Dois-tu vraiment partir ?… soupira Sean contre sa peau en la gardant serrée contre lui.

Célia détestait ces instants. Après tout le bonheur des derniers jours, ça n’en était que plus difficile. Elle avait de plus en plus de mal à partir et elle sentait que ça n’irait pas en s’arrangeant, bien au contraire. Ils étaient debout au pied de l’immeuble, dans l’atmosphère encore grise du petit matin, n’arrivant pas à se séparer même physiquement. Elle embrassa sa main qui lui tenait l’épaule.

Je dois retrouver ce meurtrier. Tu le sais. Plus vite je parviendrai à l’identifier, plus vite, je pourrai enfin laisser tout ça derrière moi.

Elle se tourna plus vers lui alors que la tenue militaire des Aigles rendait son teint plus pâle encore que d’ordinaire et que ses cheveux attachés lui donnait un air plus strict qui ne lui correspondait pas.

Je n’aurai alors plus jamais à partir.

Sean l’embrassa longuement mais réussit finalement à retirer ses mains de son Elam Evir.

Sois prudente, ma Célia.

Si elle devait ne pas rentrer, il… il n’avait pas la moindre idée de ce qu’il ferait. Probablement un carnage. Elle lui sourit avec tout l’amour qu’elle avait pour lui, caressant sa joue un peu râpeuse de ne pas avoir encore été rasée.

Il n’y aura pas plus prudente que moi, je t’en fais la promesse. J’ai déjà hâte de savoir ce que tu vas bien pouvoir me réserver pour Noël !

Elle l’embrassa avec tendresse mais les lèvres de la jeune femme étaient salées.

Je veux en finir, tu ne peux pas savoir à quel point. Je veux vivre… vivre avec toi.

Sean lui embrassa les lèvres, les joues.

File, mon amour, avant que je te force à remonter, ne barricade les fenêtres, condamne l’ascenseur et ne te garde avec moi pour toujours.

Elle se recula, obéissant à sa requête tant qu’elle en avait encore la force. Un dernier sourire et elle se retourna pour filer le plus vite possible. Elle monta sur sa Grande Dame qui l’attendait à quelques mètres de là, démarra et s’engagea en trombe dans la rue. Elle ne se retourna surtout pas pour résister à son envie de faire demi-tour et roula vite, essayant de ne pas rater un virage de n’arriver à voir que flou à travers ses larmes. Nathan l’accueillit à quelques rues de là, inquiet mais n’ayant que le temps de lui donner quelques noms avant qu’elle ne parte pour l’Aérofaille et le Front.

Des fois, le jeune Avonis haïssait Sean Moonshade.

Deux jours plus tard, Célia fut réceptionnée au camp par un Fred qui l’enveloppa d’office dans un câlin qui fut plutôt bienvenu. Fred se demanda si elle allait le lâcher avant la tombée de la nuit, vu comment elle s’agrippait à sa chemise.

Fred, arriva-t-elle seulement à dire en guise de salut.

Fred soupira.

Mais pourquoi tu me reviens toujours dans des états pareils, ma belle ? Je voulais fêter ton anniv, moi…, dit-il en la serrant fort.

Elle leva le nez, avec un petit sourire.

J’suis désolée, c’est que… Elle renifla bruyamment… J’aime le cours que prend ma vie à Phoenix, Fred. Et qu’en partir, ça devient vraiment difficile. Au moins, tu es là !

Fred lui sourit.

Tu me flattes, ma belle, je suis suffisant pour t’attirer loin de la Capitale à moi tout seul, woohoo !

Il la tira par le bras.

Allez, viens, j’ai réussi à trouver du chocolat et un pote a acheté ton cadeau pendant sa perm pour moi.

Elle avait les yeux ronds.

Tu m’as acheté un cadeau ?

Le Khyan lui envoya une pichenette sur le nez.

Évidemment, patate ! Tu sais que dans certains coins d’Eden, vingt et un an, c’est l’âge légal pour boire de l’alcool pour les Khyans ?

Il lui avait donc acheté un mug à bière dont la poignée était une crosse de pistolet. Et ça le faisait rire en plus. Ça eut le mérite de faire rire aussi Célia alors qu’elle observait son cadeau insolite sans trop savoir quoi en faire dans l’immédiat.

Ok, je m’incline, il n’y avait que toi pour m’offrir ça. J’adore ! Mais tu crois que je peux m’en servir pour le café ?

Non parce que la bière, c’était bien beau, mais elle, c’était le café sa drogue douce. Fred se tapota le menton.

Mmmmh, peut-être que la milice d’Inspection de l’Utilisation Correcte des Mugs à Bière aurait quelque chose à y redire…

Il rit de plus belle.

Ton mug, tes règles !
Yes ! lança-t-elle avec une bonne humeur largement retrouvée. Ce sera ma tasse officielle du matin. Pas de Célia dispo avant son mug de café de tireuse d’élite !

Elle se positionna comme une mannequin de publicité qui précédaient souvent les films au cinéma.

Moi, le matin, c’est mon mug et rien d’autre. Pour des matins qui font mouche !

Elle éclata de rire et Fred en fit tout autant.

Oh putain, où tu vas trouver ça ? demanda-t-il en s’essuyant les yeux. C’était parfait !

LOGO PHOENIX copie

La routine militaire reprit dès le lendemain. Entre deux entraînements, Eagle lui trouva très vite des tirs exceptionnels à exécuter, et donc à préparer. De quoi bien occuper les journées. Même si certains tirs n’étaient que de l’esbroufe, pour entretenir la légende et cacher d’autres missions plus secrètes tout en permettant à Célia de barrer des noms de sa liste. Elle était justement de retour d’une de ces missions quand elle put rayer le dernier nom de sa première liste et regardait à présent la nouvelle avec ses quatre noms. Seulement quatre aurait-elle pensé quelques semaines plus tôt, mais elle soupira en espérant que ce ne serait pas de nouveaux coups d’épée dans l’eau. Elle avait ce sentiment de plus en plus récurrent de faire tout ça pour rien. Nathan et elle n’avaient pas été attaqués depuis plus de deux ans. Peut-être que le commanditaire ne s’en prendrait plus à eux ? Si c’était le cas, ne sacrifiait-elle pas sa vie rêvée avec Sean par simple esprit de vengeance ? Et en même temps, n’attendait-il pas au contraire qu’elle baisse la garde pour frapper fort et définitivement ? Une chose était sûre, Célia avait du mal à trouver encore la force de continuer. Pourtant, elle avait aimé son père, sa mère et aimait assez son frère pour que ce ne soit plus que sa seule véritable motivation durant cet été-là. Elle se rendit compte, au cours des mois la séparant d’octobre et de l’anniversaire de Sean, qu’elle n’arrivait pas à être totalement sur le Front, avec Fred, les Aigles, les filles, même à ses tirs. Une partie d’elle était restée à Phoenix.

Petite éclaircie dans son quotidien morose, au cours du mois d’août, elle reçut par Coureur Echo, une lettre d’Edward avec une photo de l’Eden Elit et un prix, important certes, mais qu’elle pouvait se permettre avec sa seule solde de Major de Forces Spéciales. De quoi lui donner une nouvelle occupation, bien plus réjouissante que ses activités de meurtrière militaire. Et ce fut assez comique – pour éviter de dire qu’elle manqua de s’arracher les cheveux plusieurs fois – mais elle put régler l’achat et l’acheminement de la voiture depuis le Front. Laissant souvent l’opérateur des liaisons téléphoniques assez dubitatif quand à ce qu’il entendait de ses conversations. Il faut dire que sur le Front, on n’avait rarement l’occasion d’entendre une femme en uniforme parler boutique avec le commercial d’un constructeur automobile d’Eden pour acheter un prototype avec l’équivalent de plus de 7 ans de solde de base. Et encore moins, entendre la même femme demander ensuite à joindre le palais de Farden, pour être sûre qu’on réceptionnerait bien son “colis”. Pourtant, les hommes de la section des communications se vantaient souvent d’en avoir entendu de belles. Mais ça, c’était une première !

Mais dans le camp, témoin de ses allers et venues peu coutumiers, Fred finit par mettre Célia au pied du mur et lui faire avouer le pourquoi de ces agissements. Surtout pour ne pas l’avoir mis dans la confidence ! Elle ne se fit pas trop prier et c’est là qu’il put voir LA photo de l’Eden Elit. De manière prévisible, le Khyan en bava pendant des semaines, prenant un air rêveur à chaque fois qu’il en était question, faisant lever les yeux au ciel à Célia à chaque soupir. Il jura bientôt qu’il arriverait à négocier une perm’ en même temps que Célia pour venir voir le bijou et fêter l’anniversaire de Sean. Il aurait raté ça pour rien au monde ! Parce qu’il adorait Sean, bien évidemment… Malheureusement le sort en décida autrement.

Au mois de septembre, Fred avait réussi à négocier avec Eagle quelques jours pour le début octobre. Il allait avoir une montagne de corvées sur les bras à son retour, mais peu importait. Seulement, voilà, deux semaines avant le départ du duo pour Phoenix, après un tir de mission en petite unité, le Khyan s’était retrouvé coincé dans sa planque en flammes. Il ne s’en étant tiré qu’in extremis, sorti de là par Val et Joshua. Célia en avait fait des cauchemars pendant deux jours d’affilés. Mais pire que tout, Fred était encore à l’infirmerie, brûlé et inconscient à cause de l’intoxication au monoxyde de carbone, quand Célia dut boucler ses affaires pour prendre le transporteur qui la ramènerait à Phoenix. Elle était bien sûr passée à l’infirmerie, encore, juste avant son départ pour voir si, au dernier moment, Frédéric n’allait pas lui faire le pied de nez de se réveiller, histoire de la retenir plus longtemps que prévu. Mais non. Il était toujours inconscient, toujours avec un masque à oxygène, des perfusions, entouré de moniteurs dont Célia détestait le son depuis son propre passage à l’hôpital. Elle se contenta de lui caresser et embrasser le front en guise d’au revoir.

T’as intérêt à être réveillé et en pleine forme quand je reviens.

Sa voix s’étrangla et elle dut prendre un moment pour parler avec Massis. Elle lui fit promettre de la contacter au numéro de téléphone qu’elle lui confia, pour la prévenir s’il y avait du changement tandis que le médecin lui répétait pour la énième fois qu’elle ne pouvait rien faire de plus. Quelques minutes plus tard, elle était dans le transporteur, reprenant enfin le chemin de la capitale où elle retrouva sa moto puis le chemin de “chez elle”. Elle fut soulevée dans les airs et embrassée à l’instant même où elle passa la porte de l’appartement mais Sean la reposa très vite, fronçant les sourcils.

Célia ? Quelque chose ne va pas ?

Elle eut un air désolé, même si elle lui sourit, heureuse de le revoir.

Pardon, mais c’est Frédéric. Il est à l’infirmerie au camp et, c’est grave. Je suis très inquiète pour lui.

Sean lui serra doucement l’épaule.

Grave ? Il va s’en tirer, quand même ? S’il n’a pas été transféré à un hôpital ici…

Elle haussa les épaules.

Apparemment, il devrait s’en sortir, mais il est inconscient depuis quinze jours. Ils le gardent au camp parce qu’ils ont l’équipement nécessaire sur place, mais il a été intoxiqué par de la fumée et grièvement brûlé. Et surtout, ils ne peuvent rien dire sur l’état de son…

Elle soupira, la gorge serrée.

– … Sur l’état de son cerveau. Il se peut qu’il ne parvienne pas à se réveiller. Ou pire, qu’il se réveille mais avec trop de séquelles…

Elle se frotta les bras, à nouveau frigorifiée. Sean l’attira contre lui.

Je suis désolé, Célia. Mais il est têtu, il a trouvé le moyen de me crier dessus alors qu’il me croyait mort, il va s’en sortir, répondit-il, lui embrassant la tempe.

Il laissa les affaires de Célia en vrac dans l’entrée, l’emmenant jusqu’au canapé et leur faisant deux cafés, retournant l’enlacer après.

Malgré tout, je suis soulagé de te voir.

Soulagé, plutôt que content ou heureux. Elle se réchauffa d’abord les mains sur la tasse brûlante.

Soulagé ? Tu n’aurais pas dû t’inquiéter, il n’y a vraiment pas eu de quoi, de mon côté, mentit-elle. Les tirs étaient bien préparés, et les missions se sont déroulées sans accroc. En fait, la seule chose qui en ait pris un coup, c’est ma patience.

Elle se colla à lui, se réchauffant à son contact.

Aucune piste n’a rien donné. J’en ai marre. Vraiment marre de tout ça.

Sean dessina des arabesques sur son épaule.

Je sais mais… ta prime a encore augmenté, dit-il. Ça ne me rassure pas même si ça arrange sûrement tes recherches.

Il resta silencieux un instant.

Viens avec moi demain, au palais ? J’ai quelques Gardes Royaux qui bossent occasionnellement pour moi. Des Ombres du palais aussi. Avec tous ces espions, j’ai même trop de choix… Alors montre-toi un peu en société, et peut-être qu’ils pourront récolter quelques informations pour nous en se mêlant aux gens du palais. Ton frère est bon, mais ton frère est loin.
Je suis preneuse de toutes les options qui pourraient faire avancer tout ça. Je veux retrouver cette pourriture, qu’il paye pour ses crimes et ensuite que j’enterre tout ça quelque part très loin de moi. Si je dois aller au palais, pour ça, oui, j’irai sans hésiter.

Elle tira les deux listes de sa veste, les portant quasi en permanence sur elle sur le Front, elle avait oublié de les enlever en arrivant à Phoenix.

Il y a tous les noms. Je ne m’occupe que des Hélians, ceux avec une croix à côté. Ceux barrés, c’est que j’ai pu enquêter et ils ne sont pas impliqués quand ils ne sont pas morts. Beaucoup étaient des cibles intéressantes pour Eagle, on a souvent fait d’une pierre deux coups. Mais tous les autres sont là et je ne sais pas si Nathan a beaucoup avancé de son côté. On n’a pas beaucoup pu parler depuis mon anniversaire.

Sean hocha la tête.

Alors on ira regarder ça.

Ils restèrent enlacés encore un moment avant que Célia ne range ses affaires et que Sean ne range aussi un peu ses propres dossiers semés un peu partout dans l’appartement, sur le bureau, la table du salon, de la cuisine… Lui si ordonné d’habitude, s’était un peu laissé déborder. Devenir Duc d’Umbras, Commandant des Commandos et bras droit de Farden en l’espace de quelques mois était un travail de titan et Sean y ajoutait une main mise sur la pègre de plus en plus importante. De quoi bien remplir ses journées et lui éviter de tourner comme un dragon en cage d’avoir sa belle Elam Evir loin de lui et trop souvent en danger.

Célia réapparut une heure plus tard, douchée, habillée en vraie femme et surtout plus souriante. Mais elle avait une certaine retenue dans ses gestes de manière générale, comme si quelque chose la mettait un peu mal à l’aise. Elle regardait aussi régulièrement vers le téléphone, même si sa place préférée fut calée contre un Sean en guise de doudou. Il dut se résoudre à travailler sur ses dossiers directement sur le canapé avec une Célia qui avait fini par s’endormir sur ses genoux.

Sean devait admettre qu’il était probablement fatigué, car il avait un léger agacement à l’idée que Célia soit avec lui mais pas entièrement. Il se savait possessif, mais jaloux d’un ami, par-dessus le marché dans un état grave, c’était une grande première. Il tira le plaid sur Célia et continua de travailler. Elle se réveilla juste avant l’heure du dîner, encore un peu patraque, comme si durant les derniers mois sur le Front, elle avait plus abusé de ses forces qu’elle ne l’aurait cru. Mais au moins, la première chose qu’elle put avoir, ce fut un long baiser de Sean, ce baiser qu’elle n’avait pas eu l’occasion de lui donner véritablement depuis son arrivée.

C’est tellement bon d’être rentrée…

Sean lui sourit, caressant son cou.

C’est bon de t’avoir ici.

Il cuisina, une obligation devenue un passe-temps et même un plaisir, mais ils mangèrent au salon en tout simplicité.

Ian sort bientôt de l’école de Lahey, je sais qu’il prépare une bêtise, soupira Sean alors qu’ils parlaient de ce qu’il se passait à Phoenix. Il va certainement partir sur le Front.

Son assiette sur les genoux, Célia manqua de s’étouffer avec la bouchée qu’elle avait en bouche.

Sur le Front ? Mais qu’est-ce qui lui passe par la tête de vouloir y aller ? Il est archinoble, il n’a pas le droit de prendre part au combat. Ses cours à l’école militaire lui ont tourné la tête ou quoi ?

Sean soupira.

Au contraire. Il n’y va pas pour être combattant, il y va pour la stratégie. Il est intelligent, quand il ne passe pas son temps à sourire et courir partout. Il fera un bon Général.

Mais en attendant, ça laissait son père Roi encore quelques années, et Sean aurait préféré travailler avec son ami plutôt qu’avec le père. Mais il le ferait tout de même. De son côté, Célia était assez dubitative. Elle n’arrivait pas à voir Ian comme général. Il faut dire qu’elle ne l’avait vu que sous son aspect jeune homme voulant s’échapper du poids de son héritage. Elle l’avait vu pleurer devant des films romantiques au cinéma quand même… Ça n’était pas très martiale comme image.

Si c’est vraiment son choix, je crois qu’il faut le laisser faire. Après tout, il se rendra très vite compte si ça lui plaît ou non. Mais au moins, pour une fois, il tentera quelque chose qu’il aura choisi. Ça n’a pas dû lui arriver très souvent ce genre de chose.
Non, pas vraiment. De toute façon, il n’en fera qu’à sa tête.

Et pour prouver le point de Sean, Ian était dans l’appartement le lendemain matin.

Bonjouuuuuur ! brailla-t-il en frappant à la porte de leur chambre, mais sans ouvrir, il tenait à ses yeux, merci ! J’ai amené le petit déj et après j’emmène Cordélia pour préparer l’anniversaire d’après-demaiiiiiin !!

Il eut rapidement une Célia pas très vive qui ouvrit la porte et elle était en pyjama ! Rien qu’à sa tête, il était facile de deviner que Sean et elle avaient été sages. Chose peu commune avec ces deux-là.

Bonjour Ian. Arrête avec tes Cordélia, ça n’est plus drôle…

Hum, la charmante humeur de la jeune femme flottait dans l’air. Elle se dirigea vers la cuisine et enclencha la machine à café comme un automate.

– … tu as emmené le petit déj’ ?

Oui, elle venait seulement de percuter les paroles de Ian au complet, bien cinq minutes après qu’il ait parlé. Ian poussa le sachet en papier empli à craquer de viennoiseries vers elle.

La vache, c’est un sacré bleu, dit-il en voyant les traces violettes et jaunes d’un bleu disparaissant sur son épaule.

Sean avait vu aussi et eu un air particulièrement sombre. Probablement le même qu’elle avait eu en devinant quelques bleus sur son corps à lui. Elle regarda la marque avec peu de considération, puis s’intéressa beaucoup plus aux viennoiseries. Elle sortit un pain aux amandes et s’assit à la table, café dans une main et douceur dans l’autre.

C’est rien, dit-elle, laconique. Ma Symbiose Dormante a réagi un peu tard, c’est tout. Je suis sur le Front, Ian. Ce sont les risques.

Puis elle se montra encore moins chaleureuse, si c’était possible.

Et Sean, il a quoi comme excuse pour les siens ?

Ian soupira.

Je sais pas s’il serait content que je te le dise, marmonna-t-il. Une partie, c’est les entraînements avec les Commandos. Le reste bah… Quand on était tout petits, il y a eu une tentative d’enlèvement qui a fonctionné, sur lui et moi. C’était une pointure de la pègre de Phoenix. Ça n’a pas duré longtemps, mais Sean a toujours dit qu’il contrôlerait les bas-fonds quand il serait mon bras droit. Tu te doutes que ça se passe pas en douceur, ce genre de conquête.

Célia ne s’était pas attendu à ça, mais quelque part, elle ne comprenait surtout pas pourquoi Sean ne lui avait pas tout simplement avoué.

Je vois.

Elle laissa sa viennoiserie à moitié entamée sur la table.

Donc, en fait, alors que je pensais qu’il ne courait plus de risques depuis la mort de son père…

Elle posa aussi son café et se leva.

Pourquoi ne m’avoir rien dit ? Vous pensiez que je n’aurai pas pu comprendre ?

Ian leva les mains.

Hey, d’une, moi j’ai dit, et de deux, je savais pas qu’il avait pas dit.

Sean sortit de la chambre, l’air assez fermé.

Ça n’a rien à voir, ce n’est pas aussi dangereux que… avant, dit le Shaïness. Les Commandos frappent plus fort.

La première envie de Célia fut d’envoyer les deux hommes sur les roses. Mais en moins d’un instant, ses épaules s’affaissèrent alors qu’elle avait les yeux posés sur son propre bleu. Qui n’avait pas été le seul, loin de là. Qu’avec sa Symbiose Dormante, avoir un bleu de ce genre, ce n’était pas anodin chez une Elam Evir Haut-Noble. “Ils” lui avaient tiré dessus à plusieurs, simultanément pour perturber sa Symbiose, et l’une des balles avait eu le temps de toucher avant d’être stoppée. C’était devenu un jeu dangereux entre elle et les Hélians. Elle non plus n’en avait rien dit à Sean. Elle ferma les yeux et se tourna vers la baie vitrée avant de laisser échapper quelques mots. Il n’y avait pas d’accusation, juste une certaine lassitude.

Si tu le dis.

Elle posa son front contre la surface fraîche de la vitre, puis elle tourna son visage vers Sean, oubliant presque la présence de Ian, ses bras entourant son propre buste, s’adossant à la vitre, donnant une dérangeante impression de faible rempart entre elle et le vide.

Je ne veux plus jamais avoir à te voir dans un lit d’hôpital, Sean. Alors sois prudent, d’accord ?

Sean la rejoignit, l’embrassant sur le front.

Tu m’as fait la même promesse. Je peux te la retourner, dit-il.

Ian leur laissa une minute avant de recommencer à sourire.

Voilààà ! Sean, du coup, je t’emprunte Cordélia !
Je devais l’emmener avec moi au palais, ce matin.
Maiiis, PERSONNE n’aime aller au palais, elle pourra y aller après ou demain, là c’est importaaant !

Célia eut un léger sourire et tourna le visage de Sean vers elle avec deux doigts contre son menton.

Je vais aller avec Ian. On fait au plus vite et je te rejoins ensuite directement au palais. Qu’en dis-tu ?
D’accord, concéda-t-il. Tu demanderas à ce grand enfant de te montrer où je travaille, ça l’obligera à se rendre CHEZ LUI pour une fois.

Le sourire de la jeune femme s’élargit. Un baiser et elle fila vers la salle de bain pour se changer. Elle en ressortit dans sa tenue civile la plus courante à savoir pantalon, bottes, corset et veste, son collier apparent comme dès qu’elle pouvait se le permettre. Elle avait aussi attaché ses cheveux, dégageant sa nuque.

Ian, on est parti ?
On n’est plus lààà ! confirma-t-il.

Évidemment, leur destination s’avéra être le garage d’Edward.

Je l’ai pas mise au palais, Sean serait tombé dessus, dit-il à Célia. Alors qu’il ne vient pas ici et que, de toute façon, elle est sous drap.

Drap qu’il tira dès qu’ils furent devant la voiture, révélant l’Eden Elit.

Tadaaa !

Célia en resta sans voix. Ses poings étaient montés sous sa mâchoire alors qu’un sourire manquait de lui dévorer le visage sous des yeux de gamine à Noël. Elle dut prendre le temps de faire deux fois le tour de la voiture avant d’arriver à parler… et ce fut le déluge de parole.

Elle est … fantastique ! Mieux, elle est merveilleuse !! Et regarde-moi cette couleur ! Oh et les chromes, ils sont sans une seule égratignure, je peux me voir dedans ! Et touche-moi ce cuir !

Etc, etc… elle était intarissable. Elle grimpa dans la voiture sans hésiter, continuant ses exclamations, mettant les mains sur le volant. Elle était euphorique. Ian la regardait faire, appréciant la voiture mais visiblement, pas autant qu’elle, et il se mit à rire.

Si tu quittes Sean pour une voiture, il me le pardonnera jamais, tu sais ?

Elle sortit la tête par la fenêtre qu’elle venait d’ouvrir.

L’avantage de lui offrir, c’est que je n’aurai pas à choisir entre elle et lui !

Elle éclata de rire pour ressortir, caressa encore la carrosserie jusqu’à arriver jusqu’au capot.

Alors ma belle, voyons voir ce que tu caches, hum ?

Là, ce fut le drame pour Ian. Célia eut un cri suraigu, alors qu’elle tressautait sur place et le langage qu’elle utilisa devint alors un obscur jargon qui aurait pu donner mal à la tête au jeune homme. Ian en secoua la tête.

Trop d’infos, trop d’infos, trop d’infos !!

Il la vit alors réapparaître, à la limite de l’extase, tandis qu’elle retournait derrière le volant et qu’elle mettait enfin le contact. Le moteur était discret, profond et grave, comme le ronronnement d’un énorme félin.

Je mets Sean la dedans, et plus jamais je le laisse sortir !!

Ian, fier de sa propre manigance pour que cette voiture puisse être offerte à Sean et ravi de voir Célia aussi joyeuse après sa morosité matinale, se pencha à la fenêtre du côté passager et pointa la boite à gants d’un doigt.

Edward a dit que pour acheter la voiture, fallait acheter tout ce qui allait avec, donc tu dois avoir les plans là-dedans.

Célia écarquilla à nouveau les yeux.

C’est vrai ?

Elle se jeta alors sur le rangement et en sortit effectivement des plans complets de la voiture, elle ressortit de l’engin pour les étaler au sol. Et surtouuut pas sur la carrosserie ! On ne touchait la carrosserie qu’avec les yeux ! Elle les étudia rapidement, les yeux brillants et se mettant à rire comme une gosse en remarquant certains détails.

Elle… est… juste…

Elle passa un coup d’œil général aux plans puis à la bête de métal.

– … parfaite. Edward, Ian, vous êtes les meilleurs !!
Prions pour qu’il n’y ait jamais de divorce, la bataille pour la voiture serait sanglante, dit Ian en riant. Allez, on va acheter de quoi faire la fête dans deux jours, et parce que si on veut vivre, c’est pas moi qui fait le gâteau, on va aller dans la plus grande pâtisserie de la capitale.

Dont ils ressortirent sans gâteau, mais évidemment avec de quoi grignoter. Puis Ian voulut aller acheter des affaires. Puis passer voir le stade. Puis acheter à boire, parce que le sucre ça donne soif. Puis du coup, il avait faim. Bref, Ian ne voulait pas aller au palais. Sauf que Célia entendait bien rejoindre Sean dès que possible et que ça commençait à sérieusement lui courir sur les nerfs, alors qu’elle était d’ailleurs étrangement plus irritable que d’habitude.

Ian, tu sais quoi ? Tu m’expliques comment rejoindre le bureau de Sean et j’y vais moi-même. Là, ça en devient ridicule.
Mais, Cordéliaaaaa, geint-il.

Célia serra la mâchoire.

Ar-rête de suite ton cirque !
Ils te laisseront pas entrer sans moa… marmonna-t-il en prenant la direction du palais.

Il n’avait pas enviiiie.

Célia ne fit pas plus de remarque et se mit en route. Ils arrivèrent bientôt en vue de l’imposant bâtiment à l’architecture entre modernité et classicisme pesant, et la jeune femme devait bien avouer que si ce n’était pour rejoindre Sean, elle n’avait pas beaucoup plus envie de rentrer dans cette bâtisse que Ian. Le prince leur fit faire beaucoup de détours pour entrer via une grande cour où des hommes en uniforme s’entraînaient, passa par deux couloirs étroits, une cuisine et arriva finalement dans une série de bureaux gardés. Ils entrèrent sans mal. Mais si Célia avait été seule, ça n’aurait pas été le cas. Sean était dans un des bureaux, lisant dossier sur dossier.

Si j’avais parié sur ta venue, je viendrais tout juste de perdre, dit-il à Ian.
Je vois pas pourquoi, on est venus directement après ! protesta l’intéressé.

Célia ne les laissa parler que le temps de rejoindre le bureau et d’embrasser Sean pour lui intimer l’ordre silencieux de s’intéresser d’avantage à elle qu’à ses dossiers. Sean se fit un plaisir et Ian décida de… disparaître quelques temps en fermant la porte de Sean à clé via Héritage. Sauf que contre toute attente, Célia et Sean restèrent sages. Et pour cause. Si Ian n’avait pas fait le rapprochement entre saute d’humeur, nuit calme et surtout pyjama, Sean, lui avait dû se faire une raison : ce n’était pas la bonne période du mois… Célia en rageait toute seule qu’après autant de séparation et à deux jours de l’anniversaire de Sean, elle soit obligée d’être sage.

J’en ai assez… Que ça se termine… dit-elle avec une grimace. J’espère vraiment que ça sera fini dans deux jours, sinon, je fais un malheur.

Sean eut un petit rire et l’embrassa.

Ciel, obligés d’être sages…

Il la garda contre lui en attirant plusieurs dossiers vers elle.

Tiens, pour tes recherches. Certains de tes noms étaient dans les fichiers des Services de Renseignements.

Bien installée, comme un chat sur son coussin préféré, elle se mit à ouvrir les premiers dossiers, les parcourant calmement et cherchant des indices qui pourraient servir, à elle ou bien à Nathan.

Tu as eu l’occasion de les parcourir ? Tu as peut-être remarqué quelque chose d’intéressant ?

Sean passa ses bras autour de sa taille, lisant par-dessus son épaule.

Pas tout, mais je pense que tu peux rayer Zamir El de la liste. C’est trop beau pour être vrai, je penche vers le bouc émissaire. Du coup, demande à ton frère s’il connaît des ennemis à la famille El, ton assassin peut vouloir essayer de faire d’une pierre deux coups.

Célia soupira et s’enfonça dans les bras de Sean.

C’est ce que soupçonnait de plus en plus Nathan. La piste lui paraissait trop évidente. Après, il m’a aussi dit que la famille El avait des liens avec la police et les instances. Des ennemis, ils doivent en avoir plus qu’ils n’en faut. A commencer par quasiment tous les criminels du pays ?

Elle se passa une main dans la nuque, fermant les yeux.

Encore une piste qui en renvoie à une autre, et on continue le jeu de piste sans en voir le bout. Ça en devient épuisant.
On le trouvera, promit-il à Célia, même s’il commençait à être aussi las qu’elle sur ce point. Il n’y aura plus rien entre nous, et certainement pas un assassin. Tu verras.

Elle posa sa tête contre sa tempe et prit ses bras pour s’en entourer.

Y’a des jours, j’ai envie de tout arrêter. Sincèrement. Et puis d’autres, je revois mon père dans ce maudit salon… Parfois je me dis que je cours après un courant d’air qui n’a plus rien à faire de son crime et de mes recherches. Et d’autres fois, que si je baisse ma garde, il me frappera au moment où je ne m’y attends pas… Sean… Je veux que ça s’arrête…

Sean la garda contre lui.

Tu vas le trouver, Célia, dit-il avec conviction. Tu pourras arrêter le Front, venir vivre avec moi, aller sur l’île… Rien que tous les deux.

Elle eut un léger sourire et un air rêveur, fixant l’autre bout du bureau sans rien regarder de particulier.

On passera des vacances aux quatre coins de Gaëon, et je passerai terroriser tes Commandos quand ils auront eu le malheur de te faire un bleu. Je pourrais même venir travailler avec toi. Je les perfectionnerai au tir et je les humilierai en infiltration. Ça leur fera les pieds.

Sean eut un petit rire.

Oui, et on ira voir ton frère quand il dira que je t’enferme à Phoenix, dit-il en l’embrassant.

Elle sourit contre ses lèvres.

On le taquinera pour qu’il me fasse des neveux et des nièces qu’on gâtera sans vergogne !

Sean resta silencieux après la mention d’enfants, se contentant de l’embrasser. Parler d’avenir avait malheureusement un goût doux-amer pour Célia. Elle laissa le baiser se prolonger le plus possible, pour revenir au temps présent. Après tout, elle était avec Sean, ils allaient fêter son anniversaire et elle allait être avec lui pour le mois à venir, alors autant arrêter les plans sur la comète. Dans sa situation, ça n’aidait pas à avancer.

Sean ?

Elle attendit qu’il la regarde.

Je t’aime.

Sean lui caressa la joue.

Moi aussi.

Il finit très rapidement de s’occuper de ses dossiers et embarqua ceux de Célia pour lire à l’appartement, impatient de ne l’avoir qu’avec lui, chez eux. Mais évidemment, chez eux, il y avait Ian qui ronflait sur le canapé.

C’est comme un chat… on le nourrit une fois et il revient, grogna Sean.

Célia eut un léger rire peu charitable et entraîna Sean vers la cuisine.

On va quand même pas le mettre dehors. On se fait quelque chose à manger ?

Sean la regarda bizarrement.

– … oui, “on”. Je vais t’aider. Et ensuite, on n’aura qu’à le coller devant un dessin animé pendant qu’on étudiera nos dossiers.

Elle eut un air blasé.

En fait, on sert de baby-sitter à Farden… On nous paye pour ça, ou pas ?
Extrêmement bien, rit-il avant d’aller ouvrir le frigo.

Évidemment, l’odeur réveilla Ian et il se contenta parfaitement d’un dessin animé après le dîner, le bol de mousse au chocolat sur les genoux. Célia le regarda en se demandant comment il pouvait y avoir autant de différences entre Sean et Ian. Après tout, si elle se rappelait bien, Ian avait trois ans de moins que Sean. Autrement dit, il avait l’âge que Sean avait quand Célia et lui s’étaient rencontrés. Bon, elle l’avait traité de morveux, mais comparer à Ian, il était la maturité incarnée…

Elle n’en dit rien, débarrassa la table, la nettoya et alors que Sean remplissait le lave-vaisselle, elle installa ce qu’il faudrait pour travailler. Dossiers, papiers, crayons et une tasse chacun de café. Elle fut la première à mettre le nez dans les dossiers et à ne plus faire attention à ce qui l’entourait. Sean et Célia ne pouvant pas se sauter dessus, l’ambiance fut agréable mais studieuse, et câline la nuit qui suivit, dormant serrés l’un contre l’autre.

LOGO PHOENIX copie

<- Chapitre précédent                                              Chapitre suivant ->