Le temps d'un tango

Fanfiction par V. Gomez et A. Conroy

26 janvier 978

Ils approchèrent de la banlieue de Soul City et de ses infrastructures plus civilisées sur les coups de midi, au grand soulagement de l’Elam Evir. Après avoir remonté quelques rues, Frédéric arrêta son cheval devant un bâtiment allongé qui servait de relais et d’écurie, avec des airs de frontière entre monde sauvage et civilisation. Ils descendirent bientôt tous les deux de selle, confièrent les deux chevaux à un palefrenier pour ensuite entrer à pied dans la ville elle-même.

Plus qu’à trouver un point de repli pour se préparer. Toujours d’attaque ?

Célia se sentait étrangement calme. Elle serait prête rapidement et sans mal, tout comme elle ne ressentait pas le plus petit début de remord pour ce qu’elle allait faire. En fait, ça avait même quelque chose d’amusant, surtout maintenant qu’il n’y avait plus de chevaux dans l’équation.

Oui, répondit-elle très sobrement.

Elle avait eu le temps de préparer son petit numéro de jeune femme en quête d’hommes de main peu regardants. Elle avait travaillé son phrasé, sa gestuelle et son attitude générale. Oui, elle était prête. Après une demi-heure de marche dans les rues de la banlieue de la cité à l’aspect industriel et décrépi, ils s’arrêtèrent dans un petit hôtel miteux mais où on ne leur poserait aucune question. Célia put y prendre le temps de finir sa préparation et ajuster son maquillage avec soin. Au bout d’une bonne heure, elle réapparut, à nouveau méconnaissable. Elle conserva un sac de voyage mais laissa dans la chambre tout ce qui ne collait pas à son rôle, à savoir son fusil et le matériel qui allait avec, son cher collier et sa tout aussi chère arme de poing Elam Evir. Elle ne conserva que sa dague. Elle était sur le point de sortir, quand elle tourna les épaules vers Frédéric.

C’est bon, rien qui te choque ou qui te paraisse bizarre ?

Frédéric secoua la tête.

A part le fait que je suis pas sûr de te reconnaître si on se croise alors que je te connais bien ? Nope, rien de bizarre. Tu vas tout déchirer. Laisse-moi vingt minutes pour aller me planquer aux abords, que j’entre aisément quand tu distrairas ces messieurs.

Elle opina avec sobriété.

Si je prends un taxi dans dix minutes, je devrais arriver d’ici une vingtaine de minutes. Allez, c’est parti, je te laisse sortir d’abord. And let’s play, my friend, conclut-elle avec un clin d’œil.

Oui, elle semblait trouver tout ça assez amusant pour que Frédéric lui réponde d’un même clin d’œil complice.

Yup. Rock and roll.

Il quitta l’auberge et ne fut nulle part en vue quand Célia approcha des bâtiments entourés de barbelés qui servaient de quartier général aux SK. Sous un ciel grisâtre mais pas menaçant, elle paya le taxi et se dirigea sans hésitation vers l’entrée gardée, d’un pas chaloupé qui collait parfaitement à son nouveau physique et qui attirait l’attention, c’était le moins que l’on pouvait dire. Avec sa tenue, aucune chance de la prendre pour une militaire, pas plus que pour autre chose qu’une femme ayant certains moyens financiers évidents. Elle arriva à hauteur des gardes, avec un air sérieux et cette attitude de se savoir dans son bon droit d’être là où elle se trouvait.

Bonjour, messieurs, je voudrais voir un responsable.

Les gardes, peu engageants, échangèrent un regard.

Vous connaissez déjà le nom de quelqu’un ? demanda l’un d’eux.

Question élémentaire : ça leur permettait immédiatement de savoir si la nouvelle venue avait été dirigée par quelqu’un ou si c’était une néophyte complète. Célia fit une grimace et agita l’air de la main, toujours parfaitement dans son rôle.

Je connais beaucoup de noms, cariño, commença-t-elle avec un accent As’Corvaz léger mais bien présent. Mais ils évoluent dans des sphères que tu n’aborderas jamais autrement que comme sous-fifre. Mais j’ai justement besoin de gens comme toi pour un travail. Il paraît que c’est à quoi servent les organisations comme celle-ci, non ?

Le deuxième garde eut un ricanement peu charitable pour son collègue.

Accompagnez-moi, Madame, je vous emmène voir un responsable, dit-il.

Il l’escorta jusqu’à un bureau où un homme solide d’une quarantaine d’années se trouvait, vêtu du même uniforme que ses hommes, mais portant quelques galons sur les épaules.

Colonel Rhodes Gallian Shaïness, Madame, se présenta-t-il en lui prenant la main pour un baise-main correct. A qui ai-je l’honneur ?
Señorita Esméralda Rivera As’Corvaz, lança Célia sans hésiter, donnant le nom qu’elle avait choisi. Le nom d’une de ses anciennes camarades d’Académie qui devait être quelque part à Golem, quasiment à l’autre bout du Cratère, à l’heure qu’il était.

Le Colonel Gallian ne battit pas un cil et continua de lui sourire.

Et que pouvons-nous faire pour vous, Señorita Rivera ?

Elle prit le parti de s’asseoir même si on ne lui avait pas proposé. Elle était Noble, riche, c’était son rôle d’être en terrain conquis n’importe où. Elle croisa les jambes avec classe et s’installa bien au fond du siège.

Il se trouve que j’arrive à peine dans la région pour affaire. Mais cela fait une semaine que je suis ici et mon agenda est désespérément vide. J’ai besoin d’accroître le nombre et la qualité de mes relations. Dans ce but, je veux organiser une grande soirée. Mais dans le genre assez grande pour faire passer les soirées habituelles de Soul City pour de petites sauteries ridicules. Je veux en mettre plein la vue, je veux qu’au lendemain de cette fête, ma secrétaire ne puisse plus savoir où donner de la tête.

Elle se mit à jouer du poignet, faisant danser les bracelets précieux qu’elle portait.

Mais pour ça, il me faut pouvoir assurer une sécurité sans faille pour tous mes invités. C’est là que vous entrez en jeu. Du moins, si vous pouvez me fournir assez d’hommes et qu’ils soient présentables.

L’homme se frotta le menton, cachant son intérêt derrière une neutralité calculée, mais ne pouvant camoufler complètement un éclat nouveau au fond de son regard.

Mmh… oui, cela me semble possible, de combien d’hommes parlons-nous exactement ? Et pour quand ? demanda-t-il, ayant jeté un œil aux bijoux.
Un maximum d’hommes, que je veux pouvoir choisir moi-même. Pour dans deux jours. Donc là, j’ai bien l’intention de voir ce que vous avez de disponible dès à présent. Par exemple, vos deux gardes à l’entrée me paraissent bien, mais l’un a une horrible tête de singe, il pourrait effrayer mes invités.

Le Colonel eut un petit rire.

Oui, je vois ce que vous voulez dire. Laissez-moi le temps de rassembler ceux qui sont présents pour un entraînement, ainsi, vous verrez leurs compétences et pourrez faire votre choix ensuite. Mais avant cela, je dois vous demander, comprenez bien que c’est juste une formalité, nos services n’étant pas accessibles à tous, qu’en sera-t-il du paiement ?

Elle agita la main comme si elle balayait la considération avec désinvolture.

Je veux le meilleur des services. Je me plierai donc à votre grille tarifaire pour une prestation complète en fonction du nombre d’hommes que j’aurai choisis et de la durée du service, à savoir très certainement trois jours. Vous estimeriez cela à combien ?

La somme que nomma Rhodes était absolument outrancière. Mais comme Célia n’aurait jamais à la payer, elle ne sourcilla même pas, au contraire, elle parut ravie, l’idée d’envoyer la facture à la vraie Esméralda Rivera – qu’elle avait toujours détestée – lui ayant traversé l’esprit. Elle se leva en souriant.

Parfait ! Et si vous me montriez vos effectifs, à présent ? Que je voie s’ils valent le prix que je vais investir en eux.

Elle sortit du bureau, fière comme un paon et toujours avec cette démarche à faire tordre le cou à la moindre personne qu’elle croisait : être bonne danseuse avait certains avantages. De nombreux regards la suivirent et, si Sean avait été là, elle aurait eu une main possessive autour de sa hanche avant longtemps, ou s’ils devaient être discrets, elle n’aurait pas beaucoup dormi de la nuit.

Mais son Shaïness n’était pas là.

Rhodes l’emmena jusqu’à la cour centrale où il avait ordonné le rassemblement de ses hommes. Il y en avait une petite cinquantaine, tous terriblement bien entraînés, et imaginer que l’un d’entre eux ait pu être envoyé pour tuer une Haute-Noble comme elle, n’était pas du tout saugrenu. Célia continua tout de même son petit manège de femme riche et capricieuse, examinant chaque homme comme on aurait apprécié un cheptel de bovidés, prenant absolument tout son temps, observant et mettant le doigt sur chaque détail qui était une bonne excuse à chipoter. Et surtout ne donnant pas l’impression de vouloir mettre fin à sa petite inspection. Elle vit précisément le moment où la patience de Rhodes commença à s’effilocher. Son sourire se fit plus tendu et son sourcil tressauta.

Señorita, maintenant que vous avez fait votre sélection, peut-être pourrions-nous retourner à mon bureau pour vérifier les derniers détails ? Mes hommes ont des occupations auxquelles ils doivent retourner.

Elle lui répondit par un air de la plus parfaite minauderie, tapotant de la main sur l’épaule d’un des hommes à côté d’elle.

Oui, bien sûr, señor, je ne voudrais pas les empêcher de faire leur travail.

Elle s’approcha de Rhodes tout en jetant un dernier coup d’œil aux individus qui se retiraient.

Très impressionnant, colonel. Vos hommes semblent on ne peut plus efficaces. Mais j’espère que vous avez retenu mes remarques, je n’aimerais pas être déçue par une fausse note.

Le paramilitaire hocha la tête.

Ne vous en faites pas, señorita, j’ai une excellente mémoire.

Célia eut un très large sourire, aussi charmeur que bien moins candide.

Alors passons aux derniers détails.

Ils dressèrent un contrat en bonne et due forme dans le bureau du Colonel et l’affaire fut conclue.

Je vous demanderai une avance sur le prix conclu pour demain matin au plus tard, que je puisse fournir à mes hommes les tenues que vous avez demandées, dit-il, toujours aimable.

Célia finit de signer les papiers d’une griffe très énergique.

Mon comptable passera d’ici la fin d’après-midi pour vous régler l’avance. Trente pour cent de la somme finale vous conviendrait ?
J’allais vous demander vingt-cinq, sourit Rhodes. Cela conviendra donc parfaitement. Señorita, au plaisir de vous revoir très vite.
Plaisir partagé, colonel, dit-elle en battant presque des cils, se levant de son siège et lui tendant la main pour un second baise-main, un peu superflu pour la politesse, mais très calculé par Célia qui voulait jouer son rôle jusqu’au bout.
Raccompagnez-moi donc jusqu’à l’entrée, ajouta-t-elle sans se démonter, s’amusant en réalité comme une petite folle.

Le Colonel la raccompagna sans rechigner et fronça les sourcils une fois à la porte.

Señorita, une dame de votre calibre est venue seule jusqu’ici ? Voilà qui n’est guère prudent, Soul City n’est pas un bouge mais il y a ici autant de crapules qu’ailleurs… Après tout, le Front n’est pas loin et nous avons un taux élevé de déserteurs rattrapés, dans les environs…

Célia prit un air plus sérieux mais teinté de complicité.

Allons Colonel, serait-ce une mauvaise excuse pour vouloir me raccompagner ?

Elle s’approcha de lui et le fixa dans les yeux.

Faites-moi donc appeler un taxi pour cette fois. Peut-être qu’à une autre occasion, nous aurons d’avantage de temps pour mieux nous connaître.

Ah ? Visiblement, elle ne l’aurait pas à la séduction : le Colonel avait apprécié ses formes mais n’avait pas été distrait comme certains de ses hommes.

Señorita, je vous en prie, je suis un professionnel. Je vais vous faire appeler un taxi, oui.

Soulagée de ne pas avoir à supporter les avances d’un homme qui aurait pu être son père, elle le fut d’avantage encore de voir un taxi arriver rapidement et l’emmener enfin au loin. Elle se fit conduire du côté des quartiers plus nobles et plus luxueux de la ville, mais plutôt que d’y descendre, n’ayant pas d’adresse exacte à donner au chauffeur, Célia remit le couvert de son petit numéro, juste au cas où le colonel l’aurait faite suivre.

Non, en fait, vu l’heure, je vais aller en ville. Je vais faire quelques courses.

Elle ne descendit donc qu’en centre ville, paya le taxi et entra dans le premier magasin de vêtements luxueux qu’elle croisa. Après avoir vérifié qu’on ne l’avait pas suivie, et choisi quelques vêtements simples mais très différents de ceux qu’elle portait, elle s’engouffra dans une cabine d’essayage pour changer de tête.

Ce fut Célia Avonis qui ressortit de là et paya les vêtements qu’elle garda sur elle, alors que les vendeuses étaient persuadées de ne pas avoir remarqué cette Elam Evir brune entrer. Célia prit un autre taxi et cette fois, rejoignit l’hôtel où elle allait devoir attendre le retour de Frédéric. Il ne réapparut qu’une bonne heure plus tard, quatre boîtes de pizza en main.

Yo. T’as faim ? Parce que je suis affamé, sourit-il en posant les pizzas sur la petite table.

Célia, qui avait profité du temps libre pour prendre une douche, sortit de la salle de bain en s’essorant les cheveux, qui étaient enfin à nouveau roux, simplement vêtue d’une chemise ample.

Je suis affamée, dit-elle, surtout ravie de revoir son ami en un seul morceau mais ne voulant pas l’avouer tout haut.

Ça lui aurait fait trop plaisir.

Célia plongea la main dans une boite à pizza, en saisit une part avant d’aller s’asseoir sur le lit et mordre à pleine dent dans sa prise.

Alors ? Raconte-moi ! demanda-t-elle, impatiente.

Frédéric avait eu le regard un peu vague – aarwl, elle voulait pas mettre un pantalon, qu’il se fasse pas tuer par un Shaïness par la pensée? – et se secoua.

Alors c’est bien gardé, leur machin, et si on avait le temps et l’argent, je dirais qu’il faudrait bel et bien organiser cette réception pour vider les lieux. Mais c’est pas infaisable non plus, faut juste bien s’organiser.

Il sortit des plans.

J’ai eu le temps de recopier ça, admire.

Ils avaient l’emplacement des caméras de sécurité et des alarmes.

Alooors, on dit quoi au plus merveilleux de tous les Khyans ?

L’effort de Fred pour se faire mousser tomba complètement à l’eau, Célia ne relevant même pas sa dernière question, les yeux et l’esprit déjà focalisés sur le plan.

Hum, le souci, c’est que les caméras, on peut les contourner, mais les alarmes, je n’y connais rien, annonça-t-elle, dubitative et parlant plus pour elle-même que pour son ami. De la mécanique quand tu veux, mais l’électronique, c’est une autre histoire. Mais c’était bien joué, Fred, finit-elle avec un sourire et un regard enfin levé vers lui.

Elle mordit ensuite dans sa pizza tout en étudiant la configuration des lieux, entre ce qu’il y avait d’inscrit sur le papier et ce qu’elle avait pu voir en direct.

Je pense que les dossiers sont ici. Juste à côté de ce bureau. Ils ne doivent pas recevoir les clients dans une pièce où seraient entreposées des informations sensibles. Mais tout en les gardant à disposition, donc, en toute logique, dans cette petite pièce, dont je n’ai vu que la porte fermée.

Fred se tapota le menton.

C’est logique. Regarde le nombre de caméras dans le couloir, et y’a une alarme là… et là. Les boîtiers, ce sont des détecteurs. Tu passes devant, ça sonne. Ils doivent être enclenchés la nuit. Le reste, c’est sur les portes… Tuuu n’as pas Fantôme, par hasard ?

Célia eut un air désolé mais qui ne l’empêcha pas d’aller chercher une autre part de pizza.

Non, pour ça, il aurait fallu que tu demandes à Sean. Moi, j’ai des Arts bien différents. Je peux t’endormir d’un mot et ensuite contrôler tes songes comme je veux, par exemple. Tu dors et bam, je te fais voir tout ce qui me chante. Rêve ou cauchemar, j’ai un contrôle total.

Elle haussa les épaules.

Le reste de mes Arts ?… ça ne nous aidera pas à entrer et sortir discrètement. Alors il faudra faire sans.
Alors tant pis, soupira le Khyan. Du coup, plan B ! Tu vois ça ?

Il pointa un carré sur le côté d’un bâtiment.

C’est le générateur de la base. Si je le fais péter, discrètement, il faudra dix, quinze minutes, avant que celui de secours ne se mette en place. Ça te suffit ou il te faut plus ?

Célia estima le temps dont elle avait besoin pour rejoindre la pièce, s’y introduire, chercher les listes de commanditaires. Elle n’était pas certaine de pouvoir faire une bonne évaluation. En matière d’opération d’infiltration et vol de documents, elle débutait !

Je dirais que c’est suffisant si tout se passe bien. Mais s’il y a un imprévu, ça risque d’être vraiment juste. Tu ne peux pas faire sauter aussi le générateur de secours ?
Si, dit Frédéric. Mais au moment où je le fais, ils sauront que la panne n’est pas normale. Et tu as plus besoin d’une certaine protection par ignorance que du noir. Mettons au point un signal au cas où le noir te soit plus utile que l’anonymat.
D’accord, mais je ne vois pas trop quel genre de signal pourrait convenir.

Elle se passa une main dans les cheveux.

Un sifflement, un coup de feu ? Sauf que ça me paraît pas très discret comme signaux.
Ouais, non, pas trop. Éclaire depuis la fenêtre avec ta lampe, trois fois rapides ?

Elle regarda le plan.

Hum, tu sembles disposer d’un angle de vue pour voir la fenêtre depuis le deuxième générateur… Oui, c’est jouable. Mais je vais faire de mon mieux pour que le sabotage du premier suffise. Tu vois autre chose à prévoir ?
Yup, le plus important : comment on file. Crois-moi, d’expérience, le mieux, c’est d’avoir plusieurs plans.
Déjà, on oublie les chevaux, affirma catégoriquement Célia. Ces bestiaux sont trop repérables en ville. Le plus évident, c’est d’avoir un véhicule qui nous attende, prêt à démarrer. Mais sans chauffeur, c’est plus risqué. Par contre, on peut le voler, ce qui empêchera qu’on remonte jusqu’à nous. Je suis capable de faire démarrer n’importe quoi même sans clef de contact.

Elle regarda dans le sac de ses affaires et en sortit plusieurs outils qui servaient normalement à l’entretien de son fusil.

Je confirme, avec ça, je démarre tout ce qui a un moteur.

Frédéric regarda l’outil d’un air intéressé.

Ok. Tu en as deux, de ces machins ? Si oui, tu me montres comment tu fais, comme ça, si ça chauffe un peu, je prends les devants. J’ai vu où ils rangeaient leurs véhicules.
Deux ? Non. Mais prends celui-ci.

Elle tira alors un simple tournevis de son sac.

Je devrais pouvoir me débrouiller avec ça. Je te montrerai aussi comment mettre les autres véhicules hors-service, qu’ils ne puissent pas nous suivre.

Frédéric eut un sourire en coin.

J’aime comment tu penses.

Ils passèrent donc le reste de l’après-midi à vérifier que Fred saurait s’occuper des véhicules Shaïness, au besoin, en s’entraînant sur les quelques voitures et motos qu’ils trouvèrent isolées dans le quartier.

Je vais aller chercher de quoi grailler, qu’on ne se fasse pas tuer pour un malaise, et après, on y go, dit le Khyan en regardant par la fenêtre pour voir l’état de la clarté du jour.

Célia acquiesça de la tête et retourna à ses derniers préparatifs : tenue noire, bonnet pour ses cheveux, outils de crochetage, armes, lampes, outils divers pour les imprévus et les véhicules. Frédéric ramena bientôt un saladier de pâtes bolognaises sans préciser comment il l’avait obtenu, avec deux fourchettes et une petite montagne de fromage. Mais en voyant Célia en mode “espionne sexy”… ahem… “infiltration”, il dut penser à des chatons morts pour éviter la mort-par-Elam-Evir-d’abord-pis-Shaïness-juste-derrière. Peu encline à remarquer ce genre de chose, Célia se contenta de s’intéresser au dîner qui n’aurait aucun mal à tenir au ventre. Elle s’assit à la seule petite table que possédait la chambre et se mit à manger à même le plat.

Ch’est pas mauvais ton truc, dit-elle la bouche à moitié pleine.

Frédéric la regarda avec de grands yeux.

T’en avais jamais mangé ? SACRILEGE ! Merde… je crois que je vais devoir refaire toute ton éducation… tu as déjà goûté des hamburgers ? Des croque-monsieur ? Des pâtes carbo ? Des lasagnes ? Des nachos ? Un kebab ?

Célia le regarda d’un air blasé.

Hé, je viens pas non plus d’un trou paumé de l’autre bout du Cratère… Non, je n’ai jamais mangé de … ça. Mais je connais quand même plusieurs des plats dont tu parles.

Frédéric était quand même effaré.

Mais t’en a jamais goûté ! Mais il sert à quoi, ton mec ? Je lui ai montré le meilleur kebab de tout Phoenix ! Rohhh !

Elle se mit à avoir un regard beaucoup moins amène alors qu’elle piochait à nouveau dans le plat.

Encore aurait-il fallu qu’on soit à Phoenix assez longtemps pour ça, finit-elle par avouer. J’ai passé trois mois à l’université de Bosth. Et une fois à Phoenix, il y a eu le coup de l’explosion. Deux jours plus tard, on partait pour Endrogèn… pendant plus de deux mois. Alors ton kebab, je sais pas quand Sean aurait pu m’y emmener.

Note de Frédéric à lui-même, ne pas mentionner Sean. Mais qu’est-ce qu’il fabriquait, l’autre andouille, si parler de lui à Célia la rendait malheureuse ?

Bah il se débrouille, marmonna le Khyan avant d’enfourner une gigantesque fourchette de pâtes dans la bouche, pour éviter de relancer le sujet.

Célia resta silencieuse ensuite. Assez pour que le silence en devienne pesant alors qu’elle essayait de ne pas y faire attention, tout en mangeant un peu. Mais même avec le fromage, qu’elle adorait, elle s’arrêta vite. Elle avait un nœud à l’estomac. Elle soupira en posant sa fourchette.

– … je préférerais être à Phoenix en ce moment. A manger un kebab ou même une pizza froide, mais être avec lui, à jouer les petites amies modèles, plutôt qu’à me préparer à entrer par effraction dans un QG de paramilitaires entraînés pour une hypothétique piste sur le commanditaire du meurtre de mon père.

Elle leva des yeux tristes vers Frédéric.

Mais je n’ai pas le choix. Ils ont essayé de me tuer. Ç’aurait pu être mon frère, ma mère malade… Et je n’ai plus qu’eux deux. C’est tout ce qu’il reste de ma si noble et si vieille famille. Trois survivants qui se débattent pour survivre. Je suis là parce que j’essaye de sauver ce qu’il me reste. Alors non, ça ne m’enchante pas de faire ça, oui, j’y sacrifie ma relation avec Sean à m’en faire mal. Mais…

Elle baissa la tête et serra ses poings sur ses genoux.

Je t’envie parfois, d’être Khyan. Et d’avoir une vie plus simple.

Frédéric alla s’agenouiller devant elle, lui prenant les mains.

Hey. Célia, oh, pas de défaitisme ! Être Khyan, c’est bien, oui, mais être Noble, ça n’est pas mieux ou pire. Tout dépend de ce que tu en fais. Sean et toi êtes plus têtus qu’une armée d’As’Corvaz, vous allez trouver un truc. Et puis, ton frère, et peut-être toi, vous allez pondre une demi-douzaine de mômes et pouf ! Plein d’Avonis partout !

C’eut le mérite de faire sourire l’Elam Evir.

Parce que tu trouves que j’ai une tête à avoir des mômes ?
Vu qu’il n’y a pas de bonnes réponses à cette question, je vais m’abstenir, rit-il. Allez, beauté, en route, il commence à faire sombre.
Tu as raison, dit-elle en se levant et en donnant impression de reprendre du poil de la bête.

Elle alla récupérer ses affaires et une fois prête, elle eut quand même une expression plus douce et plus rêveuse.

Peut-être un… d’ici quelques temps…

Puis elle se reprit et se plaça face à Frédéric.

Quand tu veux.

Frédéric lui ouvrit galamment la porte et ils quittèrent l’hôtel miteux pour remonter des rues animées par quelques rares passants, Célia tenant le bras de son complice comme un couple quelconque pour ainsi rallier leur objectif sans attirer l’attention. Le temps de rejoindre les baraquements des paramilitaires, il faisait nuit.

Je vais aller couper le générateur… bonne chance, ma belle. On se retrouve aux garages dans quinze minutes. N’oublie pas, si besoin du second générateur…

Célia leva sa lampe torche et l’alluma vers le sol d’un coup rapide.

Trois coups vers la fenêtre. Fais gaffe à tes arrières aussi, hein ?

Elle fila ensuite en direction du bâtiment principal.

Une fois en place, elle n’eut que quelques minutes à attendre avant que la lumière ne s’éteigne sur tout le site. Quelques lampes torches s’allumèrent, lui indiquant la position des gardes. Aucun dans la direction qu’elle visait, elle avança alors le plus silencieusement possible vers la fenêtre de ce qu’elle avait décidé de nommer « la pièce aux archives ». Elle vérifia d’un rapide coup d’œil qu’il n’y avait toujours pas de gardes à proximité, devina un peu la silhouette de Frédéric, puis, outils de crochetage en main, elle se mit à essayer de déverrouiller la fenêtre. Malheureusement, le verrou était un bon vieux système à levier. Pas de serrure et donc, pas de crochetage. Ça commençait mal. Après un juron plus pensé que vraiment prononcé, elle abandonna la fenêtre malgré l’envie de taper un grand coup dedans. Elle serait rentrée plus vite, mais le bruit aurait alerté du monde. Elle se glissa donc jusqu’à la première porte qui se présentait, essayant de garder à l’esprit sa position par rapport au plan des lieux. Elle tendit l’oreille, et, surtout, observa la moindre lumière qui aurait pu passer sous la porte. Personne à signaler, elle entra. Elle devait faire plusieurs dizaines de mètres pour rejoindre la salle des archives. Elle y était presque quand, au détour d’un couloir, elle vit un faisceau de lampe torche qui se rapprochait. Elle n’avait aucune envie de faire demi-tour avec le temps qui lui était compté, elle préféra avancer plus avant et aviser ensuite. Mais la porte de la salle aux archives était verrouillée et la lumière s’approchait. Donc, ce fut le bureau entrouvert de Rhodes ou se faire repérer. Mais à peine se glissait-elle à l’intérieur qu’elle sentit plus qu’elle ne vit un homme, masqué et vêtu de noir, crochets en main, s’affairant sur le bureau du chef des SK. Un homme qui se redressa quand Célia entra, la main déjà à sa ceinture où se trouvait une arme Shaïness. Célia, d’abord prise au dépourvu, leva automatiquement les mains en signe de non-agression puis mit un doigt devant sa bouche. Elle se décala très lentement pour se retrouver contre le mur, derrière la porte du bureau qu’elle n’avait pas complètement fermée. L’homme avait toujours la main sur son arme, se relevant complètement, le tout dans le silence le plus complet.

Les deux s’observèrent en chiens de faïence durant de longues minutes dans une pénombre où leurs silhouettes respectives ne se distinguaient qu’à peine. Le garde passa devant la porte, éclairant indirectement le bureau. Célia put alors distinguer plus précisément les traits de l’importun. D’une bonne trentaine d’années, il avait un visage long et anguleux, assez banal, des yeux froids et vifs sous quelques mèches de cheveux courts et foncés qui dépassaient un peu de sa casquette. Il n’avait rien d’avenant mais en même temps, rien de terrifiant non plus. Célia retint un soupir alors que la lumière disparaissait déjà, le garde s’éloignant dans le couloir. Dans le genre situation surréaliste…

Finalement, l’inconnu la pointa du doigt puis désigna la pièce et fit le signe d’un point d’interrogation avec ses mains. Célia plaça une main devant ses yeux avec l’index et le majeur pointés devant elle. Elle bougea la tête de droite à gauche et arrêta son mouvement sur une pile de dossiers sur le bureau. Puis, comme si elle pouvait le prendre à distance, elle tendit la main, la referma et glissa le dossier imaginaire sous son bras. Puis elle reprit les gestes de l’homme pour lui demander à son tour ce qu’il faisait là. L’homme frotta ses doigts dans ce geste populaire signifiant l’argent. Prudemment, il retourna à son crochetage, gardant un œil sur elle. Elle haussa les épaules. L’argent n’avait aucune importance pour elle, et si le voleur ne l’empêchait pas de récupérer les documents qu’elle cherchait, elle le laisserait finir sa besogne sans le moindre remord. Restait que pour elle, les minutes s’égrenaient très vite. Elle sortit doucement de sa place près de la porte, et quand son mouvement attira l’attention du voleur, elle se pointa du doigt, puis montra l’extérieur du bureau. Le voleur haussa les épaules. Visiblement, tant qu’elle ne le dérangeait pas… Elle ne se fit pas prier et s’accroupit à moitié pour entrebâiller la porte. La lumière était toujours présente mais s’éloignait, le garde faisant juste sa ronde dans cette partie des couloirs.

Le temps filait, il ne restait que sept à huit minutes à peine.

Elle attendit quand même que le garde se soit éloigné pour vraiment sortir du bureau et rejoindre la porte des archives. Elle avait déjà en main de quoi crocheter la serrure et se mit à l’œuvre dès qu’elle fut à hauteur. Le timing fut serré mais elle rentra dans la petite salle juste avant que le garde n’arrive au bout du couloir et ne risque de l’éclairer. Restait maintenant à trouver le bon dossier quand la pièce était remplie de tiroirs et de cartons. Célia commença par observer les façades des tiroirs et se concentra sur le fait que certains étaient peut-être enfermés sous clé. Si c’était le cas, ce qu’elle cherchait avait des chances d’y figurer : on ne laissait pas à la vue de tous les employés la liste des commanditaires d’actes criminels, comme un assassinat. Elle se retrouva vite devant les étagères fermées à clef, le long du mur du fond. Elles semblaient être organisées par années et par mois, mais également par sous-classement plus abstrait, répartissant ordres de mission et factures de façon complètement aléatoire pour Célia. Elle se concentra sur les dates précédant la mort de son père. Si le meurtre avait été commandité auprès de ces hommes, la trace était forcement antérieure : elle commença à crocheter le casier de l’année 975, pour chercher les papiers classés jusqu’au mois de septembre… Elle trouva plusieurs dossiers, qu’elle n’avait pas le temps de lire, mais ça représentait l’équivalent d’une grosse caisse. Si elle voulait aussi chercher les traces de la motoneige et de son propre assassinat, objectif original, il fallait espérer que Frédéric pique une jeep et pas une moto. Un peu paniquée devant ce constat, elle délaissa les dossiers de 975 pour se tourner vers le casier de l’année 976 et le mois de décembre, espérant qu’il y aurait moins de dossiers, lui permettant de se concentrer sur la commande de son assassinat. Mais faux espoir. Si quelques-uns n’étaient clairement pas ce qu’elle cherchait, le reste représentait encore au moins une caisse. Et aucun moyen de prévenir Frédéric de ne pas prendre de moto.

Il ne lui restait que cinq minutes.

Elle se mit à regarder les noms sur les dossiers et rapidement voir si certains étaient codés. Oui, et cela représentait à peu près un gros tiers des dossiers. Elle soupira en regardant sa montre. Elle se mit à ouvrir les dossiers pour voir s’il y avait des photos, des dessins, des choses comme son portrait, celui de son frère ou de sa mère, un plan du domaine d’Avonis, un mot non codé qui serait parlant. Un dossier, deux, trois, cinq, et rien, que des rapports écrits, pas d’images.

Deux minutes et c’en était à croire qu’elle devrait embarquer des dizaines et des dizaines de dossiers.

Jusqu’à ce qu’une série de chiffres attire son œil : c’était le numéro de série de la motoneige. Ni une ni deux, elle prit le dossier concerné. Et pour faire bonne mesure, elle continua quand même à passer en revue les dossiers restants et fit bien : elle retrouva la série de chiffres à d’autres reprises, et dans d’autres dossiers, remarqua un bout de phrase qui se trouvait aussi dans ceux comportant le numéro de série. Les chemises étaient toutes au même endroit, ça représentait peut-être vingt-cinq, trente-cinq dossiers. Elle se passa une main sur le front et se mit à rassembler le tout pour voir l’encombrement qu’ils représentaient. Elle avait les bras pleins, quand la lumière se ralluma.

Merd… laissa-t-elle échapper entre des dents serrées.

Elle n’avait pas parlé assez fort pour être entendue, mais il n’en restait pas moins qu’elle était mal partie. Elle avait besoin d’un peu plus de temps. Elle aurait pu continuer sa recherche dans la lumière, mais comme elle entendit soudain des hommes parler dans les couloirs, elle se tourna vers la fenêtre à contrecœur et alluma sa lampe trois fois d’affilée, très rapidement.

Puis sans attendre de savoir si Frédéric allait éteindre ou non le deuxième générateur, elle retourna aux dossiers, cherchant encore de quoi en réduire la quantité. Alors que si elle s’était écoutée, elle aurait emporté les casiers complets de décembre 976 et septembre 975… Profitant de la lumière revenue, elle se concentra sur le bout de phrase récurrente, ne sachant pas si elle devait garder les dossiers avec la phrase codée ou au contraire conserver les autres. La lumière s’éteignit à nouveau mais, ainsi que Frédéric l’avaient prévu, elle entendit les pas précipités de gardes, des appels et des ordres d’aller vérifier les générateurs. Elle devait se décider vite, elle n’avait que quelques minutes avant que toutes les pièces ne soient fouillées. Elle en avait des larmes naissantes de frustration dans les yeux et les mâchoires si serrées qu’il aurait fallu un pied de biche pour les écarter. Elle se mit à chercher de quoi prendre tous les dossiers avec le numéro de série. Elle était Haut-Noble, elle arriverait bien à se débrouiller avec le poids et l’encombrement de quelques dossiers de papier, non ? Elle trouva un carton plein d’autres dossiers, qui avait la taille approximative de ce dont elle avait besoin. Elle le vida sans vergogne sur le sol et y plaça le fruit de ses recherches. A contrecœur, elle décida de décamper, les bras bien chargés. Carton au sol, elle défit le vieux verrou de métal qui maintenait la fenêtre du petit bureau fermée, vérifia qu’il n’y avait pas de gardes approchant le secteur et l’ouvrit. La cour était bien plus active que tantôt, elle allait devoir aller vite et slalomer jusqu’au garage. Elle enjamba la fenêtre, ramassa les dossiers et se mit à avancer le plus vite possible, du moins autant que lui permettaient la discrétion et son lourd carton. Mais elle rageait de laisser peut-être des informations cruciales derrière elle,  de n’avoir rien pu prendre des dossiers de 975…

Au moins, elle n’eut pas d’ennuis malgré les hommes qui croisaient en tous sens dans tout le camp. Du moins, aucun souci jusqu’au garage, où elle retrouva Frédéric… et le voleur de tantôt qui le menaçait de son arme contre la nuque, se servant de lui comme d’un bouclier. Alors celle-là, Célia ne l’avait pas vue venir ! Mais là, elle n’était pas du tout d’humeur à prendre ça avec diplomatie. Elle s’avança vers l’homme.

Relâchez-le, dit-elle à mi-voix, et déguerpissez. Vous ne nous mettez pas de bâtons dans les roues, on ne vous en mettra pas.
Le problème est justement de roues, dit le voleur d’une voix grave. Votre petit copain a déglingué tous les véhicules sauf un. Je vous ferai pas d’ennuis que si vous me laissez partir avec.

Frédéric avait les doigts qui le démangeaient à hauteur du holster qu’il portait à la hanche. Il pouvait tenter un tir, il pouvait bouger assez vite… Célia regarda les deux hommes et se précipita vers une jeep.

Fred ? Tu les as mises hors service comme je te l’ai expliqué ?

Fred grimaça.

Baaaah… ça prenait un peu de temps alors que couper tout ce qui dépassait, c’était vachement plus rapide…

Célia eut enfin un sourire.

Tu es génial quand tu veux, mon grand.

Elle jeta son carton derrière le siège passager et s’engouffra sous le capot pendant un temps relativement court puis sous le tableau de bord de la jeep. En moins d’une minute, ils entendirent le moteur s’allumer. Et la tête de Célia ressortir de sous le tableau de bord.

Aucun problème, quand on sait quoi rebrancher ensemble. Grimpe et laisse la moto à l’autre guignol !

Fred soupira de soulagement mais le voleur n’était pas aussi accommodant.

Je pense que je vais plutôt prendre la jeep, dit l’homme masqué.

Célia eut un sourire énorme.

Je ne crois pas non. Un coup de pied et je débranche les câbles du tableau de bord et je suis la seule à pouvoir les raccorder à nouveau. Allez Fred, grimpe. Et vous aussi, proposa-t-elle au voleur, sans trop savoir pourquoi. Si vous voulez tellement cette jeep. Mais ça sera avec nous à bord.

Fred voulait bien grimper, hein, mais il était toujours en joue et le voleur lui enfonçait toujours le canon de l’arme dans la nuque.

Non. Vous voyez, l’idée d’avoir des boucs émissaires pendant que je file me plaît de plus en plus. Descends de cette jeep, ma grande, ou c’est lui que je descends.

Visiblement, Frédéric perdait patience et il referma sa main sur la crosse de son arme virtuelle tandis que Célia fixait l’homme avec un sourire particulièrement satisfait sur le visage.

Hé bien allez-y, faites-le. Je serai curieuse de voir ce qui va se passer…

Pour rajouter à son attitude, elle s’accouda au volant, les mains en coupe sous le menton. Et contrairement à ce qu’on aurait attendu après une telle provocation, ce n’est pas l’homme qu’elle fixait, mais Frédéric. Au silence du voleur, il sentait qu’il y avait un paramètre qu’il n’avait pas. Du genre qu’une Elam Evir du Rang de Célia pouvait protéger de sa propre Symbiose Dormante n’importe qui qu’elle avait dans son champ de vision. En l’occurrence, Fred… Il y eut un instant de flottement puis tout se passa en même temps. L’homme tira, mais dans la toiture au-dessus de Célia, détachant des débris qui la forcèrent à quitter les deux hommes des yeux quelques fractions de secondes. Frédéric fit volte-face, il y eut deux coups de feu en rapide succession. Un grognement de douleur de la part du Khyan et les deux hommes chutèrent au sol. Dehors, on avait entendu les coups de feu. Célia sauta en bas de la jeep, frappa de rage un grand coup de pied dans la tempe de voleur à terre et fila vers Fred pour le soulever et le tirer jusqu’à la jeep.

C’moche de s’acharner sur un cadavre… grinça Fred. Aïe. Célia, j’suis pas mort, j’peux marcher… Ce con a touché la hanche, tu m’fais plus mal qu’autre chose…

Lui, en revanche, n’avait pas raté le voleur, une balle montante, ciblée en plein dans la carotide et qui avait emporté une partie latérale du crâne. A cette distance, c’était un miracle qu’il n’ait pas été décapité.

Bien fait pour lui ! ragea-t-elle en laissant Fred se débrouiller pendant qu’elle sautait sur le siège conducteur de la jeep. Ce мудак aura tout fait foirer si on n’arrive pas à décamper d’ici !

Fred se hissa sur le siège passager.

Alors démarre, beauté. T’enrichiras mon vocabulaire d’injures Elam Evir plus tard. Tu as ce que tu voulais ?

Elle appuya comme une sourde sur l’accélérateur. Elle en fit crisser les pneus sur le sol avant que la jeep ne bondisse en avant pour sortir du local des véhicules, en défonçant la porte d’aluminium comme si elle était en papier.

Je l’espère, hurla-t-elle alors qu’elle regardait dans la direction du bâtiment des bureaux et des archives, persuadée qu’elle laissait là-bas une mine d’informations qui allaient disparaître trop vite après leur exploit de ce soir.

Frédéric grimaça.

Alors on est deux ! Conduis tout droit, je me charge des râleurs !

23-fuiteÊtre blessé à la hanche ne l’empêchait pas de tirer – une blessure mortelle serait sans doute à peine suffisante, alors ça… – et il fit feu sur tous les paramilitaires qui s’approchèrent, sortirent une arme ou eurent simplement le malheur d’être sur leur chemin. Célia se concentra donc sur sa conduite et montra toute sa maestria dans ce domaine. Ils se retrouvèrent très vite à passer le porche d’entrée du QG pour débouler comme des fous sur la route, dans un dérapage assez digne d’un bon film d’action. L’Elam Evir redressa la jeep et fonça droit devant, sans même se soucier d’une direction précise. Elle voulait juste mettre le plus de distance possible entre elle et cet endroit.

Après une bonne demi-heure, arrivant dans la campagne dégagée entourant Soul City, il fut évident qu’ils n’étaient pas suivis. Visiblement, personne n’était aussi bon mécano que Célia. Frédéric avait reposé son arme EV contre sa cuisse et sa tête partait fréquemment en avant, comme s’il allait s’endormir. Célia arrêta alors la voiture dans un coin discret, à l’entrée d’un petit chemin derrière un vieux bâtiment industriel à moitié caché par la végétation qui reprenait ses droits. Elle coupa le moteur et se tourna vers Fred pour le forcer à la regarder d’une main sur la joue

Fred ? Fred, t’endors pas. Parles-moi, dis-moi comment tu te sens pendant que je regarde ta blessure.
Nah, ça va… dit-il d’une voix traînante, la tête lourde. On rentre, j’irai à l’infirmerie…Faut pas qu’on s’fasse rattraper.
Non, Fred, je dois être sûre que tu tiendras jusque là. Et ils ne nous rattraperont plus maintenant, on les a largement distancés. Laisse-moi au moins faire un bandage de fortune pour arrêter le saignement. Ça ne va prendre que quelques minutes.

Ne lui laissant de toute manière pas le choix, elle déchira les manches de son haut, ôta son bonnet et s’en servit pour faire un pansement compressif contre la hanche de Frédéric. Elle coupa l’une des ceintures de sécurité des sièges arrières de la jeep et renforça le serrage, même si ça fit grimacer le Khyan. Puis elle l’installa au mieux et veilla à ce qu’il soit bien maintenu dans son siège.

Allez, sers les dents et parle-moi aussi longtemps que tu pourras, que je sache que tu vas bien pendant que je conduis.

Pour faire bonne mesure, elle s’approcha de lui.

Si tu tiens le coup, t’auras le droit de m’embrasser, ça te va comme deal ?
C’est Sean qui m’tuera…. marmonna le Khyan. Pis j’peux pas parler les dents serrées… Tu veux pas m’embrasser maintenant, plutôt ?

Il soupira.

T’es sûre ? Une ‘tite sieste…

Elle remonta derrière le volant et redémarra la voiture.

Pas de sieste ! Le deal, c’est “un baiser si tu tiens le coup”. Et t’as plutôt intérêt à tenir…

La voiture partit en trombe et reprit leur avancée sur la route qui les ramènerait au camp de base.

– … et Sean n’est pas obligé de l’apprendre, continua-t-elle plus bas. Je veux que tu tiennes le coup… J’ai des tas d’insultes en Elam Evir à t’apprendre.

Frédéric agita le bras. Mentalement.

Hn hn, c’pas bien… faut pas faire… c’moche. Pis j’en connais plein, d’bord… genre…

Il resta silencieux quelques secondes.

… baklava… pi… pachinko… et… goulash…

Célia se mit à rire des “insultes” de Fred, mais elle avait les larmes qui lui piquaient à nouveau les yeux et elle les essuya rageusement.

C’est pas des insultes, ça, mon grand. Je te ferai goûter au baklava et au goulash, si t’es sage. Celui de la cuisinière de ma famille est juste fantastique. Et le pachinko ? Non, vaut mieux pas que je te fasse découvrir ça, tu serais capable de tricher.
Ah ? sourit Fred, complètement conscient d’avoir dit n’importe quoi. Il était le genre d’homme à faire des blagues sur son lit de mort.
Et… секс-игрушки ? demanda-t-il, avec un accent atroce, juste avant un virage.

Mais si ! Finir dans le décor pour avoir dit “sextoy” juste avant qu’elle ne tourne, ça serait drôle ! Célia en resta assez blasée, en fait, prenant une trajectoire parfaite.

Je ne veux même pas savoir comment tu as appris ce mot en Elam Evir…

Elle appuya sur l’accélérateur, faisant souffrir un moteur qui n’était pas taillé pour la vitesse. Mais qui avait plutôt intérêt à tenir s’il ne voulait pas qu’un Commandeur Déchu passe ses nerfs sur son contenu.

– … en fait, si, raconte-moi. C’est ta courtisane à la Cité de Nacre qui te l’a appris ?

Fred eut un rire.

Nah… moi j’étais ‘vec un As’Corvaz… tout l’monde peut pas s’taper la Baronne… bailla-t-il. C’compliqué… t’es sûre ? Ça implique un travelo… une paire de chaussures taille cinquante-deux… une pharmacie, deux Elam Evir… un travelo, une assiette de chips et une paire de chaussure en taille cinquante-deux… 

Célia l’obligea à continuer de parler. Elle voulait qu’il reste conscient le plus longtemps possible. Elle ignorait combien de temps prendrait le trajet en voiture quand ils avaient mis deux jours à cheval. Peut-être deux heures, si la route continuait d’être bonne. Mais certainement plus quand elle avait vu ce qu’ils appelaient “route” aux abords des camps militaires. Heureusement qu’ils étaient en jeep…

– … et tu ne m’as jamais dit si tu avais encore de la famille quelque part. En fait, je crois que je ne sais même pas d’où tu es originaire.
Bosth… dit Frédéric, qui avait la voix de plus en plus éteinte et répondait de moins en moins. Mais moi et les études…

Pour y avoir passé un trimestre, Célia savait qu’en plus d’un grand pôle étudiant, Bosth était une ville très Shaïness, comme Phoenix, ce qui expliquait les façons de parler et de se tenir du Khyan. Ça, s’il avait dit Senne, Duché médiévale au possible, ç’aurait été étonnant.

Cel… j’ai froid.

Célia lâcha le levier de vitesse et passa son bras autour des épaules de Frédéric pour le pencher vers elle, le serrant tant bien que mal et frottant son épaule de la main. Elle aurait donné n’importe quoi à ce moment-là pour avoir un Art Ven’Sakuraï de guérison.

Ça va aller, mon grand, lui murmura-t-elle à l’oreille. Je t’emmène à bon port. Tu pourras faire tourner les infirmiers du camp en bourrique, te remettre à draguer tout ce qui bouge et m’emmener à ce kebab à Phoenix. Juste toi et moi. On ira à un match d’hydromako, se goinfrer de hot dogs et on ira en boîte de nuit aussi.

Elle le serra un peu plus contre elle, son front contre sa joue.

Ne m’abandonne pas Fred. Tu es le seul ami que j’ai…
Mmh mmh, approuva le Khyan.

Bientôt, il ne répondait plus que par mono-syllabes puis grognements. Vingt minutes après, il ne répondait plus du tout et seule sa respiration permettait de rassurer un peu Célia.

Elle le cala à nouveau dans son siège pour être plus libre de ses mouvements et pouvoir conduire le plus rapidement possible. La pauvre jeep n’avait jamais eu son moteur qui ronflait à ce point. Célia était tellement concentrée pour avancer le plus vite possible, qu’elle enchaînait les coups de maître de pilotage, capable de concurrencer les meilleurs pilotes de la capitale, la Symbiose enflammant son regard alors qu’elle en sacrifiait une bonne part en technique symbiotique de Prescience pour réussir à coup sûr un dérapage complexe ou pour le passage d’un carrefour encombré.

Elle arriva en vue du camp de base après ce qui lui avait paru une véritable éternité, et ne sachant pas si elle n’avait pas condamné Frédéric avec toute cette histoire. Elle ne pila que devant des gardes qui lui coupaient la route, sauta en bas de la jeep et se précipita vers Frédéric.

Allez chercher de l’aide, il est blessé !! On lui a tiré dessus !!

Un des gardes connaissait bien Fred et il réagit de suite. Le Khyan fut rapidement pris en charge alors que Célia resta immobile, les pieds enfoncés dans la boue. Elle regarda le manège des infirmiers autour de Fred et mit ensuite quelques bonnes minutes à quand même récupérer les dossiers à l’arrière de la jeep, avant d’ abandonner le véhicule quasi fumant sur place pour rejoindre l’infirmerie à leur suite et ne plus en bouger. Se calant dans un coin, assise sur le carton de dossiers en guise de siège, elle ne trouva rien à faire de plus que considérer les allers et venues des infirmiers qui s’affairaient autour du Khyan. Elle se lamentait ainsi depuis un moment quand Eagle entra dans la tente, échangea quelques mots avec Massis, le médecin en chef, puis se dirigea vers elle.

Avec moi, mademoiselle, ordonna-t-il.

Elle leva un regard hanté vers lui.

Pourquoi ? demanda-t-elle, complètement étrangère au fonctionnement militaire.

Eagle haussa un sourcil.

Le rapport. Et, accessoirement, parce que je suis votre Capitaine et que je vous l’ordonne.
Ah ? répondit-elle avec un air perdu et se levant maladroitement. On doit aller où ? Loin ? Parce que je ne sais même pas encore si Frédéric est sorti d’affaire…
Il est solide, répondit Eagle. Et les médecins sont bons. Suivez-moi.

Il l’emmena jusqu’au cantonnement des Aigles, jusqu’à la tente qui lui servait de bureau et lui demanda ce qu’il s’était passé pour que Frédéric finisse dans cet état. Elle l’avait suivi avec son carton de dossiers et quand il l’interrogea, elle lui répondit sans détour, lui racontant le quand, le comment, le pourquoi, bref, tout dans les moindres détails. Et elle n’était vraiment pas fière d’elle, c’était le moins que l’on puisse dire.

– … quand il a perdu connaissance, j’ai roulé le plus vite possible pour qu’il soit soigné. Le reste vous le savez, il a été pris en charge à l’infirmerie, la jeep est encore au milieu du camp et les dossiers codés sont là… en espérant que ce que je cherche sera bien dedans…

Elle s’effondra alors sur sa chaise, le visage dans les mains et ayant l’impression qu’elle venait de gagner un billet direct pour une prison militaire. Eagle nota plusieurs détails puis hocha la tête.

Je vois. Bon, le point positif, c’est que les SK ne porteront pas plainte, ils n’auront aucune envie que la police ou les Instances ne mettent le nez dans leurs affaires, un peu trop souvent louches. Quant à Fred, il est, comme d’habitude, une vraie tête brûlée. Je me retrouve en revanche avec un problème : il était un des rares hommes à pouvoir réussir le tir qu’il devait faire. Tous les autres sont en mission et la fenêtre d’action va se fermer avant qu’il ne se remette.

Peut-être décontenancée par l’intonation de voix calme de Eagle, elle répondit sans même réfléchir.

Je peux le faire à sa place.

Ce qui n’avait pas du tout été l’intention d’Eagle, dis donc…

Mmmh, ce serait logique, puisqu’il a été blessé en vous filant un coup de main, et vous avez tous les deux eu le même professeur… Oui, ça me paraît une bonne solution.

Célia leva enfin les yeux vers le militaire. Ils étaient marqués par les derniers événements.

Il y a juste un problème, monsieur… Je suis bonne tireuse, oui, mais je n’ai jamais tué personne. Je ne suis pas sûre de ne pas flancher à la dernière seconde si je dois faire ça toute seule. Et je veux savoir pourquoi ma cible doit être abattue. Si je ne sais pas le pourquoi, je serai incapable de le faire.
Oh, je pense que cette cible ne vous posera aucun souci, affirma Eagle sans hésiter. Il nous arrive d’avoir des tirs, disons, controversés, mais pas ici. Ren Shaïness est juste un homme qui a su protéger ses arrières, ce qui l’empêche d’être traîné en justice quand toutes les preuves l’incriminant disparaissent comme par miracle. Mais la vérité, c’est qu’il fait chanter des officiers et des magistrats pour arriver à ses fins, en menaçant leurs enfants. Il est temps que son petit jeu cesse.
Ce sera donc une bonne action… compléta une Célia laconique.

Elle soupira puis se redressa.

Bien. Et pour ce qui est d’avoir quelqu’un qui m’accompagne ? Je ne veux pas un tireur pour me remplacer, vous l’avez dit vous-même, vous n’avez que moi sous la main. Je veux juste un soldat pour m’aider à mener ma tâche à bien. Quelqu’un qui me guidera jusqu’à la cible et couvrira mes arrières.

Elle baissa la tête.

J’aurai déjà peut-être à batailler avec ma conscience, je ne veux pas, en plus, devoir gérer autre chose que ma cible.

Eagle resta pensif. Puis trouva un moyen d’enquiquiner Exclésiasth en bonus.

Allez voir le Colonel et demandez Gareth, il sera idéal, conclut finalement Eagle en dressant un ordre de mission.
Comme vous voudrez, monsieur, conclut une Célia aussi peu enthousiaste que si on lui demandait d’aller à un bal à la Cour.

Malgré l’heure tardive, elle trouva Gareth, et cette fois, sans Exclésiasth dans les parages. Une bonne chose, car la jeune femme n’était pas vraiment d’humeur à supporter le caractère particulier du colonel As’Corvaz. Mais le jeune militaire face à elle étant officier lui-même, et elle, avec un ordre de mission d’Eagle, il n’eut pas de mal à promettre sa présence à Célia.

Laissez-moi juste le temps de préparer mon départ, et nous pourrons y aller, dit-il à l’Elam Evir. Vous êtes à l’aise à cheval ?

Elle acquiesça plus ou moins d’un vague mouvement de tête. Il était difficile de faire moins ravie qu’elle pour cette tâche mais elle comptait la remplir à bien. A ses yeux, c’était sa punition pour n’avoir pas pu éviter à Frédéric de se faire blesser.

Je ne suis pas une cavalière émérite, mais je me débrouille. Je vais aller préparer mes armes. Eagle m’a prévenue que le tir sera difficile, autant m’y préparer convenablement.

Si un Aigle, à commencer par le Capitaine, estimait le tir difficile, c’est qu’il était sûrement impossible pour la plupart des tireurs, en conclut rapidement l’homme. Et donc que la jeune femme qui lui faisait face allait devoir être au meilleur de sa forme. Ce qu’il voyait le fit un peu douter de ce dernier point.

Apparemment, vous revenez tout juste d’une mission, fit-il remarquer. Il est tôt, j’en conclus que vous n’avez pas dormi. Nous pouvons nous permettre de partir demain midi. Allez vous reposer d’ici là.

Célia le laissa et s’éloigna pour rejoindre la tente des filles des Aigles. Mais après avoir préparé son fusil et ses munitions, elle en ressortit pour rejoindre l’infirmerie où était Frédéric. Sans que les infirmiers puissent la faire changer d’avis, elle s’installa à côté de son lit et attendit. Elle ne dit rien, mais du bout des doigts, elle tenait la main de son ami toujours inconscient. Elle se fit houspiller par les médecins avant longtemps.

Allez vous reposer, miss, il est hors de danger, lui répéta Massis, le médecin chef, en passant, lassé de la voir encore là.

Mais ce fut lettre morte : Célia dormait déjà, le buste reposant sur le lit de Fred. Un peu plus, et il aurait pu l’entendre ronfler. Le médecin chef eut un sourire, trouva une couverture pour la jeune femme et la laissa se reposer jusqu’au lendemain, vers onze heures environ, heure à laquelle il la réveilla.

Vous avez une mission dans une heure, miss, et il faut manger.
Oui, мать, j’arrive, répondit-elle du tac au tac, sans même réaliser où elle était, titubant à moitié pour essayer de faire bonne figure, comme toute bonne fille de la noblesse Fardenmorienne le devait.

Massis rit et secoua la tête.

Je vois que vous êtes bien réveillée.
Mom, je peux avoir du miel avec mes tartineees ? ricana un blessé.
Madre, borde-moiii ! ajouta un autre.

Un regard noir du médecin suffit à les faire taire. Un regard bien loin de celui que pouvait avoir Célia, qui avait quelque chose entre celui de l’ovidé et du bovin. Elle soupira et finalement se frotta le visage dans les mains pour émerger enfin assez et avoir des pensées cohérentes. Elle réalisa donc qu’elle n’était pas à Trapeglace, qu’elle n’avait plus douze ans, que son père n’était plus là et qu’elle était à l’infirmerie d’un camp militaire dans lequel elle n’avait jamais eu l’intention de mettre les pieds. Elle regarda Fred qui dormait paisiblement et c’eut au moins le mérite de lui apporter quelque chose de positif dans cette journée qui s’annonçait très longue.

– ‘jour, marmonna-t-elle enfin à l’adresse du médecin. Manger ? C’est ça ? Hum, oui, y’a quoi ?

Massis secoua la tête.

Allez voir à l’intendance, il est trop tôt pour le mess. Dites à l’intendante de service que vous avez une mission, elle a l’habitude.

Célia regarda une dernière fois vers Fred, comme s’il allait lui révéler elle ne savait quelle vérité cachée sur l’existence humaine au milieu de son brouillard matinal. Puis elle ramassa son fusil et ses affaires pour sortir de l’infirmerie et se retrouver enfin dehors.

Bon, l’intendance, c’est où ça, déjà ?…

Le froid extérieur l’aida bien plus que Massis à réellement se réveiller et se rappeler ce qu’était et où se trouvait ladite intendance. On lui donna un sandwich qu’elle rangea dans ses affaires. Elle n’avait pas spécialement faim, il saurait tenir jusqu’au moment où elle en ressentirait le besoin. Elle prit le temps de se changer de la tenue déchirée de la veille pour quelque chose de plus approprié à un tir, quelque chose de souple et chaud. Elle se retrouva donc vers midi devant ce qu’elle savait être la tente de Gareth. Le lieutenant en sortit et sourit.

Ponctuelle, je vois. Allons-y. Célia, c’est ça ? Les chevaux nous attendent.

Elle ne sourit pas mais suivit le mouvement et monta en selle, silencieuse. Ils se mirent en route, Gareth lui lançant ici et là quelques coups d’œil. Mais il attendit d’avoir quitté le camp d’hiver avant de parler.

Ne soyez pas inquiète, miss, votre ami va aller mieux.

Elle leva ses yeux bleus vers Gareth.

C’est ma faute s’il est dans cet état. Il a juste voulu m’aider et je n’ai pas su le protéger. Je m’en veux. Ce n’est pas à lui d’être dans cette infirmerie.

Elle haussa les épaules.

Au moins, je peux le remplacer dans sa mission et que personne ne soit pénalisé par ma faute.
De ce que je connais du personnage, il vous engueulerait pour vos paroles, contra Gareth en secouant la tête. C’est l’armée, Célia, ce n’est ni sa première ni sa dernière blessure. Que vous preniez sa place est juste. Que vous vous fustigiez est contre-productif.

Elle détourna le regard et fit une moue caractéristique.

Contre-productif, hein ? Sincèrement, je m’en fous. Il est mon seul ami; et qu’il soit d’accord ou non avec mon attitude, je ne suis pas militaire et j’ai fait une belle bourde. Je ne suis même pas sûre qu’on n’ait pas fait tout ça pour rien. C’est ça le plus rageant.

Elle prit le temps d’un soupir marqué avant de reprendre la parole sur un ton plus bas.

Je n’ai rien d’un soldat ou encore moins d’un agent des Forces Spéciales. Quand j’aurai réglé ce qui m’amène ici, je repartirai, en essayant d’ici là, de ne pas refaire d’ânerie aussi lamentable que celle d’hier soir.
Ce n’est pas un état d’esprit qui pousse à la réussite, ça, miss.

Elle haussa les épaules d’un geste désabusé.

Vous seriez dans quel état d’esprit si votre recherche du meurtrier de votre père avait blessé votre seul ami ? Que vous étiez dans un endroit qui vous est totalement étranger, parce que quelqu’un dont vous ignorez tout, y compris ses raisons, a déjà tenté de vous faire tuer ? Et que votre petit ami est loin après deux tentatives d’assassinat qui ont failli vous l’enlever ? Rajoutez que la mort de votre père a laissé votre mère au bord d’un gouffre dans lequel elle peut tomber à tout moment et que votre jeune frère sacrifie sa propre vie pour s’occuper d’elle… Vous ne seriez pas contre-productif, vous aussi ?

Au moins, à la fin de son petit laïus, elle avait d’avantage envie de mordre que de pleurer. Gareth eut un mince sourire.

Pas nécessairement. Regardez, vous voilà déjà avec plus de mordant.

Il tourna le nez pour fixer le chemin face à lui.

Je sais ce que c’est. Pas dans les mêmes circonstances, évidemment, mais se laisser ronger par des événements passés ayant encore leur influence sur le présent ? Je suis passé par là. On en sort plus fort… ou ça nous brise. Je vous souhaite d’être de la première catégorie.

Célia se mit à regarder aussi le paysage, laissant les dernières paroles du soldat faire leur chemin dans son esprit. Elle semblait effectivement moins démoralisée.

Et pour la mission ? Vous avez plus de détails ? J’avoue que je ne m’y suis sûrement pas assez intéressée. Mais quitte à être ici, autant que ce soit pour faire les choses bien. Je dois abattre un certain Ren Shaïness, c’est ça ?
C’est ça, confirma-t-il. Nous nous rendons à la frontière du Comté de Haute-Terre. Il est assez volage et loge actuellement chez une de ses nombreuses maîtresses. Pas besoin d’être discrets, juste loin : il faut qu’on sache que c’est un assassinat, que personne ne s’essaye à reprendre ses petites affaires.
Je vois, répondit-elle, essayant de cerner le personnage. Un maître-chanteur et un coureur de jupons. Ce monsieur à d’autres torts à son actif, ou vous cherchez juste à me rassurer sur le bien fondé de mon tir ? Parce que le réussir, ce ne sera pas le problème…
Oh, non, coupa très vite l’officier. Ren Shaïness est une pourriture, ne perdez pas le sommeil pour lui. Il en existe quelques uns, comme ça, pour qui l’expression “mieux vaut mort que vif” a été inventée. Je pense que c’est pour ça que vous êtes sur cette mission. Eagle a tendance à mettre ce genre de tir pour les premières fois de ses hommes.
J’avoue que j’approuve sa démarche. C’est déjà assez difficile d’accepter l’idée que l’on va ôter une vie. Après, je ne suis pas non plus une fille de salon prude et trop sensible, je suis une adepte de la chasse depuis ma plus petite enfance. Mais je n’aime pas l’idée de tuer sans de bonnes raisons. Je crois que vous l’avez compris.

Il eut un hochement de tête approbateur.

Je n’aime pas l’idée de tuer non plus. A commencer par les assassinats. Se battre, se défendre, c’est une chose mais je ne pourrais probablement pas faire ce que les Aigles font, pas sans une forte motivation et des intérêts personnels en jeu. Mais ça, c’est mon souci.

C’eut le mérite de faire sourire Célia.

– … alors que je suis incapable d’envisager de me battre et me défendre. J’ai besoin de cette distance qu’offre mon fusil. Parce que je ne suis justement pas une combattante dans l’âme. Même si on a bien essayé de m’apprendre. Vous-même, vous essayez.

Gareth laissa échapper un rire.

J’ai déjà été instructeur une fois ou deux, ça se sent, admit-il. Et j’ai déjà entendu ce genre de discours de la part de ma sœur. Je ne fais que paraphraser.

Célia haussa un sourcil.

Et qu’est-ce qu’elle fait maintenant votre sœur ? Vous avez réussi à la convertir ?

Il en rit de plus belle.

Plutôt l’inverse. Elle est plus âgée que moi, et Général du régiment voisin.

Elle eut un air blasé.

Pourquoi ça ne m’étonne même pas, en fait ? Mais je vous préviens, si vous essayez de me faire devenir général, je vous mords !
Loin de moi cette idée, affirma-t-il avec un regard complice à l’adresse de sa partenaire de mission.

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6 Comments

  1. Pas l’énergie pour relire cette fois-ci, désolée.
    Mais merci pour cette lecture palpitante qui m’a bien changé les idées en ce dimanche soir pluvieux !
    Et pendant ce temps-là, je me balade dans Kadam Hel, aux prises avec des intrigues inter-comtales qui vont finir par obliger mon PJ à choisir un camp… dur dur, la vie de jeune noble. 😉

    • Vyrhelle

      26 septembre 2016 at 15 h 29 min

      Aucun souci, je demanderai à mes acolytes préférées de faire une relecture de leur côté 😉

      … et Priax est un univers impitoyaaaaabbleuuuh *insérer musique de Dallas* Et c’est aussi pour ça qu’on l’aime *3*

  2. Eh beh ! Je crois que ma vitesse de lecture augmentait proportionnellement à la vitesse de Célia lorsque Fred se vidait de son sang ! Un superbe chapitre très prenant et très agréable à lire ! J’aime beaucoup ces petites scènes entre Célia et Fred, toujours beaucoup plus « profondes » qu’on ne pourrait le penser. Ce Khyan est définitivement un mec bien et je serai particulièrement heureux de l’avoir comme ami ! (C’est beau de rêver, hein ?) Mais du coup, je suis triste pour lui, il n’a pas tenu jusqu’au camp, il n’aura pas le droit au baiser =P ! Enfin, il aura peut-être d’autres occasions de se rattraper ! (N’en déplaise à Sean xD)

    Je suis curieux de voir ce que va donner la suite de cette interaction entre Gareth et elle, ça promet d’être intéressant et, probablement, salvateur pour elle. (A supposer que les choses ne tournent pas mal et que le soldat n’y laisse pas la vie, sinon elle va s’en vouloir :/)

    La suite ! :3

    A.

    • Vyrhelle

      23 septembre 2016 at 13 h 20 min

      Ah si, il a tenu le coup puisqu’il est vivant \0/
      Mais je préfère ne rien dire sur la suite des événements. De toute façon, le chapitre suivant est en ligne et y’a déjà pas mal de réponses dedans 😉

  3.  » Mais il entendit d’avoir quitté le camp d’hiver avant de parler. » -> Attendit

    Ouii enfin la suiiite!! J’avais oublié cette histoire avec le voleur, ou que Gareth l’accompagnait sur sa première mission d’ailleurs!!

    Et l’image, superbe, surtout Fred!! ^^

    • Vyrhelle

      16 septembre 2016 at 17 h 19 min

      Je le réussis de mieux en mieux. Il me faut souvent plusieurs dessins d’un personnage pour arriver à vraiment le cerner. Là, Fred me plaît vraiment beaucoup 😛

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