Le temps d'un tango

Fanfiction par V. Gomez et A. Conroy

9 Mars 980

Célia était descendue seule du transporteur, avec un grand sac pour unique bagage. Elle avait opté pour une apparence complètement Shaïness, sobre et simple, d’un jean moulant et d’un pull ample, avec une paire de ballerines noires. Ses cheveux étaient teintés d’un brun sombre, auquel son roux naturel donnait quelques reflets, attachés en chignon serré de danseuse. Elle portait des lentilles sombres qui lui faisait un regard noir très différent de son regard habituel.

Elle regarda le ciel inconnu de cette nouvelle région du monde qu’elle découvrait et pour une fois n’en ressentait aucune excitation ou fascination. On voyait pourtant les deux énormes chaînes de montagnes du comté d’Aphoris au Nord et des Terres Inexplorées Arc-en-Ciel à l’ouest qui offraient un paysage sans pareil. Mais Célia ne faisait que passer sa main sur son cou nu. Elle avait dû laisser son collier derrière elle, le confiant précieusement à Frédéric : aucune danseuse n’aurait été crédible à chercher du travail avec un bijou d’une telle valeur autour du cou. Le cacher aurait été difficile avec ce qu’elle allait devoir faire, les danseuses ayant rarement la liberté de porter ce qu’elles voulaient, surtout sur scène. Alors elle avait dû s’en séparer. Et puis toucher son cou lui évitait de poser trop souvent sa main sur son ventre.

Trouver la salle où le personnel de Shawl et du Baron recrutait pour la fête ne fut pas compliqué, une file de jeunes femmes très différentes mais toutes jolies attendaient, entrant par groupes ou seules. Un homme en livrée vint voir Célia dès qu’elle s’approcha.

– Vous venez pour postuler ? Danseuses, musiciennes et autres divertissements aujourd’hui encore, pour autre chose, revenez demain. Sinon, votre nom et spécialité.
– Ana’lina Elam Evir, danseuse, dit-elle en fixant l’homme sans ciller. Spécialisée dans toutes les danses académiques Elam Evir, les classiques As’Corvaz et contemporaine Shaïness. Je fais aussi dans la danse de salon et l’improvisation.

L’homme nota les informations sur un bloc de papier, lui donna une petite plaque de bois avec un numéro et lui montra quelle file rejoindre avant d’aller voir d’autres arrivantes. Eagle n’avait pas pensé qu’il y aurait soit tant de monde d’engagé, soit tant de compétition. Célia se mit à attendre son tour en regardant la plaque de bois, redoutant déjà une éventualité qui la faisait frémir : si elle n’était pas engagée comme danseuse, il ne lui restait comme option que de revenir le lendemain pour … autre chose. Elle ne voulait pas de cette option et sut très vite qu’elle choisirait plutôt de rentrer à Phoenix, quitte à laisser le risque d’une menace planée longtemps sur son avenir, quitte à rentrer à pied si ça s’avérait nécessaire. Tout plutôt que de laisser un inconnu la toucher.

Une heure plus tard, elle se retrouvait face à deux hommes et une femme sévère, assez âgée, mais au corps de danseuse encore bien défini. Ils lui demandèrent de montrer quelques danses, un pianiste pouvant l’accompagner, puis d’improviser et lui posèrent questions sur questions, précédentes expériences, possibles références, capacités à danser avec un groupe, autres talents… Célia avait préparé son audition et que ce fut pour les danses ou les questions, elle s’était référée à tout ce qu’elle avait appris durant sa période d’infiltration comme danseuse à Golem grâce à Desdémone. Elle dansa donc à la perfection tout ce qu’on lui demanda, avait des noms à donner, des expériences à citer, surtout dans les royaumes indépendants, et elle prouva qu’elle pouvait s’adapter à bon nombre de situations et numéros. Quant à ses autres talents, elle n’avait pas grand chose qui puisse convenir pour une danseuse, hormis le lancé de dague. Et là, elle se savait excellente, même si, elle l’avoua elle-même, ça tenait plus du numéro de cirque que de la danse. Ce qui laissa les recruteurs penser qu’elle avait appartenu à un cirque itinérant, expliquant ses nombreux déplacements dans d’autres Royaumes quand la plupart des Hélians ne quittaient jamais Kadam Hel. Ça lui assura une place, ce que lui annonça le même homme en livrée qu’en début de journée.

– Vous vous présenterez à la demeure de messire Ri dans deux jours pour répéter les numéros avec les différentes danseuses, faire les essayages et prendre vos quartiers. Les mesures de sécurité du Baron vous interdisent d’emmener plus qu’un petit sac de nécessités qui sera fouillé, tout le reste sera fourni sur place.

Célia acquiesça et se retira sans faire plus de commentaire. Il ne restait plus qu’à savoir si Qi lin et Xan allaient aussi passer le barrage des sélections. En attendant, Célia prit le temps de se rendre à l’adresse du Baron, à pied, de se préparer à sa mission en s’offrant aussi un moment de calme. Il faisait froid mais il n’y avait plus de trace de neige nul part, hormis sur les hauts sommets qui dessinaient l’horizon. Elle devrait faire confiance à Qi Lin et Xan pour introduire les armes dans la demeure, elle ne pouvait pas cacher un fusil sous son pull comme elle cachait son ventre.

La demeure du Baron était bien protégée. De hauts murs, des gardes en grand nombre, un gigantesque jardin sans arbres impossible à traverser sans être vue. Et ce n’était, à n’en pas douter, que la partie visible de la sécurité mise en place. Les quartiers des employés était au premier étage de l’aile ouest, près des cuisines. C’est là que les danseuses furent installées. Célia n’étant qu’une danseuse parmi plus d’une trentaine sélectionnées, il fallut répartir les chambres, définir l’organisation quotidienne. Et question danse, il fallut coordonner tout ce petit monde en groupes cohérents et coopératifs, monter des numéros, en sachant que les numéros allaient devoir s’enchaîner toute la nuit et même au-delà, la fête ne devant cesser qu’au mot du maître de maison. De quoi remplir les quelques journées prévues à cet effet.

Quant aux tenues… et bien, elles correspondaient à ce qu’on imaginait de la part de deux pervers qui voudraient les voir portées par trente jeunes femmes aux corps splendides. Les voiles fins, les perles, le peu de tissu final rendaient quasiment impossible de cacher quoi que ce soit sur elles. Célia en eut du mal à camoufler le renflement de son ventre. Elle s’évertua donc à remplir uniquement son rôle de danseuse. Sans arme ni possibilité d’en cacher une, même rudimentaire, elle devait attendre que la situation change pour avoir de nouvelles options. En attendant, elle détestait tout dans cet endroit et sourire était un masque qu’elle ne portait que pour jouer les ingénues, un masque qui disparaissait quand elle arrivait à s’isoler quelques instants. Et plus d’une fois, elle se demanda ce qu’elle pouvait bien faire là…

Elle eut sa réponse quand elle aperçut Shawl pour la première fois. Des mois à ne jamais réussir à trouver la moindre piste, le moindre moyen d’approcher le Shaïness et, désormais, il passait voir les répétitions, flirtait avec tout ce qui lui souriait et était accessible, discernable, juste à portée de main. Célia le trouva répugnant dès le premier regard et regretta de ne pas avoir une arme sur elle pour l’abattre de suite. Il se dégageait de lui cette suffisance et cette arrogance qui caractérisaient les hommes qui se pensaient, quand ils ne se savaient pas, supérieurs et considéraient trop souvent les femmes comme autant d’objets que l’argent mettait à disposition. Elle se mit à l’observer sans trop de difficulté. Il était toujours entouré de celles qui minaudaient pour quelques faveurs d’un Noble riche et puissant et ne voyaient rien à redire à ses mains baladeuses. Un véritable écran de regards braqués sur lui qui le rendait insensible à celui plus inquisiteur de Célia. Mais avec de telles comparses de journée et de chambrée, quand les premières musiciennes arrivèrent, Célia fut plus que soulagée de voir Qi Lin et Xan dans le lot. Les deux “jumelles” jouaient, entre autres, du koto et on avait accepté qu’elles amènent le leur. Malgré la fouille, Célia savait que leurs armes étaient dans l’étui de l’imposant instrument Ven’Sakuraï, et son fusil avec. Restait que maintenant, il n’y avait que pendant la fête qu’elles pourraient vraiment agir. Impossible de sortir les armes avant que les gens ne soient en partie ivres. Alors même si Célia en profita pour essayer d’en savoir plus sur Shawl et de possibles implications du Shaïness avec Fardenmor, elle ne trouva rien de concret. Les Hélians ne parlaient pas de Fardenmor. Déjà, parce qu’être impliqué de près ou de loin avec des Quérulents, c’était à coup sûr s’attirer des problèmes plus gros que soi, mais Shawl semblait en plus éveillé autant la fascination que la crainte chez tous les gens qui travaillaient pour lui. Elle ne trouva pas un seul mécontent suffisamment courageux pour lui donner un début de soupçon.

Plusieurs jours à le voir débarquer sans crier gare et à se mêler aux danseuses de manière systématique et parfois trop tactile mirent les nerfs de l’Elam Evir à rude épreuve. Célia se forçait à lui sourire quand c’était nécessaire, mais elle n’avait envie que de le voir mort. Coupable ou non pour son père, finalement, ça n’avait plus d’importance. Elle le tuerait et la question serait réglée. Restait à trouver comment.

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15 mars 980

La soirée à proprement dite arriva enfin et Célia se préparait à se cantonner à un rôle de tueuse à gage pour l’armée Quérulente. Mais avant ça, il fallait attendre que la fête soit assez avancée pour que l’entièreté des invités soit imbibée. Dans un cadre luxueux et débordant de tout ce qu’on aurait espéré trouver en denrées et décorations pour ce genre de festivité, il n’y avait finalement pas beaucoup de monde. Les seuls hommes de la fête étaient de rares invités, accompagnés d’encore plus rares femmes, tous toujours avec une coupe à la main, applaudissant danseuses, acrobates et musiciennes tout en discutant entre eux. Le reste des gens présents étaient des femmes, des employées, avec chacune un rôle défini mais à qui on laissait toute liberté de se montrer plus ou moins entreprenante. Shawl, ravi de s’afficher avec une courtisane à chaque bras, était au centre des festivités. Mais il suffisait de le voir s’attarder sur certaines anatomies pour réaliser qu’il ne serait pas dur à mettre un peu à l’écart, le moment venu. La scène des danseuses occupaient le centre de la pièce, comme un pôle à l’immense salle de réception, tout comme une piscine était celui des jardins. Même si Célia se retrouva très exposée pendant ses numéros et dans l’impossibilité d’agir, au moins, entre deux danses, elle pouvait se mêler aux convives, recevant félicitations et invitations parfois très explicites alors qu’elle voulait surtout se faire oublier. Elle venait d’en esquiver une particulièrement osée quand un homme blond s’inclina légèrement devant elle.

– Une danse, mademoiselle ? Vous êtes éblouissante mais savez-vous valser ?

Elle lui rendit son salut et tendit une main, comme se devait de le faire toutes les danseuses engagées.

– Il se trouve que c’est l’une de mes spécialités, dit-elle en jouant parfaitement son rôle.

L’homme posa un baise-main parfait sur la main tendue avant de la prendre et de faire valser Célia. Quelques instants agréables finalement mais Célia trouva vite que quelque chose clochait. Déjà, l’homme ne la regardait pas vraiment dans les yeux comme l’aurait fait habituellement un cavalier pour une valse. Mais ce n’était pas que ce détail qui la dérangeait, il dansait bien mais la collait trop et avant de le cataloguer comme pervers, son corps et ses instincts lui crièrent de faire attention à d’autres détails. Il serrait sa main et sa taille avec assez de force pour qu’elle, un Commandeur, quand ce n’était pas le rang annoncé de son alter-ego Ana’lina, ne puisse pas se dégager. Mais surtout, il était armé. Plusieurs armes.

Et puis, maintenant, plusieurs inconnus et même des danseuses et des musiciennes les regardaient évoluer. Son partenaire dut la sentir se tendre, ou son cœur accélérer légèrement.

– Vous êtes particulièrement en beauté, ce soir, Célia.

Le déguisement était parfait, des cheveux blonds, des pommettes plus hautes, mais il n’avait pas pris la peine de mettre des lentilles. Hyl’ioss lui sourit, une étincelle de victoire au fond de ses yeux bleus. Célia ne s’étant pas attendue du tout à cette situation, se retrouva avec l’esprit vide. Elle valsait encore parce qu’Hyl’ioss l’entraînait, mais elle ne savait plus quoi faire d’autre. Elle était livide et c’est de la terreur pure qu’il y avait au fond de son regard. Le Traqueur Encyclique valsa avec elle jusqu’au milieu de la pièce avant de s’arrêter. La plupart des invités et des musiciennes sortirent des armes, les pointant sur elle, sur Qi Lin et Xan, alors que Shawl et Ri étaient emmenés loin du salon. Danseuses et acrobates quittèrent les lieux, obéissant à un signal invisible. Les trois Quérulentes n’étaient pas les seules mises en joue mais Hyl’ioss n’avait d’yeux que pour Célia.

– Laisser vos dossiers et une liste de noms dans votre planque à Torin n’était pas idéal mais vous n’aviez pas le choix. Continuer à traquer les mêmes cibles était juste stupide, dit l’Elam Evir à Célia.

Célia eut un léger rire sans la moindre joie alors qu’elle entendait l’explication de sa propre erreur. Sa liste venait de la trahir. Elle regarda le vide devant elle.

– Oui, c’était à l’évidence stupide. Que va-t-il m’arriver maintenant ?

Hyl’ioss n’avait aucune manifestation de sadisme quand il répondit.

– Ce qui aurait dû arriver il y a plusieurs mois, sans l’intervention improbable de ces Sundariens. Vous serez transférées toutes les trois à Rougecendres et aurez le choix. Coopérer ou…

Qu’il ait prévu ou non de finir sa phrase, il fut interrompu alors que Xan se mettait à courir vers une fenêtre. Il y eut des tirs et, si elle avait été humaine, elle serait morte. Mais l’Incarna avait ici un avantage et elle atteignit la large baie vitrée, se jetant contre, fracassant le verre et chutant dans les jardins plus bas. Plusieurs personnes se lancèrent aussitôt à sa poursuite. Ne pas les voir revenir devint le seul espoir de Qi Lin et Célia : que l’Incarna leur échappe, qu’elle réussisse à rejoindre le Front.

Célia baissa à nouveau les yeux au sol. Elle avait envie de s’asseoir là et ne plus bouger. En tout cas, elle ne ferait pas l’erreur de Torin de tenter de s’échapper. A présent, il fallait juste survivre assez longtemps pour espérer de l’aide extérieure. Célia regarda Qi lin, lui sourit avec tendresse puis se tourna vers Hyl’ioss, mais sans regarder son visage.

– Vous pouvez aller chercher vos restreintes, messire. Même si je doute que vous en ayez finalement besoin avec moi.

Hyl’ioss hocha la tête.

– Vous me pardonnerez si je prends tout de même mes précautions, répondit-il.

Sous bonne garde, on lui laissa passer un vêtement plus chaud et plus décent avant de lui passer des restreintes adaptées à son rang, immobilisant ses pieds et ses mains et l’aveuglant. Célia n’entendait que la voix douloureusement triste de Sean lui répétant en boucle qu’il avait tout fait pour la prévenir.

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16 mars 980

Même si elle n’y voyait rien, n’entendait pas grand chose, elle eut l’impression d’un transfert bien trop rapide à son goût. On l’avait guidée, la forçant à marcher malgré ses entraves de métal et de gemmes mêlées – spécialement conçues pour restreindre toutes ses capacités symbiotiques -, forcée à suivre le mouvement qu’on lui imposait. On l’avait bientôt installée dans ce qu’elle devina être un transporteur militaire, sans le moindre confort ni aucune insonorisation, le bruit des moteurs finissant de l’assourdir. Pourtant, elle sentait la présence d’Hyl’ioss constamment à côté d’elle tandis qu’elle n’en détectait aucune de Qi Lin. Elle était à nouveau seule en terre ennemie, et cette fois, elle n’avait même plus la possibilité de fuir.

Quand on lui ôta le casque qui l’aveuglait, elle mit un moment à distinguer quoi que ce soit dans la pénombre de la pièce close où elle était. Pourtant, elle dut se rendre à l’évidence qu’elle était loin d’être dans une cellule où on la laisserait tranquille. Plusieurs tireurs la tenait en joue et une femme à l’air patibulaire lui aboyait au visage des instructions en Stellaire. Célia cligna des yeux, cherchant quelque chose de familier ou rassurant dans tout ça, mais ne trouva rien. La femme n’en aboya ses ordres que de plus belle et Célia en saisit enfin quelques bribes de sens. Elle était dans la prison de haute sécurité de Rougecendres, la capitale de Kadam Hel, qu’elle n’avait pas intérêt à tenter la moindre bêtise physique ou symbiotique et que si elle avait compris, on lui ôterait ses restreintes restantes. Célia se contenta de hocher de la tête en guise d’acquiescement.

Alors que les tireurs ajustaient leur visée, on libéra les mains et les pieds de Célia, mais ce ne fut que pour lui ordonner de se déshabiller complètement. Elle en leva le nez avec une hâte qu’on lui fit payer d’une gifle assez forte pour la jeter à terre. D’abord surprise, Célia se frotta la joue en réalisant que la femme face à elle n’était pas une Khyan et peut-être même pas une simple Noble. Elle déglutit en regardant les tireurs qui la visaient toujours sous de nouvelles invectives de l’Héliane. Il y avait quasiment que des hommes parmi les tireurs et Célia ne put retenir une expression de dégoût quand elle commença à ôter ses maigres vêtements. Elle se força à fixer le sol pour tenter d’ignorer la présence de tous ces regards braqués sur son corps trop vite mis à nu.

Mais l’humiliation était loin d’être terminée. Elle fut remise debout d’un geste brusque et la femme la mena d’une main ferme sur son bras dans une petite pièce adjacente. On la plaqua devant un mur clair et elle comprit aux flash qui l’aveuglèrent qu’ils la prenaient en photo. Elle avait instinctivement monté son bras devant ses yeux et on lui fit comprendre que ce n’était pas une bonne idée, d’une nouvelle poigne de fer sur son poignet pour l’obliger à le laisser le long de son corps toujours nu. Encore plusieurs flashs puis deux autres femmes aux allures de personnel médical firent leur apparition dans la petite pièce. Toujours sous la menace des armes virtuelles, Célia les vit approcher en comprenant qu’elle avait plutôt intérêt à coopérer. Elle déglutit quand elles se mirent à passer leurs mains gantées de latex sur son corps, l’examinant scrupuleusement comme une vulgaire bête de somme. Célia essaya de cacher un peu sa nudité, mais on la reprit sans sommation à chaque fois. Elle trembla bientôt de la tête au pied et ce n’était pas seulement de froid. Elle se mordit l’intérieur de la joue pour se retenir de montrer sa peur, son dégoût et sa colère à des geôliers qui s’amuseraient que trop de son désarroi.

Et les humiliations continuèrent alors qu’on lui faisait une prise de sang, qu’on l’obligea à uriner dans un bocal, qu’on la passa aux rayons X. Les Hélians passèrent tout au crible, et quand Célia pensa en avoir enfin fini, elle se retrouva le torse allongé de force sur une table. Elle eut la peur atroce qu’ils en viennent à abuser d’elle. Ils ne firent guère mieux: après lui avoir couper les cheveux jusqu’à la base de la nuque, on lui glissa une puce Shaïness sous la peau, à hauteur des cervicales, en se passant bien d’une anesthésie, même locale. C’est à peine s’ils désinfectèrent la plaie après l’avoir suturée et elle fut remise sur pieds sans délai. Célia en tituba et s’était refusée à leur faire le plaisir de crier sa douleur mais ses ongles avaient laissé des traces bien visibles dans le bois de la table.

On lui jeta enfin de quoi se couvrir et elle serra l’ignoble uniforme gris en toile rêche avec soulagement. Alors qu’elle s’habillait enfin aussi vite que possible, on lui annonçait que si elle ne maintenait pas une hygiène correcte, ses cheveux, déjà courts, seraient tout bonnement rasés. Célia ne s’intéressa qu’au tissu qui cachait enfin sa nudité et ses bras s’enroulèrent de plus belle autour de son corps toujours tremblant. A hauteur de son ventre, surtout.

L’aile où elle fut ensuite escortée était réservée aux Hauts Nobles. Les prisonniers qu’elle put entrapercevoir dans leurs cellules respectives n’étaient pas nombreux mais portaient tous des restreintes. Ils étaient tous sous une surveillance vidéo constante et le nombre de gardes dans certains couloirs frôlait le ridicule. La femme qui avait aboyé sur Célia dès son arrivée, avait recommencé à brailler ses ordres et ses informations alors que Célia la suivait, la tête base et le poids retrouvé des restreintes autour de ses poignets et de ses chevilles. C’est ainsi que l’Elam Evir sut que cornaline, et autres matières influençant la Symbiose, pullulait partout dans les murs et les barreaux, affaiblissants les résidents et rendant la moindre utilisation d’un Art aussi visible qu’un flash en pleine nuit. Un avertissement qui amusait la garde-chiourme apparemment.

Puis Célia découvrit la cellule qu’elle allait devoir occuper pendant elle ne savait combien de temps. Quelques mètres carrés sans d’autres commodités qu’un lit rudimentaire, un petit évier et des toilettes. Sur le lit, pas de draps, juste une couverture brune, un savon, une serviette de toilette et un rouleau de papier hygiénique. Mais le plus dur à accepter pour Célia se fut de voir que la seule ouverture sur l’extérieur se résumait à une minuscule lucarne dans un angle du plafond, diffusant à peine la lumière du jour. Quand on l’abandonna à son sort derrière des barreaux qui sonnèrent le glas de sa liberté en se fermant, Célia s’assit sur le lit, et s’enroulant dans la couverture, elle se mit à regarder le tout petit bout de ciel que la lucarne lui permettait de voir si elle collait sa tête au mur de sa cellule.

Au moins, avait-elle un repère temporaire concret pour compter les jours et les nuits dans cet endroit aux allures d’oubliettes de vieux château-fort. C’est ainsi qu’elle sut que seulement deux jours s’étaient écoulés depuis son arrivée quand elle fut sortie pour la première fois de sa cellule. Au moins, comme elle se montrait docile, les gardes ne la malmenaient pas. Elle dut passer une porte pour se retrouver devant une table et deux chaises, dans cette salle trop éclairée, rendant le gris clair des murs presque blanc, aveuglant, dérangeant et presque douloureux quand elle avait passé deux jours dans une presque pénombre. C’est là que les questions commencèrent. Assis sur l’une des chaises, un Hélian lui demanda des informations sur l’armée Quérulente, sur le Général Exclésiasth, sur ses tirs, sa liste de cibles, mais aussi sur le Haut-Noble et l’Archinoble qui avaient voulu l’aider en s’en prenant à Hyl’ioss Elam Evir et même sur les Lo’kindjaleph de Sundarî. Mais malgré la pluie de questions annoncées sur bien des tons différents pour la faire réagir, Célia restait muette. Elle s’était contentée de venir lentement s’asseoir puis, prostrée dans une indifférence neutre, elle avait fixé la table devant l’homme sans le voir et elle entendait sans comprendre. Parfois, certains tons menaçants la firent à peu sortir de sa torpeur et elle répondait parfois, uniquement d’un hochement de tête, mais le reste du temps, elle semblait ailleurs, les mains sur son ventre et les yeux vides. On la ramena dans sa cellule qu’après plusieurs heures d’interrogatoire et le manège recommença le lendemain et le jour suivant. Et encore celui d’après. Célia finit par en perdre le compte. Mais il fut évident que quand elle n’eut plus aucune réaction face aux questions, on la changea de salle d’interrogatoire.

Ce nouveau lieu n’était pas aussi lumineux. Au contraire, il y planait une ambiance pesante et en mi-teinte, avec quelque chose de malsain et de bien plus inquiétant dans son agencement. Plus de table, mais une commode aux tiroirs clos par des serrures et en guise d’unique siège, ce qu’on aurait plus volontiers vu chez un dentiste que dans une prison, avec des restreintes bien visibles, attachées aux bras de la longue chaise. Célia en eut un frisson de terreur pure qu’elle ne put refréner malgré son apathie. Un homme en blouse s’approcha d’elle depuis un coin de la pièce où elle ne l’avait pas vu. Pourtant, elle ne sursauta même pas quand elle sentit son souffle trop près d’elle.

– Mademoiselle Avonis, souffla-t-il d’une voix trop douce. Nous ne sommes pas des barbares mais, en toute honnêteté, la survie d’un seul Hélian nous importe plus que le confort d’une Quérulente. Si vous ne coopérez pas, nous devrons trouver d’autres moyens d’obtenir nos réponses.

Il n’eut pas de réaction de la prisonnière, pas plus que son prédécesseur. Célia restait à nouveau dans sa neutralité dérangeante et son inaction totale. Elle se contenta de lever les yeux sur la chaise et la fixer. Sa bouche s’ouvrit mais aucun son n’en sortit.

– Vous avez la nuit pour réfléchir, Mademoiselle Avonis, lui dit l’homme avant de la faire reconduire à sa cellule.

Célia sut aussitôt qu’elle n’aurait que quelques heures de répit. Elle retourna dans sa cellule en traînant un peu plus les pieds que d’habitude et y resta prostrée sur ce qui lui servait de lit toute la nuit. Elle ne disait toujours rien, Amaris dominant leur esprit pour protéger Cordélia. Mais même dans sa froide neutralité, elle caressait son ventre et regardait le ciel par la mince ouverture qu’offrait la petite pièce. Amaris ne pleurait jamais, ne laissait pas grand chose l’atteindre, pourtant, cette nuit-là, elle essayait de voir les étoiles… et quand le lendemain, elle se retrouva de nouveau devant l’homme à la chaise, elle en baissa la tête, se collant à un mur pour se tenir le plus loin possible de la chaise.

– Que voulez-vous savoir ?

Ils lui reposèrent les mêmes questions, sur ses futures missions, le Camp, le Général Exclésiasth, et sur Sean et Ian, bien qu’ils n’aient pas identifiés ni l’un ni l’autre. A part quelques questions dont elle ne voyait pas le but, elle savait que chacune de ses réponses aideraient les Hélians à frapper bien trop fort, mettraient son unité, ses amis, Fardenmor même, en danger, donnant un avantage aux Hélians que les Fardenmoriens ne verraient pas venir. Célia savait trop de choses… Alors Amaris se contenta de réponses qui n’en étaient pas vraiment, des demi-vérités, des mensonges aussi parfois, pour brouiller les pistes, fausser les cartes. Plus lucide que si Célia était restée aux commandes de leur esprit, l’âme plus secrète de l’Elam Evir se fit plus calculatrice, plus fine que son attitude ne le laissait transparaître. Car elle n’avait qu’un seul impératif à part se taire et c’était de gagner du temps… Juste gagner du temps. Même si depuis qu’elle était dans la prison de haute-sécurité, elle se demandait comment on viendrait la sortir de là. Par une attaque de front ? Une infiltration ? Une manœuvre politique peut-être ? Restait que quoi qu’elle venait à révéler, il y eut deux points sur lesquels elle ne disait jamais rien : que sa légende était le fait d’une unité entière, et qui étaient Ian et Sean.

Évidemment, elle n’avait pas affaire à des idiots et elle n’était pas la première à essayer d’échapper à la torture en parlant sans rien vraiment dire. Encore quelques jours de faux semblants et elle se retrouva à nouveau dans l’inquiétante salle avant qu’une semaine n’ait passé.

Lorsqu’elle reconnut la porte de la pièce, elle perdit un peu de son sang froid. Amaris n’était pas sans sentiments et les gardes durent un peu insister pour qu’elle franchisse le seuil de la pièce et en passèrent à quelque chose de plus musclé pour l’attacher au siège. Paniquée plus que rebelle, Célia s’était mise à respirer plus vite et à promener des yeux agités sur tout ce qui l’entourait. Elle ne vit ni lames acérées ni mécanismes complexes mais ça ne voulait rien dire. Pas quand elle remarqua l’alignement de seringues sur la commode un peu à l’écart. Ce qu’elles contenaient suffisait parfois amplement… Mais les deux hommes en blouse grise qui entrèrent pour commencer la session n’étaient pas seuls. Célia qui venait de tirer irrépressiblement sur ses restreintes leva un regard hanté vers eux et resta figée devant Hyl’ioss. L’Elam Evir n’était pas réapparu depuis l’arrestation de Célia et Qi Lin à Nethös. Mais quand Célia se serait attendue à une attitude très satisfaite de sa part, elle constata qu’il affichait un visage fermé et une expression plus que sérieuse. Il ordonna d’ailleurs à tout le monde de sortir. Visiblement, ce n’était pas prévu. La surprise se lut aussi bien sur le visage des deux hommes, que sur celui en blouse blanche qui était déjà présent dans la salle. Mais ils obéirent sans protester et une fois seuls, l’Elam Evir s’approcha de Célia. Il se pencha assez pour avoir ses yeux dans les siens. Célia, collée à son siège de l’avoir si près d’elle, vit quelque chose de pourtant terriblement humain au fond de ces yeux clairs.

– Mademoiselle Avonis, j’ai une question pour vous, moi aussi. Savez-vous que vous êtes enceinte ?

Elle le regarda un instant et devant ce qu’il dégageait, elle ne put que se montrer honnête.

– Oui.

Elle eut un sourire crispé, première manifestation d’une véritable émotion depuis des jours entiers.

– Ce devait être ma dernière mission avant de quitter l’armée pour… devenir mère.

Hyl’ioss resta impassible.

– Je vois. Mademoiselle Avonis, vous êtes quelqu’un possédant un très grand nombre d’informations. Les Instances n’attendront pas la naissance de cet enfant pour avoir leurs réponses. Je n’approuve pas la torture mais je n’ai pas mon mot à dire ici. Vous avez tué trop d’Hélians, trop de personnes importantes pour qu’on vous épargne ce traitement, enfant ou non. Je vous demande de coopérer, pour sauver cette vie. Ni quérulente ni Héliane, ni même encore née, elle est innocente. Et aucun enfant ne survivra à ce qui vous attend. S’il vous plaît, Mademoiselle Avonis…

Elle fronça les sourcils et regarda cet homme qui, même s’il la terrifiait, éveillait aussi quelque chose proche du… respect.

– Autrement dit, je dois choisir entre mes proches, mes amis, ma famille…

Son visage se défit littéralement.

– … et mon bébé ?

Elle ferma les yeux et se replia sur elle-même, les mains crispées sur son ventre alors que pour se faire, elle tirait sur ses entraves à s’en blesser les poignets

– Ce n’est pas un choix, ça… C’est juste une torture de plus…

Hyl’ioss en était conscient.

– Vos proches sont des adultes. Ils ont la possibilité de se défendre, vous ne leur ôtez pas cela. Votre enfant n’a pas cette option, mademoiselle. Jusqu’à sa naissance, et même après, il n’y a que vous pour le protéger. Ne me rendez pas responsable indirectement d’un meurtre pareil, ne vous infligez pas cela, je vous en prie.

Elle se mordit la lèvre inférieure et baissa les yeux sur son ventre.

– … Je ne peux pas…

Elle releva ensuite la tête, le regard brûlant et les larmes coulant sur ses joues.

– Tuez-le, tuez-moi… C’est vous qui nous condamnez ! Je ne trahirai pas ceux que j’aime pour nous épargner ! Je ne sacrifierai pas tous ceux auxquels je tiens !!

Elle s’enflamma encore d’avantage, tirant sur ses restreintes.

– Je sais que je ne sortirai pas d’ici vivante ! Alors ce que vous dites n’a aucune importance, mon bébé est déjà condamné !

Elle tira de plus belle.

– Je ne trahirai pas son père pour nous sauver !

Hyl’ioss en eut un mouvement de recul avec un soupir marqué malgré son expression volontairement neutre. Il avait essayé de négocier pour sauver cet enfant. Si les Instances avaient été patientes, le bébé aurait été le plus grand moyen de pression possible sur Cordélia Avonis, il aurait pu être élevé comme un Hélian. Mais voilà, six mois, c’était trop demandé, une période de temps suffisante pour que les Quérulents tentent quelque chose pour s’assurer que leurs prisonnières ne parlent pas. Les Instances préféraient peu de réponses que pas du tout. L’Hélian secoua la tête, jeta un dernier regard compatissant pour cette femme qu’il avait traquée pendant plusieurs mois et quitta la pièce. Laissant entrer à nouveau les hommes en blouse et le calvaire commença.

Ce n’était pas une douleur permanente, mais un savant mélange de drogues différentes embrouillant l’esprit et d’activations de la puce dans son cou, faisant réagir ses nerfs et lui donnant l’impression d’être traversée selon leur bon vouloir par un courant électrique puissant. Bientôt, Célia ne pouvait plus penser qu’à trois choses : les questions de ses geôliers, la douleur dans tous ses muscles qui allait et venait, et son bébé peut-être encore vivant, peut-être déjà mort. Et pourtant, elle ne disait rien. Elle endurait alors qu’elle s’était au final faite à l’idée que la petite chose en elle était déjà morte car ça nourrissait sa haine. C’était la seule chose qui lui donnait de la force : une haine incommensurable qu’elle n’avait jamais eue pour personne. Les Hélians venaient de lui donner la justification de tous ses tirs, de tous ses meurtres. Ils venaient de faire d’elle leur pire ennemie. Elle attendait la mort, elle l’espérait, mais en attendant, elle gardait le silence malgré la douleur parce qu’elle refusait de plier face à ces porcs. Ils avaient condamné son bébé ! Ils avaient tué ses amis, ils avaient tué son père, ils menaçaient ses amis et l’amour de sa vie… Elle voulait les voir morts. Tous ! Tout ce qui sortit de sa bouche ne furent que des cris et des injures. Célia ne vit bientôt plus passer les jours, ne savait plus quelle était la date, combien de fois ils venaient la chercher par jour, s’ils étaient réguliers ou non, elle n’avait même plus les simples libertés d’avant afin qu’elle n’en profite pas pour rassembler ses forces. Ses repas étaient en intraveineuse, elle n’aurait de toute façon pas gardé quelque chose d’ingéré, ses douches étaient forcées et rapides, son sommeil quasi-inexistant.

Puis, elle ne sut pas précisément quand, car même après les séances, ses muscles tressautaient et son estomac se contractait encore de douleur, l’empêchant de savoir ce qui était dû aux drogues et à la puce, et ce qui était naturel, mais ce fut durant une nuit à fixer une étoile par sa petite lucarne qu’elle fut certaine qu’elle avait perdu son enfant. De petits indices auxquels elle s’était faite depuis plusieurs semaines ayant disparu. Elle en pleura longtemps, le corps et l’esprit aussi brisés que le cœur, les doigts serrés sur son ventre à s’en faire mal, à s’en meurtrir la peau quand une vie qu’elle avait appris à aimer s’y était éteinte. Des pleurs qui redoublèrent quelques temps plus tard, après de nouvelles séances, quand elle réalisa que son ventre avait perdu son léger rebondi….

Les tortures pourtant ne cessèrent pas, ne ralentirent même pas. Et les questions et la douleur continuaient, presque incessantes, tellement liées dans l’esprit de Célia que tout son être savait qu’il suffisait d’arrêter les unes pour que l’autre cesse. Et pour arrêter les questions, il fallait y répondre. Sauf qu’elle s’y refusait comme si c’était la dernière chose à laquelle elle était destinée. Elle n’insultait plus, elle ne haïssait plus, même dans ses hurlements, il manquait quelque chose d’humain. Elle acceptait la douleur comme la punition de ses propres crimes et toute sa vie passée semblait n’être qu’une illusion, qu’un rêve qu’elle ne gardait que pour elle. Rien n’était vrai, tout n’était que mensonge dans son esprit qui perdait pied. Alors elle ne disait plus rien. Elle se mit seulement à chanter, une petite comptine enfantine en Shaïness, quand les cris ne prenaient pas le dessus.

… As your bright and tiny spark
Lights the traveller in the dark,
Though I know not what you are,
Twinkle, twinkle, little star.

Ça ne suffit pas à faire arrêter les Hélians.

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27 avril 980

Mais ça suffit à apitoyer un maton qui se laissa acheter pour faire entrer deux Quérulents dans la prison et leur indiquer où se trouvaient Célia. Ce fut le premier changement dans une terrible routine que Célia sentit en plusieurs… jours ? Mois ? Années ? Au lieu de la traîner hors de sa cellule, quelqu’un fut assez fou pour la soulever dans ses bras et la garder contre lui. Elle se remit pourtant à chanter, dodelinant de la tête lentement, attendant à présent que la douleur vienne encore. Mais il n’y eut rien. Juste le rythme saccadé de pas et un bruit de fond. Perplexe, elle réalisa lentement qu’on lui parlait, mais ce n’étaient pas des questions.

– …plaît, Célia, parle-moi… merde, Cap’, elle répond pas du tout.
– Continue d’avancer, Fred, nous ne sommes pas encore sortis.

Elle leva des yeux vides sur celui qui la portait. Mais elle y voyait flou, tout autour d’elle était comme au ralenti. Il dut s’écouler une éternité avant qu’elle ne reconnaisse ce visage venu d’une autre vie. Elle fronça légèrement les sourcils et elle monta une main sur la joue de ces traits familiers. Mais elle ne parla pas, elle ne devait pas parler… Fred baissa les yeux vers elle.

– Célia ?
– HALTE !
– Merde !

Les deux Quérulents se mirent à courir et elle entendait le cœur de Fred battre à tout rompre contre son oreille. L’Aigle la portait contre lui, sans mains libres pour utiliser une arme. Il n’était protégé que par Eagle. Célia n’était pas en état pour le réaliser. Par contre, voir par-dessus son épaule qu’il y avait des Hélians dans leurs maudits uniformes qui leur courraient après, la fit réagir très vite. Elle trouva une arme, là, à la ceinture de son protecteur, elle la saisit, l’arma par la force de l’habitude et tira. Avec assez de haine pour tirer pour tuer à chaque balle. Avec assez de haine au fond des entrailles pour vouloir les voir tous morts ! Ils l’avaient tellement bien nourri cette haine. Fred en sursauta mais la laissa faire. Si elle allait assez bien pour tirer, c’est que ça allait aller, pas vrai ?

Quitter la prison par l’entrée serait impossible maintenant que l’alerte avait été donnée. Mais, heureusement, ce n’était pas ce qui était prévu au programme. Ils montèrent dans les étages sans ralentir, pour atteindre le toit où un transporteur rapide n’allait pas tarder à les survoler pour une extraction “éclair”. Ce qui avait été prévu. Oui, mais voilà, sur le toit, il n’y avait pas de transporteur mais par contre, il y avait un Hyl’ioss qui les attendait de pied ferme. Devant sa simple silhouette, Célia tira sans réfléchir, visant sa tête dans une rafale qui vida son arme à tout allure. Mais l’Elam Evir avait sa Symbiose et n’esquiva pas, fixant le trio en silence. Eagle le tenait en joue et Fred était tendu à l’extrême, refermant des sangles autour de Célia, prêt à l’attacher à ce putain de transporteur en retard quitte à ne sauver qu’elle, tandis qu’elle tirait toujours avec une arme déchargée depuis plusieurs longues secondes. Le Traqueur Encyclique fit un pas vers eux, ne fixant plus que Célia, croisant son regard et ne la laissant pas détourner les yeux. Elle avait cessé de tirer en vain. Plus personne ne bougeait, dans cet entre-deux qui pouvait mal finir. Il suffisait que l’Hélian utilise son arme à son tour…

– Une vie pour une vie, soupira finalement Hyl’ioss. Mais je ne veux plus vous voir en territoire Hélian, Mademoiselle. Ou femme, mère, enceinte, peu m’importera.

Puis il quitta le toit sans autre forme de procès. Mais si Eagle et Fred en furent plus que soulagés, Célia sentit son corps abandonner la partie et elle s’écroula dans les bras de son ami, tenant encore son arme, mais elle venait de revenir un peu plus à la réalité par les simples mots d’Hyl’ioss. Elle n’était qu’une poupée, désarticulée et en pleurs.

– Une… vie… murmura-t-elle.

Fred essaya de faire comme s’il n’avait rien entendu et ajusta la position de Célia dans ses bras d’un mouvement puissant des épaules, s’accrochant ensuite avec elle au câble du transporteur quand ce fichu pilote se décida enfin à se montrer. Eagle passa après eux pour les couvrir. Le vent les fouetta un moment avant qu’ils ne soient à l’abri dans le transporteur mais ils étaient déjà à bonne distance quand les gardiens de la prison arrivèrent sur le toit et ne tentent vainement de les abattre de quelques coups de feu. Hors de portée, Fred attira Célia contre lui. Le bruit du transporteur avait quelque chose de rassurant. Elle en leva les yeux vers l’intérieur de la carlingue de l’appareil, comme si elle pouvait en voir les moteurs. Le bruit cyclique était apaisant après n’avoir eu comme bruit que des voix dont ses propres hurlements. Elle s’en laissa bercer, mais ne dormit pas. Elle avait les yeux ouverts sur le ciel. Sur les nuages… Au bout d’une heure de vol peut-être, elle commença à s’assoupir enfin et Fred put sentir son corps devenir plus lourd. Même si “lourd” était un bien grand mot vu son état. Elle était maigre à faire peur avec ses cheveux coupés trop courts, son teint de cire et ses joues creuses. Mais elle leva le nez vers lui, comme si elle le voyait enfin vraiment.

– J’aurai voulu l’appeler Frédéric… J’aurai tellement voulu…

Frédéric lui caressa la joue.

– Chhht, ma belle, tu auras encore l’occasion, je te promets… dit-il, essayant de lui sourire sans vraiment y arriver. On va vite passer au camp et ensuite tu rentres à la maison, tu vas vivre avec Sean et vous allez en avoir plein. Des Fred, des Alfred, des Manfred…

Il ferma les yeux, n’arrivant pas à cacher des larmes et la douleur dans sa voix. Célia leva une main, caressa sa joue, avec ce maudit sourire triste sur son visage émacié. Puis ses doigts glissèrent jusqu’aux lèvres de son ami comme pour le faire taire alors qu’il ne disait déjà plus rien.

– Tu restes avec moi ?

Fred hocha la tête.

– Je ne te lâche plus, dès que je pars, tu as des ennuis… dit-il.

Elle parut soulagée comme jamais et elle se laissa retomber tout contre lui, serrait bientôt sa veste dans un poing si serré qu’il n’était pas sûr de pouvoir le desserrer lui-même. En fait, il en doutait même fort. Et là, et seulement là, elle sombra dans le sommeil, presque comme si elle perdait connaissance, s’écroulant littéralement dans ses bras.

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28 avril 980

Fred tint parole et, quand Célia se réveilla, elle n’était pas seule dans la tente d’infirmerie. Le Khyan dormait, sa tête contre son flanc, et Rogue ronronnait dans son cou. Célia resta un bon moment à le regarder simplement dormir. Un visage connu, aimé et calme pour la première fois depuis trop longtemps. Ses doigts trouvèrent le chemin d’une mèche de ses cheveux châtains qui cachait ses yeux fermés et elle la déplaça avec un geste mesuré et doux. Un geste qui n’était pas celui d’une simple amie. Il y avait quelque chose de plus touchant et profond dans ce petit mouvement. Célia eut à nouveau ce sourire triste. Elle aurait voulu le remercier d’avoir pris tellement de risques pour venir la sauver. Mais en même temps, elle aurait tellement voulu qu’il arrive trop tard… Elle se mit à caresser sa joue, pleurant à présent en silence. Elle ne regardait même pas le petit chaton.

Fred et Rogue se réveillèrent en même temps, le chaton pour lui donner des coups de tête et lécher ses joues, et Fred lui prenant la main.

– Hey. On te transfère… probablement cet après-midi, si je me suis endormi. Massis dit que tu dois être un peu à l’ouest, il t’a donné de quoi relâcher tes muscles pour pas que tu sois une grande courbature généralisée…

Il parlait pour avoir quelque chose à dire, ne sachant pas quoi faire devant le regard si différent de Célia. Elle saisit le chaton dans son cou et le descendit en bas de son lit sans le regarder, avec quelque chose de nerveux dans ses gestes. Comme si sa présence devenait insupportable. Elle l’entendit miauler et elle se boucha les oreilles.

– Emmène-le… Pitié, emmène-le.

Fred récupéra le chaton qui n’était plus si petit que ça.

– Tu es sûre, Célia ? Bon… je reviens vite, ma belle.

Sauf que Rogue était têtu, dès que Fred le posait où que ce soit, il filait jusqu’à la tente d’infirmerie.

Célia le vit réapparaître, le regard hanté. Ce chaton qui grandissait était en vie… Il était en vie quand son bébé… Elle saisit la première chose à porté de main et le jeta sur le pauvre animal. Rogue déguerpit sans demander son reste, croisant un Fred qui grimaça et retourna au chevet de Célia. Elle tremblait de la tête aux pieds, malgré les calmants. Repliée sur son lit, serrant ce ventre vide à s’en faire mal. Elle avait toujours ce regard perdu.

– Je veux mon bébé… Rendez-moi mon bébé ! hurla-t-elle soudain.

Fred grimaça.

– Célia… Célia, je…

Mais qu’est-ce qu’il pouvait lui dire ? Qu’est-ce qu’il pouvait faire ??

Elle cria encore et encore. Hurlant à nouveau comme sous la torture, mais d’une douleur qui n’était plus physique. Massis en débarqua précipitamment, examinant aussitôt la jeune femme qui ne se calmait toujours pas. Il en vint à lui injecter un sédatif puissant pour l’assommer. Quand elle sombra, il soupira de voir la belle et énergique Elam Evir n’être plus qu’une ombre douloureuse. Elle n’était pas la première qui revenait brisée d’entre les mains des Hélians et ne serait pas la dernière. Mais ça n’aidait pas à trouver ça moins révoltant. Il regarda Frédéric d’un air désolé.

– Ne la laissez jamais seule. Sous aucun prétexte. Je vais voir avec Eagle ce qui peut être fait avec le transfert, mais en attendant, vous me la surveillez comme le lait sur le feu.

Frédéric grimaça.

– Oui, dit-il. Demandez à Eagle si je peux l’accompagner pendant le transfert, monsieur.
– Je ne vais pas lui demander, je vais lui ordonner, corrigea le médecin avant de sortir

Fred caressa les cheveux ternes de l’Elam Evir.

– Je ne te quitte plus.

Des doigts fins et lents s’enroulèrent alors autour de sa manche. Bien qu’assommée par le sédatif, Célia avait encore les yeux entrouverts. Elle regardait Frédéric avec un manque flagrant d’émotions hormis un petit quelque chose, tout au fond de ses yeux éteints. Ses doigts serrèrent le tissu. A l’évidence, elle ne voulait pas non plus qu’il s’en aille. La voir ainsi ému encore un peu plus le sniper et si Eagle avait refusé, Fred serait parti quand même avec elle, quitte à devenir déserteur avec tout ce que ça impliquait.

Mais, heureusement, le Capitaine accepta.

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15 Comments

  1. Encore une fois, c’est un superbe chapitre, bien que vraiment triste. J’ai bien failli vider la boite de kleenex (d’autant plus que j’en suis au 8ème mois, alors dès qu’on parle bébé et cie…).
    Je suis impatiente de lire la suite, notamment le comment ça va se passer avec Sean. !
    (Et même si c’est triste, je fais partie de ceux qui pense que ce genre de moments très tristes participent à une histoire où on s’identifie aux personnages et où on accroche.) Mais bon les pauvres personnages, vous ne leur épargnez rien !
    A la semaine prochaine pour la suite.

    • Vyrhelle

      11 février 2017 at 15 h 03 min

      Non, j’avoue, on ne leur épargne pas grand chose. En bien, comme en mal. Mais je crois que c’est effectivement une des raisons qui a fait qu’on s’est attachés à cette histoire, qu’on a décidé de la retranscrire en roman et de l’illustrer : on n’a pas voulu faire de compromis pour « épargner » les personnages. Mais promis, on a aussi évité de faire dans l’acharnement systématique XD

  2. Marf mais.. je redoutais un truc comme cela la semaine dernière… snif…
    On est parti pour une période kleenex je le sens.. le prochain chapitre promet d’être compliqué aussi, j’en connais un, en apprenant tout cela, qui va être.. imprévisible.
    Bon.. plus qu’à attendre une semaine quoi ! ^^
    Rofl, mais bon… quand même… snif..

    • Vyrhelle

      10 février 2017 at 20 h 20 min

      *tend un kleenex* … j’en ai en réserve. Je bosse sur la suite justement… C’est toujours délicat des passages comme ça. Mais on peut difficilement faire sans si on veut une histoire à laquelle on s’attache. Mais beuuuuh quand même T_T

      • *prend le kleenex*
        C’est ce genre d’évènements qui, bien que difficiles, donne de la profondeur aux personnages, encore plus en Rp je trouve, ainsi qu’à l’histoire en général… rendant le tout attachant. C’est rarement gratuit en général. Mais oui, snif quand même…
        Fred dans ce chapitre… je le trouve encore plus attachant !

        • Vyrhelle

          11 février 2017 at 14 h 56 min

          Et ce n’est pas fini. Fred est merveilleux et va le prouver.
          Sinon, je suis contente que ce passage réussisse à émouvoir. C’était important qu’il est de l’impact et marque les lecteurs. Après tout, j’expérimente encore beaucoup au niveau de l’écriture et je ne sais pas toujours anticiper le ressenti des gens. Donc, si les kleenex ont été nécessaires, je l’avoue, c’était le but.

  3. Nooooooon, c’est trop cruel 😭
    Pourquoi, pourquoi ? Moi aussi je voulais voir le bébé de Célia 😢

    • Vyrhelle

      10 février 2017 at 17 h 24 min

      Je sais T_T Je suis maso, sadique, tout ça…
      Mais s’il faut donner une raison, c’est que Célia est un phénix et il fallait un événement traumatisant pour illustrer comment elle renaît de ses cendres. Cet épisode de sa vie devait la marquer pour plusieurs années. Et trouvera sa vraie justification dans le livre 3. Mais je n’en dis pas plus, ça spoilerait trop.
      Faut juste savoir que ça n’ait pas gratuit, promis.

  4. « il y planait une ambiance pensante  » => pesante, non?

    Bon ça y’est je pleurs…

    • Vyrhelle

      10 février 2017 at 16 h 57 min

      Corrigée.
      Tiens, prends un kleenex, je travaille sur le prochain chapitre, je les ai à porté de main T__T

      • Oooh je les ai aussi!! J’ai ramené un paquet exprès quand j’ai lu le dernier chapitre… maintenant… ben va falloir que je ramène le stock, parce que ça ne fait que commencer…. T_T

        • Vyrhelle

          11 février 2017 at 14 h 47 min

          J’ai essayé de rassembler au plus ces chapitres pour pas que ça s’éternise non plus. Mais on est pas dans l’ambiance de la St Valentin, c’est certain XD

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