Le temps d'un tango

Fiction par Vyrhelle et A. Conroy

28 mars 986

Venu de l’Hutandara spécialement pour le premier anniversaire d’Athina, Edharn était resté plusieurs semaines à Froidroche, cet hiver-là. Il avait beau être père de famille, lui aussi, c’est Ej’ar, son Écho, qui appréciait vraiment ce rôle. Du coup, le grand Kel’antan avait bondi sur l’excuse d’amener un cadeau de Lathiana à sa nièce, pour passer du temps avec son meilleur ami, qui, lui, semblait s’être réellement épanoui grâce à la paternité. Mais Edharn n’était parti que depuis quelques jours à peine quand arriva une lettre de Nathan, distribuée par un coursier discret. Datée de plus d’un mois, elle avait mis une éternité à parvenir jusque Célia à force de détours. Son frère racontait,  dans ce qui devait être la lettre la plus concise qu’il n’ait jamais rédigée, que lui et Erik avaient été attaqués. Ils allaient bien, mais l’Ange suppliait sa soeur de faire attention à elle. Car l’action avait été revendiquée.

Leur ennemi ne les avait pas oubliés.

Célia resta longtemps devant la lettre, à la lire et la relire, perdant une nuance de couleur de teint à chaque fois. Assise sur l’un des fauteuils du salon, éclairée par la seule lumière du feu de cheminée, elle hochait la tête de droite et de gauche, les yeux hagards. Meldan, qui revenait d’une chasse tardive, ne prit que le temps d’accrocher son arc au-dessus de la porte et fut rapidement auprès d’elle.

– Meleth nîn ? Célia, tu es pâle à faire peur. Ce sont de mauvaises nouvelles ?

Elle se contenta de lui tendre la lettre et le laisser lire alors qu’elle se prenait le front entre ses mains. Elle ne dit rien le temps qu’il lui fallut pour traduire l’écriture keranorienne.

– Ça recommence, Meldan. Ça recommence…

Meldan fronça les sourcils.

– Seigneur Vert… que pouvons-nous faire ? La maison est assez grande pour les accueillir un temps, mais ton frère refusera de quitter Trapeglace…
– Et ça ne ferait que faciliter la tâche de notre ennemi, annonça Célia d’un ton amer. Nous rassembler tous au même endroit, loin de la protection des forces keranoriennes, il n’attend peut-être que ça. A moins qu’il ne compte sur cette attaque pour savoir où je me cache… Comment savoir ?

Meldan soupira.

– Oui… Est-ce que ton frère te dit ce qu’il a pu trouver ? Peut-être que cette nouvelle action lui a donné des pistes ?

Oui, des pistes… et surtout une nouvelle liste de noms accompagnant le courrier. Une liste dont Célia savait que trop bien décoder chaque annotation. A côté de chaque nom, des villes, certaines goranii, des symboles traduisant le degré d’implication possible dans cette nouvelle attaque. Célia en donna un grand coup de pied dans la table basse devant elle.

– Encore des noms. Encore des enquêtes à ouvrir, des pistes à suivre. J’avais réussi à me faire oublier, j’avais réussi à reprendre une vie normale. Et je vais devoir recommencer si je veux espérer que ça s’arrête un jour. Juste espérer, parce qu’après tout ce que j’ai perdu dans cette quête sans rien découvrir… Et en même temps, je n’ai même pas le choix. Combien de temps avant une nouvelle attaque ? Combien de temps avant qu’il s’en prenne à moi ? Ou pire à toi ou Athina ?!
– Célia, non, implora Meldan. Ton frère ne te donne ces pistes que parce qu’il te connaît, qu’il sait que tu voudras savoir, mais il ne te demande pas de recommencer. Tu sais qu’il ne te le demande pas. Je t’en prie, meleth nîn. Nous ne sommes pas sans défense. Je ne veux pas perdre cette paix que nous avons trouvée.

Célia se leva et se mit à faire les cents pas.

– Alors, nous allons devoir fuir. Nous cacher. Quitter notre maison, notre vie et voyager sans arrêt, n’avoir aucun point de chute. Aucun endroit où il pourrait nous atteindre, nous retrouver. Et ça, avec une petite fille qui marche à peine.

Elle se mit à regarder le plafond, le visage crispé.

– On devrait même être en train de rassembler le strict nécessaire et se cacher dans les bois environnants pour vérifier si cette maison n’est pas déjà la cible de la prochaine attaque.

Meldan secoua la tête.

– Célia, je reviens de la chasse. Je n’ai vu, rien ni personne. Tout va bien.

Il lui prit la main.

– Je t’en prie, ne laisse pas l’inquiétude te rendre paranoïaque, personne ne sait que nous sommes là. Si tu ne repars pas en traque, personne ne l’apprendra.
– Mais reste que même si cet endroit est sûr, et j’espère sincèrement qu’il l’est, Nathan, Erik et Sofia n’ont pas cette chance. C’est la troisième attaque à Trapeglace !

Elle prit la lettre de son frère.

– Et une simple lettre comme celle-ci, venant de Trapeglace, peut le mener ici. Malgré les précautions. Parce que je sais que c’est ce que je ferai moi-même si je voulais éliminer une famille entière ! Je suivrais le courrier…

Elle jeta la lettre au sol et retourna faire les cents pas, le volume de sa voix s’intensifiant à chaque mot.

– Et j’ai toutes les raisons d’être paranoïaque ! Parce que j’ai déjà perdu beaucoup trop de ne pas l’avoir été assez ! J’ai eu une nouvelle chance, une inestimable et improbable nouvelle chance avec toi, avec Athina. Je-ne-resterai-pas-sans-rien-faire ! Je ne le laisserai pas détruire à nouveau tout ce que j’ai eu tellement de mal à construire ! Je ne le laisserai pas gagner à nouveau !

Meldan sentit que ce sujet épineux serait la cause de leur première véritable dispute, car il ne voyait pas comment la faire changer d’avis, et qu’il ne changerait pas le sien.

– Mais en te lançant à sa poursuite, tu prends le risque de lui indiquer où te trouver, s’il l’ignore ! Célia, en voulant aider, tu pourrais nous mettre en danger !
– Je vais partir, Meldan. Loin. Tu resteras avec Athina à l’abri, loin de tout ça, le temps que je trouve une solution. Que je trouve le coupable. Si je reste à l’écart, il n’aura aucune raison de remonter jusqu’à vous. Et je pourrai aider Nathan. Sans vous mettre en danger.

Meldan secoua immédiatement la tête.

– Il n’en est pas question ! Je ne t’ai pas épousée pour te laisser te mettre en danger et nous quitter pour des semaines entières, des mois, pour un coupable que tu n’as pas trouvé en plusieurs années. Je refuse.

Célia se mit presque crier.

– Je n’ai pas le choix ! J’y ai déjà perdu mon père, ma mère, Fred, un bébé et une vie, Meldan ! Je ne le laisserai pas me prendre qui que ce soit de plus ! Et je sacrifierai sans hésiter quelques mois avec vous, même des années s’il le faut, si c’est pour vous protéger !

Elle était au bord de larmes, mais de rage. Et si Meldan n’en était pas là, c’était juste parce qu’il ne pleurait que très rarement.

La lettre

– Bon sang, Célia ! Je refuse de te sacrifier, TOI ! Et s’il te tue ? Si parce que tu as voulu nous préserver, tu perds la vie, et que nous n’aurons même pas eu ces mois, ces années ? Je t’en prie ! Si tu veux partir, allons dans l’Hutandara, à Elysia, à Keranor, même !
– Je ne veux pas partir, Meldan ! Je veux trouver la menace et l’éliminer ! Je veux que tout ça s’arrête ! Mais surtout, surtout, je ne peux pas envisager de ne rien faire. Sinon autant nous tirer une balle maintenant et toute suite !

Meldan avait de la douleur au fond des yeux en comprenant, peu à peu, qu’il ne réussirait pas à la garder près de lui. Il ne doutait pas de son amour, pour lui ou pour Athina, pour leur famille, mais il comprenait que trop bien qu’elle ne parvenait plus à se contenter de leur simple vie de famille. Il l’avait déjà compris depuis un moment, au travers de leurs innombrables et presque incessants voyages, dont elle avait toujours pris l’initiative. Cette traque était, en même temps qu’une tragédie, un nouveau moyen de bouger et de retrouver une certaine dose d’adrénaline qu’elle ne trouvait pas dans sa vie actuelle. Elle l’aurait nié avec force si Meldan lui avait fait remarqué, mais les faits étaient là, depuis des mois. Des années.

– Alors pars, puisque je ne peux pas te retenir, dit-il doucement, scellant leurs destins.

Célia ferma les yeux, ses épaules s’affaissant alors qu’elle se retrouvait silencieuse. A l’étage, Athina pleurait.

– Je suis désolée, Meldan, murmura-t-elle en quittant lentement la pièce.

Il put entendre le bruit de la porte d’entrée s’ouvrir et se refermer alors qu’elle quittait la maison. Célia ne réapparut pas de la nuit, malgré la neige et le froid très présents d’un mois de février à Froidroche. Elle la passa en réalité sur le toit, à observer les environs, regrettant de ne pas avoir son fusil avec elle pour monter une garde digne de ce nom. Une nuit à réfléchir, à trembler et tout remettre en question. Une nuit de torture.

Au matin, quand le soleil se leva enfin, elle n’avait pourtant pas changé sa décision. Elle allait devoir laisser son bonheur en suspens pour protéger les siens. Elle allait manquer plusieurs mois auprès de sa petite Athina. Manquer ses premiers pas de course, ses jeux dans la neige. Elle venait de se disputer avec Meldan et allait partir sans avoir fait la paix. Elle était furieuse autant que malheureuse… Pourtant, elle retourna dans la maison où elle savait que Meldan devait avoir veillé toute la nuit. Il était dans le salon, une Athina enfin endormie contre son torse. Et ses yeux se levèrent immédiatement vers elle quand elle entra, ne la quittant plus de son regard clair. Ce fut le moment le plus difficile. Pire encore que la dispute et la nuit passée dehors. Célia sentit son cœur se serrer avec violence sous la force de ce regard qui exprimait tellement de choses. Elle se rapprocha de son époux précipitamment et se jeta à son cou pour le serrer avec force, sans un mot. Meldan la serra contre lui avec assez de force pour briser les os d’un vassali.

– Je t’aime, meleth nîn, lui chuchota-t-il dans le creux de l’oreille. Reviens-moi vite, je t’en prie.

Elle posa son front contre sa tempe, posant un regard sur Athina qui dormait toujours. Elle caressa sa joue du bout des doigts.

– Je vous aime aussi, tous les deux. Plus que tout, répondit-elle sur le même ton que lui. Je reviendrai aussi souvent que possible. A chaque fois que je serai absolument certaine que je n’emmènerai aucun danger avec moi.

Elle soupira et ferma les yeux.

– Si tu as besoin de quitter la maison, place sur la cheminée l’un de tes tableaux du lieu où tu seras parti. Comme ça, je saurai toujours où te rejoindre.

Meldan l’embrassa doucement, tendrement, longtemps, essayant de prolonger le baiser le plus longtemps possible. Célia finit par s’arracher à cette étreinte, en prenant une profonde inspiration douloureuse. Elle se recula et fila vers la chambre récupérer des affaires pour son départ. Quelques vêtements, un peu d’argent, le strict nécessaire pour repartir en quête. Et la liste de noms.

Quand elle redescendit, Athina était réveillée, à moitié du moins, dans les bras de son père. Meldan, qui se tenait debout au milieu de la pièce, sourit à Célia, sans que ça n’atteigne ses yeux, et lui glissa un talisman Kel’ dans la main avant de l’embrasser encore.

– Bon voyage, meleth nîn, dit-il doucement.

Athina regarda sa mère avec curiosité. Célia fondit en larme en prenant sa fille dans ses bras. Elle l’embrassa plusieurs fois.

– Tu vas être sage avec Ada, hein, snezhinka, lui souffla-t-elle en la serrant contre son cœur. Nanny va revenir bientôt, je te le promets.

Elle l’embrassa encore avant de regarder Meldan. Elle ne trouva rien à dire de plus. Elle lui confia Athina et se recula en souriant de ce sourire terriblement triste.

– Je t’aime, dit-elle avant un dernier baiser.

Puis elle récupéra son sac, le jeta sur son épaule et sortit de la maison. Elle rejoignit sa jument et monta en selle. Un dernier regard en arrière, puis elle s’élança sur le petit chemin enneigé qui quittait la maison.

Une routine douloureusement familière recommença alors pour Célia. Tirs après tirs, traque après traque, elle rayait les noms de sa liste, ne trouvant que des bouts infimes de piste. Elle essayait de rentrer, bien sûr, mais ne pouvait jamais le faire aussi souvent qu’elle l’aurait voulu.

22 septembre 986

Deux mois, déjà, qu’elle n’avait pas pu rentrer à Froidroche et Célia pouvait craindre, actuellement, de ne plus jamais en avoir l’occasion. Sa cible, qui communiquait avec Keranor, était une épine dans le pied de Gora et Célia s’était retrouvée au milieu de l’opération planifiée pour mettre l’homme hors d’état de nuire. Un rassemblement de moyens qu’elle ne s’était pas attendue à trouver. Puis, soudainement, les hommes qui la mitraillaient cessèrent de tirer et l’auberge ruinée redevint silencieuse.

– Célia ? Nauthmir nîn, la voie est libre.

Impossiblement, au moment idéal, Mìrëilin était là. Elle sortit la tête de sa cachette, regardant dans la direction de la voix familière et plus rassurante qu’elle ne l’aurait cru. Elle le rejoignit en vérifiant les alentours du regard. Mais quand elle fut à sa hauteur, elle se jeta dans ses bras et le serra contre elle en soupirant.

– Guide-moi loin d’ici, sweety… J’ai dû leur abandonner toutes mes affaires… Ils ont mon opale de feu… Ils ont tué Bakkels… Ils…

Mìrëilin la serra contre lui, inspirant son odeur.

– Seigneur Vert, j’étais inquiet. Viens, j’ai une paire de chevaux.

Il leur fit aisément quitter la ville, déferlant la colère d’un Écho sur les rares fous qui tentèrent de les arrêter. Mais une fois à l’abri, il ne perdit pas une minute pour reprendre Célia dans ses bras, vérifiant qu’elle n’était pas blessée. Elle n’avait que quelques égratignures sans aucune gravité et elle avait eu si peur pendant l’attaque, s’étant sentie acculée et si terriblement seule au monde, qu’elle s’accrocha à lui avec beaucoup d’émotion.

– Si tu savais comme je suis heureuse que tu sois là, Mìrëilin. Meldan et Athina vont bien ?
– Oui. Mais Meldan était tellement rongé par l’inquiétude que j’étais complètement incapable de faire quoi que ce soit au palais, alors me voilà. Ils sont chez Lotëu, c’est plus proche que Froidroche.

Il caressa son visage.

– Tu m’as manqué.
– Tu m’as manqué aussi, dit-elle avant de l’embrasser avec autant de tendresse que de soulagement. Je suis tellement heureuse que tu sois là, que tout aille bien pour notre famille. J’aimerais tellement pouvoir enfin rentrer. Au moins, ils sont à l’abri chez Lotëu. Bien plus qu’à Froidroche. Il peut deviner, par tes émotions, que tu m’as retrouvée, que nous sommes à l’abri ?

Mìrëilin soupira.

– Non, tu sais bien que le lien que nous partageons est à sens unique. Peux-tu m’accompagner ? Ou dois-tu encore partir ? Tu nous manques tant…

Elle afficha enfin un léger sourire.

– Si nous veillons à ce que personne ne nous suive, nous pouvons les rejoindre. Ma cible est le problème des goranii maintenant. Je peux enfin me poser un peu.

Elle caressa son visage, se perdant dans sa ressemblance et son lien avec Meldan pour trouver la paix dont elle avait besoin.

– Fais-moi passer la frontière hutani, je veux les revoir au plus vite.

Mìrëilin lui sourit.

– Allons-y, alors.

Mais ils avaient un peu plus d’une journée de route, surtout en faisant attention, aussi s’arrêtèrent-ils dans une auberge. Mìrëilin passa presque une heure à simplement observer le corps de Célia, pour se convaincre qu’elle allait bien. Célia en vint à l’obliger d’une main à la regarder bien en face, avec un sourire tendre.

– Je vais bien, sweety.

Elle posa son front contre le sien, ses doigts glissant dans sa très longue chevelure noire.

– Grâce à toi.

Mìrëilin soupira en se détendant enfin.

– Je frissonne en imaginant ce qui aurait pu arriver si je n’étais pas venu…, dit-il à mi-voix.

Elle eut un sourire amusé.

– Je me serais battue comme une lionne et je leur aurais donné beaucoup, beaucoup de fil à retordre. Je leur aurais filé entre les pattes, parce qu’ils ne se doutent même pas de quoi je suis capable. J’aurais peut-être été blessée, mais ils n’auraient pas réussi à m’avoir.

Elle n’en était pas convaincue, mais elle refusait de l’avouer et ajouter à l’inquiétude de l’Écho de son mari. Au contraire, elle devait le rassurer. Et se convaincre par la même occasion.

– J’ai trop à perdre, Mìrëilin. Ils ne m’auront jamais.

Mìrëilin fit mine de la croire.

– Je sais, nauthmir nîn. Mais je porte les inquiétudes de deux hommes qui t’aiment plus que tout, et tant que tu ne rentreras pas pour de bon, je serai anxieux.

Elle eut un sourire moins radieux alors qu’elle l’embrassait doucement.

– Alors tu sais exactement ce que je ressens. Pourquoi je fais tout ça. L’ennemi invisible après lequel je cours menace toute ma famille, Mìrëilin. C’est pour les protéger que je fais tout ça.

Elle se lova contre lui, se recroquevillant dans ses bras.

– Serre-moi, sweety. J’ai eu si froid ses dernières semaines.

Il s’exécuta sans hésitation.

– Je ne te lâche plus durant les jours à venir, dit-il. Peut-être t’accompagnerai-je dans ta quête quelques semaines après, si je le peux.
– Non, Mìrëilin. Toutes les fois où on a réussi à m’atteindre, c’est parce qu’on a frappé les gens qui travaillaient avec moi, qui m’accompagnaient. Je n’ai jamais été aussi intouchable que lorsque j’étais seule.

L’Écho soupira, il s’y attendait.

– Mais jamais invulnérable…, regretta-t-il.
– Non, pas invulnérable, confirma Célia dans un murmure. Je le sais que trop bien…

Mìrëilin décida de l’embrasser plutôt que de se perdre dans des pensées moroses. Et le surlendemain,  ils arrivaient dans l’Hutandara. Athina jouait dehors avec deux enfants de son âge environ, surveillés par plusieurs personnes vigilantes mais, dès qu’elle vit sa mère, elle se précipita vers elle d’une course de plus en plus adroite.

– Nannyyyy !!

Célia ouvrit en grand les bras alors qu’elle se précipitait vers sa fille. Elle l’attrapa au vol pour la faire tourner en l’air et enfin la serrer dans ses bras en enfouissant son visage dans son cou.

– Ma chérie ! Tu as tellement manqué à ta Nanny, snezhinka.

Athina rit en sentant les lèvres de sa maman dans son cou. Sa “Nanny” comme elle l’appelait. C’était un mignon mélange du “naneth” kel’antan et du “mommy” keranorien, tous deux diminutifs de “maman” entre lesquels la petite fille n’avait pas voulu choisir.

– C’était long ! Je veux plus tu pars !!

Célia écarquilla les yeux et recula son visage juste assez pour regarder fixement sa fille.

– Tu… tu parles si bien, ma chérie, avoua-t-elle les yeux déjà brillants. Tu es si intelligente et belle.

L’Hasperen sera à nouveau sa fille dans ses bras, réalisant le prix qu’elle payait à être loin de sa famille. Athina rit encore et observa sa maman puis se recula un peu avec une expression sévère, les mèches des cheveux de Célia dans ses mains. C’était pas coiffé du tout ça ! Elle, ses cheveux noirs étaient comme toujours tressés de cristaux et de liens de cuir et même d’une plume, preuve suffisante de la présence de Meldan quelque part. Mais Célia était pour le moment avec sa fille et la serrait contre elle, à présent assise au sol, à la bercer contre son cœur. Sa fille était le plus précieux de ses trésors. Et si elle ne devait faire ça que pour une seule personne au final, c’était pour Athina, avant n’importe qui d’autre. La petite fille plaqua ses deux petites mains sur les joues de sa mère.

– Tu pleures ? Nanny, faut pas, on va voir Ada !

Ça lui valut un nouveau baiser sur le front, avant que Célia ne se relève, tenant la main d’Athina dans la sienne.

– D’accord, snezhinka, amène-moi jusqu’à Ada, ma chérie.

Athina fut très fière de marcher à côté de sa mère jusqu’à l’hālau, rejoignant la chambre de son père.

– Ada, Nanny est rentrée !! Adaaar !, se réjouit-elle en voyant Mìrëilin.

En miroir, les deux hommes soulevèrent une femme dans leurs bras, Meldan gardant Célia contre ses lèvres alors que son Écho serrait Athina contre son cœur. Mais l’une des étreintes était bien moins sage que l’autre. L’Hasperen dévorait littéralement les lèvres de son hutani, les jambes enroulées autour de ses hanches, les mains enfouies dans ses cheveux noirs.

– Tu m’as tellement manqué, darling, dit-elle contre sa bouche entrouverte, le souffle court.

Meldan s’éloignait déjà du salon, avide des lèvres de Célia.

– Deux mois, meleth nîn, deux mois et aucune nouvelle, j’étais mort d’inquiétude…
– Je sais, darling, je sais. C’était tellement long. Tais-toi et montre-moi plutôt combien je t’ai manqué.

Ses gestes furent alors plus explicites encore que ses mots.

Plus tard, alors qu’ils dormaient, corps et cœurs apaisés, ils furent rejoins, d’abord par Mìrëilin puis par Athina, la totalité de la famille Nàdar-Avonis enfin réunie. Ce fut l’occasion de rires et de câlins à n’en plus finir alors qu’ils restèrent dans leur hamac malgré l’heure avancée. Athina était fière de montrer combien elle avait grandi, Célia heureuse de montrer qu’elle allait bien et qu’elle était bien mieux parmi les siens que partout ailleurs au monde. La matinée passa exclusivement en famille, jusqu’à l’heure du repas où Célia et Mìrëilin durent quand même aller partager la table de leur hôte et ami.

Ikti, particulièrement, fut heureuse de revoir Célia et discuta longuement avec elle mais personne ne les tint longtemps éloignés de Meldan et surtout d’Athina. Pour tout ce que la petite fille aimait des climats plus froids, elle était quand même chez elle dans l’Hutandara et allait sûrement revenir à Trapeglace avec des tas de mauvaises habitudes. Surtout concernant les portes et fenêtres, ne faisant aucune distinction entre les unes et les autres. Célia aussi se mit très vite à l’heure hutani, laissant même Meldan s’amuser avec sa chevelure à loisir. Il faut dire que le laisser passer ses doigts dans ses cheveux n’avait absolument rien de désagréable. Surtout quand à côté d’eux, Mìrëilin s’amusait avec une Athina de plus en plus vive, bavarde et riante. Tout pour oublier un temps, la menace omniprésente sur les Avonis.

Ils n’auraient dû rester que quelques jours mais ils firent tous traîner le moment de devoir repartir, vers Jhāada, Froidroche, et Gora en général. Les quelques jours se transformèrent en semaines avant que Mìrëilin ne puisse plus reporter son départ.

La nuit qui le précéda fut à l’image de celle qui précéda leur mariage, Célia ayant refusé de le laisser repartir sans s’offrir à lui. Elle ignorait quand ils pourraient à nouveau être tous les trois, alors puisqu’Athina faisait de belles nuits de se dépenser largement durant ses journées au domaine, l’occasion fut trop belle. Elle tenait à l’Écho presqu’autant qu’à son Principal avec la frustration de ne pouvoir le voir que rarement. Les adieux finaux furent doux-amer, Mìrëilin traînant à s’extirper hors de leur hamac, revenant prendre baiser sur baiser avant d’enfin se rhabiller et partir. Meldan serra Célia contre lui, le départ de son Écho rappelant qu’il faudrait bientôt quitter l’Hutandara. Surtout qu’ils ne partiraient pas par un même chemin. Ils savaient que pour la sécurité de chacun, ils devaient se séparer avant de passer la frontière…

Inquiets

C’est ainsi que le lendemain, malgré l’heure plus que matinale, Meldan se réveilla seul dans le grand hamac. Célia détestait toujours autant les au-revoir. Son mari le savait, à présent, mais le départ abrupt fut rude pour Athina qui ne comprit pas le départ soudain de sa mère. Elle était revenue, pourquoi repartir ?

– Elle va revenir, mir nîn, promit Meldan. On va retourner à Froidroche et elle reviendra bientôt.

Dès lors Athina se renferma sur elle-même. Plus de sourire, plus de courses ou de jeux. Elle s’appliqua à rester collée à son père, tenant sa tunique d’une main, comme si elle craignait que lui aussi disparaisse.

De son côté, Célia reprit sa traque à Gora.

Dans les mois qui suivirent, il y eut quelques passages de l’Hasperen à Froidroche mais les grandes retrouvailles en famille ne se firent vraiment que pour le Solstice suivant, alors que Célia rentrait pour rester au moins jusqu’à l’anniversaire de sa fille. Cela marqua aussi la décision de Nathan d’admettre que, après deux ans sans attaque de goranii assoiffés de sang, peut-être que venir à Froidroche n’était pas si dangereux finalement et qu’il serait présent pour les deux ans de sa nièce. Nathan resta même jusque mi-février avant de devoir repartir, non sans embrasser Célia sur le front et lui dire les quelques mots qui scellèrent peut-être définitivement leurs destins à tous…

– Prends soin de ta famille, sestra. J’ai encore des noms mais ils peuvent attendre un peu. Tu leur manques, et l’inverse est tout aussi vrai. Prends quelques jours avec eux, notre ennemi ne va, malheureusement, pas disparaître. Je t’en prie, Cordélia. Reste chez toi au moins jusqu’au printemps.

Il embrassa encore une fois Athina, et dut partir. Meldan eut un sourire réellement heureux  quand Célia ne fit pas ses bagages et leur vie de famille reprit. Pour un temps.

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6 Comments

  1. ” qu’elle se prenant le front entre ses mains.” –> prenait
    “pour la faire tourner en air et enfin la serrer” –> en l’air

    Fin du calme et de la sérénité… je redoute les chapitres à venir… ce qui me fait penser que je vais devoir racheter des mouchoirs tiens… xD

  2. Cela fait du bien de retrouver Tango !
    Mais je redoute les chapitres à suivre…. suis comme Melckia, me dit qu’il va falloir sortir les mouchoirs…

    Je vois aussi que les fautes que j’avais repérées en lisant le chapitre jeudi soir, avant d’aller me coucher (je m’étais pourtant juré de me coucher tôt… avant de voir qu’il y avait un chapitre en ligne ! lol), ont été signalées, donc c’est parfait. ^^
    Les illustrations sont très belles !

    • Vyrhelle

      10 novembre 2019 at 22 h 16 min

      Vous commencez à savoir que tout n’est pas sympa dans cette histoire… Mais promis, promis, le livre 3 sera quand même plus cool.
      En tout cas, ravie de voir que les illustrations plaisent, je me suis beaucoup amusée dessus. Celles des chapitres à venir sont parmi mes préférées de toutes celles déjà réalisées ^^

  3. Uiiiiii ! Tango est de retour !
    Pauvres Célia et Nathan, dix ans que ces terribles questions restent sans réponses. Rah, cette fin de partie ne me dit rien qui vaille. J’ai peur pour Célia et Meldan, pour Nathan et Sofia (qui prévoient d’avoir d’autres petits Avonis ?).
    J’anticipe tellement tout ce qui pourrais arriver de mal, qu’à première lecture, j’ai trouvé ce chapitre plutôt tranquille. Mais à deuxième lecture, il s’en passe des choses tout de même !
    Mais je continue d’avoir peur, alors je vais faire comme les autres, et prévoir les mouchoirs et les anti-dépresseurs.

  4. Vyrhelle

    12 novembre 2019 at 14 h 01 min

    Ce chapitre est une transition. Une mise en place pour ce qui arrive. Ensuite, on sera vite fixés, le prochain chapitre est le dernier de cette partie…

    Sinon, oui, Nathan et Sofia prévoient d’autres enfants, mais Nathan reste prudent et pèse le pour et le contre. Alors que Sofia est très motivée 😀 Le sujet sera abordé dans le livre 3 😉

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