Le départ pour Jhāada fut décrété quelques jours plus tard. La troupe qui quitta le village était constituée du couple des futurs jeunes mariés, d’une Ikti qui jubilait, d’un Katar qui essayait de temporiser l’enthousiasme de sa sœur et d’un Edharn qui décréta que le mettre sur un cheval serait un crime contre la pauvre bête.

Il ne leur fallut pas plus de quatre jours pour rejoindre les limites de Jhāada et les franchir fut un jeu d’enfant. Même si, avec sa peau très pâle, Célia ne ressemblait pas vraiment à une hutani, elle passait pour une parfaite nomade Kel’antan, de celle que l’on peut croiser dans les terres du nord du Creuset. Et entourée comme elle était, les gardes ne se firent pas prier longtemps. Elle dut juste ravaler sa fierté d’avoir été présentée comme une dame de compagnie d’Ikti… Par contre, elle dut admettre qu’elle regarda Edharn sous un œil nouveau : si elle savait que Meldan était Prince, que Katar était Capitaine au sein de la Griffe, elle ignorait qu’Edharn était Capitaine de la Garde Royale ! Derrière sa carrure imposante que la fourrure qu’il portait tout le temps rendait presque grossière, il était visiblement loin d’être aussi sauvage et bourru qu’il voulait bien le laisser paraître.

Mais découvrir le spectacle de l’Arbre de Jhāada lui fit oublier toute autre considération. Célia resta un long moment bouche bée devant la majesté de cet arbre qui en méritait le qualificatif rien que par sa silhouette. Le reste était trop disproportionné pour être nommé du nom d’arbre. L’Hasperen avait la sensation d’être face à une montagne surplombée de son propre ciel sombre piqué de rais de lumière. Le tout avec des bâtisses d’un style unique et si fin qu’il tenait plus de la dentelle que de l’architecture. Des guirlandes claires tout en nuances pastel de vert, bleu et jaune, serpentaient autour du tronc et de la moindre branche. Le tout dans une absence d’immobilité absolue, comme si le vent se jouait de tout et faisait onduler aussi bien les feuillages que les passerelles. Oui, l’Arbre de Jhāada offrait un spectacle sans pareil, inoubliable rien que par son gigantisme. Meldan, lui, arborait un sourire éblouissant, fier de sa capitale et de sa maison.

Approcher l’Arbre et y monter s’avéra tout aussi incroyable. Tout n’était que couleurs et vie. Le bois même semblait frémir lorsqu’on posait sa main contre l’écorce millénaire et Célia s’était transformée en une véritable boule de nerf qui essayait de se tenir tranquille. Elle ressentait un mélange assez explosif de sentiments qui la faisait trépigner, quelque chose entre l’impatience d’une gamine dopée au sucre, la terreur de faire un faux pas, l’excitation de faire une énorme bêtise et le frisson de l’omniprésence de la Résonance qui flottait dans l’air. Le tout sur fond de découverte d’un des lieux les plus inaccessibles du Creuset pour une Hasperen. Presque plus inaccessible encore que la Cour de l’Impératrice d’Harmonie pour une Dissonante ! Et question découverte, elle en avait plein les yeux depuis son arrivée. Tout, absolument tout, était dépaysant. Elle avait l’impression d’être entrée dans un autre monde et que les choses les plus inattendues risquaient de faire leur apparition à chaque traversée de passerelle. Quand on les fit entrer dans l’un des appartements réservées à la famille royale, elle en ouvrit des yeux émerveillés. L’endroit était une plate-forme immense, ouverte à tous les vents, mais surtout tellement haute dans l’Arbre, qu’à travers la ramure, on voyait clairement un ciel éclatant et la mer de feuillage des hālau environnants s’étendre jusqu’à l’horizon. Elle avait l’impression de ne plus être dans une forêt mais au bord d’une mer aux couleurs végétales. Célia se retrouva contre la balustrade avant même de réaliser à quelle hauteur elle était, tant la vue était attirante puis apaisante. Elle prit une profonde inspiration, à en fermer les yeux, les vents jouant dans ses cheveux qu’elle aurait voulus libres et soupira d’aise. Deux bras vinrent l’enlacer. Ils étaient si haut que personne ne pouvait les voir.

– Alors ? L’Arbre te plaît ?, demanda Meldan, souriant contre sa joue, observant à son tour l’étendue immense de feuilles et les reflets du soleil sur chacune d’entre elles.

Elle secoua la tête, les yeux encore écarquillés par le spectacle.

– C’est magique. Y’a pas d’autre mot. J’aurai jamais cru qu’un seul arbre puisse avoir cette taille. C’est une ville à lui tout seul. Et pas une petite, une capitale. Phœnix rentrerait sous sa ramure !

Meldan hocha la tête.

– Oui, c’est le principe. Tu verras bientôt les grandes salles du palais et les appartements de ma sœur, c’est encore plus impressionnant.

Elle leva les yeux vers les branches plus hautes et les rayons d’un soleil radieux qui créaient des cascades de lumières. Elle s’en mordait la lèvre inférieure puis tourna ses yeux vers Meldan, un sourire éclatant sur le visage.

– J’ai hâte de tout voir et je suis morte de trouille en même temps, rit-elle.

Meldan posa sa main sur la sienne.

– Je t’assure qu’il n’y a pas de raisons.

Il lui montra comment abaisser des voiles de toile autour de la plate-forme pour se protéger des intempéries ou de la chaleur, selon la saison et l’heure, et où rejoindre des quartiers un peu plus privés pour se laver et dormir, dans une sous-plate-forme ingénieusement masquée par la première. D’ailleurs, venant à peine d’arriver d’un voyage de plusieurs jours à cheval, Célia trouva la perspective d’un bain absolument indispensable. Avec une invitation pour Meldan tellement explicite qu’Edharn se souvint qu’il devait aller voir son Écho, que Katar devait rejoindre son régiment et Ikti qu’elle n’avait pas vu l’état des appartements réservés à sa famille depuis un moment… Et le bain ne fut absolument pas sage alors que Célia s’enivrait des parfums capiteux des huiles et des fleurs sous les caresses et les attentions fougueuses de son prince. Il fut que trop heureux de la faire sienne dans ce lieu bien particulier à son cœur d’hutani. Bientôt prélassés et enlacés sur un large hamac, ils profitèrent d’un peu de repos mérité, somnolant plus que dormant sous la caresse d’un doux vent agréable sur leurs peaux encore nues. Il fallut pourtant penser à se rhabiller, à se préparer à rencontrer Lathiana… Célia dut se faire une violence monstrueuse pour quitter son beau merle et commencer à s’habiller. Et ce, avant qu’Ikti ne refasse son apparition et ne décide de la déguiser pendant des heures ! Dans leurs bagages, il y avait de quoi parer à chaque événement prévu durant ces quelques jours exceptionnels à Jhāada et la tenue pour la rencontre avec la future belle-sœur était déjà prévue. Célia s’habilla donc en regardant, amoureuse, son Meldan qui essayait de grappiller quelques instants encore de nonchalance. Bientôt, se considérant comme prête, elle revint au hamac et s’y assit le temps d’un baiser sur la nuque du bel avachi.

– Ta sœur va finir par nous attendre, souffla-t-elle à même sa peau, souriant de la voir réagir à la chaleur de sa respiration.
– Ce ne serait pas la première fois.

Mais il s’extirpa du hamac et s’habilla avec les atours appropriés à un prince de sang. Pour la première fois depuis qu’elle l’avait rencontré, Célia put réellement admirer le Prince à part entière dans une tenue qui n’avait rien de succinct. Bien que fluide, elle était longue, complexe, élégante et d’un raffinement rare. Célia n’avait jamais vu et encore moins touché un vêtement de ce genre. Elle aurait pu se perdre dans l’étude des broderies de la sur-tunique s’ils n’avaient pas été attendus. Il fallut monter donc pour atteindre les vrais appartements de Meldan et, de là, emprunter un escalier privé jusqu’à ceux de Lathiana. L’escalier était de bois, non pas sculpté, mais comme émergeant du tronc très vivant, pulsant autant de vie que le reste de l’Arbre. De talentueux Kel’antan de la Flore l’avaient créé en respectant la nature du bois quasi sacré, sans le malmener. Tout en haut, la demeure de Lathiana s’étendait sur toute une série de plateformes, comportant de grandes arches sur le pourtour pour certaines, de larges tentures tendues pour d’autres, et ici et là, des vitraux de couleur en guise de toiture projetaient des taches colorées sur le sol de bois. Au milieu de ce décor, la reine de l’Hutandara était juste impressionnante.

Reine de L’Hutandara

Debout au milieu d’un petit salon de coussins colorés, ses très longs cheveux noirs étaient savamment tressés de cristaux et donnaient l’impression de milliers d’étoiles au milieu d’un ciel nocturne. Ses yeux Nàdar étaient si clairs qu’ils paraissaient encore plus blancs que ceux de Meldan. Elle était fine et éthérée, dans une robe claire, longue et fluide, un chien étrange posté à ses pieds. Rien qu’en la voyant, il était aisé de deviner qu’elle n’avait pas un totem animal, mais bien végétal. On aurait dit un lys blanc. Meldan la rejoignit et elle posa un baiser sur le front.

– Te voilà enfin revenu, Meldan, et tu n’es pas seul…, dit-elle avec chaleur.
– En effet. Lathiana, je te présente ma fiancée, Célia.
– …
– Cordélia.
– …
– Cordélia Amaris.
– …
– Avonis.
– …
– De Keranor.
– …

A chaque silence, Lathiana avait haussé un sourcil de plus en plus haut et Meldan s’était empressé d’ajouter quelque chose. Si bien qu’il finit par soupirer.

– Hasperen.

Lathiana eut un rire clair et se tourna vers Célia.

– Bienvenue à l’Arbre de Jhāada, Célia. Vous devez avoir mille patiences pour aimer mon frère.

La jeune fiancée en question eut aussi un léger rire mais largement plus teinté de nervosité. Au moins, la réaction finale de Lathiana l’avait rassurée. Elle fit une révérence puis se redressa en se frottant aussi discrètement que possible les mains l’une contre l’autre pour en cesser les tremblements.

– J’apprécie votre accueil à sa juste valeur, majesté. Sachant qu’en d’autres circonstances, je n’aurais pas ma place en ce lieu… On dit rarement de moi que je suis patiente. Je me dis que c’est votre frère qui doit avoir mille patiences envers moi.

Célia se racla un peu la gorge, réalisant que ce n’était peut-être pas la chose à la plus judicieuse à dire, mais elle était honnête au moins. Lathiana lui sourit.

– Si seulement c’était vrai pour tout ce que Meldan fait… je n’ai jamais vu quelqu’un bouger autant lorsqu’il veut quitter une réunion.

Meldan rit, bon joueur.

– Venez, je pense que nous avons beaucoup à nous dire.

C’est ainsi que le trio prit le temps de faire connaissance, confortablement installés sur les coussins de l’élégant et raffiné salon privé. Très vite, Lathiana se révéla être une femme des plus charmantes. Intelligente, fine, spirituelle et d’une étonnante gentillesse. Célia en fut terriblement surprise. Elle ne s’attendait pas à apprécier autant une femme de si haut pouvoir. Comparée à Ian, qui serait plus volontiers passé pour un adolescent en manque de liberté, Lathiana était l’image d’une femme posée, sûre d’elle et sage. Face à elle, Célia se retrouva plusieurs fois à se sentir gauche et maladroite, quand ce ne fut pas idiote. Heureusement que Meldan était là pour faire souvent plus l’andouille qu’elle, sinon, elle aurait eu vraiment honte. Mais il en résulta que, si Célia ne savait pas trop si Lathiana l’appréciait vraiment, c’était son cas envers la  reine hutani et future belle-sœur : Célia la trouvait fantastique. Mais ce n’était que des craintes sans fondements, Lathiana apprécia Célia dès les premiers instants et fut réellement ravie lorsque Meldan lui confia qu’il espérait être père avant longtemps.

– Vous viendrez me présenter ma nièce ou mon neveu, demanda Lathiana. Kel’antan ou Hasperen, peu m’importe, je veux le voir.
– Je ne priverai pas mon enfant d’une bénédiction à l’Arbre, dit doucement Meldan en serrant la main de Célia.

La jeune femme les regarda tous deux, un peu surprise.

– Vous savez, je n’y verrai aucun inconvénient. Vous semblez dire ça comme si j’allais dire non.

Elle eut un léger rire.

– Tant qu’on veille à ce que cela soit le plus sûr possible pour lui comme pour moi, je ne refuserai jamais de venir avec notre enfant à l’Arbre. Surtout si c’est une invitation de votre part, Lathiana.

Elle serra à son tour la main de Meldan dans la sienne.

– Nous ne sommes pas de la même Caste, pas de la même culture, mais ça ne m’empêchera jamais d’exaucer ce genre de vœux, si c’est important à tes yeux, darling. Si tu tiens à certaines cérémonies, à certaines croyances, il suffit de me le dire. Comme le dit ta sœur, cet enfant sera peut-être Kel’antan. Et même s’il ne l’est pas, l’Hutandara sera une partie de sa culture à travers toi. Pourquoi le priverai-je d’une telle chance ?

Meldan lui sourit.

– Tu es merveilleuse. Même après les mises en garde d’Edharn, ce rabat-joie…

Il se pencha pour déposer un baiser chaste sur les lèvres de Célia.

– Alors nous reviendrons une fois le bébé né.

Lathiana sourit.

– Parfait. Ah. Célia, laissez-moi vous présenter mon fils, Gazill. Entre, mîr nîn.

Celui qu’elle appelait “son trésor” était un petit garçon de huit ou neuf ans qui entra dans la pièce, jetant des coups d’œil curieux à Célia tout en allant saluer son oncle, et ensuite se placer près de sa mère.

– Bonjour. Vous êtes une amie d’oncle Meldan ?

Célia observa Gazill un instant. Peu habituée à côtoyer des enfants, elle ne savait pas trop comment réagir. Elle se contenta de répondre à sa question en souriant.

– Bonjour à toi également. Oui, je suis une amie de ton oncle. En fait, je suis même plus que cela, je suis sa fiancée.

Elle eut un léger regard vers Lathiana, espérant qu’elle n’avait pas dit de bêtise. Lathiana souriait toujours donc, visiblement, non.

– Oh. Vous êtes de loin ? Oncle Meldan voyage beaucoup, je ne pensais pas qu’il avait le temps de trouver une fiancée.
– L’un n’empêche pas l’autre, Gazill, s’amusa son oncle.
– Non, l’un n’empêche pas l’autre, confirma Célia. Je suis quelqu’un qui voyage aussi beaucoup. C’est d’ailleurs d’avoir voyagé ensemble que nous avons fini par tomber amoureux. Et pour répondre à ta question, oui, je viens de loin. De très loin même.

Gazill fronça les sourcils pour se rappeler de ses leçons.

– De Gora ?

Célia élargit son sourire.

– De plus loin encore ! Je viens de Keranor. D’une région tellement au nord qu’elle est aux limites septentrionales des montagnes du Creuset, juste avant la grande Mer du Nord. Mais j’ai vécu aussi dans la Capitale, Phœnix, et j’ai aussi connu les royaumes de Gora, de Gondomar, un peu aussi d’Asturie, et ton oncle m’a fait visité une partie de l’Hutandara. On a même visité les Terres Sauvages et les Terres Boréales.

Gazill hocha la tête, replaçant les deux dernières terres comme des endroits inexplorés, les différents royaumes…

– Mère, de quelle Caste est le royaume de Keranor ?
– D’aucune, Gazill. Comme Gora, toutes les Castes vivent là-bas.
– Toutes ? Mais je croyais que certaines Castes ne s’aimaient pas ?
– C’est plus compliqué que ça, Gazill, commença Célia. On dit parfois que certaines Castes ne s’aiment pas. Comme souvent les Kristaris de Métal et les Kel’antan, par exemple. Dans certains royaumes, elles se tolèrent davantage et peuvent même très bien s’entendre. Ça dépend surtout des individus, des histoires passées, bien plus que de leur Caste.

Gazill n’était pas tout à fait convaincu. Il fallait dire qu’il en était à la création des territoires montagneux de Gondomar dans ses leçons et que, pendant longtemps, être Darhàn dans le royaume Kristaris de Feu nouvellement fondé était suffisant pour être mis à mort.

– Mais pourquoi on ne voudrait pas vivre dans son royaume ? Toi, tu es Kel’antan, mais tu n’aimes pas l’Hutandara ? C’est bien, pourtant.

Célia haussa un sourcil.

– Qu’est-ce qui te fait croire que je suis Kel’antan, Gazill ?

Gazill eut l’air surpris.

– Et bien, nous sommes à Jhāada… et la Résonance réagit à votre présence, sourit-il en croyant comprendre son erreur. Donc vous êtes une Dame de la Nature, pas une vassali.

Célia sourit.

– Je suis même Alti. Du Quatrième Cercle. Capable d’utiliser les Grands Lais de toutes les Castes. Ce qui fait que, dans l’absolu, je pourrais être Kel’antan, en effet. Je ressemble à une Kel’antan, je parle kel’antan. Mais tu vois, si je voulais, je pourrais être aussi Hasperen, Kristaris de Feu, de Métal, de Terre, d’Eau ou même Darhàn. Il ne faut pas toujours se fier à ce qu’on croit être vrai. Dans mon pays, je m’habille souvent comme une Kristaris de Métal, mais en Hasperen le reste du temps. Je danse comme une Kristaris de Feu mais je pourrais m’asseoir au plafond comme une Kristaris de Terre si l’envie m’en prenait. Bon, je ne nage pas comme une Kristaris d’Eau, ni ne sais changer de visage comme une Darhàn, mais tu saisis l’idée. Du coup, je peux difficilement dire que je suis de telle ou telle Caste. Je suis une Sans Couleurs, ça, ça me définit bien plus que le nom d’une Caste.
– Une Sans Couleurs ?, demanda le jeune prince qui visiblement n’avait jamais entendu ce terme.

Célia s’agenouilla devant le futur Seigneur.

– C’est vrai que ce n’est pas un terme souvent utilisé, vous avez peut-être même un autre terme en kel’antan. A Keranor, il est connu uniquement des Altii qui envisagent un jour de suivre une vocation. Car c’est un terme qualifiant certains Démons. Tu sais peut-être déjà qu’un Alti qui choisit une vocation, c’est un Alti qui a choisi de suivre un idéal, quel qu’en soit le prix. En échange de ce choix de vie, sa Résonance change et il peut faire de nouvelles choses.
– Oui, ça, on me l’a appris. Les Anges ont un Écho.
– Et les Démons peuvent utiliser les Grands Lais des autres Castes. On appelle Sans Couleurs, les Démons qui ont oublié leur Caste d’origine pour mieux servir leur idéal.
– Tu es une Démone, alors ?
– Presque. J’avais un idéal et j’ai appris à utiliser les Grand Lais, mais cet idéal, je l’ai perdu. Je deviendrai peut-être réellement une Démone, si j’en retrouve un nouveau qui soit plus fort.

Oui, Célia n’avait pas oublié où elle était et qu’elle devait être considérée par tous comme une Kel’antan. Mais tout ça restait très théorique et abstrait, et surtout ça ne répondait pas vraiment à la question du garçonnet.

– Mais vous êtes Kel’ quand même, non ?

Meldan sourit, amusé par son neveu qui avait encore beaucoup à apprendre et était encore un peu jeune pour vraiment saisir la portée réelle de ce qu’avait dit Célia. Elle, leva les yeux vers Meldan et Lathiana, comme pour savoir si elle devait avouer la vérité au jeune garçon et héritier du trône. Cela suffit pour prouver au jeune garçon qu’il avait raison et il sourit, alors que Lathiana hochait la tête : l’expérience ne pourrait être que gratifiante pour Gazill qui n’avait jamais rencontré de Seigneur d’une autre Caste. Célia afficha un air serein en regardant le jeune garçon.

– Tu as deviné, je ne suis pas Kel’antan. Alors voyons si tu peux deviner de quelle Caste je suis dans ce cas. Pose-moi des questions et on verra si tu connais assez les autres Castes pour trouver la réponse.

Gazill fronça les sourcils en se rappelant des mots de Célia.

– Tu es Kristaris de Métal ou Hasperen, affirma-t-il.

C’était parce qu’elle avait dit qu’elle s’habillait comme ça. Le sourire de Célia se fit encourageant.

– Exact, je suis de l’une de ses deux Castes. Reste à savoir laquelle maintenant.

Gazill réfléchit. Célia avait dit “des questions” mais il prit cela comme un défi. Il trouverait avec une seule question, comme une énigme !

– Quel est ton nom tout entier ?
– … Tu es perspicace, le félicita Célia qui savait, par sa simple question, qu’il connaissait l’indice qui lui donnerait la réponse. Mon nom complet est Cordélia Amaris Avonis.
– Tu as deux prénoms, alors tu es Hasperen, affirma-t-il avec aplomb. Tu as une voix dans ta tête ?

Les yeux de Célia s’arrondirent, mais avant qu’elle n’en vienne à rire, elle se reprit pour ne pas vexer Gazill. Elle avait quand même un sourire très amusé.

– Je ne suis pas ce genre d’Hasperen. Il y en a beaucoup moins qu’on ne le pense qui entendent des échos de leur âme dans leur tête. Moi, je suis moins bizarre.

Le petit garçon restait un peu sceptique quand même, mais il demeurait poli et opina.

– D’accord. Mais je pensais que seuls les Kel’antan pouvaient venir à l’Arbre de Jhāada.

Lathiana hocha la tête.

– C’est vrai, mîr nîn, mais je fais une exception pour la fiancée de ton oncle, afin que nous puissions la rencontrer.

Regardant toujours l’enfant d’un air attendri, l’intruse Hasperen reprit discrètement la main de Meldan dans la sienne.

– Ta mère a raison, Gazill, je ne suis là que pour vous rencontrer puis dans quelques jours je serai repartie. Donc si tu as des questions que tu veux me poser, il faudra en profiter. Je ne serai pas là longtemps.

L’enfant hocha la tête.

– D’accord.

Il discuta un peu avec eux mais bailla assez vite et Meldan se leva, conservant la main de Célia dans la sienne.

– Il se fait tard. Lathiana, nous restons quelques jours, nous marieras-tu selon les traditions Kel’ avant de partir ?
– Avec plaisir, dit la  reine avec une déconcertante simplicité. Mais, une robe en quelques jours, Meldan ?
– Ikti s’est déjà chargée de ce détail.

Lathiana eut une moue.

– Ikti n’est pas couturière. Célia, je vous enverrai ma camériste demain, qu’elle vous donne son avis.

Le visage de l’Hasperen sembla s’éclairer. Quand on voyait la tenue de la  reine pour une rencontre officieuse, ça laissait déjà rêveur sur les capacités de ladite camériste.

– Merci, ce sera avec plaisir.

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