Le temps d'un tango

Fiction par Vyrhelle et A. Conroy

17 juillet 983

C’était fait. Les fiançailles royales avaient été annoncées à la Haute Cour de Keranor lors d’une somptueuse soirée au palais et les journaux avaient relayé l’annonce dans tout le royaume. Pas un seul keranorien n’ignorait plus que Kerann avait choisi sa future nouvelle compagne, alors qu’aux yeux de son peuple, la précédente compagne avait pris “sa retraite” voilà quatre ans. Personne n’était choqué de cet état de fait que leur roi “immortel” en changeait tous les trente ou quarante ans, quand la reine en titre était lasse d’endosser ce convoité mais ô combien lourd statut. Un subterfuge parmi une liste bien établie de mensonges qui devaient préserver la plus grosse supercherie politique du pays et permettait la passation discrète des rênes du pouvoir royal du père au fils.

La garde spéciale de la fiancée remplissait sa tâche depuis plus de quinze jours. Sean avait veillé à ce qu’elle soit la meilleure possible et prête en un minimum de temps. C’était sa manière d’expédier un dossier qu’il ne voulait pas traiter : il s’arrangeait pour qu’il soit parfait et qu’il puisse le mettre dans la catégorie des affaires classées. Seule contrariété, le père de Kaede, le Vicomte Kazuo Fukuda avait insisté pour choisir la responsable de cette troupe lui-même. Mais comme la candidate proposée avait un curriculum vitae impressionnant et une réputation irréprochable, Sean se laissa convaincre. C’est ainsi qu’une Darhàn du Cinquième Cercle,  du nom de Kaori Anuda fit son apparition dans la garde rapprochée des proches de la famille royale. Une garde que Sean surveillait toujours comme un rapace paranoïaque en quête de la moindre fausse note. Et ce fut tout.

Sean s’évertua dès lors à reprendre le cours de ses fonctions habituelles, se plongeant toujours plus scrupuleusement dans le travail pour ne pas voir le reste. Que Ian avait changé, que depuis sa rencontre avec Kaede, il était ouvertement dans une période de rébellion plus marquée que jamais, que son attitude était un coup violent à leur amitié, que voir son ami stupidement amoureux réveillait ses propres souvenirs… Du moins, quand il le voyait. Ajouté à ses allers et venues depuis le sud du pays, maintenant, Ian était souvent absent du palais, sans donner de nouvelles, en semant ses escortes et négligeant sa sécurité. Sean comprenait pourquoi il agissait ainsi, dans cette attitude de “j’ai assez obéi jusque là, foutez-moi la paix”, mais ça commençait vraiment à être blessant d’être relégué au rang de subalterne donneur de leçon. Surtout quand la responsable de l’escorte de la fiancée royale se tournait vers lui d’avoir encore été semée.

Il n’y avait donc rien de surprenant à ce que la raison de l’agacement de Sean, pour parler avec un “léger” euphémisme, fut justement en train de s’approcher de lui par un couloir secondaire du palais, alors que Sean savait pertinemment qu’il avait une réunion en cours. Guilleret, sifflotant, ajustant son col, Ian se déplaçait avec aisance et naturel, mais il se pouvait qu’un œil averti se rende compte qu’il évitait aussi les coins réellement très fréquentés. C’est qu’il ne voulait pas embêter les gardes, comprenez… Les pauvres avaient trop de travail, inutile de les déranger avec lui, d’ailleurs il n’était même pas là, il était en réunion.

Sauf que, pris dans ses pensées, il n’avait pas vu Sean, plus loin. Et le sourire débile que Ian arborait valait toutes les explications du monde sur la raison de sa fugue et sa destination.

– Tu sais que Anuda va finir par faire une attaque au milieu de mon bureau si tu continues de filer à l’élysiane avec Kaede. Elle doit déjà faire les cent pas dans le couloir parce qu’elle a perdu la trace de sa protégée. Et après, tu te demandes pourquoi j’ai refusé le poste ?

Ian s’arrêta au milieu d’un pas, le pied en l’air, le visage figé dans son sifflement. Il releva les yeux, regarda Sean, puis le couloir, puis derrière lui, reconnut le chemin qu’il avait pris, se maudit de ne pas avoir fait attention et d’avoir laissé les habitudes le guider, et reprit contenance.

– Moi ? Je ne vois pas de quoi tu parles, enfin, Sean. Tu n’es pas à ton bureau ? Ou en train d’entraîner tes Commandos ?

Il mit encore une bonne minute avant de penser à poser le pied par terre.

Sean prit le parti de le prendre avec plus de calme qu’il n’en avait l’intention de prime abord. Il était revenu au palais pour Ian. Parce que ce grand dadais l’avait empêché de fuir ce qui était sa responsabilité et son choix, mais surtout l’avait empêché de se détruire. Alors le jeune Duc pouvait bien mettre de l’eau dans son vin et arrêter d’essayer de remettre Ian dans la royale cage dorée qu’il détestait.

– Je ne travaille pas uniquement à mon bureau, Ian. Et les Commandos étant en test d’endurance, je me suis dit que j’allais voir comment tu survivais à ta réunion…

Ian sembla un instant surpris par l’attitude de Sean, puis rassuré, puis méfiant, et un jour, il devrait apprendre à cacher ses émotions à son ami parce que là, c’était pitoyable, surtout pour un Suprême Alti.

– Oh… heu… je… m’en sors bien ? Pas de souci, c’est gentil. Et je dois y aller, là, alors… je te laisse à ton travail…

On ne savait jamais, ça pouvait marcher… En tout cas, Ian recommença à marcher, évitant Sean pour le dépasser et filer.

– Ian, la salle du conseil, c’est de l’autre côté. Tu as beau préférer compter fleurette, comme n’importe quel homme normalement constitué, il se trouve que là, c’est une réunion importante et surtout, tu as eu mes rapports rapportant des incidents inquiétants dans plusieurs quartiers du centre ville, non ? Pour une fois, fais-moi plaisir, va à cette réunion et ensuite, profite de ta soirée, en ne semant pas votre escorte.

Ian leva les yeux au ciel.

– Tu es pénible, pire que mes parents… Sean, je suis Suprême Alti, alors d’accord, je ne suis pas immort… hahem… enfin si, mais techniquement, enfin tu sais… Bref, je suis de taille à défendre Kaede. Vraiment. Tu t’inquiètes pour rien, je t’assure.

Un petit signe insolent de la main, un sourire encore plus insolent, et il était parti. Sans escorte, bien sûr.

La situation tournait au ridicule. Sean ne savait plus comment gérer ça, surtout qu’il se demandait de plus en plus sérieusement s’il avait réellement envie d’en faire l’effort. Il regarda son roi s’éloigner et resta un instant immobile dans l’ombre entre deux hautes fenêtres du couloir.

C’est là que Sean réalisa soudain à quel point il faisait fausse route.

Il avait été le premier à faire des bêtises énormes quand il avait été question de Célia. L’amour l’avait rendu imprudent, impulsif et même idiot, et ce, trois années durant. Alors pourquoi espérait-il que Ian serait au-dessus de ce genre de réactions ? Parce qu’il  était un Ange ? Par amitié pour lui ? Quand lui-même avait plusieurs souvenirs d’avoir exaspéré son ami par son attitude. Il l’avait abandonné en pleine boîte de nuit, tiré dessus à plusieurs reprises, avait forcé Ian à aller lui sauver la peau à Gora, l’avait délaissé des semaines durant pour n’être qu’avec Célia… Sean secoua la tête de gauche à droite. Non, ce n’était pas Ian le problème…

Comprenant son erreur, Sean savait désormais qu’il n’avait pas à discuter l’attitude de Ian. Il devait s’y adapter, un point c’est tout. La solution fut dès lors limpide : s’il ne voulait plus empêcher Ian d’agir à sa guise, il pouvait faire en sorte que rien ne vienne profiter de son inattention. Ce qui voulait dire qu’il ne devait pas juste protéger Ian, il devait empêcher les ennuis d’arriver jusqu’à lui. Or, dans l’immédiat, les ennuis potentiels, c’était les incidents dans le centre ville, dans des quartiers touristiques et populeux où Ian aimait souvent se cacher. Le Démon se remit en marche d’un pas décidé. Il avait besoin de plus de renseignements sur tout ça, et le meilleur moyen d’aller à la pêche aux infos, c’était d’aller voir son informateur préféré : Rayleigh.

Le grand Kristaris d’Eau à la peau basanée et aux talents multiples, occupait un petit appartement juste au-dessus d’un bar fréquenté du quartier sud, non loin du centre-ville. L’endroit n’était ni classieux, ni délabré, sans pour autant donner spécialement envie d’y vivre. C’était propre, mais les peintures auraient dû être refaites depuis des années et il manquait des montants à la rambarde de bois du vieil escalier qui serpentait sur les cinq étages de l’immeuble. Rayleigh avait les moyens de se payer quelque chose d’un peu plus sympathique, mais il n’avait pas choisi cet appartement au hasard. C’était dingue les trucs qu’on pouvait apprendre à simplement écouter les conversations du bar en-dessous en travers la trappe condamnée de l’ancienne évacuation des ordures… Sauf que quand on frappa à la porte, le DJ dormait encore. La porte ne s’entrouvrit que plusieurs minutes plus tard sur l’œil torve d’un Seigneur aux dreadlocks en bataille.

– Ah, c’est toi… entre, invita-t-il Sean. Café ?

Habitué aux arrivées surprises du Démon, Rayleigh ne s’était pas formalisé et essaya de retrouver une certaine clarté d’esprit tout en se dirigeant vers la cuisine. C’est que ces horaires à lui, n’avait rien à voir avec ceux de la majorité de la population et qu’à pas encore midi, il n’avait pas terminé sa nuit. Sean lui avait emboîté le pas après avoir fermé la porte d’entrée derrière lui. L’appartement était plutôt bien rangé pour un appartement de célibataire, mais trahissait le goût prononcé du Kristaris d’Eau pour la musique. Disques vinyles, partitions, affiches de concert et instruments de musique en tout genre s’affichaient partout où portait le regard. Sean ne s’y attarda pas, il connaissait déjà l’endroit et s’assit sur l’une des chaises de la cuisine. Rayleigh mit en marche sa vieille machine à café.

– C’est pas une visite de courtoisie, supposa le Seigneur en regardant plus attentivement son visiteur.
– Non, je viens pour des infos, répondit Sean tout en ôtant la veste à capuche qu’il portait. Je voulais savoir si tu avais appris quelque chose sur les incidents des dernières semaines, en ville ?

Rayleigh se passa une main sur le visage en soupirant.

– Ouais, j’ai appris pas mal de trucs. Laisse-moi juste le temps d’avoir les idées claires. Mais je peux déjà te dire que c’est pas juste des incidents isolés.

L’homme s’étira, se fit craquer la nuque puis cligna des yeux.

– Quand j’ai commencé à avoir quelques échos, plusieurs noms sont revenus dans différentes conversations. Aussi bien ici, au bar, qu’aux Aurores d’Acier. C’était en majorité des pseudos Darhàn.

Le café s’était mis à couler doucement.

– Des trucs ridicules, comme le Lotus Rouge, le Serpent Bleu ou le Petit Panda. Tu connais bien les noms que les Darhàn du Quartier Rouge peuvent se trouver en se croyant spirituels. Mais bref, cette histoire pue. D’habitude, les gangs ne quittent le Quartier que pour des affaires réglo, histoire de pas attirer l’attention. Mais là, ils organisent clairement des agressions et des braquages sans vraiment se cacher.

Rayleigh bailla alors à s’en décrocher la mâchoire puis se leva pour aller devant la machine à café. S’il restait assis, il risquait de se rendormir. Sean, lui, ne disait rien, réfléchissant déjà aux implications des informations de son ami de Collège.

– Mais ils ne les revendiquent pas pour autant, affirma Sean.
– Non, et c’est pas non plus une guerre de territoire, compléta Rayleigh. Les cibles des attaques n’ont rien en commun et ne sont liées à aucun gang. Les gens en parlent, mais ça n’a contrarié personne dans les bas-fonds. En fait, ça laisse tout le monde plutôt perplexe. Parce qu’attirer l’attention comme ça, c’est pas bon pour le business, ça fait fuir les clients. Les Wild Killers, les Desperados et même les Russkiye aimeraient comprendre, tout en pointant du doigt les Triades. Et les Triades affirment qu’elles n’ont rien à voir avec ça.

Rayleigh revint à la table et posa un café devant Sean avant de s’asseoir pour commencer à boire le sien.

– J’ai entendu des hypothèses sur peut-être des nouveaux venus à la Capitale qui faisaient les choses de travers. Une bande de rookies qui pensent faire ce qui leur chantent sans tenir compte des autres. Mais je sais pas. Y’a un truc qui colle pas là-dedans.

Sean reposa sa tasse.

– Des nouveaux qui jouent aux caïds, ils auraient dû faire au moins une fois l’erreur de faire une attaque au mauvais endroit et les grands pontes du Quartier Rouge aurait eu une bonne raison pour leur remettre les idées en place. Et du coup, j’aurai eu bien plus d’infos qui seraient remontées sur tout ça. Là, de ce que tu me dis, on dirait une sorte de mise en scène… et faite par des gens bien informés. Tu es sûr que les Triades ne mentent pas ?
– Là, je sais pas. J’ai pas eu assez d’infos dans ce sens. Mais les Triades seraient assez stupides pour contrarier les autres gangs ? Toi, compris ?  Et surtout, pour y gagner quoi ?

Sean trouva le raisonnement de Rayleigh tout à fait censé. Depuis qu’il avait créé son alter-ego, Shaytàn, il avait appris à comprendre le fragile équilibre des forces des bas-fonds de Phœnix. Il en jouait à présent avec habileté, mais c’était un jeu délicat et dangereux qui n’était pas à la portée du premier imbécile venu. Or, là, ces attaques trahissaient une intelligence plus fine qu’il n’y paraissait de prime abord, sans pourtant trahir un but précis. Ce qui tombait on ne peut plus mal avec un Ian en pleine crise de romance aiguë et ses escapades à répétition… Sean se leva, commençant à remettre sa veste.

– Le plus simple est que j’aille leur poser directement la question, non ?

Il sourit légèrement, surtout devant l’air encore endormi de son ami.

– Va donc te recoucher. Je prends le relais de cette affaire. Toi, tu continues à écouter et tu me tiens au courant si tu as quelque chose d’intéressant.
– Comme d’hab’, no problem, confirma Rayleigh, ravi de la perspective de retourner bientôt finir sa nuit.

Il finissait son café que Sean était déjà parti.

Direction le Quartier Rouge, et plus précisément l’imposant restaurant Kazegami que tout le monde dans le Milieu savait être le QG des Triades. Pagode typiquement Darhàn de plusieurs niveaux, elle affichait les couleurs et armoiries de pas moins de cinq Dynasties. Cinq familles qui s’étaient alliées dans le crime organisé pour imposer leur hégémonie sur plusieurs rues du Quartier Rouge. Sean, au volant d’une remarquable Morrigan GT noir et argent, eut un sourire en coin en se rappelant à quel point ce territoire avait fondu comme neige au soleil depuis la création de Shaytàn… Il se gara juste devant l’entrée de l’établissement et sortit avec l’attitude d’un homme en terrain conquis. Dans un superbe complet sur mesure noir, le visage un peu changé en trichant à nouveau avec son Laï secret d’Hégémonie et les yeux cachés derrière des lunettes de soleil de marque, c’est bien en chef de la plus grande part de la pègre locale qu’il comptait éclaircir cette histoire d’attaques inhabituelles. Les Darhàn avaient un goût prononcé pour le paraître, et Shaytàn n’allait pas se priver d’en imposer. Au moins leur épargna-t-il une arrivée avec escorte armée et cortège de gros bras. Il n’était là que pour discuter après tout.

Visite au Kazegami

Dire qu’il fut accueilli avec égard était bien en-deçà de la vérité. Un peu plus et Sean crut qu’ils allaient lui dérouler le tapis rouge. Ce fut courbettes après courbettes, sourires faux et crispés autant que formules de bienvenues récitées par bien plus de crainte que de respect. Les lois de l’hospitalité de la Caste du Corps avait vraiment tendance à vite exaspérer… Le Démon fut soulagé d’entrer dans le grand salon privé des maîtres des lieux. Cet après-midi-là, les Anciens des Triades n’étaient que trois à pouvoir l’accueillir. Plus aucune courbettes ou politesse de façade dans cette haute pièce à la lumière tamisée, les trois hommes face à lui se contentèrent d’un salut de la tête et d’un geste l’invitant à prendre place sur la large banquette de soie rouge. Shaytàn resta debout.

– Vous savez pourquoi je suis ici, dit-il avec calme. Ne me faites pas perdre mon temps et dites-moi ce que je veux savoir.

Le Kristaris de Métal n’était pas connu pour tourner autour du pot. Le cadet de ses interlocuteurs, un homme d’une trentaine d’année se redressa.

– Nous ne sommes pas à l’origine des attaques. S’il s’agit de Darhàn, et c’est encore à prouver, ils ne sont pas de nos hommes. Nous n’avons jamais donné le moindre ordre pour ce genre d’actions.
– Bien. Mais vous savez que je ne vous croirai jamais sur parole, je compte bien vérifier moi-même la moindre information. Et il serait vraiment malheureux que vous vous amusiez à me mentir.

C’est l’homme le plus âgé qui répondit cette fois, visiblement blessé par les paroles de Sean.

– Faites comme bon vous semblera, my Lord, mais nous serons les premiers à apprécier d’être lavés de tout soupçon. Tout ça nous pénalise au plus haut point en remettant notre fiabilité et notre parole en question. Nous n’avons pas dérogé aux règles du Quartier Rouge et le doute que ces attaques ont fait naître dans l’esprit des autres membres de la pègre, y compris dans le vôtre, sont très mauvais pour nos affaires. Et ne parlons même pas des forces royales qui commencent à arpenter nos rues sous l’excuse de retrouver ces criminels.
– Ces attaques sont au contraire en train de nous affaiblir, voire même de risquer de rompre la paix avec les autres clans, compléta le plus jeune. Depuis que nous sommes arrivés à un accord avec vous, nous sommes plutôt satisfaits de la situation.

Sean haussa un sourcil.

– Satisfaits d’avoir vu votre pouvoir diminuer de moitié ?

L’homme resté silencieux jusque là, posa une main sur l’épaule de son comparse qu’il sentit trop vif à vouloir répondre.

– Oui, satisfaits de pouvoir s’occuper de nos affaires sans avoir à surveiller sans cesse nos arrières. Vous avez apporté une paix plutôt salutaire au Quartier Rouge. En cessant les conflits de territoire et les rivalités de pouvoir, tout en offrant le moyen de faire des bénéfices plus que confortables, vous nous avez très bien fait comprendre qu’il était plus intéressant de collaborer avec vous. Aujourd’hui, notre pouvoir est peut-être moins grand mais il est plus stable.

Un silence calme suivit cette déclaration, traduisant que les trois Darhàn partageaient ce même point de vue. Puis le plus âgé se leva lentement.

– Lord Shaytàn, vous avez notre entière collaboration pour résoudre cette affaire. Ordonnez et nous exécuterons. Nous y mettons un point d’honneur. Mais si vous voulez trouver un responsable, c’est ailleurs que vous devriez chercher. Nous, nous voulons que tout cela cesse au plus vite.

Le Kristaris de Métal ne répondit rien mais eut un léger mouvement de tête en guise d’acquiescement. Il avait espéré que les Triades seraient impliquées pour résoudre tout ça au plus vite. Mais il avait beau savoir qu’il vérifierait toutes ces informations avec la rigueur qui le caractérisait, sa première impression lui disait qu’on ne lui mentait pas, du moins qu’il y avait une bonne part de vérité dans ce qu’on lui disait, et que cette affaire simple ne l’était finalement pas. Il allait devoir rencontrer les autres Clans, recouper les données, enquêter…

Il allait avoir besoin des Commandos.

Juillet 983

En franchissant la frontière entre les Terres Boréales et Gora, Célia devait avouer qu’elle était nerveuse. C’était une frontière qui se dessinait littéralement avec la disparition de toute trace de neige au sol, alors que la température avait à nouveau changé de plusieurs degrés en l’espace de quelques pas. C’était en tout cas, une frontière qui restait sauvage et si peu surveillée que le couple ne vit pas l’ombre d’une patrouille. Pourtant, même si la région était peu peuplée, sans une grosse présence des autorités goranii, le comté de Froidroche restait la terre qui avait condamné Frédéric. En plus, Célia n’avait quasiment rien pour se grimer sur elle, et alors qu’elle recommençait à apprécier sa vie, elle n’avait pas envie de prendre des risques. Certes, ils étaient moins évidents que d’avoir continué sur les Terres Boréales, mais quand même. Elle ne doutait pas non plus du choix d’avoir changé l’itinéraire de leur voyage. Mais oui, elle était nerveuse, preuve en était, le pistolet qu’elle avait largement oublié depuis Sàdaba au fin fond de ses sacoches de voyages, et que maintenant, elle gardait discrètement toujours à portée de main. Du coup, Meldan s’efforçait de la détendre du mieux qu’il pouvait et la rassurait à chaque instant de doute. Mais très vite, ils réalisèrent que personne ne chercherait Célia la Rousse dans ce couple de jeunes gens amoureux. Au point que le Kel’antan insista pour ne pas galoper à travers tout le comté pour passer les frontières, mais plutôt observer un peu les lieux, cherchant visiblement quelque chose. Quand au cours d’un de leurs bivouacs, Célia finit par lui demander ce qu’il faisait, il admit qu’il cherchait le lieu idéal pour s’installer. D’abord complètement choquée par l’idée de penser venir vivre à Gora, elle écouta pourtant attentivement les explications de Meldan, qui lui, réfléchissait sérieusement à la question depuis plusieurs jours. Parce qu’il était Prince hutani, qu’elle était de la Haute Cour de Keranor et que s’ils ne voulaient pas que tous les royaumes de l’Empire Harmonii prennent leur liaison pour une alliance politique mettant fin à la neutralité de l’Hutandara, ils ne pouvaient pas s’installer à Keranor. Puis Meldan de révéler ce qu’il avait caché jusque là sur son propre pays et sa culture : Célia ne serait jamais acceptée dans l’Hutandara, au point que c’était réellement dangereux. Parce qu’elle était Hasperen, une étrangère, une ettelëa et que beaucoup d’hutanii extrémistes n’hésitaient pas à tuer les ettelëa qui avaient le malheur de croiser leur route. Ajouté à cela, aucun pays indépendant ne les accueillerait de peur de rompre des traités qui leur garantissait de n’avoir pas à prendre partie dans la guerre millénaire entre Harmonii et Dissonants… En gros, après plusieurs heures de discussion, l’évidence s’imposa à Célia, comme elle s’était imposée à Meldan : ils n’avaient que peu d’options et toutes impliquaient de s’installer en territoire impérial. Et parmi tout le territoire de l’Empire, le comté de Froidroche avait l’avantage d’être l’un des trois seuls en frontière avec Keranor, l’un des moins peuplés à cause de son climat assez rigoureux et de sa géographie très montagneuse sur la frontière, et d’être, du coup, celui où le front était le moins actif. Si on considérait en plus que Célia avait depuis longtemps appris à se jouer des Forces de Gora…

Quelques jours après cette mise au point, Célia ne fut pas dure à finir de convaincre. Rassurée par les réactions des rares goranii qu’ils croisèrent sur leur route, elle trouvait même l’idée de s’installer à Froidroche de plus en plus censée. Il n’y avait même pas la trace du moindre avis de recherche à son nom nul part. Bien sûr, ils avaient évité des régions plus peuplées, mais aucun des villages qu’ils traversèrent n’avaient jamais entendu parler de Célia la Dissonante Car les informations voyageaient mal sur les chemins de montagne dans un pays qui préférait les chevaux aux véhicules motorisés. Elle put même se permettre de détacher parfois ses cheveux, quand Meldan ne s’amusait pas à lui donner un style beaucoup plus hutani… Pour la bonne cause, évidemment et pas du tout parce qu’il adorait jouer avec les boucles rousses et y placer cristaux, tresses et liens de cuir, non non.

Puis, après deux bonnes semaines de recherches, alors qu’ils découvraient une vallée isolée du nord du comté et de Gora même, Meldan se prit d’affection pour le petit village montagnard de Lanval.

– Il y a assez de terrain tout autour pour ne pas vivre nécessairement dans le village, mais assez près pour les nécessités… et y’a le lac…

Lui voyait déjà la maison de bois, de deux étages peut-être, le jardin… De son côté, Célia avait plus de mal à imaginer quoi que ce soit, mais le paysage d’un grand lac entouré de hautes montagnes était beau, apaisant et surtout elle s’y sentait bien. Ajouté à cela que c’était à distance raisonnable du véritable front, bien plus à l’est, tout en laissant Keranor accessible par les montagnes si on voulait quitter le pays rapidement…

– Oui, ça pourrait être un bon endroit, conclut-elle en venant se lover contre lui, regardant les alentours avec un œil nouveau et plein d’espoir. Mais je me renseignerai auprès des Aigles, savoir s’ils ont des infos sur le coin. Juste histoire d’être sûr que ce soit tranquille…

Elle restait prudente quand Meldan manifestait un enthousiasme communicatif. Au point qu’il savait déjà où il voulait construire, vers quel versant il voulait que leur chambre soit orientée, qu’il aurait une cabane de fumage, une petite écurie et une barque… Célia finit par se laisser convaincre et quand il s’agenouilla pour gratter la terre et planter une graine de Jhāada, elle était à ses côtés. Le temps qu’ils reviennent, l’hālau aurait commencé à pousser…

– Allons-y, Meleth nîn, j’ai hâte de rencontrer ton frère.
– Oui, j’ai hâte aussi de le revoir, dit-elle en regardant le petit tas de terre où pousserait bientôt leur arbre-maison. Reste à passer la frontière.

Sur ce point, elle était moins enthousiaste. Pas qu’elle ne sache pas par où passer, mais la zone frontalière était une région liée à trop de ses mauvais souvenirs. Elle prit une profonde inspiration en rejoignant sa monture, alors que depuis le matin même, elle était certaine de ne pas être enceinte…

<- Chapitre précédent             Chapitre suivant ->

12 Comments

  1. Ouiiiii un chapitre a Phoenix!!! <3 <3 De l'inédiiiiit!!! Yarouuuuh!!
    Sean c'te claaaaaasssse!!! :3
    Il est juste trooooop beau!!!! <3 <3

    • Vyrhelle

      29 juin 2018 at 16 h 17 min

      T’as vu ? Non, mais après, il va te sortir qu’il s’habille comme ça juste parce que c’est utile… Mouais, mouais, mouais…

  2. Pour faire référence à votre dernière publication DA, c’est précisément ce que j’avais pressenti mais en visionnant une illustration sur le DA de Melckia.
    ATTENTION SPOILER

    Puis qui a pris tout son sens à la lumière des quelques lignes sous l’image d’Athina adulte. Ce qui laisse présager un funeste destin à nos deux tourtereaux puisqu’elle est orpheline à l’age de deux ans et élevée par Edharn 😢

    • Vyrhelle

      1 juillet 2018 at 18 h 00 min

      ATTENTION SPOILER
      Aloooors… l’histoire d’Athina adulte ( La marque de Fenrir) a été jouée en RP, bien avant que le projet Tango ne voit le jour. Oui, Athina y est orpheline, c’était le résultat de jets de dés de son historique, à la création même du personnage. C’est un RP assez conséquent qui a été joué pendant un an, sur lequel j’ai adoré joué et que Melckia a lu ( c’est un RP fait à l’écrit via Skype ).
      Mais l’intrigue de Tango est une version alternative à ce background !
      A la base, ce devait n’être qu’un prequel, 40 ans avant le RP. Je voulais jouer la mère d’Athina, et ma co-autrice voulait jouer Sean jeune. Mais après avoir réellement créé Célia et avoir commencé à écrire son histoire, il s’est avéré nécessaire de faire des choix. On avait fait en sorte que les deux intrigues soient cohérentes entre elles, mais les destinées de Célia et Sean devenaient des gâchis sans nom. On n’a pas pu s’y résoudre. Pas après la vraie osmose qu’il y avait eu entre eux et qui n’était pas prévue à la base ! Ce devait n’être qu’une amourette de jeunesse XD !!
      Résultat, à partir du milieu du livre 2, on a abandonné la cohérence entre les deux histoires et on s’est concentrées uniquement sur Tango comme une histoire unique. On a donc changé certains événements cruciaux pour écrire ce qui est actuellement, la fin du livre 2 et tout le livre 3. La Athina de Tango n’aura pas le passif de celle du RP…
      Principalement, pour une raison simple : si Athina devenait orpheline, et grandissait à Gora, on n’avait aucune réponse sur l’ennemi des Avonis ni sur ses raisons. Ce qui est quand même l’un des fils conducteurs principaux de l’histoire de Tango !
      Après, je ne cache pas que l’histoire de Tango reste violente. Mais il ne faut plus essayer de la deviner en se référant à “La Marque de Fenrir” 😉

    • Quelqu’un à trouver mon dA et l’unique image du Tango dedans… je suis choquée!!! 😛
      *0*

  3. Quelle classe Sean… même en couverture pour ses affaires, sous une autre identité, il garde le look et le style ! Genre… ^^

    Bon, j’ai vu une toute petite faute… un petit “s” en trop à “l’esprit” dans la phrase suivante.
    “Nous n’avons pas dérogé aux règles du Quartier Rouge et le doute que ces attaques ont fait naître dans l’esprits des autres membres de la pègre, y compris dans le vôtre, sont très mauvais pour nos affaires.”

    Sinon je me demandais… je me souviens plus si on a eu l’info ou si je l’ai zappé, mais il a quel âge Meldan, vis-à-vis de Célia ? Autant Sean et Ian, les différence d’âge, j’ai a peu près les notions/intervalles (sans connaitre précisément, j’avoue j’ai pas retenu), mais Meldan, j’arrive pas à me souvenir… oui je sais, ce n’est pas une info très capitale dans toute cette histoire, mais c’était juste pour savoir. :p

    Bon et j’adore l’image de Sean ! <3

    • Vyrhelle

      23 juillet 2018 at 12 h 41 min

      C’est l’une des mes images préférées. Là, j’ai vraiment l’impression d’avoir réussi à dessiner Sean comme je l’imagine. Et oui, monsieur à la classe 😛

      Pour Meldan, on n’a jamais précisé son âge. Je l’imagine un peu plus vieux que Célia. Je ne vois pas les hutanii être très à cheval sur les chiffres et s’attarder si leur âge, comme sur les dates ( les titres des chapitres où on voit Meldan sont souvent des dates approximatives ). J’en parlerai avec ma co-autrice, voir si on ajoute cette info quelque part.

      • Oh l’info en soi n’est pas vitale, c’était une petite curiosité, car je ressens assez le côté non formaliste de la civilisation sur les dates, âges et co, pour être plus axé sur l’expérience et les actes. Je pense qu’ils raisonnent plus en termes d’harmonie, nature et héritage/tradition familiale.

        • Vyrhelle

          23 juillet 2018 at 18 h 11 min

          Ça va même au-delà, comme on va le percevoir beaucoup plus dans la partie 2. Les hutanii sont beaucoup plus axés sur l’Autre Plan d’Eixtsence que les keranoriens…
          J’avais mis une petite allusion sur l’âge de Meldan dans le livre 1, mais je repréciserai peut-être ça dans le livre 2, ça permettrait qu’on ne se pose tout simplement plus la question ^^

          • Après on le devine au ressenti et la lecture que Meldan est un poil plus âgé que Célia, mais j’ai probablement pas fait attention (ou oublié depuis :p) à l’allusion dans le livre 1.
            Puis bon, nous avons tes superbes illustrations aussi pour se faire une idée !

            Suis curieuse en tout cas d’en savoir plus sur le Monde Céleste !

            • Vyrhelle

              29 juillet 2018 at 13 h 52 min

              Les images aident effectivement. Mais une petite allusion quelque part dans le livre 2 ferait pas de mal.
              Quant à l’Autre Monde, on va en parler… aucun doute là-dessus …

Laisser un commentaire

Your email address will not be published.

*

© 2018 Le temps d'un tango

Theme by Anders NorenUp ↑