Le temps d'un tango

Fiction par Vyrhelle et A. Conroy

PARTIE II

Automne 983

Malgré les efforts de Nathan pour rester généralement discret sur tout ce qui touchait les événements privés de la famille Avonis, l’annonce du retour de sa sœur, après un an et demi d’absence, se propagea dans tout le comté de trapeglace à une vitesse folle. Car si la jeune femme avait dû mal à se faire à cette idée, la propagande d’Eagle autour de Célia la Rousse avait mieux fonctionné que prévu. D’autant plus après ses mois d’errance à Gora où ses actions de vengeance avaient alimenté sa légende dans tout le pays. Elle ne devait sa tranquillité d’esprit qu’au fait que les keranoriens ignoraient la véritable identité de cette icône militaire. Excepté sur les terres de sa famille, évidemment. Célia et Meldan ne pouvaient même plus se rendre au village voisin sans provoquer un attroupement et les courriers de félicitations pour son exemple militaire ne cessaient d’affluer de pas mal des relations politiques de son frère. Mais loin d’en être ennuyée, Célia trouvait particulièrement touchant cet élan de sympathie que manifestait, certes les Seigneurs, mais surtout les petites gens qui faisaient vivre la baronnie Avonis et qu’en retour, sa famille protégeait du besoin et des dangers. Nathan était manifestement un Baron aimé et attentif, dont Célia avait de quoi être très fière. Quant à son prétendant à la peau sombre et au caractère avenant, elle n’avait pas à faire grand chose d’autre que l’emmener partout avec elle pour qu’il fasse l’unanimité. Il n’y avait bien que Mme Esmé pour râler sur son appétit d’oiseau.

Mais si Célia faisait de son mieux pour que Meldan se sente comme chez lui à Trapeglace, lui, de son côté, avait bien l’intention de montrer le joyau de son royaume à Célia et de montrer la gemme de son cœur à sa sœur. Le seul souci à son objectif étant de faire passer Célia pour une Kel’antan – à défaut d’une pure hutani – alors qu’elle avait clairement écrit Hasperen sur le front. Surtout avec le style vestimentaire qu’elle avait adoptée depuis son retour de Phœnix ! Aussi, dès le tout début de l’automne, quand toute la végétation commençait à se colorer de pourpre et d’or, Meldan se transforma en magister privé de culture hutani. Un magister très privé pour Célia alors qu’ils étaient souvent confortablement enlacés dans le jardin, cheminant bras dessus, bras dessous, le long des chemins du domaine ou, arc et fusil en main, chassant de concert sur les terres Avonis. Mais malgré le côté très intime de ces cours, Célia s’avéra être une élève particulièrement rapide et douée. Il faut dire que pour jouer les caméléons, elle n’en était pas à son coup d’essai, et sa motivation était d’autant plus grande que c’était pour se rendre dans un lieu aussi inédit qu’interdit et majestueux. Le plus délicat fut finalement de comprendre une culture qu’elle connaissait mal. Une culture qui, à Jhāada, était plus que codifiée, complexe et bien plus subtile qu’elle ne l’avait imaginée. Plus qu’une langue déjà complexe – à la cour, on utilisait même deux langues hutanii distinctes -, elle dut travailler son parler, mais aussi sa gestuelle, ses regards, comprendre ceux que Meldan lui montrait. Quant à ses tenues, Sofia et Iris furent mises à contribution pour des ateliers de couture où Célia n’était souvent qu’une observatrice attentive : manier une aiguille n’était vraiment pas son fort. Alors Meldan, qui guidait à la confection des tenues et des bijoux, profitait de ce temps pour faire travailler Célia à l’oral mais surtout en de nombreuses occasions, il put réellement s’amuser avec sa chevelure ondulée qu’elle laissait lentement pousser depuis des mois. C’était le péché mignon de l’hutani que de tresser les boucles rousses et d’y glisser cristaux et autres ornements, de fabriquer des petites merveilles en cuir ou en métal souple pour les lui faire essayer. Elle adorait peut-être ses yeux mais lui avait une fascination pour ses cheveux. Célia en prit même assez l’habitude pour ne pas tout défaire au bout d’une heure, mais conserver les œuvres de Meldan aussi longtemps que nécessaire. C’était même souvent lui qui se montrait le plus impatient et proposait de refaire sa coiffure, sous les regards amusés des habitants de la demeure Avonis. Nathan et Sinaï en profitèrent d’ailleurs pour améliorer leur kel’antan et leurs connaissances en général sur la culture de la Caste de la Nature. C’était bien plus instructif que bien de leurs livres et les cours de culture hutani devinrent moins intimistes. C’était une bonne chose. Célia se retrouvait à pouvoir être plus concentrée et mise en situation dans de vraies petites scénettes improvisées. Et sa progression n’en fut que plus fulgurante.

Ainsi, après presque trois mois d’efforts quotidiens, c’est une élégante Dame hutani que Meldan vit arriver au salon pour l’heure du thé.

– Tu es magnifique, accueillit-il Célia dans un kel’antan assez accentué, se levant pour lui prendre la main.

De sa main restée libre, elle le salua d’un geste protocolaire, tout en grâce et en souplesse, comme si elle l’avait fait toute sa vie.

– Merci, mon Prince et Seigneur, répondit-elle sans hésiter avec un accent parfait dans un haut-kel’antan des plus raffinés.

Elle n’aurait pas tenu une conversation dans cette langue très protocolaire, mais elle connaissait bon nombre des formules de politesse de les avoir répétées encore et encore.

– Crois-tu que je sois prête ?, demanda-t-elle toujours dans la même langue avec un air plus que sérieux.

Meldan lui sourit, caressant sa joue loin du protocole.

– Presque, dit-il, prenant sa main et l’emmenant hors du salon.

Ce qu’il avait à faire ne pouvait pas être fait en intérieur, il avait besoin d’être entouré de nature, de la présence du Seigneur Vert, pour être témoin de ce qui allait suivre. Une fois dans les jardins, il lui sourit et révéla un collier de cuir avec précaution, avant de le lui présenter. Après plusieurs mois de culture Kel’, elle ne pouvait pas ignorer ce que voulait dire le mot gravé faisant partie des décorations, ni ce qu’était ce collier. Et ce gwaedh sigil en particulier était une œuvre d’art, avec des nœuds complexes juste présents pour de la décoration, des nœuds simples presque invisibles pour lui donner une forme et une tenue unique, des cristaux ici et là attrapant la lumière, le métal d’une balle taillé avec talent, la plume d’un oiseau qu’ils avaient chassé dans l’Hutandara, une pierre d’eau trouvée dans les Terres Sauvages, une pierre si claire qu’elle semblait être le flocon dont elle avait la forme. Le bout de bois d’hālau que Meldan avait gravé pour former le mot “gwaedh” avait l’apparence d’une lionne en chasse et, rien qu’en l’observant, elle savait que le bois ne venait pas de n’importe quel arbre mais de celui qui était sacré entre tous pour les Kel’antan.

– Célia, veux-tu m’épouser ?, demanda Meldan avec tendresse.

Gwaedh sigil

Célia en eut un sourire lumineux. Elle l’attendait depuis des semaines cet instant. Se demandant chaque jour quand il se déciderait enfin à lui demander, alors qu’elle l’avait surpris à plusieurs reprises nouant le collier de cuir. Surtout après qu’il lui ait appris, lors d’une leçon, ce qu’étaient les différents rituels traditionnels qui ponctuaient la vie des Kel’. Et que le gwaedh sigil était l’un d’eux. Elle posa ses mains sur celles de Meldan après avoir doucement caressé du bout des doigts le précieux symbole qu’il lui présentait. Un chef-d’œuvre de finesse qu’elle n’avait qu’à peine entrevu jusque là… Elle guida ses mains, les montant vers son cou.

– Uma, meleth nîn, dit-elle en kel’antan. Da, moya lyubov’, répéta-elle en hasperen. Oui, mon amour, finit-elle en keranorien d’une voix douce. Dans toutes les langues que tu veux. Ma réponse est oui, Meldan.

Meldan lui offrit un air radieux et noua le collier à son cou avec dextérité. Il l’embrassa ensuite longtemps. Célia, elle, était si heureuse qu’elle avait du mal à l’embrasser vraiment, souriant trop pour le faire convenablement. Elle en avait les larmes aux yeux de joie alors qu’elle se serrait contre lui avec bonheur. Elle bénissait intérieurement ce lapsus de Meldan quelques semaines plus tôt. Elle avait eu le temps de régler bien des choses et de se préparer à ce qu’elle voulait vraiment. Sa réponse en fut sans équivoque, sans l’ombre d’un doute. Elle voulait être sa femme aussi sûrement qu’elle voulait un enfant. Car elle avait une nouvelle chance, une fantastique nouvelle chance avec Meldan et qu’elle se sentait heureuse.

Nathan et elle regardaient tous les deux vers l’avenir, à présent, et c’était comme si un voile noir s’était levé et avait quitté leurs vies. Un voile noir qui se nommait “vengeance”.

2 Novembre 983

Les premières neiges furent le signal du départ pour les fiancés. Les préparatifs avaient pris quelques jours, mais ils étaient à présent prêts à partir pour l’Hutandara. Ce matin-là, Ismaël les attendait au pied de l’héliporteur familial, pour effectuer la première partie du voyage.

– Nous ne serons pas de retour pour le Solstice, mais je vais faire mon possible pour que nous soyons là courant janvier, confirma Célia en serrant Nathan dans ses bras.

Nathan la serra tout aussi fort.

– J’ai hâte, admit-il, tant pour son retour que parce que ce serait bientôt la naissance de son enfant.  Bon voyage, Cordélia. Éblouis l’Hutandara.
– Promis, mladshiy brat. Sofia, Sinaï et toi, prenez tous bien soin de vous.

Elle lui embrassa tendrement la joue et salua de la main toutes les autres personnes de la maisonnée, à qui elle avait déjà dit au revoir.

– N’oublie pas de t’occuper d’Andreï et j’essayerai de te prévenir que nous sommes arrivés à bon port. Mais n’attend pas de lettre à coup sûr. Depuis l’Hutandara, j’ai peur que nous soyons rentrés plus vite que n’importe quel courrier.

Elle s’éloigna alors et rejoignit Meldan qui l’aida galamment à monter dans l’héliporteur.

– A dans deux mois, tous. Je vous aime !

Un baiser de la main et bientôt l’appareil décollait en direction du sud du pays.

De Trapeglace à Phœnix, de Phœnix à l’Asturie et d’Asturie au Sud de Gora, ils mirent plus de deux jours à passer les frontières de l’Hutandara et à rejoindre le village de Lotëu. Qui les accueillit comme des rois. Célia fit d’ailleurs enfin la connaissance de Katar, le fils aîné de Lotëu, capitaine de la Griffe et ami de Meldan. Restait que Célia et Meldan étaient encore sur la plateforme d’entrée du village que le collier de Célia attirait déjà tous les regards et beaucoup, beaucoup de félicitations. En particulier d’Ikti qui avait un grand sourire et lui répéta ce qu’elle lui avait déjà affirmé lors de leur dernière rencontre : qu’elle avait toujours raison ! Célia ne put qu’avoir un éclat de rire complice en serrant la jeune fille dans ses bras. Pour ensuite lui tendre son cadeau.

– Tu as gagné le pari, c’est pour toi, dit-elle dans un kel’antan qui lui valut aussi quelques compliments.

Ikti ouvrit alors un paquet de papier et de ficelles. Pour dévoiler une longue robe de mousseline ocre rose, sans manches, à la large encolure bordées de dentelles, à laquelle s’accordait un bustier vert d’eau en satin et aux rubans roses. Que des couleurs claires qui contrastaient déjà avec la peau ébène de la jeune hutani.

– Je sais, c’est un cadeau étrange. Mais je me suis dis que jamais personne ne t’offrirait une tenue Hasperen. Tu as la liberté de la modifier comme ça te chante. La porter comme tu voudras. C’est ton cadeau pour avoir gagné, Hiril Ikti.

La jeune fille lui fit un grand sourire.

– J’aime beaucoup. Ce sont des formes pour le moins étranges, mais je suis sûre de trouver comment faire en sorte que ça ressemble à quelque chose… Et toi, tu as fait de grands progrès avec les kel’antans, je vois, dit-elle, et la marque du pluriel était volontaire. Oh, et très très joli gwaedh sigil. Une vraie œuvre d’art.

Célia baissa les yeux sur le collier de fiançailles et sourit à s’en mordiller la lèvre, les doigts passant encore et encore sur le bijou.

– Meldan m’a gâtée. Il y a passé un temps considérable et pourtant il est habile. Je suis honteuse de ne rien avoir à lui offrir en retour. Ce n’est pas la tradition. Et puis, je ne suis pas aussi habile. Je préfère prendre soin de lui et lui montrer que je l’aime.

Son parler était simple, un petit peu plus hésitant que si elle avait parlé en hasperen ou en impérial. Ça avait son charme, mais Célia savait que ça ne suffirait pas pour tromper des gardes hutanii à Jhāada, alors elle travaillait encore assidûment.

– C’est l’esprit, rétorqua Ikti avec un air complice. Et puis, vous ferez ensemble vos bijoux de mariage, alors il faudra pratiquer un peu ta technique, si tu veux suivre cette tradition aussi !
– J’y compte bien !, affirma Célia sans hésitation. Mais pour le moment, je veux profiter de vous revoir tous et apprendre encore sur l’Hutandara.
– Ça, on le peut faire. Maintenant que tu parles kel’antan, je ne te lâche plus du tout et je vais te faire visiter ce qu’un garçon aura probablement complètement négligé !

Le vil. A savoir les bains publics, les ateliers de bijouterie, des tisserandes… Des rendez-vous très féminins où l’on parlait beaucoup. Surtout les bains où beaucoup d’hutanii passaient de nombreuses heures. Ces lieux, ouverts à tous, réussissaient à mêler pudeur et indécence alors que tous ceux qui s’y rendaient se baignaient vêtus, généralement de tuniques. Or la plupart étaient claires et elles collaient aux formes dès qu’on émergeait des bassins, suggérant beaucoup sans réellement montrer. Mais tant qu’on était dans l’eau, rien de cette intéressante technique. Pour les groupes de femmes, c’était papotage, échange d’astuces et commérages en tout genre. Et comme il y avait une future mariée dans l’assemblée, le groupe était grand et les sujets furent très axés, préparatifs de mariage, vie commune mais aussi et surtout future maternité dès que Célia eut le malheur de confirmer que c’était prévu pour juste après leur installation. La conversation resta même très rose poupon pendant plus de deux heures, passant des questions du prénom et des envies de fille ou de garçon pour Célia, aux conseils des femmes déjà mères, avant de parler de Manië, qui venait d’avoir son bébé, de Gwi’the, qui essayait d’en avoir un avec son compagnon, aux histoires, et aux conseils là encore… Célia qui n’avait jamais eu beaucoup de femmes dans son entourage se sentit un peu dépassée par les événements, rougissante et restant dans l’eau à essayer de rester intéressée et pas trop mal à l’aise. Elle était plus habituée aux conversations sur la chasse, la mécanique et les armes à feu… Surtout qu’elle se serait volontiers passé de quelques détails sur la vie d’une femme enceinte puis d’une future mère. Elles voulaient la décourager, c’est ça ?

Les bains hutanii

Heureusement, Ikti eut pitié d’elle et finit par sortir de l’eau.

– Je pense que si nous restions plus longtemps, on finirait par fondre. Et puis, il faut s’habiller pour ce soir.

Sauf que rien qu’à l’expression presque jubilatoire d’Ikti, Célia savait que l’hutani avait en tête de la pomponner à nouveau. Et que ça allait être long… Mais essayer d’y échapper le serait bien davantage alors, quelques instants plus tard, les bras en croix devant une armoire débordante de vêtements, Célia s’offrit aux caprices de l’hutani. Et Meldan avait intérêt à aimer le résultat !

Célia et Meldan se retrouvèrent attablés en place d’honneur sur l’une des plus grandes plateformes de l’hālau de Lotëu. Car ce soir-là, ils fêtaient les fiançailles du couple. Les tables basses étaient entourées d’une multitudes de coussins colorés sur lesquels tout le monde avait trouvé place. Les plats les plus variés passaient et repassaient devant tous, les alcools les plus forts coulaient à flot, surtout parmi des Seigneurs qui, par nature, n’étaient que très peu sensibles à l’alcool qu’ils contenaient. Mais par-dessus tout Célia avait enfin retrouvé son hutani préféré et devait avouer que la tenue qu’il portait la laissait rêveuse. Le baiser qu’elle lui offrit sans raison au milieu du repas en fut la preuve. Meldan n’y avait pas du tout pensé en la mettant, non, non, il était innocent…

– Peut-être une leçon d’équitation non-interrompue demain ?, suggéra-t-il à son oreille avant de reprendre part aux conversations.

Une discrète main un peu baladeuse fut la réponse explicite de la jeune femme qui prit aussi part à la conversation comme si de rien n’était.

6 Novembre 983

Résultat, le lendemain, après une nuit déjà intéressante, ils se retrouvèrent sur le dos d’un cheval, Célia appréciant déjà beaucoup plus les attentions du Kel’antan que lors de sa première leçon d’équitation. Surtout qu’après plusieurs mois passés à cheval, elle était un peu meilleure cavalière. Restait que le cheval, là, était bien le dernier de ces centres d’intérêts. Entre les baisers et les mains baladeuses, la leçon n’en eut que le nom, et moins encore dès que Meldan trouva une belle clairière assez éloignée pour ne pas redouter de visite surprise.

Ce fut la lune de miel avant le mariage, ça ? Ou un entraînement de plus avant que Célia ne puisse abandonner son maudit remède ? Elle devait avouer qu’elle commençait à trouver le temps long de rester raisonnable. Les discussions des bains n’avait pas aidé d’ailleurs. Mais Meldan le savait, elle n’avait pas besoin de revenir sans cesse sur le sujet. Ils se lovèrent complètement l’un contre l’autre et ils laissèrent le monde filer pendant quelques heures encore.

Le soleil était déjà moins vif derrière la canopée quand ils remontèrent à cheval et reprirent le chemin de l’hālau. Célia s’était adossée au torse de Meldan et regardait la vie dans les branches pendant qu’il dirigeait leur monture. Elle adorait les couleurs chatoyantes de l’Hutandara.

– Meldan ? On aura l’occasion de voir qui, du coup, si j’arrive à entrer à Jhāada ?

Elle parlait toujours en kel’antan, continuant à pratiquer pour s’améliorer.

– Ton ami… comment s’appelle-t-il déjà… Edharn ! Oui, Edharn, il sera là-bas ?

Meldan eut un petit rire.

– Oh, il va sans doute nous trouver avant qu’on ne s’approche de la capitale, avec quelques mots choisis pour moi… A part lui, nous verrons sûrement sa femme, Ileana, ma sœur évidemment, et son fils, Gazill.
– Meldan… je crois que tu ne m’as jamais dit le prénom de ta sœur…
– Vraiment ? Je n’ai pas fait attention. Lathiana.
– C’est un joli prénom. C’est doux à l’oreille. Comme le tien. J’aime bien les consonances hutanii. J’aimerai bien retrouver cette douceur dans le prénom du bébé. Pas d’idée de ton côté ?

Meldan eut une petite grimace.

– Pas vraiment… Quessë ? Helma ?

Respectivement, plume et fourrure. Quoi, elle avait dit qu’elle voulait de la douceur…

– Andouille… doit être la traduction cachée de Meldan, j’en suis certaine, ironisa la jeune femme. J’aime bien Kalen pour un garçon. Je crois que j’ai entendu ce prénom pendant les discussions aux bains.

Meldan eut un petit rire.

– Oui, c’est joli… C’est en rapport avec la lumière, c’est un bon prénom. Silmë et Aurë aussi, dans le même registre.

Visiblement, pour que Meldan ne dise pas des bêtises, il fallait d’abord le lancer sur une piste.

– Hum, je préfère Kalen… Oui, j’avoue, j’aime bien. Ça fait aussi bien Hasperen que Kel’antan. Ou même Kristaris de Métal. Un peu comme Ina… Oui, les femmes du village n’ont pas arrêté de me sortir une liste incroyable de noms quand j’ai eu le malheur de dire qu’un bébé était au programme.

Meldan rit.

– Oui, je vois… Ina, c’est joli, mais c’est… je ne sais pas, court ? Ça ressemble à celui que tu aimais dans les livres de ton frère, non ? Athinaïs ? Athénaïs ?
– Athénaïs. Oui… Mais tu trouvais ça… lourd et s’il faut prévoir un deuxième prénom, ce sera vraiment pas agréable. Regarde moi, Cordélia Amaris… C’est pas tous les jours facile à porter.

Elle se mit à réfléchir tout haut, déclinant les sonorités.

– Athénaïs… Athinaïs… Ina… Athina. Oh, ça c’est joli, Athina, non ?

Meldan opina.

– Oui. Oui, j’aime beaucoup, et ce n’est pas trop long, mais pas trop court… Kalen ou Athina, alors ?
– Oui ! Ça me plaît beaucoup !

Elle se tourna vers lui, ravie d’avoir enfin pu arrêter un choix de prénom. Ils changeraient peut-être d’avis plus tard, mais c’était déjà une belle avancée. Meldan hocha la tête, satisfait. C’était un pas de plus…

Ils en arrivèrent au village avec des sourires encore idiots, les yeux rêveurs, mais ramenèrent très vite leurs pied sur terre d’être accueillis par une surprenante et forte voix courroucée.

– MELDAAAN !
– Oh, regarde, quand je te disais qu’on n’aurait pas à attendre Jhāada…

Célia ouvrit de grands yeux ronds. Elle avait beau avoir déjà croisé Edharn, en colère de surcroît, cet homme restait quand même très impressionnant. Elle se raidit instinctivement rien qu’à sa voix tonitruante.

– Il a l’air… ravi…

Meldan ricana.

– Je l’ai traîné dans une ville gorani, pour aller voir un spectacle pour lequel j’avais insisté comme un enfant, et ensuite, je l’ai abandonné pour disparaître pendant… neuf mois, résuma-t-il. A peu près.

Il fit un grand sourire à l’impressionnant Seigneur qui les rejoignait.

– Edharn, tu as l’air en forme !

Le Kel’antan de plus de deux mètres s’était avancé d’un pas lourd mais plutôt rapide, avait saisi la bride du cheval d’une main, bloquant l’animal qu’il fut d’accord ou non, et saisit Meldan par le bras de l’autre.

– Meilleure que la tienne quand j’en aurai fini avec toi, crois-moi, le volatile !

Meldan se sentit décoller de selle, pour voler dans les airs et atterrir un peu lourdement au sol. Célia était tétanisée, ne sachant pas si elle devait se faire oublier ou arrêter cet ours fait homme et qui était censé être ami avec Meldan ! Meldan leva les mains devant lui.

– Edharn, doucement, y’a une dame à ne pas terrifier ! Elle a accepté de m’épouser, merci de ne pas la faire fuir !

Y avait-il suffisamment d’informations choquantes pour faire stopper son ours mal léché de meilleur ami ? Effectivement, il y en eut assez. Surtout quand le grand barbu leva les yeux sur Célia et qu’il la reconnut que trop bien. Elle, elle aurait préféré qu’il l’oublie, là, de suite. Il en soupira avant de lâcher Meldan, donnant l’impression de littéralement se dégonfler.

– Tu es la pire tête de mule du pays, Meldan, le plus impossible et le plus insensé des amis et quand tu es amoureux, tu es pire ! Neuf mois sans avoir d’autres nouvelles que celles que je pouvais grappiller à droite à gauche. Ta sœur est furieuse, je suis furieux ! Et Mìrëilin, je n’en parle même pas !

Il regarda alors vers Célia et grogna avec un air toujours aussi bourru mais moins dur.

– Désolé. Mais il l’a mérité, marmonna le grand Kel’ en pointant Meldan du doigt.

Célia en resta assez sceptique, toujours perchée sur le cheval, réalisant que pour le moment, elle préférait être en hauteur qu’au sol face à la montagne grondante qui lui faisait face. Meldan, lui, était satisfait de n’avoir pris qu’un seul coup dans l’affaire.

– Désolé ? En toute honnêteté, je n’ai pas vu le temps passer. Mìrëilin est furieux à ce point ? Tu m’as manqué, Edharn, même si tu es une grosse brute.

Ladite grosse brute se tourna vers son ami et lui prit la main pour le remettre sur pied, le visage boudeur et grognant encore un peu pour le principe.

– Tu m’as manqué aussi, maudite cervelle de linotte.

Meldan eut droit à une accolade made in Edharn… A grand renfort de bras comme des troncs d’arbre et un torse musclé à en éborgner quelqu’un. Heureusement, il avait son manteau de fourrure que Meldan s’y étouffe un peu. Célia se sentit réussir à respirer normalement, toujours figée sur son cheval. Ah, c’était une certitude, elle ne viendrait pas chercher des poux au grand hutani même s’il le demandait.

– Et bien sûr que Mìrëilin est furieux. Crois-moi, certains jours, il n’était pas à prendre avec des pincettes.

Meldan grimaça.

– Pourtant, la plupart du temps, j’allais bien. Très bien, même.

Bon, sauf dans les Terres Boréales.

– Edharn, laisse-moi te présenter officiellement et correctement Célia Avonis, ma fiancée, dit-il ensuite, une fois que le Kel’ l’eut relâché.

Célia prit le temps de descendre de cheval pour se retrouver devant cet impressionnant ami. Elle le salua aussi correctement qu’elle le put, à la mode hutani. Cela eut le mérite de faire sourire le Kel’antan.

– Je suis content de vous rencontrer, mademoiselle Avonis. Mieux que de nuit avec une arme entre nous.

Célia eut un rire un peu crispé. Et maudit les tresses qui lui empêchaient de remettre ses habituelles mèches de cheveux derrière l’oreille, comme elle le faisait toujours quand elle était nerveuse.

– C’est effectivement beaucoup mieux.

Elle rit à nouveau.

– J’ai l’horrible sensation d’être plus en faute que Meldan pour sa longue absence. Je m’en excuse. Mais nous ne serions pas fiancés aujourd’hui s’il ne m’avait pas suivie. Si nous n’avions pas voyagé ensemble, tous les deux.

Edharn l’écoutait mais regardait Meldan du coin de l’œil, comme s’il s’attendait à le voir s’envoler. Meldan restait pourtant bien les deux pieds sur le sol, avec un air stupidement amoureux. Surtout pour Edharn qui le connaissait bien.

– Comment sommes-nous passés de ton obsession un peu idiote pour une femme que tu n’avais rencontrée que deux fois, à des fiançailles, Meldan ?, soupira Edharn.
– Le Karma ?
– Il me gonfle, ton Karma, Meldan.

Célia profita que l’ambiance devienne plus calme pour revenir en quelques pas lents vers Meldan et prendre sa main. Elle commençait à avoir moins peur d’Edharn, mais avait-elle déjà précisé que cet homme était impressionnant ?

– Il m’a aidée, finit-elle par avouer. Meldan est persuadé que c’est dû à cette histoire de Karma, mais reste qu’il m’a sortie d’une spirale dangereuse. Vous avez vu vous-même à quoi je ressemblais à Sàdaba. Ça a demandé du temps, il s’y est entièrement consacré. Et quand j’ai été remise… On se côtoyait depuis assez longtemps pour que j’en vienne à aimer sa présence et son caractère.

Elle eut un sourire en coin.

– C’est vraiment ma faute s’il a été loin d’ici pendant longtemps.

Edharn sourit et Meldan hocha vivement la tête. Voilà !

– Oh, ne vous en faites pas, Célia, je sais que rien ne pourrait forcer Meldan à faire quelque chose qui ne lui plaît pas. Mais vous accompagner ne l’empêchait pas de donner des nouvelles !
– J’avoue que c’est un tort, dit-elle avec un peu plus d’assurance. Je veillerai à ce que ce ne soit plus le cas. Je suis moi-même pas toujours très prompte à donner des nouvelles à mon frère. Je ferai en sorte que Meldan donne des nouvelles plus souvent.

Elle tendit une main vers son interlocuteur.

– Je suis vraiment ravie de vous rencontrer Edharn.

Edharn serra la main de Célia avec force mais sans lui écraser aucun doigt.

– Moi de même, Célia. C’est un plaisir de pouvoir désormais rendre à Meldan les moqueries dont il m’a abreuvé lorsque j’ai rencontré Ileana.
– Moqueries, tout de suite, quelques taquineries tout au plus…
– Des taquineries, hein, répéta Célia avec un regard en coin.

C’est qu’elle commençait à le connaître son drôle d’oiseau. Il eut quand même droit à un bisou sur la main, sur celle qu’elle tenait à nouveau très fort dans la sienne.

– Euh, Heru Edharn, vous êtes arrivé il y a longtemps ? Vous n’avez peut-être pas eu le temps de vous poser ou de vous rafraîchir. Venez, nous allions rentrer justement.

Edharn hocha la tête.

– J’arrive à peine, je n’ai pas vu Lotëu encore, ni son fils, accepta le Kel’antan.

Ce serait l’occasion qu’ils racontent ce qu’ils avaient fait pendant neuf mois. Edharn appuya bien la durée chaque fois qu’il la mentionnait, des fois que Meldan oublie. 

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2 Comments

  1. Ouiiiiii!! Enfin la suiiiite!! Avec de magnifiques illustrations qui plus est!!
    Célia est superbe sur la première, mais je dois avouer que la compo de la 2eme est bluffante mine de rien!!

    Et le retour du gros nounours me plait!! xD

    • Vyrhelle

      12 mars 2019 at 16 h 56 min

      Gros nounours est toujours remarquable ! 😀

      Sinon, je teste pas mal mes compo avec Tango, et spécialement avec la série d’illu de cette partie à venir. Alors ce que tu dis dès le premier chapitre me fait très plaisir 😀

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