Le temps d'un tango

Fiction par Vyrhelle et A. Conroy

15 mars 984 (suite)

Presque tout le monde était à présent entré dans le restaurant du Kazegami et deux Commandos aidaient les plus âgés à monter les marches qui les séparaient de l’abri. Le vieux patriarche, lui, qui continuait ses protestations à l’adresse de Ian, fut coupé dans son élan par un Sean agacé.

– Vous allez servir d’appât. Si vous voulez survivre, mieux vaudrait être coopératif. Ou il se pourrait que je ne sois pas très regardant quant à votre survie.

C’était déjà de trop longues explications de la part du Duc qui n’aurait aucun scrupule à sacrifier la crapule devant lui pour mettre la main sur le plus gros poisson qu’il visait. Et qui, lui, était un véritable danger. Ian soupira et tapota l’épaule du vieil homme crachouillant d’indignation.

– Hé bah voilà, vous me l’avez agacé. Faut pas agacer un Démon, il est pénible après.
– Agacé ? Agacé ?! Jeune homme, c’est votre insolence qui est une insulte, et c’est moi qui suis, pas juste agacé, mais offensé ! Insulté !

Ian fit mine de réfléchir tout en poussant le vieil homme, le forçant à avancer.

– En fait, mon vieux, le truc, voyez, c’est que vous n’avez pas le choix. Enfin, si, je suis pas tout à fait exact. Vous nous aidez et on arrête le méchant, ouuuu vous voulez pas et vous allez de toute façon jouer l’appât, mais peut-être pas entier ou capable de courir, parce que vous irritez beaucoup Sean et qu’il est mesquin.

Il fit un énoooorme sourire au vieil homme.

– Alooors ? Appât volontaire ou appât abîmé ? Moi, m’en fous, hein. C’est vous qui voyez.

Le vieux Seigneur allait ouvrir à nouveau la bouche, quand son regard croisa celui de Sean. Un regard qu’il reconnut enfin et il se figea.

– Lord Shayt…

Il ne termina pas sa phrase, réalisant que prononcer ce nom à voix haute n’était pas la meilleure de ses idées. Mais au moins, il fut dès lors convaincu qu’il avait plutôt intérêt à coopérer. Faire  la forte tête face à un Duc quand on était un Patriarche de Triades, c’était dans l’ordre des choses. Continuer à le faire avec le plus puissant chef de la Pègre, c’était suicidaire. Sean fut d’ailleurs assez satisfait du changement de comportement du vieux Seigneur pour se concentrer sur les alentours. Ce n’était pas dans ses habitudes de dévoiler aussi clairement que Shaytàn et lui n’étaient qu’une seule et même personne, mais il préférait avoir un Seigneur coopératif… Surtout un Seigneur du Cinquième Cercle assez âgé pour être son arrière-grand-père, donc assez puissant pour être agaçant, mais pas assez pour être utile. Restait maintenant à rendre cet appât trop attrayant pour que l’assassin reste dans l’ombre. Cette perspective étira le coin de ses lèvres.

– Ne restons pas sous la pluie, conclut-il simplement en amorçant le mouvement.

Ian opina et poussa le vieux Darhàn.

– C’est marrant, mais vous me faites penser à mon père, c’est dingue, continuait le jeune Kristaris de Métal. Lui aussi estime qu’on lui doit obéissance et respect et tout le tintouin juste pour son âge. Et en général ça marche. Moins avec moi. Et jamais avec ma mère. Je vous ai parlé de ma mère ? Elle est meeerveilleuse ! C’est ça, qu’il vous aurait fallu, tiens ! Une épouse meeerveilleuse. Au moins, peut-être que vous auriez évité de faire certaines conneries. Elle a un chat, vous savez ? Mon père aussi, maintenant. Il n’a pas eu le choix. Et puis…

Blablabla. Il ne cessa pas de parler, surtout pour enquiquiner ce vieux crouton, en fait, mais aussi parce que… ben… c’était Ian. Il restait quand même prudent à surveiller les alentours, on ne savait jamais, mais il parlait. Sans. Jamais. S’arrêter. Ce pauvre patriarche leva un moment vers lui des yeux totalement désemparés, et vers Sean un regard plus désespéré, le suppliant presque de le faire taire, PITIE, il allait coopérer, promis. Ce qui n’était pas du tout ce que Sean attendait, tiens. Le Démon se montrait toujours aussi irrémédiablement posé, mais inspira fort sans s’en cacher, prêt à parler, ce qui fit taire Ian.

– Si la conversation de mon ami ne vous convient pas, nous pourrions peut-être discuter de choses plus intéressantes, dit-il sur un ton qui aurait presque pu être agréable s’il ne provoquait pas un frisson dans le dos. Comme par exemple nous dire précisément pourquoi cet assassin continue à s’en prendre à vous quand, techniquement, toute cette affaire avait été considérée comme classée.

Le vieil homme écarquilla légèrement les yeux mais se referma visiblement et détourna la tête.

– Comment le saurais-je ? Pour ma part, c’est peut-être un de vos coups fourrés pour obtenir des informations qui vous manquent et que nous n’avons pas ! Ou vous débarrasser enfin de ceux qui vous gênent !

Sean incita l’homme à changer de direction et entrer dans une ruelle plus à l’abri de la pluie. D’autres auraient sans doute protesté après ce temps de chien, mais Sean appréciait le fait que ce même temps avait fait disparaître tous les badauds des rues.

– Oui, je veux des informations, je veux savoir la raison de tout ce cirque. Et ce, sans que vous oubliiez qui je suis, surtout dans le Quartier Rouge. Car si j’avais voulu vous balayer, ça ne m’aura pas pris plus d’une heure.

Le regard du Démon se fit plus incisif.

– Or vous, vous vous êtes donnés beaucoup de mal. Pendant des mois. Par peur des représailles du Grand Sensei. Sauf que le Grand Sensei est mort il y a un mois, et pourtant, vous continuez à vous donner du mal. Ce qui me laisse à penser que vous avez encore peur. Peur de quelque chose qui a fait des morts aujourd’hui encore.

Il approcha son visage de celui du Maître.

– De quoi avez-vous peur, vieil homme ?

Le Darhàn soutint le regard de Sean mais c’était surtout de la pure bravade. Il mourait de peur, oui.

– Pauvre fou, stupide et arrogant, qui croit tout maîtriser et tout savoir. Mais vous ne savez rien, absolument rien !! Mort, vous dites ??

Il secoua la tête, blême, et seule la poigne de Ian l’empêchait de tomber sur le sol, ses jambes tremblantes peinant à le soutenir.

– Il n’est pas mort. Pas du tout, même. Qui croyez-vous qui attaque, hein ??

L’expression de Sean se ferma. Elle devint d’une neutralité dérangeante alors que les pensées du Kristaris de Métal s’emballaient et qu’il intégrait l’information, à savoir, que le Grand Sensei n’était pas Kazuo Fukuda. L’homme avait donc fait mine d’endosser ce rôle pour détourner l’attention du véritable responsable….  Il approcha ensuite son visage de celui du vieil homme.

– Qui est-il ?, demanda-t-il ensuite, avec cette petite étincelle dans le fond de ses iris qui n’augurait rien de bon.

Parce qu’il connaissait déjà la réponse et ça le rendait furieux. Trop de coïncidences, trop de choses qui se mettaient en place. Le Maître tenta de se reculer, déglutit, hocha de la tête. Il ouvrit la bouche et alors qu’un son allait sortir de sa gorge, un léger bruit métallique résonna au-dessus d’eux. Sean leva les yeux vers les toits des petits immeubles les entourant. Mais ce fut du fond de la ruelle que le projectile qui visait la tête du vieux Maître fut lancé. Un aiguillon d’acier que Sean ne vit pas, distrait par le bruit qui l’avait leurré et attiré son regard loin de son appât. Et ne le protégeant donc plus de la Résonance Inconsciente. Ian étant ce qu’il était, il n’eut aucun mal à attraper le projectile au vol. Lui l’avait vu venir comme au ralenti, et il se permit même un peu d’esbroufe. Le vieux Darhàn se retrouva tout à coup avec la main du Kristaris de Métal impertinent devant sa figure, alors qu’il ne l’avait même pas vu bouger. Avec un sourire en coin, Ian écarta légèrement les doigts, laissant voir l’aiguillon qu’il tenait entre son index et son majeur.

– Teeeeellement facile et prévisible. Ben dites donc, mon vieux, on dirait que votre grand Sensei veut vous faire taire ! Est-ce que vous l’auriez énervé ? Ou vous en savez trop, peut-être ?

L’homme tremblant allait parler à nouveau mais dut se taire en se mettant à lutter visiblement contre une Résonance chantée contre lui. Il maîtrisait correctement la barrière harmonique nécessaire, mais avec son grand âge, il peinait à faire autre chose que se concentrer. Sean, qui avait détesté la sensation de s’être fait berné comme un gamin, n’eut aucun mal à identifier le Lai en question – le Lai de mort était vraiment un trop grand classique – . Il se mit à chercher le responsable. Pour utiliser ce Lai, un Seigneur devait pouvoir voir sa cible… Ian cherchait déjà et eut un sourire en coin.

– Le toit, à l’angle, à 13h. Je t’atteeeeends.

Il lâcha le vieil homme et l’assassin eut tout à coup un Suprême Alti dans son dos.

– Weeeell, hello there !

Et il le frappa. D’une simple pichenette dans la nuque, mais encore une fois, une pichenette de Suprême Alti. Même si la Résonance flotta dans l’air pour contrer le coup, le Seigneur fut projeté en avant et roula sur le gravier du toit. L’assassin au visage caché derrière un masque de serpent, vêtu d’une ample tenue de combat Darhàn noire, ne chercha même pas à contre-attaquer et plongea directement dans le vide, pour tenter de se laisser tomber dans la rue en contrebas. Pendant ce temps, Sean était resté dans la ruelle et observait la scène. Si ses conclusions étaient bonnes, il préférait ne pas intervenir… Surtout que l’assassin n’atteignit même pas le bord du toit, Ian le rattrapa par le col et le souleva sans peine devant lui, goguenard.

– Hé bah alors, on essaye de s’enfuir ? C’est pas poli, ça !

Mais quelque chose dans l’attitude de l’assassin le fit tiquer. Les gestes, l’allure générale, surtout d’aussi près, des détails infimes invisibles pour le commun des mortels mais qui hurlaient presque pour un Suprême Alti. Il fronça les sourcils.

Pendant ce temps, voyant que Ian tenait leur proie, Sean délaissa le vieux Darhàn. Libéré de l’attaque harmonique, il se retrouva à genoux, toujours tremblant et n’osant bouger davantage. Le Démon prit de l’élan et avec l’aide de Résonance bondit jusqu’au toit, atterrissant à quelques mètres derrière Ian. Mais il resta là, prêt à intervenir si besoin mais assez à l’écart pour laisser champ libre à son ami.

L’assassin, lui, s’était débattu en vain et en désespoir de cause, quand son masque se détacha, il cracha au visage de l’Ange. Pour ensuite braquer un regard haineux sur lui, un regard que Ian connaissait que trop bien. Il s’était figé devant ce visage qui ne se différenciait de celui qu’il aimait que par son expression. Une expression de haine, de rage, de mépris, qu’il connaissait par cœur, mais pas sur ce visage.

– Kaede…, souffla-t-il, sans oser encore vraiment comprendre.

La jeune femme leva le nez et essuya ses lèvres d’un geste énervé. C’était elle, oui, mais d’aussi loin que Ian la connaissait, il ne lui avait jamais vu une telle attitude.

– Lâche-moi, Ian, ordonna-t-elle bien plus qu’elle ne demanda.

Il la relâcha, plus par automatisme que par réelle envie, et elle se retrouva les pieds sur le toit. Mais inutile de songer à fuir, elle ne pourrait pas faire un pas avant d’être reprise. Ian déglutit et tenta de se reprendre.

– C’est toi le Grand Sensei… toi qui les tues… qui organise tout ça, depuis le début… mais pourquoi ?

Il connaissait déjà la réponse, il était loin d’être stupide, mais il la refusait. Sa fiancée se mit correctement sur ses deux jambes et tourna un regard vers Sean. Elle n’eut à son adresse qu’un rictus méprisant. Puis elle retira la cagoule qui cachait ses longs cheveux noirs et écarta le col de son haut qui devait la gêner.

– Le pouvoir, Ian. Juste le pouvoir.

Elle eut un visage plus posé maintenant qu’elle savait qu’elle avait perdu. Elle leva son regard vert clair sur Ian et eut un léger sourire. Mais ce n’était pas un sourire comme ceux qu’elle lui avait offerts jusque là. Il n’avait rien de candide ou d’innocent. Rien de pur.

– Il n’y a bien que toi pour croire que dans les hautes sphères politiques de ce monde, il y a la place pour autre chose que le pouvoir.

Ian la regarda sans mot dire mais rétrécit légèrement les yeux.

– Non, Kaede, c’est ce que disent tous ceux qui ne pensent qu’à ça, tous les corrompus, les traîtres, ceux qui n’ont aucun autre objectif dans leur vie que ce que tu appelles “pouvoir”…
– Mais Ian, ouvre les yeux, j’ai été élevée comme ça. Née tout juste Baronne dans un misérable petit domaine perdu tout au nord de ce pays. Mon père a tout fait pour que j’accède à quelque chose de plus grand. Il a tout préparé. Il m’a préparée. Et quand j’ai été en âge de le faire, j’ai pris les rênes de tout ça parce que c’est ce pourquoi j’avais été élevée. J’ai sacrifié ce même père dans ce but. Et lui était même satisfait de mourir si ça pouvait nous permettre de réussir. Parce que m’asseoir sur le trône était le seul objectif qu’on m’ait jamais donné d’avoir.
– J’espérais…, soupira Ian. Je te pensais différente. Je me méfiais, surtout au début, mais je m’étais dit…

Il secoua la tête, la peine et la souffrance visibles un instant dans ses prunelles. Quand il la regarda à nouveau, il n’y avait plus rien, plus de faiblesse, plus de sentiment non plus. C’était Kerann qui parlait.

– Réponds-moi, avant de faire face à tes crimes et tes actes devant le Phénix. Les attaques sur la ville. Pourquoi ?

La jeune femme ne montra pas de sentiment non plus. Pas de peur et encore moins de remord. Elle tourna simplement les yeux vers Sean avant de prendre la parole, le pointant du doigt.

– A cause de lui, affirma-t-elle sans éclat.

A cause de lui

Elle ramena son visage vers Ian tandis que Sean se montra plus sombre que jamais mais ne dit rien. Il allait enfin avoir ses réponses. Mais à quel prix…

– Il se trouve que pour arriver jusqu’au trône, continua la Darhàn, il était sur ma route. Sans arrêt à l’affût, fouinant, inspectant. Paranoïaque énervant et pas aussi naïf que toi. Il fallait qu’il regarde ailleurs. Il lui fallait un os à ronger pour ne pas se focaliser sur moi. Et sur ce point, je trouve que ça a plutôt bien marché.

Elle eut un léger rire sans joie.

– Oh, je dois vous dire, Sean, que Kaori était ma jeune demi-sœur et qu’elle vous haïssait au plus haut point. Moi, je trouvais presque amusant de vous voir courir partout en vain.

Le rire s’étrangla quand Ian la saisit par la gorge pour la soulever une fois de plus.

– Je suis naïf, c’est vrai, sur certains points. Je veux croire que je peux faire confiance aux gens, que tous ne sont pas des pourris et des salopards, mais au final, tu m’auras confirmé une chose.

Son poing se serra un peu. Pas de quoi la tuer, mais largement assez pour que ce soit très inconfortable et qu’elle commence à avoir clairement du mal à respirer. Les yeux du Kristaris de Métal transpiraient la Résonance et la colère.

– Il n’y a au final qu’une seule personne sur qui je peux réellement m’appuyer et à qui je pourrai toujours faire confiance. Sean te dépasse de cent coudées, je t’interdis de l’insulter.

Kaede se savait condamnée. Mais elle savait qu’elle ne voulait pas être jugée ni traînée dans la boue. Elle préférait la mort à la honte. Elle trouva la force de prononcer quelques mots malgré son souffle court.

– Oui… une seule personne. Car… aucune femme ne pourra… s’intéresser à toi… pour autre chose que … ton trône !

La colère et la rage fusèrent à travers la Résonance et la puissance de Ian se manifesta ouvertement dans une aura brûlante, aveuglante, étouffante même.

– Ne rabaisse pas le monde entier à ton niveau.

Elle aurait ce qu’elle voulait, il était assez furieux pour la tuer lui-même. Mais au moment d’en finir, il hésita. Parce que ses sentiments envers elle étaient sincères, parce qu’il l’aimait réellement, parce qu’il était ce qu’il était et que tuer de sang froid n’avait jamais été si facile pour lui. Oui, il avait du sang sur les mains, mais bien moins qu’on aurait pu l’attendre d’un roi dans un pays en guerre. Même sur le champ de bataille, il ne tuait pas de lui-même. Alors une exécution…

Il pouvait reposer Kaede. Il pouvait la lâcher et lui tourner le dos, pour s’en aller en dédaignant cette femme qui l’avait trahi. Il pouvait lui refuser ce qu’elle demandait. Il ne craignait rien, Sean s’en occuperait. Il le faisait toujours. Seulement, voilà, Ian ne voulait pas que Sean s’en occupe. Il ne voulait pas le rabaisser au rôle de simple nettoyeur des catastrophes provoquées par un idiot égoïste et trop utopique. Sean était infiniment plus à ses yeux, plus qu’un subalterne efficace, plus qu’un sujet loyal, plus qu’un ami fidèle. Sean, c’était le frère qu’il s’était choisi et il ne voulait pas le laisser se salir les mains pour rattraper une situation dans laquelle Ian s’était mis tout seul. En le défiant, qui plus est, parce que lui et Sean avaient  bien failli se séparer à cause de Kaede.

Non, il ne voulait pas que Sean soit celui qui l’abatte.

Mais il ne voulait pas d’un procès. Il ne voulait pas d’une humiliation pour la jeune femme. Et au final, qui est ce qu’il essayait de tromper ? Il ne voulait pas que Sean l’abatte parce qu’il le ferait comme toujours, froidement, en se débarrassant d’un ennemi. Et Ian aimait trop, beaucoup trop Kaede pour qu’elle soit abattue comme ça. Comme une criminelle, un traître, un assassin.

Avec plus de douceur qu’elle n’aurait pu en attendre de lui, il la posa sur le sol, lâchant sa gorge, et passa une main sur le visage de la Darhàn, repoussant une mèche de cheveux.

– J’y ai cru, pourtant…

Elle ne vit ni ne sentit réellement le coup. Il la regarda écarquiller les yeux et la retint quand elle s’effondra, la gardant contre lui, tombant doucement à genoux pour accompagner la chute, comme s’il voulait qu’elle ne se fasse pas mal en tombant.

– Tellement, tellement cru, murmura-t-il alors qu’elle était déjà morte, la tenant serrée contre lui, enfouissant son visage dans cette longue chevelure noire, comme il l’avait déjà fait si souvent.

Il pouvait se permettre le luxe infini de pleurer. A quelques mètres de là, Sean, lui, était immobile.

Le premier geste du Démon fut de ranger son arme. Car Ian avait vu juste et Sean était prêt à faire ce qui devait être fait. Son geste suivant, un long moment après le dernier souffle de Kaede, aurait pu être d’aller auprès de son ami. Mais il fut simplement d’attendre. Il ne dit pas un mot et resta là en simple témoin qui se voulait impassible mais qui derrière sa retenue, ne l’était pas. Ce qu’il voyait chez son ami recroquevillé au sol, ce frère qu’il s’était aussi choisi, lui transperçait le cœur. Mais il sut qu’il ne devait rien faire. Qu’il ne pouvait rien faire. Alors il se contenta de rester debout sur le bord de ce toit, veilleur silencieux qui protégerait son ami et lui permettait de s’abandonner à sa peine et se laisser aller aux larmes.

Sean leva le nez vers le ciel. Il remarqua enfin qu’il ne pleuvait plus.

Ian resta longtemps prostré avec le corps de Kaede serré contre lui en une parodie d’un geste d’affection qu’il avait eu très souvent envers elle. Il ne disait rien mais ses épaules tressaillaient sous ses sanglots silencieux. Il mit un moment avant de se redresser, tournant juste très légèrement la tête vers son ami, sans lâcher Kaede.

– Les autres, en bas… tu peux… ?

Il essuya ses yeux d’un revers de manche.

– Je voudrais… juste un moment avec elle. Et… pour ce qu’elle a fait…

Il se mordit la lèvre inférieure. C’était stupide, totalement idiot mais il refusait que le nom de Kaede soit traîné dans la boue.

– Je m’en occupe, promit Sean, répondant aux deux questions à la fois.

Il sauta à bas du toit pour laisser Ian seul, le temps dont il avait besoin, et commencer le nettoyage. Il ne pourrait jamais faire oublier Kaede ou sa trahison à Ian. Mais il pouvait effacer tout le reste de Phœnix et de leurs vies, et ce serait peut-être suffisant. Les survivants ne furent pas difficiles à gérer, les retombées des événements seraient également relativement aisées à faire disparaître. Toute cette histoire se terminait enfin, Phœnix allait souffler un peu.

Mais quand Sean retourna sur le toit, il ne trouva pas de trace de Ian ou de Kaede. Pas très étonnant, il s’y attendait. Il valait mieux que le corps de la jeune baronne disparaisse, si elle devait passer pour simplement partie à Xinzo et Ian avait préféré le faire lui-même. En attendant, le temps que tout soit réglé, la nuit était tombée et il était déjà tard quand Sean rentra au domaine Moonshade.

Il y trouva Ian, assis dans le salon, les mains serrées entre ses genoux et la tête baissée. Il ne s’était pas changé et ses vêtements trempés gouttaient sur le tapis et le canapé, mais il n’en avait cure.

– J’ai… encore besoin de toi…

Ian déglutit et tourna légèrement la tête, la gorge nouée.

–  J’ai essayé seul, mais… je ne peux pas… je n’y arrive pas…

Sean s’avança, posant sa main sur son épaule.

– Tu n’as pas à le faire seul.

Ian soupira et haussa légèrement les épaules.

– Je te cause encore des ennuis…

Il se frotta le visage avec ses mains et se leva.

– J’ai tout installé… tout préparé, dans un coin tranquille, à l’écart de la ville. Voiture ?

Il avait déjà fait le trajet à pieds et ça n’avait même pas commencé à le fatiguer, mais il n’avait pas envie de recommencer. Une voiture avec Sean qui conduisait, c’était comme un retour à une normalité familière, un point d’accroche.

– Tu ne me déranges pas, Ian. Allons-y.

Pour un moment plus joyeux, il aurait laissé Ian choisir la voiture, mais les esprits n’étaient clairement pas à ce genre de détails. Il conduisit le SUV noir, suivant les indications de Ian et arrêta la voiture à quelques kilomètres de Phœnix, au fond d’une forêt assez dense et sombre pour que personne n’ait l’idée de venir voir ce qu’il s’y passait. Ian avait installé le corps de Kaede sur un bûcher funéraire, respectant les coutumes Darhàn autant qu’il avait pu. Continuer avait été au-dessus de ses forces. Mais la présence de Sean changeait les choses et il s’approcha du bûcher avec la torche préparée. L’autel s’embrasa et bientôt le brasier enfla en une immense flamme où disparut bientôt le corps de celle qui avait bien failli devenir reine de Keranor.

– Elle ne m’a jamais aimé, hein ? Pas une seconde… tout n’a été qu’un mensonge, une vaste fumisterie…, murmura Ian qui tenait toujours la torche.

Sean était à son côté, assez près pour que leurs épaules se touchent en soutien silencieux.

– A ses yeux, probablement, répondit-il avec honnêteté. Cela ne change pas ce que toi, tu as vécu. Ne laisse pas ses actions détruire les bons souvenirs. Crois-moi, ça n’apporte rien qui en vaille la peine.

Ian ne répondit rien avant un bon moment, les yeux rivés sur les flammes, et après un instant, il se détourna avec un soupir.

– Je vais finir par croire qu’il n’y a que toi en qui je peux réellement avoir confiance…

Il réussit à faire un maigre sourire qui se voulait ironique à son ami, mais il n’atteignait pas ses yeux.

– Tu serais une fille, ça serait plus simple, hein ? Je t’épousais, tout le monde était content…

Il eut un petit rire à cette idée, qui se transforma assez vite en sanglot, mais il s’interdit de pleurer davantage. Le temps où il chouinait était passé depuis des années.

– Rentrons… j’ai un conseil demain.

Ian avait fait quelques pas avant que Sean ne le rejoigne. Le Démon reviendrait plus tard pour faire disparaître le bûcher alors que son ami n’avait pas du tout besoin de connaître les détails de tout ce qui allait devoir être fait dans les jours à venir. Il ramena Ian au palais et le laissa complètement déprimé dans ses appartements, au bon soin d’Ereï et de Maddie. Une chance que l’Écho de son ami ne partageait pas les émotions de celui-ci… Sean se dirigea ensuite d’un pas décidé vers le QG des Commandos. La journée était peut-être finie mais la nuit promettait de ne pas être très reposante non plus.

16 mars 984

Quand le Duc d’Umbras se présenta au palais le lendemain matin, il n’avait pas dormi mais il était satisfait. Déjà, plus aucune trace du bûcher. Personne ne soupçonnerait ce qui s’était passé dans ce bois et Ian ne saurait jamais que Sean avait dû enterrer lui-même quelques os calcinés que la chaleur du brasier improvisé n’avait pas pu totalement transformés en cendres.

Ensuite, le Kazegami. Il avait fait le point avec le dernier Maître encore vivant, très coopératif maintenant qu’il n’avait plus peur pour sa vie et celle des siens, et personne n’irait se vanter de ce qui s’était passé la veille. En fait, ce qui restait des Triades allait juste enterrer ses morts et se faire oublier tandis que Shaytàn leur assurerait de ne pas être complètement balayé par les gangs du Quartier Rouge. Après tout, avoir une famille redevable, même une famille de criminels à genoux, c’était parfois utile.

Ensuite la presse. Avec tout le tapage médiatique touchant de près ou de loin à cette affaire, entre les crimes non revendiqués, les arrestations au Kazegami, le futur mariage de Kerann et la polémique sur sa fiancée, Sean ne pouvait vraiment pas faire l’impasse sur ce point. Il passa pas mal de coups de fil, fit passer quelques tuyaux à des informateurs choisis, rédigea un communiqué officiel, sortit pas mal de monde de leur lit. Bref, à l’aube, il connaissait déjà le contenu des journaux de la ville, quels étaient les gros titres et ce, avant même qu’ils ne soient livrés. Et ça se résumait à quelque chose comme :  la fiancée de Kerann avait rompu les fiançailles, incapable de gérer la pression de son futur statut de reine et était partie vivre à Xinzo dans une branche cousine de sa famille. Sean laissa aux journalistes la liberté de mettre des fioritures. Ça donnerait plus de crédibilité à ce mensonge et ainsi la Cour entière serait mise au courant avant midi. Au moins, la presse lui épargnait la corvée de le faire lui-même.

Mais rien de tout ça ne fut plus difficile, ce matin-là, que de se décider à toquer à la porte des appartements de Ian. Sean voulait soutenir son ami, comme lui l’avait fait quand il en avait eu besoin. Mais il se connaissait assez, pour ne pas être totalement certain de s’y prendre de la bonne manière. Aussi il fut plus que surpris quand un Ian souriant ouvrit la porte de lui-même alors que Sean avait encore le poing levé, indécis. Durant les heures qui suivirent, il eut même la sensation de presque retrouver son ami, comme si rien ne s’était passé.

Presque.

Quelques nuages dans son regard par moment, un sourire un peu trop marqué, quelques détails de ce genre trahissaient sa comédie. Mais Sean savait que c’était sa manière de tromper la douleur. Jouer la comédie, tromper son monde pour mieux se convaincre lui-même qu’il allait bien. Mais si l’illusion ne fonctionnait plus, Ian saurait vers qui se tourner et c’était ce qui comptait vraiment.

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Normalement, je ne fais ce genre d’aparté qu’en fin de partie. Mais exceptionnellement, j’ai déroge à la règle parce que j’ai LA musique parfaite pour conclure ce chapitre. Un vrai générique de fin !

_

“Impossible” de James Arthur.

 

En fait, pour ma part, à chaque fois que je l’entends, j’imagine le toit d’un immeuble de Phoenix sous un ciel gris, avec un groupe de musiciens,  tous portant un smoking de manière plus ou moins décontractée : Ian en chanteur, Sean à la basse, Fred à la batterie, et même Meldan à la guitare…
… à chaque fois ! C’est plus fort que moi XD

… Avouez que vous aussi, vous les voyez maintenant !!

4 Comments

  1. “n’avait pas pu totalement transformés en cendres.”==> transformer
    Très bonne chanson, qui correspond parfaitement.
    Mon pauvre Ian, je me demandais quelle allait être sa réaction à la découverte de Kaede, j’ai tellement mal pour lui… :/ je regrette presque que Sean ne se soit pas occupé d’elle pour le coup, elle l’aurait mérité! Mais pas Ian… T_T

    • Vyrhelle

      10 mai 2019 at 22 h 43 min

      Oh oui, elle l’aurait mérité et Sean l’aurait fait avec plaisir, mais Ian mûrit… un peu. Assez pour assumer ses erreurs, en tout cas.
      Quant à la musique, je suis tombée dessus dans une playlist aléatoire sur le net alors que je faisais les premières relectures du livre 1… et dès que j’ai lu les paroles, j’ai su que c’était une musique parfaite pour Tango 😀 Autant pour Ian que pour Sean XD

  2. C’est “Impossible” d’avoir autant de malchance, pauvre Ian ! Espérons qu’il finisse par tomber sur une fille sincère, en attendant, Sean est là pour lui 🙂

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