Le temps d'un tango

Fanfiction par V. Gomez et A. Conroy

30 janvier 978

Rejoindre la frontière du Comté prit deux jours en chevauchant sans se ménager. Il ne fallait pas manquer la fenêtre d’action qui leur était octroyée malgré la neige qui était tombée en lents flocons épars durant tout le trajet. Les efforts et la persévérance de Célia et Gareth payèrent car ils furent bel et bien en place, en temps et en heure. Observant bientôt aux jumelles l’une des places pavées du petit village un peu vieillot qui leur faisait face, ils attendaient l’heure fatidique depuis une cachette végétale et surélevée.

Ren passe tous les jours par ici, pour se pavaner avec mademoiselle et aller déjeuner en ville, informa un Gareth assez perplexe.

Perplexe, parce qu’ils étaient, à vue de nez, à plus d’un kilomètre de leur cible. Comprendre que Célia s’apprêtait à faire un tir que seul un excellent sniper pouvait réussir, tout en considérant qu’il y avait un fort vent glacial qui soufflait, ce matin-là. Mais loin de partager les doutes de Gareth, Célia roula des épaules, surtout impatiente de voir sa cible. Dans quelques minutes, cette dernière serait morte. Du moins, si elle le décidait, car tout dépendait d’elle. Alors elle attendait cet instant où elle verrait l’homme, et qui ferait véritablement basculer son choix. D’ici là, elle abandonna les jumelles, s’échauffa les doigts puis régla le fusil qu’elle avait spécialement choisi à l’armurerie des Aigles. Le sien n’était pas adapté pour un tir d’aussi longue distance. En silence, avec des gestes méthodiques et précis, forts de l’habitude, elle s’allongea ensuite au sol pour s’installer et ajuster ses derniers réglages. L’œil bientôt dans le viseur, elle étudia la situation, les gens sur la place, évalua la force du vent… Quelques minutes et il ne lui manquait plus que Ren pour pouvoir appuyer sur la détente.

L’homme ne tarda pas à apparaître au bras d’une jeune coquette qui, d’une manière ridicule pour un mois de janvier, s’éventait et cachait fréquemment son visage derrière son éventail pour minauder. Elle était dans la ligne de mire de Célia, Ren juste derrière, à peine plus grand. Gareth en marmonna un juron, pensant visiblement que cela rendait le tir impossible. Mais Célia n’eut pas ce genre de protestation. Elle était immobile derrière sa lunette, les épaules verrouillées, la respiration calme et régulière. Elle examinait cet homme et celle qui l’accompagnait. Elle sut très vite qu’elle n’aurait aucun remord à le voir mort. Il transpirait la malhonnêteté et le vice dans une arrogance qu’elle-même ne se serait jamais permise. Elle trouva la situation finalement plus digne d’intérêt par la difficulté technique qu’elle présentait que par le cas de conscience qu’elle redoutait. Et le coup partit. Il fallut de longues secondes après la détonation étouffée par le silencieux du très long fusil pour voir le résultat du tir. La distance ne leur permit même pas d’entendre le hurlement que la jeune maîtresse poussa quand elle réalisa que l’homme à son bras avait la tempe explosée, que sa cervelle avait giclé sur elle alors que la balle l’avait frôlée de tellement près qu’elle en avait une mèche de cheveux qui tombait au sol… Célia se redressa et se mit à ranger son arme en silence. Gareth poussa un juron admiratif.

Quand même les Aigles, l’élite de l’élite en matière de snipers, admirent le fait d’avoir le diplôme de Zelk, on se dit que c’est quelque chose d’avoir été son élève. Mais je pense qu’on ne peut pas se rendre compte de ce que ça veut vraiment dire avant d’avoir vu un tir pareil, dit le Shaïness.

Célia tourna la tête vers lui et lui offrit un léger sourire.

C’est le meilleur Magister que je n’ai jamais eu. Et si tu trouves que c’est un beau tir, pour ma part, j’attends celui qui me demandera d’utiliser mon Art de Psychosens pour le réussir. Là, c’était intéressant, mais pas exceptionnel.

Après deux jours à se côtoyer, le soldat et la jeune femme en avaient abandonné le vouvoiement et elle finit de ranger le fusil dans son étui avec calme, puis resta un instant de plus assise, les yeux vers la place.

Je crois que je serai capable de recommencer sans mal. Si les prochaines cibles ne me posent pas de cas de conscience.

Gareth secoua la tête.

Pas exceptionnel qu’elle dit… je pensais que tu avais utilisé Psychosens, moi. Ou Prescience. Ou les deux. Enfin. Allons-y, nous sommes loin mais il y a beaucoup de sécurité dans le coin, ils finiront par venir dans les parages.

Ils effacèrent toute trace de leur passage et reprirent la route rapidement. Ce ne fut qu’une fois loin des ennuis potentiels que Célia reprit la conversation.

C’est toute la force des cours de maître Zelk. Ni Prescience, ni Art, jamais. Ce qui a d’ailleurs permis à Frédéric de faire partie des diplômés. Il est peut-être Khyan, mais il est bon, il est même très bon. Du coup, je trouve qu’il a bien plus de mérite que moi.

Elle eut alors un petit air faussement supérieur.

Mais je reste la meilleure !

Gareth rit, heureux de constater qu’elle semblait aller bien, et même mieux qu’à leur départ du camp.

Je suis sûr qu’il aurait à redire sur le sujet. Mais je retiens que si j’ai besoin d’abattre une mouche à trois kilomètres, je sais qui appeler.
C’est un défi ? demanda-t-elle avec un sourire plus large que jamais.

Car oui, elle allait mieux. Elle venait d’accomplir ce pour quoi elle se sentait utile : réussir un tir que très peu auraient été capables d’accomplir. C’était concret, simple à appréhender, instantané. Pas de questions, de doute, d’errance et de peur, tout ce qui l’avait un peu trop assaillie depuis plusieurs mois, même avec Sean. Surtout avec Sean, en réalité. Quant à la culpabilité d’avoir tué un homme ? Il n’y en avait pas. Cet homme était un porc qui avait moins de valeur que certains des gibiers que Célia avait abattus. Gareth répondit d’un ton jovial et ils retournèrent au camp de bien meilleure humeur qu’en le quittant.

Et, en quatre jours, Frédéric avait eu le temps de se réveiller et d’être en bien meilleure forme. Célia fut la première à remarquer sa haute silhouette qui les attendait au milieu du camp. Elle en eut un sourire beaucoup plus large tout en lançant sa monture au galop pour sauter de sa selle dès qu’elle fut à hauteur de son ami. Elle se retint de peu de lui sauter au cou, craignant de lui faire mal.

Fred, tu es debout !

Frédéric eut l’air paniqué.

Shhhhh, pas si fort, je…
Frédéric !! retentit au loin la voix d’un Massis, visiblement furieux.
Et merde ! jura le Khyan, choppant la main de Célia et partant en sprint jusqu’à se planquer dans l’armurerie des Aigles.

Il lui fit un sourire.

Hey. Alors, peut-être qu’officiellement, j’ai pas le droit d’être debout. Mais j’en avais marre.

Célia ne savait pas si elle avait envie de le renvoyer dans les pattes du médecin ou de le serrer dans ses bras à l’étouffer. Il lui avait terriblement manqué et surtout elle avait eu tellement peur pour lui, qu’il lui semblait étrange de le voir en si bonne forme.

Tu es irrécupérable, tu le sais, ça, dit-elle à mi-voix avec un sourire plus doux alors qu’ils pouvaient entendre Massis passer non loin de là.

Frédéric tendit l’oreille et attendit que le médecin soit plus loin.

Boarf, tu t’ennuierais, sinon. Et fallait pas tant t’inquiéter, c’était une ‘tite balle de rien du tout.

Elle lui pointa le front du doigt.

Les balles, toi et moi, on est censés les tirer, pas les recevoir !

Frédéric lui fit un sourire.

Je voulais voir ce que ça faisait, bien me mettre dans la peau de mon personnage ? proposa-t-il.

Il changea quand même vite le sujet.

En parlant de recevoir, j’ai souvenir d’une promesse, mais je sais pas si je délirais ou pas, alors me frappe pas si c’est le cas… tu m’as promis un baiser ?

Célia se mit à rougir et à regarder ses pieds.

Je crois que j’ai dit quelque chose dans ce goût-là, oui.

Elle se gratta le cuir chevelu, n’osant pas regardant Frédéric en face.

Mais j’avais si peur que tu … J’aurais dit n’importe quoi pour que tu tiennes le coup. Ça m’a paru une bonne raison de te faire tenir. Mais là, j’ai l’impression que c’était pas la meilleure idée que j’aie eue.

Fred ne la laissa pas mariner.

Ne t’en fais pas, je voulais justement te dire que, vu que tu as Sean et que c’est sérieux, c’est pas une bonne idée. Paye moi un resto un de ces quatre, plutôt. Ou reviens me voir si jamais ton Shaïness est assez débile pour te laisser filer, mais j’en doute.

Célia leva le nez et l’observa quelques secondes avant de venir passer ses bras autour de lui, tout en douceur, pour un câlin monstrueux.

– … tu es le meilleur ami qu’on puisse avoir Fred. Et tu auras droit à autant de restos que tu veux.

Elle lui appuya sur les côtes.

Faut te remplumer, là.

Fred opina vigoureusement du chef.

Alors disons plutôt des restos ET des glaces. Oooh, tu es déjà allée à la mer ? Je n’ai mis les pieds qu’une fois à Eden, quand j’avais quinze ans, mais raaah, c’était génial.

Célia rit sous cape.

Non, Fred, je n’ai jamais mis les pieds à la mer. Je ne suis même jamais allée à Eden pour être honnête. Dans la famille, on est plutôt axé Endrogèn, si tu vois ce que je veux dire. Mais ça doit être beau, la mer, non ?

Elle commença aussitôt à avoir son regard qui se perdait comme à chaque fois qu’on lui parlait de lieux nouveaux, celui que Sean détestait. Fred lui parla de la mer, du sable, des bateaux, des fruits de mer, des poissons, des glaces…

Et puis, le pays Shaïness c’est… bah, Shaïness. Nos coins Shaïness à nous, à quelques exceptions près, font médiévaux à côté. Je dirais qu’ils ont dix, quinze années d’avance sur nous et c’est génial !
Ça a l’air génial en effet. J’ai bien envie d’y aller maintenant, c’est malin. Faire un tour en bateau… nager dans les vagues…

Elle se recula alors et lui tapa le torse d’un geste vif mais inoffensif.

– … alors que je suis bloquée dans un camp boueux en plein hiver, sans neige, froid et humide. Je ne te félicite pas de me faire saliver comme ça ! Du coup, j’ai bien envie de te ramener à ton médecin pendant que j’irai seule me faire un resto !

Puis elle fit une grimace.

Quoique, on va éviter Soul City pour le moment… Et je suis pas sûre qu’il y ait des resto potables dans le coin.
Nope, rien dans le coin. Mais on a le temps. Tu as tes dossiers, j’ai mes missions, mais je pourrai prendre une perm’ vers la fin de l’hiver.

Célia leva les yeux au ciel.

Oh, les dossiers, je les avais presque oubliés. Je sens déjà le mal de tête pointer à essayer de décoder tout ça. J’espère vraiment qu’il y a une vraie info dedans après tout ça. Sinon, je te jure que je retourne au QG des S.K. et j’y mets le feu cette fois !
Je t’accompagnerai, promit-il. C’est marrant, j’ai envie de brûler un certain garage…
Bon, en attendant, je vais te ramener à l’infirmerie, que tu sois d’accord ou non. Je prendrai quelques dossiers au passage, je pourrai te tenir compagnie et on souffrira en duo.
Quoi ? Tu me trahis ? soupira Fred. Massis va me tuuuuuer, Céliaaa…

Célia saisit le bras de Frédéric et commença à le tirer vers la sortie.

Non, il ne te tuera pas, parce que je serai là pour te protéger, gros bêta, rit-elle à moitié. En plus, si on va à l’infirmerie et qu’il te retrouve sagement dans ton lit, tu devrais pouvoir survivre. Mais avant, je dois passer voir Eagle, j’ai laissé les dossiers dans son bureau. Je suppose que je vais être bonne pour un rapport, non ? A moins que ce soit Gareth qui le fasse ?
Normalement, oui, vu que c’est le gradé, mais Eagle voudra ton rapport quand même. On se faufile dans l’infirmerie, tu fais ton rapport et tu reviens avec les dossiers et on regarde ça ensemble ?
C’est bien comme ça que je voyais la suite du programme. Avec le code à craquer, je vais avoir besoin de soutien, et que toute l’aspirine disponible dans ce camp soit à portée de main, crois-moi…
Je te masserai les épaules, plaisanta-t-il. Pis je sais pas si tu fumes, mais j’ai un pote qui a des cigarettes “spéciales”, ça détend bien.

La main de Massis s’abattit alors sur l’épaule de Fred.

Ce sont des saloperies et j’ai déjà prévenu Sind que s’il continuait à en refiler, je lui découpais les extrémités, gronda le médecin. Quant à toi, c’est les pieds que je vais te découper si tu files encore !
Maiiiiis, on a une infirmerie chez les Aigleeees !
Et Eagle m’a demandé de te garder parce que tu exaspères votre médecin !

Célia eut un rire peu charitable devant le numéro de Fred et de Massis.

Ne vous inquiétez pas, docteur, j’ai de quoi le bloquer dans son lit pour des jours entiers. Tu vas les maudire autant que moi ces maudits dossiers, mon grand, dit-elle en papillonnant des yeux. Bon, j’ai un rapport à faire, moi. Tu es entre de bonnes mains, je te retrouve à l’infirmerie, hein ?

Fred gémit théâtralement..

Elle m’abandonneeee!

Mais il se laissa traîner par Massis.

Du côté d’Eagle, il accepta le rapport de Célia, satisfait, et l’informa que ses dossiers étaient dans la tente des filles. Elle en profita pour emprunter un crayon et du papier vierge au capitaine avant de se rendre à sa tente pour retrouver son précieux carton. Elle s’agenouilla devant et se mit à chercher par quel dossier elle allait commencer. Ce n’était pas la peine de tout prendre directement. Un seul dossier serait bien suffisant pour chercher à comprendre le code utilisé. Elle espérait qu’il serait proche de ceux qu’elle avait déjà étudiés à Bosth, mais quelque chose lui disait qu’elle se faisait de belles illusions. Elle saisit donc le dossier le plus épais et prit la direction de l’infirmerie. Fred et elle se cassèrent la tête sur le dossier sans en décoder le moindre mot, leur première piste ne donnant que du charabia. A l’heure du dîner, Fred soupira.

J’suis désolé, Célia, je suis claqué, je te servirai plus à rien. Demande aux filles, tout à l’heure, peut-être qu’elles auront déjà croisé le code…

Célia qui avait déjà la tête en surchauffe referma le dossier et ses notes, et s’étira comme un chat qui aurait trop dormi.

Si tu penses qu’elles peuvent m’aider, je verrai effectivement avec elles après le dîner. Là, j’ai besoin d’une pause, de manger quelque chose et si je trouve un moment, il faut que j’écrive à Sean. Je ne lui ai envoyé qu’une seule lettre depuis mon arrivée ici mais je n’ai eu aucune réponse. J’ai peur que son père ne l’ait interceptée. Je vais voir si j’ai plus de chance avec celle-ci.

Fred bâilla.

Au pire, envoie-la via un pote à lui, si tu en connais. S’il en a…

Célia se mit à sourire.

Oui, excellente idée. Il a un ami de nom de Rayleigh, un Shaïness de Phoenix qui est Coureur Echo et DJ. Je l’ai déjà rencontré, il pourra lui transmettre ma lettre sans que pôpa Moonshade vienne y mettre son nez.

Elle se pencha vers Fred et lui embrassa le front.

Merci, je n’y avais pas pensé, mais c’est une excellente idée ! Oh, tu voudrais que je te ramène quelque chose dont tu aurais besoin pour ce soir ?

Fred sourit.

Ton dessert !

Quoi ? Puisqu’elle proposait !

Et quand on ira à Phoenix, tu me présentes à Rayleigh, un pote DJ, c’est toujours utile !!

Célia élargit un peu plus son sourire.

Va pour le dessert. Tu l’as mérité… Et vivement qu’on retourne à Phoenix, oui…

Plus mitigée dans son enthousiasme, et pour cause, elle laissa Frédéric à son lit et partit dîner. Elle tint parole et lui ramena son dessert puis lui souhaita une bonne nuit avant de rejoindre la tente des filles avec son dossier toujours sous le bras. Elle s’était replongée dedans en se grattant le crâne quand les filles arrivèrent une à une.

Bonsoir les filles… dites, l’une de vous s’y connaît en code ?

Leslie lui sourit.

Un peu, oui, et j’ai un pote qui bosse à l’Intelligence. Besoin d’un coup de main ?
J’vous laisse à vos codes, j’vais prendre un baiiiiin ! chantonna Mia. Mikael va m’appeleeeer !
Mets Aphasie !! lui crièrent les filles en choeur.

Qi Lin soupira.

Elle et son fiancé, qui est de l’autre côté de Fardenmor, ont Murmure et en profitent pour des utilisations absolument pas sages, soupira Leslie.
Et pas de honte ! rit Mia. Si les Arts servent à tuer, ils peuvent aussi servir au sexe !
Dégage, dépravée !

Célia était restée bloquée sur la silhouette de Mia qui disparaissait vers la tente adjacente où était le bain. Et sous ses yeux fixes, elle était pivoine…

Elle va vraiment ?… avec ses Arts ?

Elle entendit le rire de Mia avant que la sensation familière d’Aphasie isole le coin où elle se lavait.

Et oui ! rit Leslie. Tu n’as jamais utilisé tes Arts de façon décalée ? Psychosens pour mater ? Murmure pour un appel coquin ? Tu as quoi, comme Arts ?

Célia rougit de plus belle.

Non, je… J’ai Psychosens, oui. Mais je suis sûre que mes autres Arts ne pourront pas servir à ça. Quoique… Apparition de la Conscience, peut-être, mais c’est plus… abstrait comme échange.

Célia baissa les yeux. Elle n’aurait pas été contre le fait de contacter Sean, là, de suite. Mais elle n’avait pas Murmure des Cieux ou Aphasie, elle. Juste un Art pour le faire rêver d’elle. C’était peut-être mieux que rien, mais c’était frustrant quelque part. Leslie suivit trèèès bien son mode de pensée.

Apparition de la Conscience, tu fais rêver ce que tu veux, c’est ça ? Mais c’est top, lui rêve de toi et tu gères le truc…

Qi Lin soupira.

Vous êtes irrécupérables.

Célia ramena son nez dans ses pages de code pour changer de sujet. Elle ne connaissait pas encore bien les filles des Aigles et là, ça touchait un sujet trop intime et sensible pour elle, surtout depuis Endrogèn. Mais elle garda l’idée dans un recoin de sa tête.

Leslie, tu m’as dit que tu pourrais m’aider, du coup, pour mon code ?

Leslie hocha la tête.

Ouais, montre.

L’As’Corvaz l’aida à monter une seconde idée de grille de traduction qui semblait plus prometteuse mais pas encore correcte.

Tu n’as pas une copie ou un autre dossier avec le même code ? Je le filerai à Joey, mon pote, s’il a du temps.

Célia pointa son carton entreposé un peu en retrait vers son lit.

Tu as l’embarras du choix. Sers-toi. Ce sont tous des dossiers avec le même code. Ce sont des ordres de missions de paramilitaires. Des missions certainement illégales datant de décembre 76.

Elle pointa du doigt le numéro de série de la motoneige.

Je sais que ce numéro n’est pas codé, c’est le numéro de série d’une motoneige qui a servi pour toutes ces missions. C’est un véhicule militaire qui a été volé il y a plusieurs mois, un an et demi, si je ne me trompe pas. Là, je cherche des noms de commanditaires dans tous ces dossiers.

Leslie opina.

Ça marche, je lui donnerai ça demain. Bon, et bah pendant que l’autre nympho prend son bain, je vais me coucher tôt, moi. Bonne nuit, les filles.
Bonne nuit, Leslie et merci encore pour le coup de main.

Célia rangea alors son propre dossier, décidant qu’il était largement temps de laisser ça de côté. Elle n’avait de toute façon plus un seul neurone volontaire pour cette gymnastique mentale. Elle y avait déjà passé trop de temps et surtout, elle avait autre chose en tête. Bien moins sérieux mais en même temps, beaucoup plus tentant. Par contre, hors de question de faire ça à la vue de toutes. Si Mia n’avait aucune pudeur, ce n’était pas le cas de Célia. Elle enfila quelque chose d’épais.

Je vais plutôt aller prendre l’air avant. Je n’ai pas encore sommeil. Bonne nuit, les filles.

Elle sortit sans faire de manières. L’air froid de l’hiver lui saisit le visage de sa morsure et elle en aspira une grande bouffée revigorante. Non, ce n’était pas aussi violent qu’un hiver à Trapeglace, mais c’était agréable quand même. Puis elle s’élança dans le camp, cherchant un endroit où on ne l’importunerait pas, loin de la boue omniprésente. Mais quel que soit l’endroit où portait son regard, elle y voyait un trop gros potentiel d’interruption. Alors elle sortit du camp et s’enfonça dans les bois environnants.

Il lui fallut une bonne demi-heure pour trouver un lieu qui lui convenait. A l’abri d’un rocher, caché par la végétation, il y avait un petit endroit isolé. Sans faire de feu qui la trahirait, elle s’assit à même le sol, utilisant son long manteau pour rester au chaud. Quand elle se sentit prête, elle se concentra sur sa Symbiose pour activer son Art. Elle le maîtrisait parfaitement, même si elle ne l’utilisait pas souvent. C’était comme une douce torpeur qui l’emportait dans une transe enivrante. Les yeux mi-clos sur le vide, une lueur légèrement rosée qui émanait de son corps entier, elle se concentra sur Sean. Sur son âme Shaïness, sur sa présence, sur tout ce qu’elle savait être lui. En temps normal, à cette heure, Sean ne dormait pas forcément, pourtant, lorsqu’elle accrocha son âme, elle sentit une sensation typique du sommeil. L’âme de Sean était au repos mais vigilante, tendue et son intrusion, même infime, fut perçue. Attirée par elle, Célia laissa ses propres âmes s’approcher de la sienne et prendre forme. Elle vit d’abord sa propre main, presque transparente, mais comme enflammée, qui s’avança vers la forme encore imprécise de l’âme de Sean.

Sean… Sean, ouvre tes beaux yeux, mon amour.

Sean passa du sommeil profond à la conscience du rêve en un clin d’œil et, si Célia n’avait pas eu un contrôle total du rêve, elle sentait qu’il l’aurait attaquée. Le rêve leur donnait une forme entre leur apparence normale et celle qu’ils auraient pu avoir dans le Monde Céleste, entre ce qu’ils étaient dans chaque Monde et la façon dont ils se percevaient. Sean essayait visiblement d’être intimidant, de faire partir l’intrus de son esprit, faisant deux fois sa taille avec une ombre métallique dans son dos qui semblait déployer deux ailes draconiques terrifiantes. Mais cette forme n’avait rien de surprenant pour Célia. Pas quand on parlait de Sean et quand elle était dans un rêve. La seule chose qui lui paraissait étrange, c’était cette forme de défense que présentait l’esprit de Sean. Peut-être parce qu’il était d’un Rang plus puissant qu’elle ? Peut-être parce qu’il était un Démon ? Elle s’approcha pourtant de cet être gigantesque, marchant avec lenteur sur un sol invisible.

Sean, tu n’as rien à craindre. C’est moi, c’est ta Célia, ta flamme dansante.

Elle arriva juste devant lui et posa une main sur son bras énorme, métallique et écailleux. Les flammes de son propre corps onirique s’y reflétaient et y dansaient déjà. Sean se redressa et, s’il avait pu agir, l’aurait sans doute attaquée, probablement tuée.

Utiliser deux fois la même tactique, voilà qui manque d’originalité, dit-il d’un ton caverneux et menaçant. Tu rages de ne plus me trouver ? Je ne me ferai pas avoir deux fois, et moi, crois-moi, je vais te trouver et te tuer, t’arracher le cœur à mains nues et te faire payer d’avoir voulu utiliser Célia contre moi…

Cette fois, Célia écarquilla les yeux. Elle retira sa main comme si c’est lui qui pouvait la brûler.

Mais Sean, c’est bien moi. Je te le jure. Tu me manquais trop… comment te le prouver ? Demande-moi tout ce que tu veux. Je te jure que je saurai te répondre.

Elle était les bras écartés, debout devant lui, sans bouger.

S’il te plaît, Sean… Des jours et des jours sans toi. Ne me rejette pas même dans les rêves…

Sean rugit, le bruit plus animal qu’humain, terrifiant.

Je te jure, quand je te trouverai, qui que tu sois, qui que soit ton commanditaire…. Mais soit… Tu as tout pouvoir sur ce rêve, alors transforme le décor. Fais apparaître l’appartement dans lequel nous étions à Endrogen.

Il n’y avait pas d’appartement, mais un chalet, ce que Célia savait bien. Plus sereine, même si peinée de savoir Sean en prise à ce genre de bassesse, elle ferma les yeux et laissa le balcon de leur chalet apparaître, avec son paysage grandiose. Elle était contre la balustrade et tourna doucement ses épaules vers lui, souriant avec douceur.

Je le jure sur ce que j’ai de plus cher, Sean. C’est vraiment moi. Et tout ce que je veux, c’est te sentir près de moi.

Au milieu des flammes, elle fit apparaître son collier, son rubis brillant presque autant que ses yeux. Le monstrueux demi-dragon d’ombre et de métal disparut, un Sean plus ordinaire prenant sa place. Ses cheveux étaient encore faits d’ombres, ses yeux semblaient transparents et sa peau avait un éclat métallique mais c’était lui. Il se laisserait approcher.

Célia ?

Elle lui sourit avec tendresse, tendit les mains vers lui et avant qu’il ne réalise, il était face à elle.

Oui, Sean.

Elle monta ses mains sur son visage et plongea son regard dans le sien.

Pardonne-moi, souffla-t-elle ensuite alors qu’elle l’embrassait, sachant qu’elle ne lui laissait pas le choix. Mais elle en avait tellement besoin qu’elle était incapable de résister à son envie. Elle goûta à ses lèvres à s’en enivrer, à en avoir des larmes qui coulaient sur ses joues quand elle se recula assez pour le regarder en face.

Sean avait participé au baiser autant que le contrôle absolu de Célia le lui permettait mais son expression était torturée.

Célia, je t’en prie… prouve-moi que c’est bien toi, parle-moi de nos secrets, tes cadeaux, les miens, ce que je ne dis qu’à toi, j’ai besoin d’être sûr… demanda-t-il d’une voix qu’elle ne lui avait jamais entendue.

Elle lui caressa la joue pour le rassurer.

Tout ce que tu veux, Sean… Je ne sais pas par quoi commencer. Tu m’as offert une pièce de moteur pour ma Grande Dame à mon anniversaire, je t’ai offert une location d’une journée complète de circuit en voiture de collection pour le tien. Pour Noël, tu m’as offert ce collier, l’année dernière, et une opale de feu pour celui que nous avons partagé à Endrogèn. Je t’ai offert de quoi passer des permis pour moto, auto et transporteur.

Elle entoura son visage de ses deux mains.

Et nous avons pu nous offrir cette escapade à Endrogèn parce que ton ami Rayleigh a transmis à ton père une lettre que nous avons rédigée ensemble dans la maison de mon père… Est-ce que je dois continuer Sean ? As-tu besoin d’autres preuves ? Je te donnerai tout ce qu’il te faudra… parce que je t’aime.

Sean fondit entre ses mains, perdant les dernières traces d’ombre autour de lui.

C’est toi… souffla-t-il, soulagé. Embrasse-moi, Célia, tu as le contrôle ici, et je veux te sentir contre moi…

Elle le serra dans ses bras à s’en faire mal aux âmes. Avant de plonger sur ses lèvres à nouveau et y goûter encore, et encore, toujours avide, s’enflammant littéralement entre ses bras, mais sans le brûler. Elle l’embrassa à l’étouffer, à en être ivre. A n’être plus qu’un feu aveuglant entre ses bras. Puis elle se força à se calmer, à redevenir plus douce et plus humaine, riant contre les lèvres tant désirées de son Sean. Finalement, après qu’elle ait pu combler son manque de lui, elle se blottit dans ses bras, redevenue femme de feu, mais aux flammes plus sages.

Si tu savais comme j’aimerais être à Phoenix. Tu me manques affreusement. Au point d’en utiliser un Art pour tricher… Je ne sais même pas si tu te souviendras de tout ça à ton réveil… Pardonne-moi encore, j’en avais tellement besoin… As-tu reçu ma lettre au moins ? Je n’ai eu aucune réponse.
Non, répondit Sean. Mais ça ne m’étonne pas. Passe par Rayleigh, c’est plus sûr… J’espère m’en souvenir, Célia, le contrôle est tien mais le plaisir est partagé. C’était une excellente idée…

Il embrassa la peau sous ses lèvres.

Si tu recommences, commence par un mot de passe, que je sache immédiatement que c’est toi… “flamboyante”, par exemple…

Elle sourit de plus belle.

Je recommencerai. A chaque fois que je pourrai m’isoler assez pour être en transe sans risque. Et pour un mot de passe, oui, “flamboyante” ou alors, je pourrais t’appeler “mon dragon”. Tu étais impressionnant sous cette forme.
Ce n’est pas ma forme Céleste, sourit Sean. Elle est beaucoup plus discrète. Je me suis inspiré de mon Destin. Je te le montrerai, un jour, promit-il.

Pour faire bonne mesure, et en guise de réponse, Célia l’embrassa à nouveau alors que le paysage changeait. Quand elle arrêta son baiser, ils étaient au bord d’un endroit totalement incongru, né de l’imagination de Célia qui n’avait jamais vu la mer. Les couleurs n’étaient pas bonnes, les formes étranges.

Je suis dans un endroit boisé, gris et froid. A l’écart d’un camp militaire qui n’a rien d’attrayant. Frédéric m’a parlé de la mer à Eden. Tu crois qu’on pourra y aller un jour ? Tous les deux ?

Elle l’entraîna à sa suite, tenant sa main, pour s’arrêter au bord d’une eau trop bleue. Elle eut les yeux qui s’éteignirent, comme le reste de son corps. Elle était la Célia habituelle, mais vêtue d’une très longue robe grise, les bras nus et les cheveux voilés comme pour l’enterrement de la mère de Sean.

J’ai tué pour la première fois, Sean. J’ai tué un homme dont je ne connais guère plus que le nom. A toi, je peux l’avouer, je n’en suis pas très fière.

Sean semblait recouvert entièrement de métal, aussi froid qu’il pouvait l’être quand il se fermait.

Souviens-toi, Célia. Nous faisons ce que nous devons.

Puis après un silence, il laissa échapper un long soupir.

Célia, je crois…

Ce n’étaient encore que des doutes, pas même des soupçons, mais à elle, il pouvait les confier.

– … je crois que celui qui essaye de me tuer, c’est mon père.

Célia se retourna, les yeux écarquillés. Elle revint vers lui et prit sa main dans les siennes, la serrant avec force et embrassant ses doigts avec douceur.

Ton père ? Qu’est-ce qui te fait penser une chose pareille ?

Célia n’avait jamais porté Théodor dans son cœur et c’était réciproque. Mais de là à l’imaginer vouloir tuer Sean…

Pourquoi ferait-il ça ? Hors toute autre considération, tu es son seul héritier. Le seul enfant qu’Ylis Rhéa lui ait donné…
Je sais, répondit le Démon Shaïness. Mais j’ai réussi à la venger quand il a échoué. Je crois… je pense que je lui fais peur à présent, qu’il me craint, de ne plus être un fils docile. Or, il est encore jeune. Un héritier, il peut encore en avoir un autre, Célia.

Célia resta encore plus sidérée.

La venger ? Mais Sean, elle s’est suicidée, elle…

Elle plaça ses mains devant sa bouche, horrifiée.

Oh, Sean. Tu veux dire que… A cause de lui ?

Sean secoua la tête.

Non. Enfin. Pas seulement. J’ai massacré la dynastie qui a essayé de nous détruire et à cause de laquelle ma mère a fait le pas de trop. Mais il est responsable, autant qu’eux, lui et ma mère n’avaient pas une relation saine, il était possessif, maladivement, elle n’appartenait qu’à lui… et quand il allait mal, elle sombrait.

Il tendit la main vers elle.

Et j’ai peur, Célia, de t’aimer aussi mal que lui.

Elle porta cette main tendue sur sa propre joue et pencha sa tête dans sa paume de métal. Elle redevint flamboyante quand elle rouvrit les yeux vers lui.

Je ne suis pas ta mère, Sean. Et tu n’es pas ton père. Déjà parce que si une dynastie attaque ma famille, je suis celle qui prend les armes. Je ne laisserai jamais mon fils le faire pour moi. Et puis, me garder pour toi seul n’a rien de malsain, si nous bougeons dans la même direction. Je pourrais rester ma vie à avoir ta main dans la mienne si nous pouvons aller et venir en toute liberté, tous les deux.

Elle avança de ce dernier pas qui les séparaient encore et se lova contre son torse.

Quelques jours que je suis loin de toi et je n’ai envie que de revenir tout contre toi. Je n’appartiens déjà qu’à toi, Sean… Il faudra juste que tu te rendes comptes que c’est le cas, même lorsque physiquement, je suis loin.

Sean inspira, essayant de la respirer pour l’avoir plus près de lui.

Tu as vraiment eu une bonne idée, lui redit-il. J’en avais besoin comme tu ne peux pas l’imaginer… Je vais me réveiller d’ici peu, je le sais, j’ai quelque chose à faire cette nuit… mais recommence quand tu veux, Célia.

Elle passa ses bras autour de lui et le serra à en crisper ses poings sur ses vêtements.

J’en avais tellement besoin aussi… Je n’ai pas envie de te laisser partir…

Mais elle savait qu’elle ne pourrait rien contre son réveil. Elle se jeta alors à nouveau sur ses lèvres, avec quelque chose de désespéré. Puis elle se recula, flamme vacillante dans le vent mais ardente en son cœur.

Sois prudent, mon amour. Je te contacterai à nouveau dès que possible. J’enverrai une lettre par Rayleigh, j’utiliserai mon Art à en épuiser mes forces… J’ai besoin de toi. Nous serons bientôt à nouveau réunis.

Sean opina.

Dis-moi dès que tu quittes le Front. Je t’aime, Célia. Merci.

Il l’embrassa jusqu’à ce que son âme glisse hors du rêve.

Quand Célia ouvrit les yeux, elle sentit le vent froid qui gelait ses joues, humides des larmes qu’elle avait versées durant sa transe. Elle avait les membres ankylosés et se sentait nauséeuse. A peine consciente du monde qui l’entourait à nouveau, elle s’essuya le visage en étant incapable de dire si elle allait mieux ou si elle allait encore plus mal.

Alors elle se leva et regarda le ciel, cherchant des étoiles que les nuages d’hiver cachaient la plupart du temps. Elle laissa ses sens s’éveiller encore un peu, gardant quand même aussi longtemps que possible les sensations du rêve. Elle respira à fond et eut l’impression de pouvoir sentir l’odeur de Sean.

Sois vraiment prudent, Sean, je t’en supplie, murmura-t-elle en fermant les yeux et en frissonnant avec violence.

Elle put faire bon usage de ce qu’elle maîtrisait de l’Héritage As’Corvaz pour ne plus ressentir le froid, mais il n’en restait pas moins qu’elle aurait des engelures douloureuses si elle ne mettait pas quelque chose sur son visage et ses mains dès son retour au camp. C’est ce qui la décida à bouger. Elle ne maîtrisait pas encore bien les Héritages des autres maisons, elle n’utilisait pas l’opale de feu depuis assez longtemps. Mais elle devait avouer que ça avait des avantages. Elle s’élança donc vers le camp, à grande enjambées, avec cet enthousiasme un peu forcé qui lui éviterait de trop se centrer sur ses sentiments. Surtout qu’elle eut une vraie pensée positive : elle pourrait avoir Sean près d’elle bien plus souvent via les rêves. Ça ne remplaçait pas la réalité, mais Célestes, que c’était un bon compromis…

Une demi-heure plus tard, elle arrivait au camp endormi et se glissa sans bruit jusqu’à l’infirmerie. Déjà pour voir que Frédéric dormait comme un bien heureux, et en profiter pour savoir s’il y avait quelqu’un de garde pour lui donner un petit quelque chose pour ses joues. Le médecin qui faisait la garde de nuit la regarda un peu étrangement mais elle ne serait pas la première à aller chasser par tous temps pour agrémenter le quotidien. Il lui donna un onguent et l’envoya se coucher. Elle ne se fit pas prier.

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4 Comments

  1. C’est beau, cette histoire d’amour. 🙂
    Mais visiblement, Sean a déjà été attaqué avec un Art Elam-Evir… ou quelque chose de semblable. Ça sent le pâté pour la dynastie Moonshade…

    • Vyrhelle

      9 octobre 2016 at 13 h 15 min

      Ah, c’est dangereux d’être haut placé dans la Noblesse d’un pays. Les Moonshade naissent avec une jolie cible sur le front 😛

  2. Un kragooooonn!! <3

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