Le temps d'un tango

Fiction par Vyrhelle et A. Conroy

28 août 983

Au petit matin suivant, contrairement à ce qu’elle avait fait depuis qu’elle et Meldan chassaient ensemble, Célia utilisa une arme à feu. Un vieux fusil, Hasperen à la base, mais qu’elle avait allègrement amélioré durant son adolescence sous l’élan de sa passion grandissante pour le tir. Il était loin d’être aussi performant que le fusil de ses cours chez Zelk et encore moins que le Tregan qu’elle avait perdu à Froidroche, mais avec son retour à Keranor, elle aimait l’idée de reprendre un peu ses habitudes de sniper. Sauf que Meldan sursauta dès le premier coup de fusil et ne put s’empêcher de tressauter à chaque nouveau tir. L’arme était bien équipée d’un silencieux et était optimisé pour être discrète, mais pour quelqu’un qui n’était pas habitué, et avec une ouïe trop fine, ça restait bruyant. Cependant, là où l’arme de Célia avait l’inconvénient d’être sonore, elle avait l’avantage d’une toute autre portée que l’arc de Meldan. Il put vite s’en rendre compte. Tout comme le fait que Célia avait un œil plus affûté que celui d’un rapace. Il avait pu constater depuis longtemps les qualités de l’Hasperen en matière de précision mais c’était autre chose de les voir mises à l’épreuve de la sorte. Quand elle abattit une proie à plusieurs centaines de mètres, un tir qu’il ne se donna même pas la peine d’essayer, il l’attira à lui pour l’embrasser.

– Tu es exceptionnelle.
– Tu en doutais ?

Elle se laissa alors embrasser, loin de tout et de tous. Sa proie pourrait bien attendre. Le temps était au beau fixe, l’endroit se réchauffait avec le soleil levant, la peau de Meldan était brûlante contre la sienne… Pourquoi s’en priver ? Elle était dans ses bras, sous la chaleur de ses baisers et elle n’y résistait pas. Pourtant, elle ne se sentait pas enflammée comme elle avait pu l’être… Elle aimait Meldan, elle n’en doutait pas, mais son caractère modérait instinctivement le sien. La douceur l’emportait toujours sur l’élan. Célia se faisait câline et tendre, mais elle n’avait rien de sauvage ou d’indomptable. Meldan l’embrassa dans le cou comme s’il voulait inverser cette tendance.

– S’il y a la moindre cascade dans les environs, il y a un acte manqué que j’aimerais réparer, admit-il avec un sourire.

Elle eut un air désolé alors qu’elle avait ses mains perdues dans ses cheveux bruns.

– Peut-être une prochaine fois, darling. Il y a bien quelques cascades, mais l’eau vient des montagnes et je ne crois pas qu’elle conviendrait à ce que tu as en tête.
– Ça attendra l’Hutandara, alors, sourit-il, l’embrassant à nouveau.

Célia ne lui répondit que par ses gestes et ses lèvres. Elle sentait que de toute façon, elle ne retrouverait pas l’élan de cette fois un peu particulière et intense. Ou l’élan de leur première fois sur les Terres Boréales. Pas par ce matin paisible ni dans ces lieux trop familiers pour elle. En réalité, elle doutait même de le ressentir à nouveau, mais n’avait pas le cœur de l’avouer à son hutani. Peut-être que l’Hutandara changerait la donne. Peut-être pas. En attendant, elle fondait sous les attentions de Meldan et elle n’avait aucune envie de lui résister. C’était tout ce que l’hutani demandait, au final, et il lui fit l’amour dans la clairière, la chasse pour l’instant complètement oubliée.

Inaccessibles

Plus tard son corps massif et lourd sur le sien, elle jouait avec quelques mèches de ses longs cheveux sombres entre ses doigts, embrassant aussi sa tempe. Elle fixait le ciel. Et s’en voulant terriblement de réaliser qu’en cet instant, elle avait envie d’être dans d’autres bras. Des bras à présent inaccessibles… Elle ferma les yeux et resserra un peu plus son étreinte, tentant de repousser ce sentiment horrible. Meldan, loin de deviner ses pensées, lui caressa le dos et la garda contre lui.

– Intéressante technique de chasse, je trouve, plaisanta-t-il contre ses cheveux.

Elle réussit à en sourire, tout en gardant son regard braqué vers le ciel, loin du sien.

– C’est spécialement adapté à certaines proies, dit-elle en manquant de conviction.

Meldan lui remit une mèche de cheveux derrière l’oreille, puis s’écarta juste assez pour avoir son visage face au sien.

– Me voilà proie d’une terrible chasseresse.
– A moins que ce ne soit moi qui ne soit la proie, dit-elle en le regardant avec tendresse. Tu as de si beaux yeux…

Des yeux qui arrivaient à lui en faire oublier d’autres alors qu’elle se laissait emporter par leur aspect si unique. Elle y plongea sans hésitation pour essayer de s’y perdre au moins quelques instants. Elle en avait besoin. Meldan la laissa faire, caressant son dos.

– Des yeux qu’il faudra bien montrer à ton frère un jour. Comment penses-tu qu’il le prendra ?

Elle eut un léger rire un peu nerveux.

– Je n’en ai pas la moindre idée. Je te l’ai dit, il voit très vite toutes les implications politiques du moindre détail, du moindre événement. J’en suis totalement incapable. Alors j’ai beau le connaître, je ne sais vraiment pas comment il va réagir en apprenant que tu es un prince hutani.

Elle ramena son regard vers le ciel.

– Mais je redoute encore davantage de lui dire où l’on veut s’installer.
– Je crains que les deux sujets ne viennent dans la même discussion.

Qu’il faudrait avoir bientôt.

– Remets tes lentilles pour le moment. J’aimerai attendre encore un peu avant d’aborder le sujet. Pour une fois que Nathan n’est pas inquiet à mon sujet, j’aimerai lui accorder cette paix encore quelques temps.

Elle caressa la tempe de Meldan.

– Quelques jours tout au plus. Après, il prendrait mal qu’on lui ait caché.
– Je te fais confiance.

Célia ne voulut plus bouger. Elle voulait rester contre lui pour s’imprégner de sa présence, de son contact et chasser au plus loin les chimères et les souvenirs du passé. Oublier une ancienne passion dévorante pour un amour bien plus sain. Parce qu’elle entrevoyait un avenir réel avec Meldan, un avenir qu’elle désirait chaque jour un peu plus. Elle devait oublier le passé. Elle le lova contre elle, s’accrochant alors à ce qu’il éveillait en elle pour nourrir de nouveaux rêves pendant que le soleil montait doucement dans le ciel.

– Tu voudrais l’appeler comment ?, demanda soudainement Meldan, la tirant de ses pensées. Fille ou garçon ? Tu as déjà des idées ?

Il eut un petit rire.

– Je m’inspirerai sûrement des tiennes, ma sœur dit que je n’ai aucun talent pour nommer les choses.

Célia baissa son regard sur lui, un peu perplexe.

– J’avoue que je n’en ai pas la moindre. Je ne suis pas très douée à la matière non plus, je dois bien l’admettre.

Elle se mit à sourire plus largement. Penser à demain, parler de cet enfant à venir, c’était ça qui ferait taire les regrets…

– Il y a des livres de généalogies à la bibliothèque. Peut-être qu’on fouinant dedans ensemble, on trouvera quelque chose qui nous parle.
– Oh, sinon on l’appellera “Bébé” ou “Meldan Junior” ou “Mini Célia” et puis ce sera réglé…

Elle lui tapa sur l’épaule.

– Non mais ça va pas non ?

Meldan ne perdit pas son sourire.

– J’ai l’impression que tu vas me manger, Célia.
– Te manger, non. Mais te mordre, n’est pas à exclure si tu continues à te moquer du nom de notre bébé, père indigne !

Meldan eut un gigantesque sourire, rien qu’à la mention d’être père dans un avenir proche.

– Ma lionne, dit-il avec affection.

Elle se redressa assez pour avoir son visage face au sien, quasi nez à nez.

– Mon amour, dit-elle sur le même ton, heureuse de le dire en étant totalement sincère. Si je m’écoutais, je ne prendrais plus mon remède… J’ai vraiment hâte, Meldan. J’en ai terriblement envie de cet enfant.
– Après la discussion avec ton frère, et les premiers préparatifs pour Froidroche. Je veux que la maison soit prête ou presque pour l’accueillir.
– Oui, moi aussi. Mais ça va quand même être dur d’attendre, avoua-t-elle dans un sourire. Nous rentrons à présent ? J’ai envie de mettre le nez dans la bibliothèque…
– Et il est temps que j’encadre proprement mes peintures, j’ai acheté ce qu’il faut hier au marché.

De quoi occuper tranquillement leur après-midi. C’est ce qu’ils firent, riant devant certains noms des ancêtres Avonis ou d’autres dynasties keranoriennes. Certains étaient si démodés qu’ils en étaient comiques. Mais ils en trouvèrent quelques autres plutôt jolis et commencèrent à faire une petite liste de prénoms qui leur plaisaient à tous deux, alors que les tableaux de Meldan s’alignaient petit à petit contre un mur.

Nathan les rejoignit un peu plus tard, pour passer un peu de temps avec sa sœur, lovés dans le fauteuil de leur père. Meldan resta un peu mais se leva ensuite, les laissant profiter de la présence de l’autre. Il s’installa confortablement dans les jardins, jouant bientôt habillement de ses doigts pour nouer de fins liens de cuir. De son côté, Célia ne se cacha pas de ce que Meldan et elle cherchaient. Elle regarda son frère avec un air entendu.

– Sofia et toi, vous avez quelques idées de votre côté ?
– Oui, on en discute de temps en temps. On a plusieurs possibilités…

Nathan regarda sa sœur, plus sérieux.

– Si c’est un garçon, le choix n’est pas arrêté mais… si ça ne te fait pas de peine, Cordélia, nous aimons tous les deux l’appeler “Erik”.

Les deux Hasperen avaient envie d’honorer un certain vassali… Célia ne fit pas de suite le rapprochement et quand elle le réalisa, ça ne la choqua pas.

– Non, ça ne me dérange pas. Enfin, je ne crois pas. Ça a beau se ressembler, dans mon esprit, c’est bien distinct. Je ne l’ai toujours appelé que Fred ou Frédéric. Erik est un joli prénom Hasperen. Même s’il faudra que vous lui en trouviez quand même un deuxième.
– Oui, évidemment.

Nathan avait bien une idée mais Fred’Erik, c’était peut-être un peu trop…

– Et vous ? Quels prénoms sur cette liste ?

Célia regarda les noms en soulevant un peu le papier devant elle.

– Rien de bien défini. On a trouvé quelques prénoms dans nos ancêtres qui sonnaient bien. Mais entre mes goûts et ceux de Meldan, je crois que l’on a pas encore de quoi arrêter un choix. Même si j’aime bien Athénaïs pour une fille. Mais Meldan trouve ça dure à porter et tous les noms de garçons vont trop Kristaris de Métal selon lui.

Elle posa le papier.

– … et je crois qu’il a raison.

Nathan sourit.

– Oui, Athénaïs, ce n’est pas facile, surtout si elle s’avère Hasperen et qu’il lui en faut un autre… Mais tu peux aussi le raccourcir. Anaïs ou Athéna… Enfin, tu as encore plus le temps que Sofia et moi.
– Oui, admit-elle. C’est même tôt pour aborder la question.

Elle eut un sourire un peu gêné.

– Pourtant tu as pu constater, je crois, que j’ai hâte de construire quelque chose avec Meldan. En particulier d’avoir un enfant. Mais je veux aussi être raisonnable. Chaque chose en son temps. Alors chercher un prénom n’engage à rien et ça aide à être patient.

Elle caressa le morceau de papier du bout des doigts puis tourna son visage vers les peintures de Meldan.

– Tu sais que je suis impulsive. Que j’ai souvent agi sur un coup de tête. Je ne veux pas faire cette erreur avec Meldan.
– Oui, j’ai remarqué que vous étiez assez… posés. Ça me rassure énormément. Je suis confiant.
– Ça me rassure beaucoup que tu le prennes aussi bien. J’ai fait pas mal d’erreurs par le passé, je ne suis pas toujours aussi sûre de moi que j’en donne l’air. Mais Meldan me donne à nouveau envie d’avoir des projets et de penser à l’avenir.

Elle baissa un peu le nez, le sourire plus large sur le visage.

– Il m’apaise. Peut-être que tu as raison, cette fameuse fête nous a apporté chacun un cadeau. J’aurais voulu ouvrir le mien plus tôt.

Nathan la serra contre lui.

– L’essentiel, c’est que tu l’aies ouvert, dit-il, continuant la métaphore. Je m’inquiète, oui, mais ce sera vrai toute notre vie. Te voir heureuse est une bénédiction.

Célia se blottit dans les bras de son frère et ferma les yeux. Elle se sentait bien tout contre lui, ayant oublié à quel point elle aimait le lien fort qu’elle avait avec Nathan. Plusieurs mois de fuite en avant l’avait éloignée mais elle revenait à présent et en appréciait toute la valeur.

– … et il y aura bientôt des rires d’enfants dans cette maison. Comme nous l’espérions.

Puis elle continua sur un ton plus hésitant.

– Dis, Nathan. Je peux te poser une question indiscrète ? Sinaï, il le vit comment tout ça ? J’avoue que j’ai toujours du mal à appréhender ce que peut ressentir un Écho…

Nathan dodelina de la tête.

– C’est probablement différent pour chaque Écho mais, entre ma vocation d’Ange et mon tempérament, Sinaï est particulièrement protecteur. Il aime autant que moi et reste aux côtés des personnes que je veux protéger. Il se partagerait sans nul doute entre Sofia et toi si elle n’était pas enceinte et que tu n’avais pas Meldan.
– Et c’est aussi bien ainsi. J’avoue qu’il me met toujours un peu mal à l’aise. Avoir un sosie de toi qui n’est pas toi, et en même temps qui l’est en partie… Rhaaaa, c’est trop compliqué pour moi ! J’espère que Sofia a moins de mal à s’y faire.
– Elle s’y est faite.

Mais Célia vit le léger rouge aux joues de son frère alors qu’il se replongeait dans leur livre. Ils en étaient à quelle ligne, déjà ? Elle haussa un sourcil, mais préféra ne pas poser la question qui lui brûlait les lèvres. Elle n’était pas sûre de vouloir entendre la réponse… Elle préféra donc faire comme si de rien n’était. Elle se leva en s’étirant.

– Tant mieux. Je vais aller faire un tour à moto, tiens. J’ai envie de prendre l’air. Il y a besoin que je ramène quelque chose ?
– Non, je pense que je n’ai besoin de rien. J’ai acheté suffisamment des pâtes de fruits à Sofia pour durer un bon mois.

Elle lui fit un bisou sur le front.

– Alors à tout à l’heure.

Elle sortit non sans un dernier regard sur la liste des prénoms et avec la conviction qu’elle allait devoir encore chercher un moment avant d’arrêter un choix. Elle rejoignit la grange pour récupérer la moto louée à Edward et elle se mit en route. Elle ne fit même pas un détour pour proposer à Meldan de l’accompagner. Il aurait été capable de dire oui, juste pour lui faire plaisir, alors qu’il était évident qu’il n’aimait pas les engins motorisés. Surtout qu’elle, elle avait besoin de prendre du recul. Après ce qu’elle avait ressenti ce matin-là, elle devait s’éloigner… Elle avait été une âme solitaire pendant de longs mois. La lionne avait parfois besoin de marcher seule dans la savane.

La longue balade en moto lui fit du bien alors qu’elle s’aventura loin dans le cœur du comté, et ne rentra qu’à l’approche du soir.  Quand elle le retrouva, Meldan était dans leur chambre et accrochait ses peintures, les paysages des Terres Sauvages, Boréales et de Froidroche immortalisés sur les murs. Elle le regarda faire, adossée à l’embrasure de la porte, les bras croisés, silencieuse. Meldan lui sourit.

– Ça fait vide, juste cinq, je crois qu’il faudra encore voyager, dit le Kel’antan.
– Oui, il en faudrait au moins un de Keranor et un de l’Hutandara déjà. Pleins d’autres assez rapidement, de tout plein d’endroits. Parce que ce sera plus difficile de se déplacer avec un enfant en bas âge.
– Oui. D’ailleurs, veux-tu rester ici jusqu’à la naissance de ton neveu ou de ta nièce ? Ou faire des allers-retours ?
– Sincèrement ? Je ne tiendrai pas à rester ici aussi longtemps. Je crois que je suis partante pour faire des allers et retours. J’ai une moto à récupérer en plus, je te rappelle.

Chouette…

– Exact, dit Meldan à la place. J’ai encore les merveilles de mon Royaume à te montrer. Et peut-être arriverais-je à te faire rencontrer ma sœur.

Oui, oui, que des Kel’ à Jhāada, il savait, maiiiis…

– … je pourrai me déguiser, le coupa-t-elle dans ses réflexions.

Elle le regarda avec sérieux, sans avoir quitté la porte.

– Avec quelques accessoires et ton aide, je suis sûre que je peux me faire passer pour une Kel’antan. Peut-être pas une hutani, mais ça vaut le coup d’essayer.

Meldan eut un grand sourire.

– Oui, je pense aussi. Un baiser, meleth nîn ? Je n’en ai pas eu depuis ce matin…

Elle s’avança enfin et passa ses bras autour de la taille de son prince voyageur.

– Je suis curieuse de voir à quoi je vais bien pouvoir ressembler déguisée en vraie Kel’.

Elle approcha ses lèvres des siennes.

– J’espère juste que je n’aurai pas à teindre mes cheveux.

Meldan glissa ses doigts dans les boucles rousses.

– Ce serait un crime, dit-il avec sérieux avant de l’embrasser.

Célia fit durer le baiser le temps de sentir Meldan se serrer un peu plus contre elle.

– Mais si je dois jouer les Kel’antan. Tu devras un jour jouer les Hasperen.

Son sourire était diaboliquement amusé. Meldan écarquilla les yeux.

– Quoi ? Moi ? Comment ? Est-ce que j’ose demander pourquoi et quand ?

Elle éclata de rire.

– Aucune occasion particulière, va. C’est juste pour voir ce que ça pourrait donner. Mais on peut aussi te déguiser en Kristaris de Métal si tu préfères. Moi, je n’ai pas de préférence.

Meldan lui chatouilla légèrement les côtes.

– Va pour Hasperen.

Kristaris de Métal, ha !

Elle s’esquiva les doigts de Meldan en riant de plus belle. Mais se fit pardonner en l’embrassant à nouveau.

– Reste qu’on ne partira qu’une fois qu’on aura parlé à mon frère, annonça-t-elle ensuite, à nouveau sérieuse.
– Oui, évidemment. Quand ? Demain ? Encore un jour ou deux ?
– Dès ce soir, si tu veux bien. J’ai pu passé un bon moment avec mon frère à la bibliothèque. Je ne veux pas lui cacher quoi que ce soit plus longtemps.
– Ce soir, alors.

Quand Nathan vit leurs regards, peu après que Sofia se soit retirée pour la nuit, il eut un fin sourire.

– Ah, je savais que ça viendrait, dit-il doucement. Dites-moi.

Célia lui sourit avec beaucoup de tendresse. Il était toujours aussi observateur et ça la conforta dans sa résolution de ne pas avoir attendu plus. Il l’aurait mal pris.

– Il y a certaines choses que Meldan et moi n’avons pas voulu aborder tout de suite. Pour ma part, je voulais profiter de nos retrouvailles. Mais tu as dû remarquer que nous n’avons pas beaucoup abordé le sujet de qui était Meldan. A part qu’il était Kel’antan et Alti.

Nathan hocha la tête.

– Oui, je l’ai remarqué, comme votre refus de parler de l’endroit où vous vous installerez. J’en ai déduit que vous êtes suffisamment important, Meldan, pour avoir des devoirs et des contraintes ?
– Oui, dit le Kel’.

Il retira alors ses lentilles, révélant ainsi ses yeux presque blancs de Nàdar. Nathan resta silencieux un moment. Célia s’approcha de son frère et vint s’asseoir à côté de lui, caressant ses cheveux aussi roux que les siens.

– Tu as compris bien plus vite que moi.

Nathan haussa un sourcil.

– Ces yeux sont uniques, Célia, bien que je m’attende à autre chose, dit-il avec un mince sourire, connaissant sa sœur. Je ne connais pas bien les noms de la famille royale…

Meldan sourit.

– Rassurez-vous, Nathan, l’héritier du trône, c’est mon neveu. Je suis “juste” le frère de la reine.
– “Juste”, sourit Nathan, rassuré malgré tout.

Célia ne sut trop quoi dire, sinon qu’elle savait que son frère devait déjà étudier tout ce que cette nouvelle allait déjà impliquer pour eux tous, et particulièrement pour elle.

– … et je ne suis pas Kel’antan. Tu commences à mieux cerner le problème, n’est-ce pas ? Tu comprends aussi pourquoi je voulais d’abord que tu nous vois ensemble, juste comme un couple qui s’aime. Avant d’y impliquer la politique de deux ou trois royaumes.

Nathan opina.

– Oui. Impossible d’aller vivre dans l’Hutandara.
– Et impossible d’épouser une keranorienne et m’installer dans le pays sans impliquer une alliance, soupira Meldan. Je peux négocier l’un mais pas les deux.

Nathan avait un mauvais pressentiment.

– Alors où ?

Célia resta un instant silencieuse en regardant Meldan. Il avait bien dit “épouser” ? Elle mit un instant à en revenir à la discussion.

– … On a peut-être un endroit, mais je dois faire quelques vérifications avant.

Elle fixait toujours Meldan, troublée, et se montra moins diplomate que prévu.

– Parce que ce serait à Gora.

Nathan s’y attendait.

– Non, refusa-t-il immédiatement. Installez-vous aux confins des Terres Sauvages si vous le souhaitez, Elysia, Asturie, mais pas Gora, Cordélia.

Célia soupira.

– Nathan… Tu crois qu’on n’a pas tourné et retourné la question en tout sens. Aucun royaume indépendant ne voudra de nous. Ils se mettraient tout l’Empire à dos et adieu leur neutralité. Aucun ne fera ça pour deux Seigneurs. Ensuite, pour avoir vécu plusieurs mois sur les Terres Sauvages, ça ne pourrait durer qu’un temps et hors de question d’y élever un enfant si loin de tout.

Elle baissa la tête.

– Ne reste que les territoires Harmonii de l’Empire. Et Froidroche a plein d’avantages. C’est peu peuplé, c’est proche de la frontière sans être trop proche de la Fosse. On y est passé avec Meldan pour venir ici et personne ne savait qui était Célia la Rousse. Je vais contacter Eagle qu’il me dise ce que les rapports militaires disent du coin que l’on a repéré. S’il me confirme ce que j’ai constaté, oui, on s’installera là-bas.

Nathan la regardait avec des yeux emplis d’inquiétude et de déni et elle sut dans l’instant que, même s’il la laisserait faire, ce serait une décision qu’il n’accepterait jamais.

– Cordélia, tu as des ennemis mortels à Gora. C’est loin d’être un terrain neutre ! Je t’en prie, sestranka…

Il sut aussi aussitôt qu’il venait de dire quelque chose qui réveillait automatiquement la colère de sa sœur. Célia se leva d’un bond.

– Parce que tu as encore des doutes sur le fait que notre seul vrai ennemi est aussi keranorien que toi et moi ! La seule vraie menace qui pèse sur moi, comme sur toi, elle est ici, dans ce pays ! Je n’ai jamais été aussi tranquille de ce côté-là qu’en étant à Gora !

Elle se mit à arpenter le salon, furieuse.

– Et je suis une criminelle recherchée à Gora, dis-tu ? Ils ne me recherchent déjà presque plus depuis que j’ai arrêté de sévir pour cette fichue liste de noms ! Tout au plus pour ma vengeance et ça aussi, ils l’oublieront. Même Hyl’ioss finira bien par laisser tomber si j’arrête mes activités d’espionne et de militaire. Ce que je compte bien faire, Nathan !

Nathan n’ayant jamais eu l’intention de lui demander de recommencer, il ne la contredit pas sur ce point.

– Est-ce qu’un pressentiment vaut de te mettre en danger, Cordélia ? Toi, et la famille que tu veux créer ? S’il te plaît, n’y a-t-il pas une autre solution ?

Meldan posa sa main sur le bras de Célia, ne voulant pas interrompre les deux Avonis si elle préférait régler ça avec son frère, mais lui signalant qu’il était là si elle le voulait. Elle repoussa sa main d’un geste énervé.

– Un pressentiment ? Un pressentiment ?! Nathan ouvre les yeux ! Les goranii en ont rien à faire des Avonis ! Aucun des noms goranii de la liste n’était impliqué ! Si je les suivais, c’est parce que j’espérais que ces pistes me permettraient de confondre cet ennemi keranorien ! Résultat, les instances se sont juste servi de moi pour faire leur ménage !! On n’a jamais été attaqués qu’ici et à Phœnix ! Il te faut quoi comme preuve de plus ?

Nathan ferma les yeux. L’horrible sentiment d’avoir été responsable des malheurs de sa sœur, en l’envoyant tuer à Gora, l’écrasa et il soupira.

– Fais comme bon te semble, Cordélia, je ne t’arrête pas. Je n’approuve pas, mais c’est ton choix.

Elle se figea, droite comme un “i”, les yeux enflammés et les poings serrés.

– Visiblement, tu ne fais pas assez confiance en mon jugement. Mais je te prouverai que tu t’inquiètes pour rien. Mieux, je saurai le faire de telle sorte qu’un jour, c’est toi qui viendra nous voir là-bas !

Nathan secoua la tête.

– Tu te trompes, Cordélia, ce n’est pas une question de confiance. Pas en toi. C’est en Gora, que je n’ai pas confiance, et c’est mon inquiétude qui parle.
– Alors fais justement preuve de confiance en moi. J’ai vécu plus de temps à Gora qu’à Keranor ces dernières années. Tu n’y a jamais mis les pieds.

Elle prit une profonde inspiration et revint vers son frère, s’agenouillant devant lui, prenant ses mains dans les siennes.

– Je veux un bébé, Nathan. Tu sais à quel point c’est important pour moi. Je ne le mettrai pas en danger. Si tu sais que je n’ai jamais peur pour moi, pense à ça. Je ferai tout pour que ce bébé soit heureux et si je dis que Gora est le meilleur choix, j’en suis intimement convaincue.

Elle tourna la tête vers le deuxième homme de la pièce.

– Avec Meldan, on en a discuté pendant des jours et des jours. Pesé le pour, le contre, observé les gens à Froidroche… On sait ce qu’on fait.

Nathan soupira.

– Pardonne-moi, je sais que tu n’agis pas sans réfléchir. C’est juste… l’inquiétude, oui. Je t’ai perdue pendant de si longs mois, Cordélia, je vais probablement craindre des ombres encore longtemps.

Le visage de sa sœur s’adoucit enfin alors qu’elle posait une main sur sa joue.

– J’étais seule, Nathan.

Elle tourna son regard derrière elle sur un certain prince hutani.

– Alors que j’ai Meldan pour me protéger maintenant.

Meldan lui sourit et Nathan capitula.

– Je vous fais confiance, dit-il simplement.

Elle embrassa son front avec tout l’amour qu’elle avait pour lui.

– Mais de toute façon, avant nous devons déjà retourner dans l’Hutandara. J’ai une moto à ramener et quelques Nàdar à essayer de rencontrer. Froidroche, ce sera pour après l’accouchement de Sofia. Je te l’ai dit, je veux d’abord contacter Eagle pour avoir les dernières assurances que l’endroit que nous avons repéré est aussi sûr que possible.

Elle fit une moue amusante.

– Et puis, sincèrement, construire une maison sous la neige, ce n’est pas idéal.

Meldan secoua la tête.

– Non, et il la faudra solide et chaude, décréta-t-il rien qu’en pensant aux rafales de vent glacé de Froidroche.

Célia parvint à retenir le rire peu charitable qui lui vint alors qu’elle s’éloignait de Nathan pour se rapprocher de lui.

– On y veillera, darling. Solide, chaude, chaleureuse, lumineuse. En bois avec de grandes fenêtres. Des fourrures partout et des montagnes d’oreillers. Et l’eau courante !
– Ah, tu ne perds pas le nord, rit son frère, essayant de se faire une raison. Pour ce qui est de la plomberie, Messire Meldan, je vous conseille de demander de l’aide.
– Nous verrons tout ça, s’amusa le prince aux yeux toujours clairs.

Célia passa son bras autour de sa taille et posa sa tête contre son épaule.

– Nous avons l’hiver pour étudier la question. En attendant, je ne serai pas contre un dernier chocolat avant d’aller nous coucher.

Elle eut son chocolat et même un bakkel avant qu’ils ne remontent dans leur chambre, Nathan l’embrassant sur la joue avant de lui souhaiter bonne nuit. Meldan l’enlaça une fois installés sous les draps.

– Ça… ne s’est pas trop mal passé, au final.

Célia restait plus sceptique.

– Il n’approuvera jamais, mais il m’aime assez pour ne pas vouloir se fâcher avec moi. Ça a beau être un Ange, il lui arrive de pas trop mal mentir.

Meldan soupira.

– Oui, je me doute, mais il n’a pas refusé, ne m’a pas chassé de chez vous ni fait de menaces précises et véridiques sur ce qu’il me fera si j’ose t’emmener à Gora.

Elle se tourna vers lui, toujours calée dans ses bras.

– Parce qu’il sait que si je n’étais pas d’accord, tu ne pourrais jamais m’emmener contre ma volonté, tout prince que tu puisses être. Tu ne pourras jamais être fautif à ses yeux.

Meldan pensait plutôt que Nathan trouverait des fautes à tout le monde et à commencer par Meldan et Nathan lui-même avant d’accuser sa sœur, mais il ne dit rien, l’attirant juste plus contre lui.

– Tu me chantes quelque chose ?

Sa manière à elle de dire qu’elle ne voulait plus continuer sur le sujet. Meldan opina et commença à chanter, plutôt content lui aussi de laisser tomber le sujet. Ils avaient l’accord, à défaut de la bénédiction, de Nathan, et c’était tout ce dont ils avaient besoin. Quant au sujet qui taraudait la jeune femme, elle ne le mit pas sur le tapis. Pourtant, elle était toujours à se demander si Meldan avait fait un lapsus ou s’il envisageait vraiment de… l’épouser ? Pour le moment, elle préférait se taire que de se monter la tête pour rien. Il lui offrait déjà un avenir, des projets, un bébé, une famille… C’était suffisant. Non ? Car l’épouser, c’était partager son rang, son nom et tout ce que ça impliquait politiquement. C’était un vrai engagement et elle n’avait pas du tout envie de devenir princesse hutani… De son côté, Meldan s’endormit sans même avoir réalisé qu’il avait parlé de mariage et que ça puisse poser problème. C’était entendu pour lui, l’ordre normal des choses. C’était un fait, Célia serait sa femme, justement à cause de cet avenir, ces projets, ce bébé.

Sauf qu’au matin, quand Célia ouvrit les yeux, la question l’assaillit aussitôt. Parce que la seule réponse qui lui venait à une demande de Meldan, c’était la même que pour Frédéric, à savoir, non. Elle se leva donc, sans un bonjour, sans un baiser, et à peine habillée, elle se retrouva dehors, marchant dans l’air encore frais du matin. Elle n’eut pas le courage d’aller jusqu’au mausolée, jusqu’à un certain collier. Mais elle s’arrêta à quelques distances de là, dans un coin du jardin encore humide de rosée, et pleura de réaliser que si elle ne voulait pas perdre Meldan, elle devait complètement et définitivement renoncer à Sean.

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7 Comments

  1. “Elle fut une moue amusante.”
    Un jour je trouverais le moyen d’inverser le “i” et le “u” sur ton clavier… si si…
    XD
    Sinon, toujours aussi prenant. Plus posé, plus hésitant, mais toujours aussi prenant! ^^

    • Vyrhelle

      27 novembre 2018 at 19 h 02 min

      Je suis irrécupérable ? XD
      Je suis surtout contente qu’on sente que la situation est plus posée et hésitante. C’est à l’image de Célia face à sa nouvelle vie.

  2. J’ai beaucoup aimé ce chapitre. C’est intéressant de voir ce que vit Célia et j’espère pour Meldan et elle que les choses évolueront dans le bon sens. Mais quelque chose me dit qu’elle n’a pas fini de penser à Sean. 8D

    Petites typos (deux pour le prix d’une “dur à porter” et “font” ?

    — A.

    • Visiblement le site a mangé une partie de mon commentaire, je complète donc :

      Sur les typos :
      “Mais Meldan trouve ça dure à porter et tous les noms de garçons vont trop Kristaris de Métal selon lui.”
      > “dur à porter”
      > “font”

      — A.

      • Vyrhelle

        28 novembre 2018 at 15 h 54 min

        Merci, c’est corrigé ^_^
        Oui, j’aime aussi ce chapitre plus tourné sur les ressentis et les introspections. Je trouve ça indispensable pour rendre les personnages plus vivants.

  3. C’est mignon comme tout ce chapitre, mais je pense que Célia n’en a pas fini avec les ennuis ! Que vont penser les Corbeaux d’une kéranorienne qui s’installe chez les Gorani ?

    Athénaïs : est-elle une descendante de Mme de Montespan ? ^_^

    • Vyrhelle

      6 juin 2019 at 17 h 59 min

      Ah, pour les corbeaux, la solution sera révélée dans le prochain chapitre 😉 Mais c’était bien vu.
      ( non, mais comme j’avais déjà le prénom définitif du futur bébé, il fallait que je l’amène progressivement. Et Athénaïs ressemble beaucoup… )

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