Le temps d'un tango

Fanfiction par V. Gomez et A. Conroy

8 novembre 979

Se retrouvant seule dans sa grande chambre d’hôpital trop vide et trop froide, Célia laissa son état la faire somnoler pour tenter de dormir encore quand elle n’avait pas envie de se souvenir, ni de penser. Les flocons qui virevoltaient devant sa fenêtre furent de précieux alliés pour y parvenir. Presque hypnotisée par leurs mouvements légers sur un ciel gris uniforme, rencognée sous ses couvertures, la convalescente trouva bientôt le confort d’un état presque apathique mais salutaire durant une bonne heure. Ce fut son visiteur suivant qui mit fin à son petit manège. Ce n’était toujours pas Sean, mais son royal ami et le Shaïness était étrangement sérieux.

– Ian ? demanda-t-elle, assez perplexe rien qu’à son expression.

Il lui adressa un petit sourire qui était un peu forcé mais sincère quand même.

– Hey. Désolé, Sean ne viendra pas avant un moment, je l’ai envoyé dormir.

Comprendre qu’il lui avait mis un poing dans la figure pour l’assommer.

– Tu lui as fait peur, Célia.

Elle se mordit la lèvre, la gorge déjà serrée.

– Je ne voulais pas, Ian.

Elle détourna les yeux.

– Je ne veux plus y aller. Je ne veux plus vivre ça… Je ne veux pas perdre Sean.
– C’est ce que je voulais savoir, dit-il avec un air plus détendu. C’est mon meilleur ami, Célia, et…

Il secoua la tête.

– Ne lui brise pas le cœur, je t’en prie.

Célia réagit très mal à cette simple phrase. Posant sa main devant sa bouche aux lèvres sèches, elle était prête à pleurer. Elle avait du mal à respirer et la panique qu’elle avait réussi à repousser jusque là, revenait en force.

– Ian… Je… J’ai failli mourir, Ian ! Il était le seul à qui je pensais ! Lui briser le cœur ? Mais il est toute ma vie !

Réalisant l’impact qu’avait eu ses mots, Ian la rejoignit en deux pas, lui caressant la joue.

– Hey, hey, doucement, je sais. Mais… Célia, vous m’inquiétez, parfois. Je me dis que s’il se faisait tuer, tu ne durerais probablement pas très longtemps et ça me fait peur. Mais lui… Célia, si c’est toi qui meurt, Sean continuera à vivre, mais tu partiras avec son cœur, tu comprends ? Je t’aime beaucoup, Célia, mais Sean… Tu briserais mon meilleur ami, mon frère, et ça, je ne pourrais jamais te le pardonner. Alors juste… arrêtez vos bêtises, d’accord ?

Elle scruta les yeux de Ian, avec trop de tristesse dans les siens.

– Je voudrais arrêter, Ian. En fait, j’aurai voulu ne même jamais avoir eu à commencer. Mais personne ne s’inquiète que mon père soit mort. De son assassinat. Mon frère et moi, on se démènent pour que justice soit faite, mais surtout, surtout pour pouvoir enfin dormir en paix ! Notre mère est morte de chagrin ! On a essayé de me tuer dans ma propre chambre au domaine de Trapeglace. Tu crois que j’ai le choix ?! Tu crois que je pars à Kadam Hel pour le plaisir et le goût du risque ?! J’y vais en maudissant la terre entière de me forcer à y retourner, de laisser Sean derrière moi !
– Sauf qu’il ne reste plus en arrière, souffla l’Archinoble.

Elle lui saisit le bras dans un geste vif, le regard empli de quelque chose entre peur et panique.

– Comment ça, il ne reste plus en arrière ?

Ian soupira.

– Comment crois-tu qu’il a réagi, Cordélia ? Quand tu as été rapatriée dans un état grave, incertain ? Quand il a su qui était responsable ? J’ai dû me déplacer, j’ai dû révéler à un Traqueur Encyclique que tu étais liée à un Archinoble de Fardenmor pour lui sauver les fesses parce que cet idiot s’était mis en tête de tuer Hyl’ioss Elam Evir et qu’il a failli prendre une balle dans le crâne pour sa peine !

La pièce frémit sous la Symbiose mal contrôlée de Ian et le Shaïness dut inspirer profondément pour se calmer. Célia avait à nouveau les mains sur les lèvres, muette de stupeur. Elle se remit à pleurer, trop faible et trop secouée pour réagir autrement. Elle avait failli perdre Sean… Il avait failli se faire tuer à cause d’elle… Elle se mit alors à regarder autour d’elle et se redresser pour s’asseoir dans son lit, commencer à essayer de retirer les perfusions et autres tubes auxquels elle était encore reliée, déjà prête à se lever et à quitter ce maudit lit. Ian prit ses mains dans les siennes.

– Non, Célia, tu en as besoin et j’ai peur du médecin que Sean a dégoté.

Elle s’arrêta mais leva des yeux désespérés vers Ian.

– Je dois le voir, je t’en prie. Je dois le voir.
– Il… dort, Célia, soupira Ian. Tu ne peux pas attendre ?

Il n’avait pas fini sa phrase, qu’elle retombait lentement dans le lit, mais les yeux dans le vague et avec une lueur rosée qui commençait à émaner de son corps. Elle entrait déjà en transe. Si Sean dormait, elle savait où le retrouver.

Elle eut à peine le temps d’apparaître dans le rêve de Sean que le grand et sombre dragon métallique se lova autour d’elle, yeux fermés, un grondement content au fond du poitrail. Et elle, sans la moindre crainte pour cette apparence qui lui était devenue familière, de se jeter à son cou pour s’agripper au corps écailleux de toute la force de ses bras fins. De se serrer contre lui en repliant ses jambes sous elle et se rouler en boule tout contre sa peau reptilienne, fermant les yeux à son tour, écoutant le grondement sourd près de son oreille et les battements énormes de ce cœur gigantesque.

– Sean… lui murmura la jeune femme qui ne bougeait plus que l’une de ses mains pour caresser doucement les écailles sous ses doigts.

Le dragon s’enroula complètement autour d’elle, posant sa tête contre elle, les ailes venant l’emprisonner contre son flanc comme une couverture gigantesque, un rempart d’écailles entre eux et le reste du monde. Plus sereine et calme à présent qu’il était là, elle se reposait tout contre lui.

– Je reste avec toi… Je reste avec toi… lui répétait-elle doucement. Je reste avec toi.

Ce qui était parfait pour le dragon, et il s’endormit toujours grondant. Célia s’endormit aussi, presque aussitôt, bercée par le son. Quand elle rouvrit les yeux, elle était à nouveau dans sa chambre d’hôpital, mais elle était enfin apaisée. Elle resta allongée, laissant son corps encore lourd inerte sur le lit. Elle se contenta juste de regarder par la fenêtre. Il faisait grand jour et malgré un ciel très bas et gris, elle avait du mal à ne pas plisser les yeux devant la luminosité extérieure. Elle eut la visite du médecin qui s’estima assez satisfait de l’état de son genou et l’encouragea à aller prendre l’air pour marcher un peu dans l’après-midi.

Sean vint la voir juste après. Maintenant qu’elle était bel et bien réveillée, elle peut remarquer le renflement de bandages sous sa chemise et l’attelle à sa jambe. Ainsi que l’impressionnant bleu à sa tempe mais ça, c’était la faute de Ian. Célia se redressa dans son lit dès qu’il fut dans la pièce, souriant avec tendresse. Elle leva les bras pour tendre les mains vers lui.

– Viens, mon amour.

Sean glissa jusqu’à elle, la serrant contre lui. Assis l’un contre l’autre, il souffla son soulagement alors qu’il maîtrisait mieux ses émotions.

– Je t’offrirai une tête de Traqueur Elam Evir empaillée pour Noël… marmonna-t-il contre ses cheveux, une de ses mains plaquée entre ses seins, pour sentir son cœur battre.

Il se retrouva avec une main qui tira sur son oreille sans beaucoup de ménagement.

– Plus ja-mais tu essayes de lui mettre la main dessus, Sean !

Elle était très sérieuse, Sean en eut une exclamation de douleur surprise, : celle-la, il ne s’y était pas attendu.

– Tant qu’il ne s’en prends pas à toi, marchanda-t-il, bougon.
– Si tu veux. Mais c’est un Traqueur Encyclique, tu t’attendais à quoi ? fit-elle en boudant autant que lui. Je suis une criminelle à ses yeux, et une criminelle qui le nargue depuis des mois.

Elle soupira et se radoucit, autant dans sa voix que sa posture.

– C’est moi qui ai tous les torts dans cette histoire. Je n’aurai pas dû aller à Kadam Hel, ni accepté le marché d’Eagle… C’était trop pour mes capacités et j’ai failli tout…

Elle cacha son visage dans son cou.

– J’arrête tout. Je ne veux pas mourir Sean. Et je ne veux plus que tu risques ta vie pour me venger !

Le corps de Sean sembla se faire plus lourd de se détendre enfin.

– Laissons Hyl’ioss à Kadam Hel, je ne t’aurais pas laissée repartir de toute façon. Tu es une légende, Célia, c’était le but, on ne peut pas plus parler de toi, inutile que tu ailles risquer ta peau pour Eagle…

Il lui caressa le dos.

– Je te garde avec moi.

Elle regarda par-dessus son épaule.

– Je ne te quitte plus.

Puis elle ferma les yeux et monta ses bras pour entourer ses épaules.

– Mais je n’ai pas fait ça pour Eagle ou pour je ne sais quelle gloire. J’espère juste que si j’arrête d’enquêter, ça ne va pas se retourner contre moi. Ou pire, contre quelqu’un que j’aime.

Sean la garda contre lui sans un mot et s’installa sur le lit.

– Ton frère n’a pas pu faire le déplacement, même s’il en mourrait d’envie, des affaires urgentes à Trapeglace, dit-il à Célia. Heureusement pour moi, j’ai l’impression qu’il m’aurait probablement mis son poing dans la figure alors que je n’y suis pour rien.

Il embrassa la tempe de son Elam Evir.

– Il t’appellera sans doute.

Mais elle eut le visage qui se fermait déjà.

– Des affaires urgentes ? Qu’est-ce qui serait plus urgent qu’une sœur à l’hôpital qui a failli mourir ?

Elle se lova contre Sean et ne bougea plus.

– Il a intérêt à appeler…
– Un rendez-vous avec un Noble pénible, je crois…

Il ferma les yeux.

– Il a appelé tous les jours ou presque pour avoir des nouvelles, Lee lui dira que tu es réveillée…
– Lee ? demanda-t-elle trouvant cette échappatoire pour ne plus parler de Nathan. C’est le médecin dont parlait Ian ? Celui qui me soignait le genou ?
– Humm… oui. J’ai passé un accord avec lui, il est… compétent.
– Il m’a bien rafistolée en tout cas. Surtout qu’il a dit que j’ai eu une pneumonie… Je m’en souviens pas…

Sean s’en souvenait, lui.

– Tant mieux, ça n’avait vraiment pas l’air agréable, dit-il. On va travailler cet Héritage Lo’k, hmm, que tu ne tombes plus malade…
– Je veux bien. Je me suis rendue compte à quel point je les maîtrisais tous assez mal, admit-elle avec un petit air coupable. Par contre, continua la jeune femme en fronçant les sourcils, en parlant de Lok’… Je crois que ce sont des Sundariens qui m’ont sauvée.
– J’ai quelques détails de plus que toi sur ce sujet, annonça-t-il. Même si je ne m’explique pas ta chance. Une patrouille Sundarienne est arrivée pour voir les Hélians traficoter avec leur filet et n’ont pas apprécié. Ils ont refusé de les laisser t’emmener. Tu avais tes plaques militaires et l’un d’eux a envoyé un Coureur Echo. Fred est allé te chercher à l’Aérofaille frontalière.

Elle sembla perplexe et son visage le montra ouvertement.

– Mes plaques militaires ? Mais… je n’en ai jamais eues…

Sean fronça les sourcils.

– Pourtant, ils t’ont identifiée, alors… tu es sûre, tu n’avais rien qui permette de te reconnaître ?

Elle secoua la tête, cherchant ce qui aurait pu le permettre.

– J’étais en infiltration, je n’avais même pas les cheveux roux… quoi que, avec toute l’eau qui m’est tombée dessus, la coloration a dû vite disparaître… Non, je n’avais que mes vêtements sur moi. Pas de plaque, ni de papiers. Rien. Par contre, peut-être ont-ils entendu Hyl’ioss prononcer mon nom. Ça, c’est déjà plus plausible, surtout s’il a voulu négocier pour me récupérer.

Elle se redressa alors un peu vivement.

– Mon fusil est resté là-bas !

Elle se laissa retomber.

– Et merde !

Sean l’attira contre lui.

– Plutôt ton fusil que toi, soupira-t-il. On te trouvera le meilleur disponible. Il y a cette marque d’Eden qui commence à faire parler d’elle…
– Ah ? Quel est son nom ? demanda Célia, très intéressée surtout de pouvoir parler d’un sujet plus banal.
– Tregan, répliqua Sean.

Et il devait admettre que lui aussi était intéressé par les designs de certaines armes. Célia fut une légère moue.

– Hum, jamais entendu parler. Mais s’ils commencent à avoir de la réputation, c’est qu’ils doivent faire du bon travail. Ça mérite d’y jeter un œil. Mais pour le moment…

Elle roula des épaules et se cala un peu plus contre son Démon et soupira.

– … réveille-moi quand on rentre à la maison.

Sean sourit. Mais lui, qui le réveillerait ?

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Au final, ce fut le téléphone qui tira Célia du sommeil, le combiné blanc posé sur la table de nuit tout près d’elle. Sa main fine émergea d’entre Sean et elle et retomba sur la table, tâtonnant à l’aveuglette pour tordre le coup à cet espèce de… Pour attraper le combiné. Quand elle le trouva, elle le ramena à son oreille.

– Allo ? fit-elle à moitié encore dans le cirage, les yeux toujours fermés.
– Cordélia…

C’était Nathan, mais s’il avait l’air soulagé de l’entendre, il n’avait pas l’air d’aller très bien.

– Est-ce que tu es à l’abri ? demanda immédiatement son frère.

Vite réveillée par la simple intonation de sa voix, Célia se redressa un peu dans le lit.

– Nathan ? Euh, oui. Oui. Je suis à l’hôpital. Qu’est-ce qu’il y a ? demanda-t-elle, très inquiète tout à coup.
– Mets-toi à l’abri, siffla Nathan qui ne faisait visiblement pas confiance à l’hôpital. J’ai été attaqué et tu es visée aussi.
– QUOI ! cria la jeune femme terminant de se redresser complètement, d’un bond. Nathan ! Où es-tu ? Comment tu vas ?!

Nathan claqua la langue, agacé.

– Je suis au domaine, Sinaï est en train de vérifier que tout est sécurisé, protège-toi, Cordélia ! Si l’attaque est simultanée, tu n’as peut-être pas beaucoup de temps !

Sean s’était redressé.

– Si tu étais à l’hôpital, peut-être, mais personne ne sait que tu as été transférée ici, dit-il à Célia.

Célia avait le regard qui allait de droite et de gauche, à la même vitesse que ses pensées. Elle avait les doigts de la main gauche crispées sur le combiné et ceux de l’autre main qui maltraitaient la chevelure du haut de son crâne.

– Sean… Sean dit que je ne suis plus à l’hôpital, que j’ai été transférée… que ça ira.

Elle regarda justement Sean, perdue.

– Mais je suis où alors ? Nathan dit qu’il est attaqué et qu’ils vont s’en prendre à moi aussi.

Sean fronça les sourcils.

– Clinique privée, ouverture récente. Il veut qu’on vienne le chercher, il est hors de danger ?
– Je ne suis pas un enfant… gronda l’Elam Evir dans le combiné.

Célia fronça les sourcils.

– Je suppose que je dois prendre ça pour un non, Nathan… J’espère que tu sais ce que tu fais… moi, ça va aller. Je reste avec Sean et on va faire attention. Mais toi, tu as besoin de quelque chose ? Tu sais qui nous attaque ?
– Ça va aller, Cordélia, répliqua-t-il d’un ton plus posé. Je me suis rendu compte de ce qu’il se passait avant d’être empoisonné, ce qui n’est pas le cas du Baron Léhonas qui dînait avec moi.

Il se passa de donner des précisions sur le carreau d’arbalète qu’il avait failli prendre dans l’épaule.

– Ça a été revendiqué via un message non signé et tu es clairement visée aussi. Tous les Avonis le sont.
– Empoisonné, répéta-t-elle machinalement.

Un des moyens les plus efficaces, si ce n’était le plus efficace, pour tuer un Noble, toute Maison confondue. Il fallait juste utiliser un poison chimique pour les Lo’kindjaleph qui étaient les seuls immunisés naturellement aux substances naturelles. Mais hormis ce détail, les poisons tuaient les Nobles très efficacement quand on ne voulait pas s’encombrer de scrupule. Célia laissa sa tête tomber et elle se retrouva accoudée sur son propre genou, sa main libre tenant son front.

– … alors ils recommencent à s’en prendre ouvertement à notre famille…
– Cordélia, on savait que c’était probable…
– Mais j’en ai assez, Nathan !! cria-t-elle alors qu’elle se recroquevillait sur elle-même. Je n’en peux plus de tout ça ! Je veux vivre ! C’est trop demandé !
– Oh, Cordélia… soupira son frère. Tu sais que tu peux tout arrêter. Je ne te demande pas de sacrifier ta vie. Je finirai par les trouver.

Célia resta silencieuse un long moment.

– … oui, Nathan. Je veux tout arrêter, dit-elle tout bas.

Nathan resta silencieux à peine deux secondes.

– Alors arrête, Cordélia.

Le silence lui répondit pendant un moment alors que Célia restait immobile.

– Nathan, fais bien attention à toi. Je t’aime petit frère.
– Je t’aime aussi Cordélia, dit-il alors que l’on sentait son demi-sourire dans sa voix. Sois prudente.

Il raccrocha, laissant Célia avec la tonalité du téléphone. Le combiné descendit lentement jusqu’à ses genoux puis après quelques secondes, elle se retourna pour le reposer sur sa base.

– … Rentrons à la maison, Sean. Maintenant.

Sean ne se le fit pas dire deux fois. Il se leva, la soulevant dans ses bras malgré son attelle à la jambe. Sa jambe ? Une décharge médicale ? Pourquoi faire ? Ce fut la première évasion que Lee eut à subir, mais pas la dernière, et en moins de vingt minutes, ils étaient chez eux. Célia se sentit mieux dès qu’elle fut dans l’ascenseur, et enfin rentrée, comme arrivée à bon port, dès elle passa la porte de l’appartement. Elle était restée silencieuse pendant tout le trajet en taxi, consciencieusement lovée contre Sean, aussi bien pour soulager son genou que pour surtout se sentir en sécurité. Elle se dirigea seule vers le canapé, pour saisir puis s’enrouler dans le plaid qui y traînait, tout en se dirigeant vers la baie vitrée. Là, elle prit une profonde inspiration, à en fermer les yeux.

– Ça fait du bien d’être enfin là.

Sean la rejoignit. Oui, il ne devait pas marcher. Pas marcher, bah il ne marcherait pas plus tard… et il l’enlaça.

– Tout seuls… tous les deux, soupira-t-il contre sa nuque.

Elle eut enfin un sourire et après un moment, elle tourna la tête avec un regard en coin pour lui.

– Un café et paresser le reste de la journée sur le canapé devant de bons films, ça te dit ?

Sean parut pour. En même temps, elle aurait pu proposer de dormir toute la journée qu’il aurait probablement dit oui aussi, et ils s’installèrent sur le canapé. Le Shaïness s’endormit avant la fin du premier film. L’Elam Evir ne lança pas le deuxième pour la même raison et quand Sean fut tiré du sommeil par la statique de la télévision, il souleva Célia et se coucha avec elle dans la chambre, délaissant télé, salon, appartement et reste du monde. Il était tout à fait prêt à passer les prochains jours à ne faire que dormir lové contre elle, son oreille contre sa poitrine. Elle ne valait pas mieux et ce fut tentant d’utiliser l’Héritage Lok’ quand les estomacs crièrent famine pour ne pas avoir à bouger. Mais même si être dans ce lit et dans les bras de Sean était la convalescence parfaite à ses yeux, Célia avait un genou en meilleur état que la jambe de Sean et elle finit par se glisser hors du lit pour aller attraper un truc ou deux au réfrigérateur ou dans les placards. Grignoter fut l’excuse à parler un peu, à des sourires et des regards. A quelques facéties aussi, qui finirent toutes par un baiser plus ou moins long. Ils étaient partis pour être indélogeables pendant un bon moment…

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10 novembre 979

Évidemment, ils finirent par être dérangés. Pas par Ian, le Shaïness était pénible mais pas suicidaire, et la porte n’avait pas été ouverte sans cérémonie suivi d’un cri braillard. Non, quelqu’un avait toqué. Les rares personnes ayant accès à l’appartement, à savoir Ian et Fred, n’ayant pas vraiment de raison de frapper ainsi, Sean se tendit immédiatement alors que, jusque-là, il avait été parfaitement détendu contre Célia. La réaction de la jeune femme se calqua aussitôt sur celle de son amant. Avec les derniers événements, ces deux-là allaient finir paranoïaques avant longtemps. Elle se redressa juste pour s’asseoir dans le lit et regarda le Shaïness avec inquiétude.

– Qui ça peut être ? Ian n’aurait pas frappé, mais quelqu’un de mal intentionné non plus…

Sean secoua la tête, prit une arme dans le tiroir de son chevet et alla voir. La porte s’ouvrit sur Nathan. Non, pas Nathan, reconnut Célia qui avait suivi le mouvement, une robe de chambre très serrée autour d’elle. C’était Sinaï. Elle écarquilla les yeux, l’Incarna de son frère étant bien la dernière entité qu’elle pensait voir franchir un jour cette porte. Elle s’approcha, perplexe.

– Sinaï ? Mais enfin, que fais-tu ici ?
– Et comment as-tu trouvé l’appartement ? demanda Sean avant que l’Incarna ne réponde, son arme EV en évidence, être de Symbiose ou pas.
– Nathan a une assez bonne idée d’où se trouve l’appartement en fonction de ce que tu as dit, Cordélia, répondit l’Incarna. Mais c’est quand même le septième que je tente. Le code de l’ascenseur a été un bon indice que j’étais au bon endroit. J’ai dû prendre les escaliers…

Sur une bonne vingtaine d’étages sans compter que les escaliers s’arrêtaient deux étages en-dessous de l’appartement de Sean… Il tourna son regard vers l’Elam Evir et elle fut frappée par la peur qui s’y trouvait, chez un Sinaï d’ordinaire si posé.

– Il faut que tu viennes, Cordélia, j’ai déjà eu assez de mal à forcer Nathan à venir à Phoenix, mais il est à l’hôpital Central et je ne sais pas où se trouve la clinique où tu as été soignée. Je ne veux pas le laisser si exposé.

Célia dut faire un pas en arrière pour ne pas perdre l’équilibre, alors qu’elle était devenue livide.

– … je… j’enfile quelque chose et on va voir pour … le faire transférer.

Elle se dirigea alors vers la chambre, les jambes tremblantes, pour s’habiller. Sean se rappela tout juste d’inviter Sinaï à entrer avant de fermer la porte, son regard suivant Célia.

– Je croyais qu’il n’avait rien eu ? dit-il à l’Incarna.
– Lui aussi, répondit sombrement Sinaï.

Célia mit les premiers vêtements à portée de main de son armoire et revint, finissant de boutonner son pantalon. Elle ne posa aucune question et enfila les chaussures qu’elle avait laissées dans l’entrée ainsi qu’une veste.

– Sean, tu peux me passer les clés de la voiture, s’il-te-plaît ?

Sean se leva.

– Attends Célia, j’appelle Lee, il fera le transfert depuis l’hôpital, dit-il. Assieds-toi, tu es pâle à faire peur.

Elle saisit son sac à main.

– Je dois y aller, Sean. Je dois voir comment va mon frère.

Sean lui prit les épaules.

– Tu le verras chez Lee, Célia, s’ils ont suivi Nathan, s’ils t’attendent à l’hôpital… Il a dit que c’était une attaque groupée mais on n’a vu personne, c’est peut-être ça qu’ils veulent : que tu le rejoignes.
– Et pour le moment, lui est seul à l’hôpital, où ils pourraient en profiter pour terminer ce qu’ils ont visiblement bien commencé ! Je veux bien aller chez Lee directement, mais s’il lui arrive quoi que ce soit avant qu’il n’y arrive, je ne me le pardonnerai pas ! Alors laisse-moi y aller. Viens aussi, si tu veux, Sinaï de toute façon, m’accompagne. Je te demande de me passer les clés, Sean, avec ta jambe, tu ne peux pas conduire.
– Célia… hésita-t-il.

Elle leva les yeux sur lui.

– C’est mon frère.

Ils se toisèrent du regard quelques instants avant que Sean ne soupire.

– Il n’y a rien de plus important que toi, Célia. Je t’accompagne, finit-il par accepter, sortant les clés d’un tiroir du meuble de l’entrée.

Quelques minutes plus tard, ils étaient tous les trois dans l’Elit et Célia la faisait sortir du garage, surveillant autant la circulation que les mauvaises surprises. En conduisant ensuite la voiture dans la direction de l’hôpital, elle n’eut pas le pied léger et un sens très personnel du code de la route. Sinaï en vint à se tenir à la poignée au-dessus de sa fenêtre pour éviter d’être projeté dans tous les sens. Au moins n’avait-il pas peur et apparemment, de son côté, Sean avait même du mal à identifier ce mot, mais il était vrai que la conduite de Célia était sportive et ça aurait beaucoup fait rire Ian, s’il avait été là et si la situation n’avait pas été si critique.

Arrivés au sud de la ville, dans le grand parking du principal centre hospitalier de la capitale, Sean refusa qu’ils se garent à la vue de tous ou passent par l’accueil. Il dirigea Célia vers un coin moins exposé et demanda à Sinaï de leur servir de guide jusqu’à son Principal. Deux Haut-Nobles et un Incarna n’eurent aucun mal à accéder à la chambre autrement que par l’entrée officielle de l’hôpital.

Nathan était allongé dans un lit, la peau presque aussi blanche que ses draps, les lèvres bleues.

– Ils le… dalize ? fréquemment, dit Sinaï, qui ne connaissait pas le bon terme. La molécule du poison est tenace.

Sean utilisait déjà le téléphone de la chambre pour appeler Lee et lui demander de la discrétion. Oui, comme pour Célia, ils ne déclareraient pas le départ de l’hôpital.

– Dalize ? répéta Célia, ne s’y connaissant pas plus que l’Incarna en matière de médecine.

Mais peu importait, Nathan avait une mine à faire peur et Célia était déjà auprès de lui, prenant sa main avec douceur.

– младший брат… lui souffla-t-elle en caressant son front.

Nathan ne réagit pas et Sean soupira.

– Dialyse. Ils filtrent son sang. Lee arrive, Célia, on passera par la fenêtre.
– Par la fenêtre ?

Elle braqua ses yeux bleus sur la fenêtre incriminée, plus que perplexe à l’idée de passer son frère inconscient par là.

– Ça ne va pas être risqué pour Nathan ? Enfin, je veux dire qu’il n’est peut-être pas transportable sans être débranché de tout ça… Mais je suppose que Lee nous dira ce qui convient de faire.

Elle passa une main sur son front à elle, nerveuse.

– C’est lui le médecin.

Sean secoua la tête.

– Quand il n’est pas branché, non, ça ne risque rien, tu as Cosmos et ta Symbiose Dormante si jamais tu calcules trop juste. Plutôt la fenêtre qu’ailleurs, on ne nous verra pas sortir.

Et même si on les voyait, ils seraient partis trop vite pour être suivis. Célia soupira.

– Je te fais confiance, dit-elle simplement mais avec sincérité.

Elle en revint alors à son frère et le veilla comme la grande sœur qu’elle était. S’inquiétant pour celui qu’elle voyait encore souvent comme un petit garçon et surtout qui était tout ce qui lui restait de famille. Elle n’avait plus personne d’autre. Pas même des cousins ou de la famille éloignée. Non, plus personne que lui, parce qu’aussi fort qu’elle puisse aimer Sean, il n’était pas officiellement lié à elle quand Nathan était de son sang.

Comme tout bon Noble Ven’Sakuraï, Lee utilisa l’Héritage de sa Maison et marcha le long de la façade de l’hôpital pour rejoindre la chambre où il était attendu, décontracté comme si c’était la chose la plus naturelle du monde, mais loin d’être d’humeur à plaisanter quand il s’agissait d’une situation sérieuse. Il débarqua par la fenêtre et se contenta d’un signe de tête en guise de salutation.

_ … c’est bien la peine de filer en douce de ma clinique si c’est pour finir à l’Hôpital Central, ironisa-t-il sans la moindre trace d’humour dans la voix.

Il préféra alors s’occuper du patient qui ne lui ferait pas faux bond et après avoir examiné Nathan, il approuva le transfert.

La suite aurait pu passer pour totalement improbable s’il n’avait pas été question de Nobles, d’Héritage et de Symbiose. C’est sur le dos de Sinaï qu’un Nathan somnolent fut installé, sous la surveillance constante de Lee. Sean laissa Célia sauter les trois étages les séparant de la pelouse en contre-bas de la chambre, lui, surveillant les alentours, revolver en main. Une fois en bas, elle observa alors attentivement le saut de Sinaï, prête à activer sa Symbiose si besoin. Ce fut inutile quand l’Incarna n’eut aucun mal à l’imiter. Lee glissa sur la façade du bâtiment avec autant d’aisance qu’en montant et Sean fut le dernier à quitter les lieux dans un saut semblable à celui de Célia.

Lee était venu dans une ambulance à la forme proche d’une voiture classique, trahissant sa fonction que part le petit logo de la clinique sur la vitre arrière. Célia prit le volant tandis que le médecin restait avec Nathan sur la banquette arrière. Sinaï s’installa à côté de Célia et ils prirent la direction de la clinique du Ven’Sakuraï. Sean les suivit avec l’Elit, négligeant le détail de son attelle à la jambe. Arrivés à destination, Sean les laissant entrer dans le bâtiment avant d’aller faire de longs détours dans Phoenix pour brouiller les pistes et ramener finalement son bijou au garage, une fois rassuré de ne pas avoir vu de possibles poursuivants. Il rejoignit la clinique à pied, malgré sa blessure, malgré son envie de retourner au plus vite auprès de Célia. Mais sa sécurité était la priorité du Shaïness aux tendances de plus en plus paranoïaques.

Pendant ce temps, Lee avait demandé à la jeune femme à peine remise de donner son sang, faisant une rapide analyse et estimant qu’une transfusion aiderait un Nathan toujours inconscient et trop blême.

– Sean vous fait confiance, j’en fais autant, annonça Célia en guise de réponse. Faites tout ce que vous jugerez nécessaire pour sauver mon frère.

Elle fut donc installée dans un siège et on lui plaça un cathéter dans le bras gauche qui commença à lui ponctionner le précieux sang. Leurs efforts furent récompensés quand, aux alentours de dix-sept heures, Nathan ouvrit des yeux groggy.

– …Cordélia ?

Elle aurait voulu se lever rapidement mais elle était loin d’être dans la meilleure des formes avec tout le sang qu’elle avait donné. Elle le rejoignit donc en veillant à se tenir à ce qu’elle pouvait pour ne pas se ramasser par terre.

– Oui, Nathan, je suis là.

Elle arriva à sa hauteur, s’assit sur un siège que lui offrit Sinaï et prit la main de son frère dans la sienne.

– Tu vas aller mieux. On t’a emmené dans la clinique où j’ai été soignée. Ils s’occupent de toi.

Nathan soupira, serrant faiblement sa main.

– …Sinaï doit être en colère contre moi, dit-il, la fuyant un peu du regard sans ajouter qu’elle devait l’être aussi.
– Ce n’est pas contre toi que nous sommes tous en colère, Nathan, lui répondit-elle avec douceur. Tu sais bien que tu n’as rien à te reprocher sinon de ne pas avoir voulu nous inquiéter. Mais heureusement que Sinaï est plus têtu que toi quand il sait avoir raison.

Nathan soupira.

– Ça n’a pas agi de suite, j’ai vraiment cru… et je ne voulais pas… Tu veux arrêter, Cordélia, mais je te connais, tu es une lionne et quand on s’en prend à ta famille, tu attaques. Tu as trouvé ton bonheur et je ne voulais pas…

Célia en resta muette puis sentit une flamme intérieure commencer à se manifester. Une colère en devenir.

– Mon bonheur ? Mais Nathan, comment je pourrais être heureuse si tu meurs ! Idiot !

Nathan secoua la tête.

– Cordélia, je ne me le pardonnerai jamais si être sur le Front à traquer ce fantôme te coûte ton bonheur et si tu devais te faire tuer… Je ne voulais pas t’inquiéter pour que tu n’y retournes pas.
– Oh, Nathan… soupira-t-elle. Ce n’est pas toi qui me forcerais à y retourner, jamais.

Elle avait envie de mordre et sentait les larmes monter en même temps. Les dents serrées, elle avait du mal à trouver ses mots.

– Il n’y a que … ce fantôme, comme tu dis, cette menace constante envers les miens qui va finir par m’y forcer, si les attaques reprennent ainsi !

Elle se prit le front entre les mains, s’accoudant au lit.

– S’il ne nous laisse pas en paix, je ne vais pas rester sans rien faire à attendre qu’il nous tue, l’un après l’autre ! Je ne veux pas retourner à Kadam Hel, je ne veux pas risquer ma vie. Mais regarde, si je ne fais rien, c’est pire !

Nathan secoua la tête, la prenant par les épaules.

– Cordélia… je n’arriverais jamais à te faire changer d’avis, quoi que tu décides, je le sais, mais je t’en prie… Certaines chances ne se représentent pas deux fois dans une vie.

Elle ferma les yeux et devint silencieuse pendant un bon moment.

– Je ne sais plus quoi faire, Nathan. Je ne sais plus quoi faire, répéta-t-elle plus bas.

Elle allongea son buste que le lit de son frère, tenant toujours sa main, mais cachant son visage derrière ses bras. Nathan soupira.

– Moi non plus, Cordélia, je… Je regarde Sofia et j’ai envie de l’inviter à Trapeglace, de voir si tous les deux on pourrait… mais ensuite, je regarde ma vie ces dernières années, et comment est-ce que je pourrais la mettre en danger ?
– Sean est bien plus fort, mais je ressens parfois la même peur… Qu’il meurt parce qu’il est proche de moi. Parce qu’il aura fait l’erreur de m’aimer, moi.

Elle releva un peu la tête, affichant des yeux rougis.

– Si je le perds… Je ne veux même pas imaginer…

Nathan lui fit signe de le rejoindre sur le lit, voulant l’avoir dans ses bras.

– Des fois je… j’en veux à Père de s’être fait tuer. Il aurait peut-être eu plus… je ne sais pas, de talents, d’indices, de chance…

Elle monta dans le lit avec lenteur rejoignant Nathan pour venir s’allonger contre lui.

– Mais il était tout seul. Nous sommes tous les deux. C’est notre chance à nous.

Nathan soupira en se lovant contre elle.

– Oui…

Ils se turent tous deux et Nathan se rendormit assez vite, laissant Célia seule avec ses pensées. Des pensées peu réjouissantes, qui se mirent à tourner dans son esprit. Elle voulait cesser de prendre des risques, s’installer à Phoenix avec Sean et construire sa vie avec lui. C’est tout ce qu’elle demandait. Mais l’attaque contre Nathan venait de prouver que leur ennemi – il n’y avait pas d’autre mot – ne les avait pas oubliés. Pire, il n’avait aucun scrupule à viser large en tuant des gens invités à leur propre table. Alors qu’en serait-il de leurs rares proches ? Peut-être que toutes les attaques contre Sean n’avait pas été uniquement le fait de Théodor, de la pègre ou de ses propres problèmes ? Peut-être qu’il ne lui était encore rien arrivé parce que l’ennemi devait préparer une attaque à la hauteur du Démon ? Mieux l’éliminer pour mieux pouvoir l’atteindre elle, quand elle serait à terre…

Nathan endormi, elle se leva et quitta la chambre pour trouver une salle d’attente déserte. Elle s’y assit, en boule sur une chaise, maltraitant son cuir chevelu de ses deux mains crispées. Elle avait envie de frapper quelque chose, quelqu’un, de se sortir de ce qu’elle ressentait comme un traquenard qui se refermait sur elle et ne lui laissait d’autre issue que la seule qu’elle ne voulait plus prendre : prendre tous les risques pour préserver ceux qu’elle aimait. Elle savait que Sean ne la laisserait jamais faire. Elle n’était même pas sûre d’en être elle-même capable. Mais c’était la seule véritable solution. Ledit Sean ne mit pas longtemps à apparaître et s’il avait pris le temps d’être rassuré sur la sécurité des lieux, il fronça les sourcils en la trouvant dans cette position.

– Célia ? Il ne va pas mieux ? demanda-t-il immédiatement.

Elle sursauta, mais soupira en reconnaissant le Shaïness. Elle se déplia un peu et s’assit plus conventionnellement sur sa chaise.

– Si. Il s’est réveillé pendant un moment. Il avait l’air d’aller beaucoup mieux. Mais là, il dort à nouveau.

Sean s’assit à côté d’elle.

– Alors qu’est-ce qui ne va pas ?
– Tout ! Tout ça ! s’exclama Célia en montrant la pièce d’un mouvement de bras.

Puis elle soupira à nouveau et reprit d’un ton plus calme.

– A nouveau une clinique. A nouveau quelqu’un que j’aime qui manque de se faire tuer. Je suis Commandeur ! Ce n’est pas le premier rang venu ! Et pourtant, je me sens comme une souris prise dans un gigantesque piège.

Son ton montait graduellement, incapable de se dominer complètement.

– Si je ne bouge pas, je vais me faire tuer, ou voir se faire tuer ceux qui essaient de me protéger. Si je bouge que j’espère m’échapper, je prends le risque de nouveaux dangers et de ne jamais trouver la sortie à tout ça.

Elle leva des yeux enflammés vers Sean.

– Alors je fais quoi ? Je dois faire quoi ?!

Sean ne prit pas le temps de la réflexion, pour lui, entre Célia et Nathan, il n’y avait pas photo.

– Pense à toi, Célia. Deux ans que tu cours après ce fantôme et ça a failli te tuer. Nathan s’en est sorti sans toi, Sinaï l’a aidé et il a réagi à temps pour être admis à l’hôpital.

Il lui prit une main.

– S’il te plaît, n’y retourne pas.
– Je NE veux PAS y retourner ! Mais est-ce que j’ai le choix, Sean ? Et si la prochaine cible, pour m’atteindre, c’était toi ? Comment je fais pour vivre avec ça ?! Comment je fais pour dormir la nuit ou te laisser même franchir la porte de chez nous ?

Sean secoua la tête.

– Alors comment veux-tu que j’imagine te laisser quitter Phoenix, si même la Capitale te semble dangereuse ? Sur le Front, il y a mille et une possibilités supplémentaires ! Je t’en prie, Célia, soit un peu égoïste pour une fois !

Elle le fixa avec aigreur.

– Les attaques n’ont jamais eu lieu qu’à Phoenix et Trapeglace, justement. Directement chez nous. Dans notre salon, nos chambres ou notre salle à manger. Ce qui s’est passé à Torin n’était que ma faute. Pas celle de notre ennemi.

Sean eut un mouvement d’humeur.

– Et surtout celle d’un Traqueur Encyclique ! Un qui doit être bien décidé à te mettre la main dessus ! Au moins, à Phoenix, je suis là pour t’aider si nécessaire, pas de l’autre côté du Cratère !
– Peut-être, oui, mais il ne me reste que quatre noms, Sean ! Quatre malheureux noms et je quitte Kadam Hel avec la certitude que rien ne viendra de ce côté. Après, je reste à Fardenmor et la question sera réglée.

Sean se mit à faire des allers-retours dans la pièce.

– Bon sang, Célia ! Hyl’ioss est Commandeur, mais il a failli m’avoir ! Je suis pourtant Démon et sans Ian… On ne plaisante pas avec cet espèce d’enfoiré ! Quatre noms, c’est quatre occasions d’être à chaque fois la fois de trop !! Et ça, c’est uniquement si Eagle ne t’envoie pas pour d’autres tirs entre temps !

Célia se leva et le pointa du doigt.

– Tu n’as eu à l’affronter qu’une seule fois, Sean ! Tu es peut-être Démon et habitué à te battre, ici à Phoenix, mais tu n’es pas préparé pour Kadam Hel. Tu lui as foncé dessus tête baissée, sans réfléchir ! Moi, ça faisait des mois que je lui filai entre les pattes ! Des MOIS ! J’ai fait l’erreur de vouloir accomplir ma mission même quand je l’ai reconnu. Je n’aurai pas fait cette erreur si je n’avais pas eu comme seule envie, celle de rentrer au plus vite ! J’ai agi bêtement, je l’ai payé. Point.

Elle se mit à tourner dans la pièce, elle aussi.

– Il ne m’a pas ratée, c’est le moins que je puisse dire, mais pour quatre noms ! Quatre !! Je sais que je peux terminer mes enquêtes sans qu’il me retrouve !

Sean avait mal pris l’accusation volontaire de Célia.

– Et si tu en es au dernier et qu’il est là et que tu tires pour en finir plus vite ? Si je suis moins manchot que tu ne le dis et qu’il est juste bon à ce point, et qu’il te trouve alors que tu es si sûre qu’il ne le fera pas ? Je ne te laisserai pas te mettre en danger pour quatre Hélians qui n’ont sans doute rien à voir avec tout ça !
– Mais il faut que je sache ! Je dois en être sûre pour ne pas qu’un danger plus grand encore qu’Hyl’ioss ne s’abatte sur nous, ici, à Fardenmor ! Je te l’ai déjà dit Sean, je refuse de me réveiller un matin avec ton cadavre à côté de moi ! Je refuse que Nathan et Sinaï disparaissent parce que je n’aurai pas eu le courage de savoir ! Je suis morte de trouille à l’idée d’y retourner, mais plus encore de rester ici à attendre que ça nous tombe dessus ! Nathan en refuse d’avancer dans la vie et je suis en train de faire la même chose avec toi ! Parce que j’ai peur ! Nous serions peut-être même déjà mariés si je n’étais pas aussi terrorisée par ce qu’il pourrait t’arriver à cause de moi !
– Je n’ai pas besoin que tu t’inquiètes pour moi !! cria Sean. Je ne suis pas un enfant qu’on tient par la main !

La conversation, qui n’en était plus une mais bien une dispute, leur échappait totalement et Sean ne savait pas comment calmer les choses, la colère le poussant à vouloir gagner l’argumentation plutôt que de l’arrêter. Célia le foudroya du regard.

– Je m’inquiètes parce que je t’aime, imbécile ! Ça n’a rien à voir avec le fait de te… materner ! Surtout que tu as tendance à inverser les rôles, là ? Qui materne l’autre exactement ? A t’écouter, je devrais rester comme une poupée de porcelaine sous verre dans notre appartement et ne plus en bouger de ma vie !

Elle explosa.

– Je ne suis pas une poupée, je ne suis pas un objet, j’ai des sentiments, des peurs, des envies, de l’amour, de la colère, des qualités et des défauts ! Et tout ça me dit aujourd’hui que malgré ma peur, je dois agir où je vais tout perdre !

Sean était hors de lui et l’air était lourd, se chargeant de Symbiose alors que leurs Distinguos menaçaient de s’activer sous leurs colères.

– Mais je t’aime aussi ! C’est bien là tout le problème ! Je n’ai jamais aimé avant, Célia, est-ce trop demander que de vouloir te garder avec moi ?

Elle détourna le visage, avec une grimace douloureuse, serrant les poings qu’elle leva lentement.

– Non, ce n’est pas trop demandé. C’est ce que je veux aussi… mais là, ce que tu veux réellement, c’est m’emprisonner ! Et là, tu me fais culpabiliser de vouloir prendre assez de liberté pour agir et protéger ceux que j’aime.

Elle leva à nouveau un regard brûlant vers lui.

– Tu ne peux pas m’enfermer comme ton père enfermait ta mère, Sean !! Je ne suis pas elle !

Le coup était bas et Sean arrêta de tourner en rond.

– Et je ne suis pas ton père, à me faire abattre dans un salon dans lequel tu ne pourras plus entrer, siffla-t-il, son regard devenu glacial pour contrer les flammes de Célia.

Elle en resta livide. Puis s’enflamma de plus belle.

– Oh, non, tu n’es pas lui. Lui me laissait agir à ma guise, parce qu’il m’aimait assez pour me laisser libre ! Et m’encourager et me soutenir quand j’en avais besoin et pas me faire culpabiliser et me torturer !

Sean grinça des dents pour ne pas sortir d’autres horreurs.

– Bien, réussit-il à articuler.

Il fit demi-tour et quitta la pièce en claquant la porte, disparaissant de la clinique dans les secondes qui suivirent. Célia resta à respirer bruyamment pendant de longues secondes avant de réaliser. Et là, elle se sentit glisser au sol pour y rester assise comme un pantin sans fil. La minute qui suivait, elle pleurait de chaudes larmes dans la solitude de cette pièce vide.

Bien plus tard, Nathan la vit réapparaître, avec un léger sourire qu’elle avait pris le temps de se composer et sans un mot, elle le rejoignit dans le lit pour se blottir contre lui, soulagée de l’avoir trouvé conscient à nouveau. Nathan, lui, soupira en la cajolant et caressant son dos.

– Tu sais qu’on vous a entendu jusqu’ici, сестренка… Pas les détails, mais le ton n’a pas manqué. Tu n’as pas besoin de te forcer à sourire pour moi.

Un sourire qui s’évanouit aussitôt.

– Dès que tu iras mieux, on rentrera à Trapeglace, annonça-t-elle d’un ton sans équivoque. J’irai ensuite voir Eagle pour reprendre les enquêtes, pour les quatre derniers noms. Et ensuite, je resterai à Fardenmor.
– Cordélia… soupira Nathan.

Mais il l’avait dit plus tôt, il savait que pour faire changer d’idée Célia, il en faudrait beaucoup plus. Elle le prouva une fois de plus.

– Ne dis rien, Nathan. C’est décidé. Dors maintenant, on doit se reposer pour affronter ce qui nous attend.
– Je veux que ça finisse… avoua-t-il à mi-voix.

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4 Comments

  1. Super chapitre ! Toujours lu avec autant de plaisir ! l’illustration est superbe, elle vaut le temps que tu y as passé ! J’ai hâte de lire la suite (même si je sens que nos tourtereaux ne vont pas avoir beaucoup de temps pour souffler…) !

  2. La première dispute, n’est-ce pas?? Avec leur 2 caractères de cochons je suis étonnée que Lee ait encore une clinique!! xD

    • Vyrhelle

      15 janvier 2017 at 14 h 40 min

      Oui, première dispute. Fallait bien que ça arrive à un moment ou un autre.
      Quant à la clinique de Lee… ON TOUCHE PAS A LA CLINIQUE !! Elle est un peu trop utile… En plus, je suis sûre que Sean a investi dedans.

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