu’un essaie encore de brouiller les pistes. Et d’essayer de me monter contre mon propre frère par la même occasion. C’est tout. Mais c’est mal connaître ce qui nous lie !

Elle soupira et posa sa tête contre l’épaule de Sean.

Pourquoi ? Si seulement on savait pourquoi on s’acharne sur nous comme ça… soupira la jeune femme sur un ton beaucoup plus bas.

Puis semblant reprendre du poil de la bête, elle se redressa et empoigna une feuille du dossier. Elle se remit à retranscrire les lettres une à une. La retranscription était longue et il était tard mais Sean se doutait qu’il ne réussirait pas à la tirer du dossier aussi posa-t-il une tasse de café près d’elle et retourna à ses propres papiers. Il faisait nuit noire quand Célia dut se rendre à l’évidence : on avait envoyé qu’un seul homme au domaine Avonis, il avait eu comme objectif de la tuer, puis sa mère, mais il n’y avait nulle part la mention de papiers à récupérer ou de Zamir El.

Elle en eut les larmes aux yeux et se recroquevilla contre le canapé, toujours assise au sol. Parce que tout ça avait réveillé le doute en elle et que c’était pire que tout. Elle posa son front sur ses genoux.

Ce n’est pas possible… murmura-t-elle. Je dois faire quoi maintenant ?

Sean l’attira contre lui.

Traduis le reste, au cas où. Demande à ton frère s’il a une autre piste. Ne te laisse pas abattre, lui dit-il doucement.

Une main sur le front, elle ouvrit des yeux rougis.

J’ai une autre piste. Mais plus délicate. Mon frère m’a dit qu’un dénommé Zamir El As’Corvaz devait de l’argent à mon père. Il devait lui céder son haras en remboursement. Mais la transaction n’a jamais eu lieu, et la seule trace qu’il y a, ce sont des papiers qui étaient cachés dans le bureau de mon père à Trapeglace. Le reste a disparu. Rajoute à ça que quelqu’un correspondant à sa description a été aperçu par les forces de polices de Phoenix aux abords de la demeure Avonis le soir de l’assassinat de mon père… C’est une piste, oui. Mais Nathan ne veut pas que je m’en occupe pour l’instant. Zamir El a des proches dans la police et les Instances. S’intéresser de trop près à lui serait dangereux.

Elle soupira, mais commençait à se calmer. Parler l’apaisait.

C’est pour ça que je suis les cours de Desdémone. Mais les prochains ne sont pas avant mai. Je ne suis pas assez formée pour enquêter d’avantage sur ce Zamir.
Alors à part traduire, tu es en suspend jusqu’en mai ? Ça nous laisse le temps de s’assurer que, si un autre assassin s’en prend à toi, c’est lui qui ne se remettra pas de la confrontation. En attendant, il est tard. Viens dormir.

Célia se laissa convaincre, reniflant pas très élégamment et s’essuyant les yeux.

Tu as sans doute raison.

Elle se leva alors, abandonnant les dossiers étalés partout dans le salon et se dirigea vers la salle de bain avec un vague signe de la main.

Bonne nuit, Fred.

On entendit bientôt de l’eau qui coulait alors qu’elle essayait de se refaire une tête. Fred ronflait déjà depuis longtemps, et Sean secoua la tête, préoccupé par l’état de Célia. Il refit les draps du lit abandonné en vrac le matin et y attendit Célia.

Elle réapparut au bout d’un bon moment, dans un petit déshabillé et une robe de chambre, très jolis mais plutôt sages en comparaison de ce qu’elle avait déjà porté, et bien loin de l’ensemble qu’ils avaient acheté ensemble quelques heures plus tôt. Elle se glissa sous les draps sans dire un mot et Sean se retrouva très vite avec une Elam Evir collée à lui pour un câlin. Sean l’attira contre lui.

Dors, ma Célia, la nuit porte conseil. Et ton sommeil sera paisible, je te le promets.

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4 Comments

  1. Correction :
    rajoutant de sa propre poche ce qui aurait pu manqué,
    -> manquer

    Mais Célia distingua que trop bien son geste
    -> Célia ne distingua…

    Commentaires :
    Aha, moi qui adoooore absolument les corsets, je comprends qu’elle ait craqué. 😀 Par contre je suis déçue qu’il n’y ait pas de dessin d’elle dans cette tenue, du coup !
    Les affaires se compliquent pour nos deux amoureux, ils ne peuvent vraiment faire confiance à personne !

    • Vyrhelle

      9 octobre 2016 at 13 h 39 min

      Ce n’est que partie remise, je compte bien la dessiner comme ça à un moment ou un autre. Peut-être un croquis à l’occasion. Je ne peux malheureusement pas dessiner tout ce que j’aurais envie sur cette histoire, mais je vais essayer de faire quelques dessins en à côté.
      Et non, ils ne peuvent faire confiance à personne 😛

  2. Cette image est sublime!! Elle change un peu des autres. J’adore!!

    • Vyrhelle

      8 octobre 2016 at 10 h 55 min

      Y’a plus de décor déjà T__T … ce qui fait que j’ai passé plusieurs jours dessus au lieu des quelques heures habituelles.
      Du coup, oui, elle est différente parce que je l’ai beaucoup plus travaillée. Même l’ambiance est plus poussée. Je voulais vraiment retrouver l’ambiance de la photo de Marylin Monroe qui m’a inspirée. Et je crois que je m’en suis pas mal sortie du tout ^^

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