Le temps d'un tango

Fanfiction par V. Gomez et A. Conroy

28 septembre 978

Après un voyage sans imprévu, la Grande Dame de Célia s’arrêta devant la tente d’Eagle. Malgré tout ce que Fred pouvait reprocher à son Capitaine, elle se sentait plus à l’aise avec lui qu’avec n’importe quel autre officier. Elle leva les yeux vers le ciel. Le temps n’était pas particulièrement mauvais, mais le soleil n’était pas au rendez-vous, comme s’il était interdit de séjour sur le camp militaire. Célia coupa le moteur, déploya la béquille et ôta son casque. Elle eut des sourires de salutations de plusieurs Aigles, quelques saluts plus francs auxquels elle répondit et un Shaïness complètement collé à son moteur.

Ooooh, est-ce que c’est un cylindre à double piston sans culasse sur mesure de chez Haylei ? Et c’est une Queen-Drom complètement retapée de 942. 43 ?

Célia eut un sourire appréciateur.

942. De la toute première série. Je l’ai vue, j’ai sauté dessus. Je l’ai retapée pendant plus de deux ans et là, j’ai commencé la customisation. Ça fait plaisir de voir un connaisseur.

Le Shaïness agita la main.

Aucun mérite, mon père bosse chez Vatti, il y est depuis la création de la boîte, j’ai le nez dans l’huile de moteur depuis que je suis gamin. Vache, où tu as dégoté ce carbu, il doit valoir une petite fortune à lui tout seul…

Vatti était une marque de voitures de luxe “classiques” – comprendre rétro – qui existait depuis une quarantaine d’années et était très populaire chez les Elam Evir “modernes” et les Shaïness “médiévalistes”. Célia descendit de son engin adoré et s’approcha du nouveau venu, fusil en étui sur l’épaule.

Pour mes pièces, j’ai mon fournisseur à Phoenix. Mais pour le carbu… il est fait main, reproduction d’après une vieille pièce déglinguée qui n’aurait pas été récupérable même avec un Héritage Shaïness. Il est beau, non ?

Elle tendit alors la main vers le soldat.

Célia.

Le Shaïness serra la main offerte avec enthousiasme.

Joshua. Je vais épouser ta moto, je suis sûr que je peux, sérieux. Avec quoi on t’achète, pour faire un tour ? Chocolat, pièces neuves, baiser torride ?

Célia rit en posa une main sur la hanche.

Un tour avec moi dessus, on va dire qu’avec du chocolat, c’est jouable. Du vrai, hein ! Et un tour sans moi… jamais. Faudrait que je sois morte pour ça.

Joshua fit une grimace.

Maaaais… un kilo de chocolat. Une boîte séquentielle électro-hydraulique sept vitesses.

Célia haussa un sourcil et plissa les yeux.

Manuelle ?
Séquentielle ! contra Joshua. Tu gères toujours le passage de vitesses, mais directement au guidon, tu perds pas de régime, ça se fait plus vite, c’est le futur !

Célia fit le tour de son engin et récupéra le reste de ses affaires.

Man, j’ai une Queen-Drom de 942, c’est pas le futur que je cherche. Trouve-moi une boîte manuelle d’origine en état, et on pourra négocier.

Joshua marmonna qu’il pouvait faire passer une boîte séquentielle pour une boîte vintage et que son cylindre sans culasse il existait même pas en 942 alors c’était rien que d’la mauvaise foi. Célia ne se laissa absolument pas démonter et au contraire s’amusait beaucoup de la réaction typiquement Shaïness et masculine d’être persuadé de savoir mieux qu’elle.

Et bien, Josh, en attendant, je garde mes clés de contact bien au chaud et on en reparlera quand t’auras de quoi me faire changer d’avis. Là, je dois aller voir le Capitaine, alors ça sera pour une prochaine fois.

Joshua lui envoya un salut militaire avec un petit sourire. Mais il montrerait qu’il avait raison ! Ça n’avait rien à voir avec le fait qu’elle était Elam Evir ou une fille. Les boîtes séquentielles c’était un must. Point.

Eagle accueillit Célia d’un salut.

Mademoiselle, de retour, donc ? Comment pouvons-nous coopérer, cette fois ?

Elle resta debout mais lui rendit son salut. Elle se sentait un peu ridicule de le faire à la manière militaire, mais elle commençait à se faire aux notions de mimétisme de l’infiltration. Parfois même sans y réfléchir.

Il se trouve que je dois enquêter en pays Hélian. Et que je ne serais pas contre un soutien et une protection lors de mes déplacements à Kadam Hel. En échange, je reste à disposition pour d’autres tirs et j’ai fait quelques progrès significatifs en matière d’espionnage. Bien sûr, ça reste à évaluer selon vos exigences, mais je n’ai rien contre.
Je vois, répondit un Eagle pensif. Pouvez-vous me communiquer les endroits, ou les noms de personnes, qui vous intéressent ? Nous avons souvent des tirs à faire à Kadam Hel.

Ce qui n’avait rien d’une surprise. Elle s’approcha d’Eagle et lui tendit un papier manuscrit, copie de la liste qu’avait fait Nathan et dont Célia gardait son propre exemplaire dans ses affaires.

C’est la liste complète. Vu le nombre de personnes que je vais devoir aller “voir”, je pense que je vais être à votre service pendant un certain temps.

Eagle observa la liste et sut tout de suite qu’il pourrait largement en tirer avantage.

Parfait. Laissez-moi le temps de coordonner tout ça, vous pouvez retourner dans la tente des filles.

Célia salua à nouveau et allait sortir quand elle s’arrêta.

Oh, pardon de vous déranger encore, mais même si je ne suis pas engagée, il y aurait moyen que je puisse avoir un uniforme ? Je me sentirai moins comme une intruse…
Passez à l’intendance, lui répondit Eagle. Ils auront ce qu’il faut.

Elle obtint un uniforme et se fit littéralement sauter dessus.

Céliaaaaa, tu étais passée oùùù ? demanda Mia dès qu’elle mit un orteil dans la tente.

Mia eut droit à une vraie accolade et à une Célia souriante.

Pas mal de choses à régler, ma grande… Ça n’a pas été très… calme on va dire.

L’Elam Evir alla poser ses affaires au pied de son lit.

En gros, j’ai profité de mon Sean avant que plusieurs catastrophes me tombent dessus. Il m’a fallu un peu de temps pour tout régler. Quelques cours avec Desdémone. Et me revoilà.

Il y eut un silence.

Desdémone… LA Desdémone ? demanda Leslie.

Est-ce que Célia avait déjà partagé ce petit détaiiil ? Non, elle réalisa qu’elle ne l’avait pas dit à grand monde.

Désolée, Fred est au courant, mais j’en avais pas fait mention. Oui, on parle bien de LA Desdémone. Elle me forme depuis l’année dernière par périodes assez… intenses.

Leslie siffla.

Impressionnant.
Eagle le sait ? demanda Qi Lin. Sinon, dites-le lui. Ça l’intéressera. Il a appris auprès d’elle.

Ce qui souleva tout à coup dans l’esprit de Célia, la question pertinente de l’âge que pouvait bien avoir Desdémone.

C’est vrai ? Il la connaît ? Ah oui, dans ce cas, je lui dirai dès qu’il aura un moment à m’accorder. Je suis sûre qu’elle l’a martyrisé aussi.

Célia s’approcha de Leslie avec des airs de conspiratrice.

Elle m’a fait apprendre le Stellaire et trois autres langues en un trimestre. J’te jure, j’ai cru que j’en perdais mon Elam Evir.

Leslie éclata de rire.

Ouuuh, mieux vaut toi que moi. Déjà, tout ce qui utilise un autre alphabet, moi, tu oublies. Donc pas de Lo’k, de Ven’sak ou d’Elam Evir pour moi ! Je reste à mon As’Corvaz, un peu de Shaïness, le Stellaire et la langue nationale, merciii, ça me suffit.

Mia ricana.

Vous avez déjà vu la tête d’un Khyan quand il réalise qu’un Noble est aisément au moins bilingue, souvent tri ou quadrilingue et que ça ne choque personne ? s’amusa-t-elle.

Célia haussa les épaules en écartant les bras.

En même temps, comment veux-tu faire autrement ? Dès qu’on met les pieds en dehors de sa région, faut au moins maîtriser un dialecte. On est Nobles et censés gérer tout le monde… si on n’arrivait pas à comprendre ce que nous dit le premier Khyan venu, on ne serait pas sortie de l’auberge !

Elle se leva et se mit à sortir ses affaires de son sac pour les placer dans sa petite armoire près du lit.

Mon frère est un politicien dans l’âme. Des langues, je ne sais même pas combien il en maîtrise ! Pire, il adore les utiliser. Notre bibliothèque regorge de bouquins qu’il doit être le seul dans tout Fardenmor à pouvoir lire comme nous on lit un journal.
Oooh, tu as un frère ?
Mia, couchée ! rit Leslie. Toi et Mikael êtes quasiment fiancés !
Être au régime n’empêche pas de regarder le menu ! protesta la Shaïness. Il est mignon ?

Célia étouffa un rire.

Mignon ? Oh oui, il est mignon tout plein… Trop même. Tellement que tu serais capable de me le traumatiser.

Elle revint vers les filles, mains sur les hanches.

Et puis, il a craqué cet été sur une jolie demoiselle… Désolée, mais je crois qu’il n’est plus disponible.

Mia soupira.

J’ai le cœur brisé… plaisanta-t-elle.

Les filles lui donnèrent les quelques nouvelles du camp, lui offrirent d’aller tirer pendant l’après-midi et Mia s’appropria son uniforme.

NAN ! Tu te changeras 1) quand je l’aurai ajusté parce que sinon on dirait un sac et 2) quand j’aurai cousu l’Aigle de l’unité dessus. Ouste !

La rouquine ne se fit pas prier et fila au pas de tir même si ce fut en tenue civile. Les entraînements avec les filles étaient vraiment un des meilleurs moments de la vie au camp. Célia les appréciaient même quand le temps virait au pire de ce que le ciel pouvait offrir. Mais heureusement, ce n’était pas le cas ce jour-là et elle poussa encore un peu plus ses limites. Mais quand elle vit Eagle débarquer, elle le rejoignit, sourire toujours aux lèvres et un petit salut pour la forme.

Alors comme ça, Desdémone vous a formé ?

Eagle marqua un léger temps d’arrêt.

C’est exact, oui. Pourquoi cette question ?
Parce que les filles pensent que vous seriez intéressé de savoir que c’est elle qui me forme actuellement.
Oh vraiment ? dit Eagle. Impressionnant détail à mettre en avant. Impossible à vérifier, aussi, mais je ne vois pas l’intérêt de mentir dans ce cas particulier : être envoyée sur des missions où l’enseignement de Desdémone est essentiel et ne pas l’avoir est le meilleur moyen de se faire tuer. Mes condoléances, elle est une enseignante particulièrement… inventive.

Célia prit aussitôt un air blasé.

Sans rire. Sa dernière invention pour moi, ça a été trois mois à jouer les Ven’Sakuraï dans une ambassade de Shen Ming… Et je dis bien “les”. J’ai changé une dizaine de fois de tête.

Eagle eut un petit rire et secoua la tête.

Plaignez-vous quand vous aurez à jouer deux personnes à la fois. J’ai cru faire une crise cardiaque avant la fin de la soirée.

Célia ouvrit des yeux ronds en faisant le signe deux avec les doigts.

Vous rigolez, là ?! Non, vous rigolez pas… Oh misère… Et bah, j’ai plus qu’à continuer à m’entraîner. Parce que je suppose qu’en plus, deux personnes totalement différentes, genre un homme et une femme, parlant deux langues différentes… Ouais, non, me dites rien, c’est bien son genre.

Elle se gratta la tempe.

Bon, révision du Stellaire dès ce soir, demain, un petit coup de Lok’ et on verra pour la fin de la semaine si je me torture avec du Ven’Sakuraï ou de l’As’Corvaz…

Eagle sourit.

Bon état d’esprit, dit-il en la laissant à son désespoir.
Céliaaaaaaaaaaaaaaaaaaa !

Attention, un Fred en approche. Un pas d’esquive et un Fred à terre.

Freeeeeed ! s’écria Célia, ravie et toujours debout.

Fred roula sur le dos et tendit les bras vers elle.

T’es arrivée y’a des heuuuures et tu es pas venue me voir en premier, je suis jalousie.

Elle tendit une main pour l’aider à se lever.

Je savais que tu saurais me trouver. Contrairement à moi. D’ailleurs, tu étais où jusqu’ici, les entraînements de tir ont commencé y’a un moment.

Fred lui fit un sourire en coin.

J’viens de rentrer.

Il était jalousie, mais il n’était pas très logique, par contre.

Câllliiin, exigea-t-il en la prenant dans ses bras.

Célia se laissa faire et finalement rendit le câlin qui n’était pas pour lui faire du mal, bien au contraire.

Tu es impossible, dit-elle d’une voix trop douce pour être crédible.
Et tu avais l’air d’avoir besoin d’un câlin, sourit Fred. Qu’est-ce qui ne va pas, ma belle ?

Elle eut un pauvre sourire puis soupira pour se redresser.

Trop de choses… On va boire un truc ? J’ai pas envie de parler de tout ça comme ça, là, au milieu de tout le monde.

Fred opina.

Yep.

Son rapport à Eagle ? Qué rapport ? Ça attendrait bieeeen.

Même si le verre n’aurait jamais pu être assez fort pour être vraiment utile, Célia l’apprécia quand même, alors qu’elle racontait ses mésaventures des derniers mois. La tentative de meurtre, l’hôpital, la mort de sa mère, la distance nécessaire avec Sean – moins le petit détail des rêves –, son anniversaire, l’Edenien, les cours avec Desdémone… Bref, Fred eut droit à bien plus de détails que bien des personnes proches de Célia. Et il apprécia la confiance à sa juste valeur, s’évertuant à la faire sourire, voire rire, malgré les sujets lourds abordés. Il menaça Sean de tous les maux possibles s’il osait merder leur projet, promis d’aider pour les noms, s’imagina au bal Elam Evir…

– … la prochaine fois, je t’inviterai, annonça Célia. Tu ne t’y sentiras peut-être pas à ta place, mais tu pourras mettre ton smoking !

Elle était la tête contre son épaule, toujours peut-être trop câline avec Fred quand Sean n’était pas là, mais appréciant ce contact, innocent à ses yeux, qui lui faisait du bien. Fred passa les quinze minutes suivantes à se plaindre qu’elle ne l’aimait donc que pour son apparence et qu’il serait juste là pour faire joli mais que si y’avait de jolies filles au final, c’était pas trop grave. Il avait un bras autour des épaules de Célia et se servait de l’autre pour faire de grands gestes pendant qu’il parlait. Il arrivait à la faire rire, comme toujours. C’était sa force, celle qui arrivait à le lier à une Commandeur Déchu avec un lien que peu de monde arrivait à avoir avec elle. Un lien que beaucoup de monde aurait vu d’un très mauvais œil, mais le premier qui aurait fait une remarque aurait eu à faire avec ladite Commandeur.

– … Fred ? On devrait retourner à l’entraînement, non ?

Fred soupira.

Toi, oui, et moi j’ai un rapport à rendre. On se retrouve au mess tout à l’heure, d’ac ?

Il la serra encore un coup dans ses bras.

C’est bon de te revoir.
Profite, je suis là pour un bon bout de temps cette fois, lui répondit la jeune femme en le serrant à son tour.

Puis elle se leva et lui colla un léger taquet derrière la tête.

Allez, file avant qu’Eagle ne se mette à te chercher.

Il eut droit à un bisou sur la tempe et la belle Elam Evir était déjà dehors. Fred sourit et partit à la recherche de son Capitaine. Non mais il venait de rentrer, hein, juré !

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Quelques jours plus tard, Eagle convoqua Célia et haussa un sourcil devant son uniforme ajusté et customisé par Mia.

Je vois que vous avez été adoptée, dit-il en notant l’Aigle sur la chemise.

Elle ne put cacher le soulèvement du coin de sa bouche.

On dirait bien, Capitaine. Vous vouliez me voir ?

Eagle hocha la tête.

Oui. J’ai une équipe qui part pour le Comté Hélian de Tournerive, dans une ville où se trouve un de vos noms. Elle reste assez longtemps pour vous permettre d’enquêter. J’ai juste une requête : si l’homme n’est pas celui que vous cherchez, abattez-le quand même. Il aurait fini sur nos listes tôt ou tard.

Célia resta un peu fermée devant cette annonce, même si elle s’attendait à ce que cela arrive depuis son arrivée.

Je vais donc voir les détails avec l’équipe. Qui la compose ?

Eagle hocha la tête.

En plus de vous, Val, Pietr et Xi. Si vous ne les avez pas encore croisés, demandez à Fred.
Très bien. Merci Capitaine.

Elle sortit ensuite avec une désagréable sensation. Elle ne connaissait aucun des membres de l’équipe et elle allait devoir leur faire une confiance aveugle en plein pays ennemi. Elle espérait que Fred saurait la rassurer. Elle se mit aussitôt à le chercher pour trouver le Khyan au pas de tir. Il ne se fit pas prier.

Tu as vu Val la première fois quand tu es arrivée, le mec à l’entrée, Xi est p’tet le Ven’Sak le plus bavard que je connaisse mais il est sympa, Pietr… c’est euh… un Elam Evir ? Dans tous les sens du terme. Clichés, j’entends.

Célia laissa un soupir lui échapper.

Tu penses qu’ils seront à la hauteur ? Sincèrement, je me doute que oui, mais c’est ma première mission à Kadam Hel. Pire, c’est la première fois que je vais mettre les pieds à Kadam Hel ! Et j’y vais avec des soldats que je ne connais pas. Ça me fait un peu peur, je dois l’avouer.

Fred fit une moue.

Tu veux que je demande à Eagle de me switcher avec Pietr ?

Elle se frotta le bras d’un geste un peu gêné.

J’en sais rien. Je préférerais que tu sois là, mais en même temps, si Eagle a monté cette équipe-ci, c’est qu’il doit avoir ses raisons. J’ai l’impression de faire un caprice de gamine.

Fred lui fit un sourire.

Hey, tu sais quoi ? Vous partez dans deux jours. Dis-toi que c’est juste un tir, oublie que tu passes une frontière, c’est pas comme si elle était dessinée en rouge par terre. En attendant, je te présente à Val, comme ça, tu en connaîtras au moins un. Et si au moment de partir, ça va toujours pas, je m’arrange avec Eagle. Inutile d’avoir quelqu’un d’hyper stressé, ça servira à personne.
D’accord. On fait comme ça. Mais faut que tu saches que pour moi, ça se résumera pas à un tir. L’homme est sur la liste de Nathan. Je dois donc d’abord savoir s’il est impliqué dans la mort de mon père ou pas. Et après, je l’abats.

Fred eut une mini-grimace.

Aaaah, donc un peu d’espionnage avant ? Si je viens, je servirai à rien. Il paraît que j’suis trop honnête.

Célia en eut un pauvre sourire.

Alors présente-moi déjà à Val. On verra bien ce que ça donne.

Grâce à une soirée tranquille autour d’un verre au réfectoire des Aigles, Val s’avéra être un Shaïness plutôt ouvert, assez calme mais on discernait chez lui une tendance à tout penser quinze fois avant de faire ou dire qui trahissait une prudence presque maladive.

Faut pas stresser autant, Célia, lui dit-il. On n’est pas beaucoup d’Aigles, mais c’est parce qu’on engage rarement, pas parce qu’on meurt par dizaines. Eagle ne nous envoie pas sans un bon Intel.
Un bon quoi ? demanda-t-elle en haussant un sourcil.
Rapport préalable, on bosse avec une unité d’espions, traduisit Val. Quand on parle d’Intel, c’est à dire d’Intelligence, ici, c’est pas le cerveau, c’est les infos.
D’accord, je comprends. Justement, parlant infos, est-ce que Eagle vous a expliqué mon rôle un peu particulier dans tout ça ?

Val hocha la tête.

Yep, tu aides sur notre tir mais tu as le tien de ton côté. Et on a à peu près le même temps d’attente donc ça colle.
Bon, ça devrait aller… Je crois que j’appréhende surtout de me retrouver en pays Hélian. C’est assez légitime quand on sait ce qu’ils font aux Quérulents qu’ils attrapent.

Val haussa les épaules.

Et vice-versa, personne n’est un enfant de cœur dans cette histoire. Ne t’en fais pas, le pire n’est pas censé arriver. Et si ça arrive quand même, on n’abandonne pas les nôtres.
Ça, au moins c’est rassurant, dit-elle avec enfin un sourire.

33-sur-le-frontLe jour du départ venu, elle était prête avec les autres à partir pour ce qui allait être la deuxième mission à son actif. Ce serait loin d’être la dernière. Paradoxalement, pour toute l’inquiétude de Célia, la mission se déroula extrêmement bien. Parfaite infiltration, pas un soupçon à propos de leurs couvertures, quelques frayeurs injustifiées pour récupérer les informations sur sa cible mais aucun accroc, un tir “Aigle” parfaitement exécuté et, après que Célia ait déterminé que son homme n’avait rien à voir avec les Avonis, un autre tir sans aucun souci, et un retour en douceur.

Mission parfaite et aisée.

Avant Décembre, où elle avait rendez-vous avec Desdémone, Célia s’adapta donc au rythme d’une vie militaire à laquelle elle s’habituait peu à peu, trouvant bientôt ses repères, avec une intégration bien plus facile au milieu des Aigles que nulle part ailleurs. Quant aux missions, il fallut bien se plier à cette obligation, même s’il n’y en eut que deux durant ces quelques mois. Promue au rang de Major, un titre réservé aux non-militaires pouvant prétendre au rôle d’officier, l’Elam Evir les prépara avec soin, changeant régulièrement de coéquipiers, tentant de dominer ses craintes et d’être la plus prudente possible. Ces deux missions furent plus délicates que la première et Célia apprit bien malgré elle à devoir gérer sa peur quelque soit la situation. Pourtant, elle montra un professionnalisme grandissant qui lui valurent le respect de beaucoup et le soutien grandissant d’un Eagle qui voyait bien mieux son potentiel qu’elle-même. Il n’en fut que plus assidu à faire progresser cette future pièce maîtresse dans son unité. Ancien élève de Desdémone, Eagle fut le premier à encourager Célia à retrouver la maître-espionne et ainsi progresser d’avantage. L’Elam Evir partit donc pour une destination plus que surprenante pour un mois d’hiver : trois semaines dans l’arrière pays indépendant As’Corvaz de Golem. Dans une petite ville d’artisans où le soleil d’hiver n’avait rien à envier à celui d’un été à Trapeglace, Célia se retrouva à incarner une danseuse dans un pays où la danse était portée au rang d’art. Mais si cette nouvelle identité lui permettait de beaucoup s’amuser avec des tenues autrement plus variées que sous ses identités de Ven’Sakuraï, elle n’avait pas droit à l’erreur, car cette “danseuse” était une identité “prêtée” par Desdémone, une couverture d’Ombre que la jeune femme n’avait pas intérêt à compromettre !

LOGO PHOENIX copie25 décembre 978

Golem était un pays en paix, bien loin de Fardenmor, Kadam Hell et tout ce qui pouvait s’approcher de près ou de loin du Front des Immortels, mais Célia s’y sentait terriblement seule et justement loin de tout. Après deux semaines à être fascinée par les nouveaux paysages qui l’entouraient, elle finit par ne plus résister à une mélancolie naissante qu’elle devait, dans l’ironie de sa situation, cacher derrière un sourire de façade irréprochable. Le Solstice se passa sans sa famille ni même un Elam Evir pour le fêter avec elle. Du coup, le soir de Noël, quatre jours plus tard, Célia n’y tint plus et rêva de Sean. Pourtant, elle se faisait violence pour le contacter le moins possible quand elle le savait en danger quasi permanent et redoutait plus que tout que même ses rêves ne viennent à lui faire perdre sa vigilance. Ce qui expliquait aussi que le Shaïness l’appelait peu, mais leurs rencontres étaient toujours aussi intenses et, surtout, gardaient un sens, des sentiments, ce qui leur prouvait qu’ils avaient raison et les aidait à être raisonnables quand leurs cœurs criaient de ne pas l’être. Alors elle ne le contactait que lorsqu’elle n’y tenait plus de ne pas avoir de nouvelles ou quand elle avait vraiment besoin de lui, de sa présence. Parfois simplement d’entendre sa voix. Et comme Noël avait toujours été une date importante depuis le début de leur relation, elle succomba à la tentation. Installée dans la chambre qu’elle occupait en tant que danseuse, elle s’y était enfermée à double tour et s’était allongée sur son lit. La chaleur n’était pas étouffante pour la soirée, mais bien trop chaude au goût de l’Elam Evir originaire du Nord de Fardenmor. C’est peut-être ce qui influença son rêve quand elle tomba en transe.

Elle se tenait dans un paysage enneigé, mais sous un beau soleil d’hiver, un endroit qui ressemblait à Trapeglace mais sauvage, sans aucune trace de construction humaine. Elle était debout dans une belle robe rouge feu, sa chevelure flottant dans l’air plus doux qu’il n’aurait dû. Elle attendait son dragon.

Sean ne tarda pas à arriver et, si sa première apparence était toujours celle d’un gigantesque être d’écailles métalliques, ce n’était que par réflexe, il ne gronda ni ne cracha de feu. Les yeux aciers de l’impressionnant animal la brûlaient de toute façon bien plus alors qu’il la dévorait du regard. L’image chromatique disparut alors que le Shaïness contrôlait sa part du rêve et il vint l’enlacer, aussi possessif que son totem.

Joyeux Noël, ma Célia.

L’avantage d’utiliser tous les deux simultanément l’Art, c’est qu’ils étaient sûrs et certains de l’identité de l’autre. Elle se logea contre lui avec bonheur.

Joyeux Noël, Sean.

Elle leva le nez pour passer ses bras autour de son cou et l’embrasser à en perdre haleine. Sean sourit contre ses lèvres quand ils furent, un peu, rassasiés l’un de l’autre.

Où es-tu, en ce moment ? demanda-t-il, comme toujours, pour savoir si elle était au camp, en mission… en danger.
Je suis loin, mon amour. Je suis à Golem. Desdémone m’a envoyée dans un coin perdu pour incarner une danseuse.

Elle se recula d’un petit pas et son apparence changea pour celle d’une parfaite As’Corvaz, aux cheveux noirs presque crépus, des yeux verts sombres et à la peau très mate. Le tout dans une robe de voiles et de bijoux dans un camaïeu d’or et de rouge.

Et voilà à quoi je ressemble pour le moment.

Un petit tour sur elle-même et toute sa tenue flottait autour d’elle comme un mirage, alors que son rire, toujours semblable à lui-même, résonnait sur la plaine enneigée. Sean admira la tenue.

Ça te va à ravir… tu dois les mettre à tes pieds, dit-il, un brin de possessivité dans la voix, retournant l’enlacer.

Elle agita la tête de droite à gauche, ce qui lui ramena son apparence normale, mais elle conserva la tenue. Histoire de.

C’est pour ça que je suis censée être payée. Si je ne suis pas à la hauteur, je n’ai plus qu’à faire mes valises et Desdémone me renverra sur le Front sans préavis. Participer à des duels de danse est quand même moins stressant que d’aller espionner à Kadam Hel.

Elle soupira.

D’ailleurs, toujours rien de nouveau de ce côté-là. Mon enquête piétine.

Elle caressa le dos de Sean.

Et toi ? Où en es-tu ? Raconte-moi ce que tu deviens.
Je joue toujours le même jeu dangereux, soupira-t-il. Prendre peu à peu la place de mon père sans qu’il ne s’en rende compte, sans qu’il découvre que j’ai démasqué sa machination à mon encontre. Faire en sorte qu’il me croit juste impatient, préparer mon mouvement sans qu’il le sache, échapper aux siens… Il n’y a bien qu’au palais que je ne suis pas très présent.

Célia posa sa tête contre son torse et ferma les yeux en entendant les battements de son cœur.

Tu finiras par te sortir de tout ça. J’ai confiance en toi. Tu es plus doué aux échecs que je ne le serai jamais. Et c’est une partie difficile que tu joues. J’espère juste que tu ne te décourages pas…

Elle eut un sourire tendre.

J’ai tellement hâte de pouvoir à nouveau vivre notre amour au grand jour.
J’espère que, d’ici juillet, tout sera fini et je pourrai tenir ma promesse et t’emmener à Eden.

Elle releva la tête.

Qu’est-ce qui te fait penser que tout sera régler d’ici là ? demanda-t-elle avec bien plus d’espérance que de perplexité.

Sean l’embrassa.

Ian revient fin mai, dit-il, comme si ça suffisait en soi.

Célia était beaucoup plus perplexe.

Ian ? Ton ami dont tu m’as dit attendre le retour, c’est ça ? Mais en quoi sa venue va changer la donne, Sean ?
C’est parce que je n’ai jamais précisé un petit détail à son sujet, s’amusa-t-il. C’est le fils aîné de Farden.

Et unique, d’ailleurs. Héritier du trône, donc.

Elle en resta stupéfaite. Bien sûr, elle savait les Moonshade proches du trône, en tant que Duc d’Umbras. Proches conseillers souvent, protecteurs aussi. Mais elle n’avait jamais fait le rapprochement entre cet ami dont il n’avait qu’à peine évoqué le retour, et le fait que c’était le prince du royaume.

Et il revient d’où exactement ?

Célia était soudain très curieuse d’en savoir plus : c’était un allié de poids qui jouerait effectivement beaucoup dans la balance dans la partie d’échecs des Moonshade. Mais si Sean avait un peu moins tendance à cacher ses secrets depuis qu’il lui avait confié le secret d’Hégémonie, là, il secoua la tête.

Tous les futurs Farden voyagent durant leur enfance pour gagner de l’expérience, répondit-il vaguement.

Célia ne sembla pas trouver à redire.

Un peu ce que fait Desdémone avec moi en mode accéléré, en gros. Ça paraît légitime quand on sait qu’il va régner un jour, autant connaître correctement Gaëon.
Exactement.

Puis, délaissant là le sujet “Ian”, il serra Célia contre lui.

Je reste peu, j’ai des choses en cours qui ne peuvent pas attendre, malgré mes envies. Embrasse-moi encore, que mon Noël ne soit pas juste complots et ennemis.
Oh, Sean. Mens-moi et dis-moi que le Noël prochain sera extraordinaire.

En fait, elle ne lui laissa pas l’occasion de justement lui mentir. Elle l’embrassa désespérément. Sean la garda contre lui, le paysage gelé gagnant un petit chalet avec un grand lit et pas grand chose d’autre. Plus tard, elle eut un dernier baiser et le souvenir de doigts brûlants sur sa peau quand Sean disparut un peu rapidement de leur rêve partagé.

Le réveil fut douloureux pour Célia. La fausse danseuse As’Corvaz, seule à l’autre bout du Cratère, dans une pièce trop silencieuse, resta éveillée toute la nuit à regarder les étoiles et espérer que le temps accélère sa course. Elle espérait sincèrement que l’arrivée du Prince changerait tout. Elle voulait voir Théodor mort, elle voulait tant retourner à Phoenix… Elle voulait surtout des jours plus heureux avec Sean. Elle en versa des larmes dans le secret de cette chambre qui ne lui ressemblait pas.

La leçon avec Desdémone se termina quelques jours plus tard et Célia retourna sur le Front, traînant quand même des pieds. Ce n’était pas le Front qu’elle voulait rejoindre, mais elle n’avait pas le choix… et l’année 979 commença directement avec un nouveau tir, qui lui, se passa très mal. Personne ne fut tué, ils eurent quelques blessures sans gravité et le tir eut lieu, mais…

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2 Comments

  1. Mais???? Tu ose finir par un « Mais… »??? Noooooon!!!

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