Le temps d'un tango

Fiction par Vyrhelle et A. Conroy

10 mars 983 – partie 1

Avec un hiver timide qui sentait déjà bon le printemps, la vie semblait agréable et calme dans le comté de Shi’Bta. Située au sud-est du royaume de Gora, c’était une région reconnue pour sa douceur de vivre, ses chasses de grande envergure et sa proximité avec deux pays très différents : à l’est, Harmonie, le cœur de l’Empire, un empire médiévaliste auquel appartenait d’ailleurs Gora ; et au Sud, l’Hutandara, berceau des Kel’antan et pays fier de son indépendance. Trois pays qui avaient trouvé depuis longtemps des accords pour vivre en paix. Comprendre que si Gora était vassal d’Harmonie, l’Hutandara avait su montrer assez de persuasion et surtout de force de frappe pour couper court à toute envie d’annexion impériale.

Depuis une bonne semaine, il y avait affluence dans une petite auberge du quartier sud de Sàdaba. Chef-lieu de Shi’Bta, Sàdaba était la cité la plus au sud du comté et présentait une large population hutani de par sa proximité avec la grande Hutandara, mais surtout, offrait toutes sortes de divertissements souvent qualifiés d’exotiques, voire uniques en leurs genres. Or l’attraction qui faisait parler les gens depuis quelques jours, et particulièrement les hommes dans les bars, c’était la nouvelle danseuse du Cabaret des Hespérides. On parlait d’une magnifique Hasperen grimée pour ressembler à la légendaire ennemie impériale, Célia la Rousse, et qui dansait sur scène avec une tignasse flamboyante, des corsets de cuir et un fusil élysian factice. Du coup, comme il restait moins d’une heure avant le début de la représentation, la file d’attente pour entrer dans le cabaret allait bien au-delà du coin de la rue. Grand bien leur fasse d’attendre, à tous ces goranii, ça leur apprendrait à s’y prendre au dernier moment ! Deux Seigneurs de la Nature, deux hutanii, eux, étaient à l’intérieur du cabaret depuis belle lurette et confortablement assis à des places de choix. L’un impatient, l’autre… blasé.

– Il y a “intérêt”. Il y a “avoir un béguin”. Et il y a être “COMPLÈTEMENT RIDICULE” ! Meldan, non seulement c’est une femme que tu n’as vue que deux fois de toute ta vie, dont la dernière il y a PLUS de TROIS ans. Mais en plus, tu sais, ce n’est pas vraiment elle qui va être sur scène. Tu es…
– Romantique ?
– Non, j’allais dire pitoyable.

Les voix dans la salle s’élevèrent tout à coup, empêchant toute autre réplique du dénommé Meldan. En effet, le rideau se levait sur un groupe de femmes en tenues plus que légères et le public n’attendait que ça. La musique était enlevée et à l’image du spectacle : déluré. Mais quand la fameuse Célia fit son apparition, il était évident qu’il ne s’agissait que d’une artiste la singeant pour la joie du public. Elle était très grande, aux formes pulpeuses, ses cheveux étaient ouvertement une perruque et sa poitrine remplissait largement la main d’un brave homme… En toute franchise, Meldan se serait bien dévoué pour être ce brave homme le temps d’une nuit et apprécia sincèrement le spectacle. Mais la danseuse n’avait clairement rien à voir avec l’originale. Il se souvenait encore de la grâce de Célia alors qu’ils avaient dansé ensemble durant cette lointaine soirée d’été… Et si l’artiste était également une danseuse, ça n’avait juste… rien à voir. Il eut un soupir et Edharn grogna.

– Toute la semaine, tu m’as tanné pour aller voir ça et maintenant, tu oses soupirer, marmonna l’imposant Kel’antan.
– Oh arrête de râler, regarde plutôt les jolies femmes danser.
– Des jolies femmes qui dansent, on en a AUSSI dans l’Hutandara.
– Je peux vous servir quelque chose, messieurs ?, demanda alors une serveuse qui s’était approchée de leur table.

La jeune fille était une jolie gorani aux yeux noirs et à la chevelure assortie relevée en queue de cheval. Comme toutes les serveuses du cabaret, elle portait corset, jupe moulante fendue, tablier et escarpins, dans un style entre Kristaris de Métal et Hasperen. Meldan lui fit un sourire ravageur et, même avec des yeux rendus verts foncés par des lentilles de contact, il avait toujours un charme fou.

– Deux lukutus, si vous avez, Mademoiselle, dit-il, aguicheur. Et quelques minutes de votre temps, peut-être ?

La jeune fille rougit, même si à l’évidence, elle le faisait sur demande, plus qu’habituée à ce genre d’approche.

– Désolée monsieur, pas pendant mes heures de travail. Sinon, vous allez avoir des ennuis, dit-elle en riant à moitié. Je vous amène vos boissons.

Alors qu’elle s’éloignait, Meldan put remarquer qu’elle avait fait un petit signe de tête à une silhouette à l’arrière de la salle. A l’évidence,  c’était un vigile qui protégeait les filles et vérifiait si tout allait bien. Rien d’anormal, sauf que pendant une seconde le Kel’antan eut une impression étrange face à ce qui se dégageait de cette silhouette. Pas menaçante, pas agressive, mais pas habituelle pour un videur. Or il existait plusieurs niveaux d’intérêts pour des mystères, grands ou petits, qui pouvaient être classés ainsi : intérêt passif, curiosité, obsession et Meldan. Le Kel’ regarda la serveuse s’éloigner et laissa son regard s’attarder sur les courbes de ses hanches mais il regardait surtout sur le côté, vers la silhouette dans l’ombre. Qui c’est, qu’est-ce que c’est, pourquoi c’est là ? Son attention ne passa pas inaperçue et il croisa le regard vert de la personne en retrait. C’était un regard dur. L’ombre bougea juste assez pour dévoiler une carrure assez svelte mais aux larges épaules, moulée dans une tenue noire discrète et laissant une très bonne aisance de mouvement. Idéal pour un vigile protégeant des filles dans un cabaret. Mais surtout, ce n’était pas un homme, mais une femme au style très masculin. Dans la pénombre, beaucoup s’y seraient trompés, mais pas Meldan. Il se leva trop vite pour qu’Edharn ne le force à rester vissé sur son siège.

– Meldan, bordel de…

Le beau brun avait déjà traversé la salle et s’adossait au mur comme pour regarder la scène d’un autre angle, mais il était tout près de la silhouette.

– Bonsoir, sourit-il.

La vigile l’avait regardé s’approcher en haussant un sourcil. Sourcil qui resta levé quand il la salua.

– Bonsoir, monsieur. Un problème ?
– Non, répondit Meldan. Je suis juste curieux. Vous êtes vigile, videuse ? Sécurité particulière ?

La femme d’une trentaine d’années, à la mâchoire marquée et aux traits anguleux, le regarda avec perplexité.

– J’assure la sécurité des serveuses. C’est mon travail et généralement, on me laisse le faire sans s’occuper de ma présence. Vous devriez retourner à votre place, je crois que votre consommation arrive.

Elle montra du nez la petite gorani qui revenait avec un plateau bien chargé, déposant les commandes sur les tables au fur et à mesure de son avancée. Meldan hocha la tête.

– Il semblerait. C’est fréquent, les ennuis avec les serveuses pour que vous ayez engagé des Dames ? Celle-ci est Kristaris, la blondinette là-bas l’est aussi, je pense.

Le visage déjà peu avenant de la vigile se ferma un peu plus.

– Je vois que vous avez l’œil… et oui, les ennuis sont fréquents. Certains finissent même de se régler derrière le cabaret. Alors retournez à votre place, profitez de votre soirée et laissez-moi faire mon travail. Je suis ici pour veiller à ce que vous passiez un bon moment devant le spectacle et que vous repartiez avec le sourire.

Sauf que quelque chose clochait dans tout ça et pas seulement du côté de la vigile. A bien y regarder les serveuses, non plus, n’étaient pas tout à fait ordinaires. Trop jolies… Certaines étaient bien des Dames. Quand aux danseuses… Là, il y eut comme une alarme qui retentit enfin dans l’esprit du Kel’antan : ça puait le traquenard ! Mais peut-être pas pour lui. Meldan fronça les sourcils et observa un peu plus la salle.

– Si…

Il hésita. La vigile semblait compétente, elle devait avoir remarqué les bizarreries du lieu, surtout en observant la salle depuis plus longtemps. S’il lui signalait le souci, il pouvait se retrouver dans les ennuis… Une bonne soirée, quoi !

– Si je vous dis que je flaire le gros guet-apens, vous êtes intéressée ou vous me renvoyez quand même à ma place avec un sourire à la fois menaçant et particulièrement sexy ?
– J’en dis que vous avez vraiment l’œil, mais que ça ne vous concerne en rien, dit-elle froidement mais à voix plus basse. A moins que vous soyez de mèche avec un Dissonant, messire Nàdar.

Elle releva alors un peu le col de sa veste et dévoila un insigne officiel des autorités goranii.

– Si vous croyez que nous ne savons pas que vous êtes en ville depuis une semaine… Retournez à votre place, vous troublez une opération de Pisteurs Impériaux.

Meldan resta immobile une demi-seconde.

– Mais comment vous faites toujours pour m’identifier ?! Je ne paye pas de passeur, je crapahute volontairement par des sentiers paumés pour passer la frontière… Oui, je vais me rasseoir, mais dites-moi juste quand et où j’ai été remarqué…, soupira l’hutani.

La femme croisa les bras sur le torse.

– Ici, dans les rues de la ville. Nous sommes en pleine opération de grande envergure, nous avons vérifié les identités de tous les Seigneurs, qu’ils soient du coin, en visite ou de passage. Vous n’imaginez même pas le nombre d’espions qu’il y a partout actuellement. Ça me rassure de savoir que vous-même, vous n’avez pas traversé les mailles de notre filet. C’est de bon augure pour ce qui se prépare.

Elle regarda dans sa direction, plus détendue à présent.

– Quelque soit votre rang, vous êtes hutani, tout ça ne vous concerne pas. Vous devriez retourner à votre place, profitez de la soirée et oubliez les détails qui vous ont interpellé.

Ça tranquillisa Meldan, du coup. Non mais, être reconnu après toutes ses précautions ! Savoir que c’était un problème de sécurité nationale le rassurait un peu.

– Oublier, difficilement. Ne pas m’interposer, certainement. Bonne traque, mademoiselle, salua-t-il, retournant près d’Edharn pour savourer son verre.

Mais, évidemment, il se mit observer de plus belle, la salle, les danseuses, les serveuses, les spectateurs, tout le monde, cherchant la cible des Pisteurs. Mais il eut beau observer durant toute la durée du spectacle, il ne put identifier aucune cible. Repérer les agents Harmonii, oui. Savoir qu’il y en avait aidait à les identifier. Il repéra aussi un appât. Meldan ignorait qui était l’homme aux cheveux châtains clairs et aux yeux bleus du milieu de la salle, mais tous les agents avaient au moins une fois regardé dans sa direction et il n’avait pas l’attitude d’une proie potentielle. Meldan continua donc à regarder la salle, répondant distraitement à Edharn ici et là, ne cherchant plus les agents Harmonii mais regardant qui d’autre s’intéressait à l’homme blond. S’il y avait un intrus, alors il y avait des chances que ce soit la cible de tout cela et qu’il y aurait de l’action avant longtemps.

– Tu es désespérant, Meldan, gronda soudain Edharn de sa voix grave. Si tu crois que je ne te connais pas assez pour voir que tu as encore ce besoin maladif de mettre ton nez dans ce qui ne te concerne pas… Tu trépignes presque sur ta chaise.

Le grand Kel’antan posa son verre vide et regarda son ami trop curieux d’un air blasé.

– Tu as vu, tu t’es bien amusé, alors maintenant, tu me siffles ce verre et on rentre.

Dans la salle, aucun signe ne venant changer la donne de la situation, Meldan envoya un regard peu amusé à Edharn.

– Je ne trépigne pas, Môssieur Edharn, j’attends !

Mais visiblement, il attendait pour rien. Après tout, même si rien ne valait l’efficacité à la hutani, les autorités goranii – surtout si elles étaient là pour soutenir des Pisteurs Impériaux – étaient… plutôt compétentes. Il se leva avec un soupir, finissant son verre.

– Ce que tu peux être rabat-joie depuis que tu es marié…
– Et toi, toujours aussi intenable de ne pas l’être !, lança Edharn, tout de même ravi de pouvoir enfin bouger.

Et pour cause, sa chaise était trop petite pour son gabarit. Il faut dire que l’homme donnait facilement une tête et demi de différence avec son ami qui était pourtant lui-même grand. Et surtout, il faisait presque deux fois sa carrure. Ils finirent dans la rue comme bon nombre des spectateurs plutôt ravis de leur soirée. Edharn l’était moins et avançait dans la rue en silence jusqu’à ce qu’il n’y ait plus que quelques passants sur leur route.

– Alors, ils recherchent qui ?, demanda le grand et massif Kel’, bien plus fin parfois qu’il ne le laissait paraître.

Meldan haussa les épaules.

– Un Dissonant. Qui doit avoir une dent contre le blond à deux rangs devant nous.

Il croisa les bras derrière sa tête.

– Quoi qu’il en soit, soit ils se sont plantés. Soit leur cible est plus maligne qu’eux.

Ils levèrent alors la tête simultanément de voir une silhouette passer sur un toit au-dessus d’eux. Ils n’avaient qu’à peine eu le temps de distinguer une chevelure rousse qu’une gigantesque explosion soufflait une partie du quartier derrière eux. En provenance du Cabaret. Meldan resta silencieux une micro-seconde.

– Définitivement plus douée, décida-t-il et, alors que tout le monde se précipitait vers l’explosion, lui monta sur le toit et poursuivit la silhouette rousse.

Sur les toits de Sàdaba

Edharn le regarda faire… et se frappa le front d’une main avant de partir à la poursuite de son ami depuis la rue.

Sur les toits de Sàdaba, la silhouette filait à toute allure avec une agilité hors-norme. Vêtue de noir dans un style si neutre qu’il était difficilement qualifiable, un baluchon dans le dos, elle passait même de toit en toit sans ralentir. Meldan la perdit de vue à plusieurs reprises. Mais l’hutani avait plus d’un tour dans son sac et pour la garder dans son champ de vision, continuer à aller assez vite et ne pas être remarqué – lui ne portait pas de noir sous une lune trop lumineuse -, il zoomorpha complètement entre deux toits, suivant dès lors la Dissonante sous la forme animale d’un merle. Originaires de l’Hutandara ou non, Les Seigneurs Kel’antan avaient tous la capacité de prendre, à volonté, des caractéristiques physiques de leur totem. Les Seigneurs de la Flore, des dons végétaux, ceux de la Faune, des dons animaux. Mais en prendre l’apparence complète, comme Meldan, c’était plutôt un don rare. Un Grand Laï d’Alti.

En attendant, la fugitive poursuivit son avancée pendant un bon quart d’heure sans ralentir. Elle ne s’arrêta qu’en arrivant en banlieue de la ville, là où les toits étaient plus espacés et les rues plus larges. Meldan la vit sauter directement dans un carré de verdure, rouler pour se réceptionner et repartir presque aussi vite dans une ruelle discrète. Depuis son point de vue élevé, il put voir aussi que la jeune femme vérifiait régulièrement derrière elle, mais surtout qu’elle savait où elle allait, qu’elle était armée d’une arme de poing élysiane et qu’elle venait de faire tout ça en talons hauts ! Elle s’arrêta enfin dans une impasse invisible depuis la rue, montant sur la selle d’une moto à la taille assez remarquable, mais resta là, le contact coupé, comme attendant le bon moment pour repartir. Meldan fit plusieurs cercles dans le ciel, observant les rues où se trouvaient les goranii. Il l’avait reconnue – comment la manquer ? -. Si les cheveux n’avaient pas été un indice en soi, il se souvenait de son corps, de son visage et – NON, Edharn, il n’était pas obsédé – et s’il avait son mot à dire, elle ne serait pas arrêtée pour Dissonance ce soir. Oui, il avait dit à la vigile qu’il ne s’en mêlait pas. Mais c’était avant qu’il ne sache que la cible était Célia la Rousse, la vraie, la criminelle keranorienne recherchée depuis des mois par tout ce qui ressemblait à un militaire gorani, et dont il savait très bien que le vrai nom était Cordélia Amaris Avonis. Il se passa de longues minutes avant que des cris provenant des rues avoisinantes ne viennent troubler le silence nocturne. Des miliciens remontaient les rues à la poursuite du fauteur de trouble. En l’occurrence d’une cible Dissonante très précise qu’ils avaient voulu attirer dans ce piège qu’ils essayaient à présent, tant bien que mal, de refermer sur leur proie. Alors qu’elle venait de les mordre violemment. Célia sur sa moto s’était raidie. Elle était descendue de la selle et s’était mise à pousser l’énorme engin pour sortir de l’impasse en silence et remonter une petite ruelle, alors que la moto semblait ne rien peser pour elle. Meldan vola au-dessus de la jeune femme, observant sa progression, estimant sa destination et la devançant pour prévenir toute mauvaise surprise. C’est ainsi qu’il l’observa longer plusieurs bâtisses, poussant toujours son encombrante machine de métal, remonter une autre impasse pour mieux se glisser dans un jardin désert et couper à travers un quartier entier. Mais quand il la vit tout à coup tourner vers une rue qui la mènerait irrémédiablement vers les goranii, quoi qu’elle fasse, le merle qu’il était poussa un cri d’avertissement et descendit en piqué devant elle pour la faire reculer. Il remonta aussitôt, espérant qu’elle ferait confiance à ce “signe du karma”, avant d’envisager de se montrer réellement. Il était censé ne pas s’impliquer après tout. Mais Célia avait surtout sorti son arme et l’avait pointée sur l’animal avant même de comprendre ce que c’était. Il s’en était fallu de peu pour qu’elle ne tire et ne provoque une catastrophe, car gênée par sa lourde moto, elle n’avait pas été aussi rapide que d’ordinaire. L’intervention eut quand même le mérite de lui faire changer de route. Elle ne voulait pas être à nouveau agressée par un sale volatile, bruyant de surcroît, si elle continuait dans la même direction. Elle remonta ensuite trois ou quatre rues désertes, puis s’engouffra le long d’un pan de mur délabré. De là, elle fit prudemment rouler sa Grande Dame sur quelques marches, seul vestige encore identifiable d’une demeure depuis longtemps en ruine. Elle en fit le tour et se glissa avec sa moto en dessous, dans un espace béant, rejoignant un sous-sol au milieu d’un quartier quasi déserté de Sàdaba que seuls les clochards et les chiens errants devaient encore fréquenter. Mais ce soir, ce serait les clochards, les chiens errants, une Dissonante rousse à la gâchette facile et un Alti hutani à plumes. Se faufiler après elle n’était sûrement pas le plus judicieux à faire mais Meldan était toujours aussi curieux, et il glissa à sa suite d’un rapide virement sur son aile gauche. Il se retrouva dans une cave en sol de terre battue et dut se poser très vite, faute de profondeur. Il termina au sol, repliant ses ailes devenues encombrantes, tourna sur lui-même et se retrouva face au canon d’une arme élysiane, juste en face du bec, derrière laquelle se tenant la silhouette recroquevillée d’une Célia qui n’avait rien d’avenante. Elle lui jeta de la poussière à la tête d’un mouvement vif du pied.

– Allez, va-t-en. Si tu me fais repérer, je te jure que je te plume ! Laisse-moi tranquille, maudite bête !

Meldan faillit lever les ailes en un signe de reddition mais le mouvement était trop humain et il risquait vraiment de se faire tirer dessus. La logique aurait voulu qu’il s’en aille à ce moment-là. Il ne devait toujours pas s’impliquer et personne ne la trouverait là. Il reprit donc une forme humaine et lui fit un coucou de la main, dans un flagrant exemple de la logique selon Meldan.

– Tirez pas, ça ferait du bruit !, dit-il immédiatement dans un très bon keranorien, se préparant à utiliser sa Résonance, des fois que.

Célia écarquilla de grands yeux entre surprise et colère. Son arme pointa aussitôt vers la tête du Seigneur. Mais elle ne tira pas. Elle savait trop bien que le bruit la trahirait et que les miliciens étaient déjà trop près. Surtout que n’importe quel Seigneur voyant le coup de feu partir aurait le réflexe de bloquer la balle par vibration harmonique. Tirer n’aurait donc eu comme effet que de trahir sa présence à des rues à la ronde… Elle resta à regarder ce nouveau venu sans trop savoir quoi faire. Sinon que son arme tremblait légèrement.

– Foutez-le camp, articula-t-elle à mi-voix, les dents serrées.
– Dès que sortir ne risquera pas d’attirer l’attention sur vous, promit-il à voix basse, toujours souriant.

Elle en resta visiblement perplexe. Elle lui fit un signe du menton pour lui faire comprendre qu’il pouvait bouger, en tout cas reculer assez pour s’asseoir, mais elle gardait son arme pointée sur lui. Geste inutile mais ça calmait ses nerfs un peu malmenés. Puis elle ne dit plus rien, le détaillant alors qu’elle essayait surtout d’entendre les bruits des environs. Meldan écoutait aussi et son ouïe était excellente. Sûrement même bien meilleure que celle de l’Hasperen en face de lui, comme généralement tous les Kel’antan comparés aux Seigneurs des autres Castes. En attendant, bloquée avec ce drôle d’olibrius qui l’avait suivie, et qui, par sa métamorphose complète en animal, était forcément Alti, Célia se mit à l’étudier avec soin et bientôt lui trouver un air connu. Ça lui demanda un certain temps pour le replacer. Elle en avait vu bien des gens depuis toutes ces années, vécu trop de choses pour se rappeler sans mal d’un mystérieux cavalier qui s’était invité à un anniversaire presque oublié, se rappeler d’un bon danseur au sourire aisé, intelligent, surtout avec des lentilles de couleur différente sur les yeux, de nuit et dans un lieu sombre… Mais elle n’avait pas eu l’occasion de côtoyer beaucoup de Kel’antan.

– Mé… Médon ? Maldon ?, demanda-t-elle finalement, après un bon quart d’heure à essayer de se rappeler.

Meldan lui fit un sourire, pas aussi idiot que celui d’un roi et moins grand que celui d’une âme-sœur, connus dans une autre vie, mais radieux et sincère.

– Meldan, corrigea-t-il. Je ne pensais pas que vous vous souviendriez de moi. Nous ne nous sommes vus que deux fois…
– Deux fois ?, répéta la jeune femme suspicieuse et sur le qui-vive.

Un bruit au-dessus d’eux la fit aussitôt lever les yeux au plafond. Elle en oublia la conversation en cours, rapprochant son arme d’elle. Elle avait à la fois des airs de prédateur en chasse et de bête traquée. Meldan resta silencieux jusqu’à ce que la menace soit passée.

– Deux fois, mais vous étiez très mal en point la seconde fois. Ça impliquait des goranii, une cascade et un filet.

Célia resta très sceptique. Il y avait très peu de personnes pouvant être au courant de cette histoire de filet. Dont un peu trop de goranii à son goût. Elle posa un regard très méfiant sur cet importun.

– Je n’ai aucun souvenir de vous durant cet épisode, dit-elle. On m’a dit que des Kel’antan comme vous, des hutanii m’avaient aidée, mais rien ne me dit que c’était réellement vous. Pourquoi êtes-vous là, ce soir ? Qu’est-ce que vous me voulez ?
– Une facétie du Karma, répondit Meldan. J’étais…

Il se tut alors que des pas se faisaient entendre dans la ruelle, puis reprit, un instant de silence plus tard.

– J’étais venu voir le spectacle, curieux de l’image que les goranii pouvaient donner de vous, j’ai remarqué les forces goranii, puis je vous ai vue… juste de la curiosité. Vous êtes quelqu’un de fascinant.

Célia eut une expression comique qui trahissait le grand “quoi ?” qui lui était venu à l’esprit. Elle avait ensuite cligné des yeux, prête à se prendre l’arête du nez entre deux doigts.

– Une criminelle recherchée qui abat des gens à tour de bras, ça vous… fascine ?

Meldan haussa les épaules.

– Je n’ai pas grand chose à faire des goranii et je connais le rôle des Pisteurs Impériaux. Quoi que Dissonante, vous n’utilisez peut-être pas la même appellation, vu que vous refusez le Chant d’Harmonie de l’Impératrice. Je suis fasciné par la femme, pas par son métier.

Le regard de Célia laissa passer une ombre alors qu’elle se reculait un peu plus dans son petit recoin, adossée à sa moto. La prise sur son arme se fit plus ferme et sa visée s’ajusta.

– Passez votre chemin, Meldan Kel’antan. Il n’y a plus aucune femme derrière le métier et la légende. Elle est déjà morte.

Meldan secoua la tête.

– Voilà une triste nouvelle que je ne crois pas. Me laisserez-vous au moins vous escorter hors de la ville ? Elle regorge de goranii et l’appât au cabaret m’est familier, je me demande s’il ne s’agit pas du Pisteur qui vous courait après dans l’Hutandara. S’il vous plaît? Pour ma paix d’esprit.
– Vous l’avez reconnu malgré son déguisement ?, coupa Célia. Généralement, il faut avoir l’œil pour ça. Ou savoir qui il est… Je n’ai aucune confiance en vous, Meldan. Je ne vous connais pas et vous débarquez au plus mauvais moment.

Elle se mit à bouger, visiblement pour se préparer à sortir de sa cachette.

– Je n’ai pas besoin de votre aide. Rien ne me dit que finalement, ce n’est pas vous le piège qu’ils me tendent. La mascarade du Cabaret était trop grossière… Et vous êtes Alti… Les Altii ne sont pas assez nombreux pour qu’une rencontre soit fortuite.

Meldan fronça les sourcils.

– Je comprends votre méfiance, mais je ne suis pas de mèche avec les goranii. Je suis hutani et, par définition, je suis neutre dans le conflit entre Harmonii et Dissonants. Est-ce si dur à croire ?

Célia laissa un léger arrêt dans ses mouvements trahir une hésitation. Puis elle soupira.

– Ce n’est que votre parole. Même si vous n’avez pas trahi ma présence ici depuis tout à l’heure, même si vous parlez avec un fort accent hutani, ça ne veut rien dire.

Elle tourna alors un visage qui se voulait froid mais qui était surtout triste.

– Je ne peux faire confiance à personne. Je n’ai pas ce luxe.

Meldan secoua la tête.

– C’est un bien triste voyageur, celui qui n’a pas confiance, dit-il, traduisant un dicton de son pays et grimaçant de ne pas aimer la perte de sens entre l’hutani et le keranorien.

Célia ne sut pourquoi elle ne quitta pas sa cachette à ce moment-là. Elle n’entendait plus les miliciens. Il lui suffisait d’aller vérifier si la voie était libre et revenir chercher sa moto pour filer sans se retourner. Sauf que justement, elle s’était retournée.

– Oui, je suis un voyageur triste, ne vous en déplaise. En deuil et condamné. Vous me trouviez fascinante ? Alors voyez mon vrai visage. Je ne suis qu’une ombre qu’il faut oublier parce que demain je serai peut-être morte.

Elle eut une expression douloureuse comme si elle luttait contre cette fatalité.

– Je n’ai jamais voulu avoir cette vie. Au moins, elle se terminera bientôt, mais tant qu’à faire, j’aimerai avoir la satisfaction de me dire que j’aurai été une proie difficile à abattre.
– La proie la plus difficile est celle que l’on n’abat jamais, dit doucement Meldan.

Pris d’un élan, il posa sa main sur son bras.

– Je ne vous oublierai pas, Célia, surtout si vous deviez mourir demain. Nous ne mourrons vraiment que lorsqu’on nous oublie.

Célia, loin de retirer son bras, resta à regarder cet homme avec une expression qui aurait fendu le cœur à n’importe qui. Elle ouvrit la bouche mais en fin de compte la referma sans n’avoir rien dit. Elle resta à regarder Meldan comme si elle espérait qu’il allait claquer des doigts et comme par magie, il allait aussi la changer en oiseau et la laisser s’envoler. Puis elle baissa la tête, posa sa main sur son ventre, crispa ses doigts.

– Partez Meldan. S’il-vous-plaît.

Mais à son intonation de voix, elle était moins déterminée que quelques minutes plus tôt. Meldan lui fit un sourire et caressa doucement la peau sous son pouce.

– Je vous ouvre la voie, dit-il, parce que c’était parfaitement ce qu’elle avait demandé, d’abord.

Curieux, imprudent ET têtu.

Il reprit sa forme de merle et sortit de la cave, observant les alentours avant de flûter un son qu’une petite partie de Célia, celle qui était liée au Grand Laï Kel’ qu’elle travaillait depuis plusieurs années maintenant, traduisit comme “la voie est libre”. Célia hésita, mais finalement, elle prit sa moto et la sortit de sa cachette pour remonter vers la rue. Elle ne savait pas pourquoi elle se laissait finalement guider. C’était contre la plus élémentaire des prudences. Mais elle arrêta de se poser des questions et préféra ouvrir l’œil, pour anticiper toute mauvaise surprise, non sans un regard régulièrement jeté vers son étrange et borné guide à plume. Une bonne définition de Meldan.

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2 Comments

  1. Aaaaah je suis en retard!!!! J’avais pas vu que c’était sortiiiiiit!!!
    Meldan, c’est pas Merle qu’il devrait être, mais mulet!!! (et il était pas corbeau à la base???)
    Et je réitère, Edharn, il est trop petit sur cette image, soit dit en passant, MAGNIFIQUE!

    • Vyrhelle

      25 mars 2018 at 0 h 05 min

      Oui, je sais, Edharn devrait être plus grand, mais ça fichait par terre la dynamique de ma perspective <___< alors je le ferai plus grand plus tard ! Et Meldan était bien corbeau à la base, mais j'avais peur qu'il y ait confusion entre son totem et les Corbeaux de Keranor. En gros, ça faisait trop de corbeau dans cette histoire. Et puis , le merle pour un Kel' chanteur, ça va très bien. Surtout quand j'ai découvert qu'on disait qu'un merle ça siffle, ça chante et ça flûte ! Le merle lui va tellement mieux que le corbeau ! *ricane*

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