Le temps d'un tango

Fanfiction par Vyrhelle et A. Conroy

1 avril 983

Le premier avril. Chaque année, Sean voyait se profiler cette journée avec toujours plus de lassitude, tandis que Ian se faisait un réel et impérieux devoir de coller à la tradition Shaïness de cette journée quasi sacrée à ses yeux : le jour des farces, où blagues et autres bêtises en tout genre était un rituel incontournable. Le Démon savait qu’il allait devoir endurer les prochaines heures avec patience tandis qu’il était arrivé à l’aube au palais pour rallier son bureau et essayer de travailler un peu avant que Ian ne commence avec ses tours ridicules. Depuis la fenêtre de son bureau, Sean constata qu’au coeur de la brume matinale, Falcon était déjà à son poste, à entraîner les Commandos dans une cour annexe du palais. Il y avait même deux nouvelles recrues que le Second de l’unité devait évaluer sur plusieurs jours. Deux Elam Evir, ce qui promettait des moments intéressants, quand finalement, ce n’était pas deux mais quatre personnalités qu’il devait jauger. Sean hésita un instant puis se leva. Il n’avait jamais été un passionné de paperasserie et ne voyait pas l’intérêt de relire des dossiers quand il pouvait commencer son évaluation, parallèle à celle de Falcon. Il sortit dans la cour et hocha la tête quand les différents Commandos présents saluèrent.

– Continuez comme si je n’étais pas là, dit-il.

Il en fut fait selon son ordre et les Commandos, tout comme les deux postulants, se remirent à l’entraînement. Il s’agissait de passes de corps à corps en duo. Les deux Elam Evir étaient respectivement face à Falcon et Samson, ce qui était à la limite du comique tant leurs gabarits respectifs étaient aux antipodes. Les deux Commandos attitrés en imposaient par leur haute carrure musclée quand les deux Nobles en face d’eux tenaient du grand sec noueux et du petit nerveux. Pourtant, ils se défendaient plutôt bien, compensant les différences de capacités physiques par une fluide agilité et une souplesse que l’on aurait plutôt trouvée chez un artiste de cirque pour l’un, et une belle rapidité d’action accentuée par un visible esprit retors pour l’autre. Mais rien de surprenant pour Sean qui ne faisait que constater ce que les dossiers des deux hommes lui avaient déjà donné comme informations. Il savait aussi que si sur le papier, les deux candidats étaient prometteurs, rien ne valait le terrain pour se faire un véritable avis.

Il remarqua donc très vite que les deux hommes, bien que formés au combat, n’étaient pas dans leur domaine de prédilection. Un geste à l’adresse de Falcon et celui-ci ordonna aussitôt le changement d’exercice pour commencer une course autour de la cour qui risquait de durer aussi longtemps que nécessaire pour connaître l’endurance réelle de deux hommes par une humide journée froide d’avril. D’ailleurs, chassant la brume, un crachin se mit de la partie pour agrémenter l’épreuve.

Une heure. Puis une deuxième à regarder les hommes courir en rond sans qu’aucun ne cède à la fatigue. Sean appréciait ce fait quand quelque chose en lui réveilla sa méfiance. Il venait de réaliser que la matinée était bien entamée et qu’il n’avait toujours pas eu à faire à une farce “made in Ian”. Depuis minuit, Sean était en état d’alerte, détestant le premier avril quand Ian était au palais. Surtout qu’en prime, son ami voudrait se rattraper pour les deux années passées où il avait été trop occupé sur le Front et n’avait pas pu lui faire de blague de plus ou moins bon goût. Plus le temps passait sans plaisanteries lui tombant dessus, plus Sean tendait le dos, et son tempérament s’en ressentait. Décrétant finalement que, tant qu’il serait sous la pluie et avec ses hommes, Ian n’aurait qu’une très faible possibilité d’agir, Sean ôta sa veste déjà humide, restant en chemise, et rejoignit Falcon.

– Chevalier et Synarque, respectivement ?, rappela-t-il. Ils pourraient courir sans doute une ou deux heures de plus que ça ne changerait pas grand chose. Quelques interruptions ?

Il avait un petit sourire en coin qui suggérait que lesdites interruptions allaient probablement être… explosives. Ou, au vu du fait qu’il avait ôté sa veste, armées. Falcon retint le sourire qui lui brûlait les lèvres et se contenta de hausser un sourcil expressif.

– J’attendais simplement votre aval, chef, dit-il avec un petit quelque chose d’amusé dans le ton de sa voix.

Le grand Shaïness leva alors le nez vers un point bien précis du toit. Pas de geste, pas de signe, juste ce regard et Sean sut que Rude était en place, sur le bâtiment d’en face, déjà prêt depuis un moment à ouvrir le feu. Le premier candidat, le plus grand, fut le premier touché et sentit sa Symbiose Dormante le protéger du projectile tiré dans son dos. Sans même se retourner, il changea aussitôt la direction de sa course, pour éviter un second projectile attendu et qui souleva une motte de terre battue détrempée. L’homme roula alors au sol pour faire face à l’arme qui le menaçait, sachant que son Héritage Elam Evir ne le protégerait pas de nombreux tirs – il n’était pas un haut-Noble – quand Cosmos pouvait être utilisé un plus grand nombre de fois, mais nécessitait de voir les projectiles arriver. Ce fut alors non pas un nouveau tir, mais une rafale complète qui s’abattit sur tous les hommes, Sean compris, depuis un angle un peu différent.

Sean, pour qui l’Héritage Elam Evir était le plus aisément accessible après le sien, n’évitait les balles venant dans sa direction que lorsqu’il les voyait, observant surtout les réactions des deux recrues de prime abord, et de ses hommes ensuite. S’ils croyaient qu’ils pouvaient se tourner les pouces parce qu’il s’agissait de l’évaluation de deux nouveaux, ils oubliaient dans quelle unité ils étaient entrés. Il fut assez satisfait lorsque l’un des deux Elam Evir, plutôt que de chercher à se mettre à couvert et ouvrir le feu à son tour comme son camarade, escalada le mur de la cour jusqu’aux toits, démontrant une bonne maîtrise du Parkour, et décida d’attaquer le tireur directement.

– Ge’ri, c’est ça ?, vérifia-t-il auprès de Falcon.
– C’est bien ça, confirma Falcon qui s’était recouvert d’une épaisse carapace de plomb grâce à l’Héritage Shaïness pour ne même pas vraiment avoir à esquiver les balles, ni trop utiliser de sa Symbiose en technique symbiotique de Cosmos. Geoffrey Richard Beronn Elam Evir, du Sud de Locrouge. Il a grandi près du Front, fait son Académie à la Capitale et possède une liste de métiers assez impressionnante. C’est un touche à tout qui…

Les coups de feu venaient de cesser tout à coup sans que personne n’en donne l’ordre et certainement ni Falcon ni Sean. En levant les yeux, ils purent alors voir le surnommé Ge’ri les surplombant, tenant l’arme de Rude d’une main et un fusil mitrailleur automatique télécommandé de l’autre.

– Votre gars va dormir un moment, vous devriez peut-être le récupérer, lança-t-il d’un air très sérieux. Il est pas Lok’ avec cette flotte, il risque de se chopper un sale truc.

Sean eut un sourire en coin.

– Invocation de la Torpeur ?, demanda-t-il, certain de sa déduction.

Cet Art, restreint à la maison Elam Evir, était l’un des plus puissants et des plus redoutés, lorsqu’il était maîtrisé à son maximum comme Ge’ri semblait l’avoir. En attirant simplement l’attention de sa cible, souvent d’un simple “dormez” ou d’un toucher sur son épaule, le Noble l’envoyait au pays des rêves pour plusieurs heures, et rien ne pouvait le tirer de cette torpeur. Heureusement, il était possible de se défendre contre cette attaque, de la même façon que pour beaucoup d’autres attaques Symbiotiques : la contre-énergie, une émission de Symbiose précisément inverse à celle émise par son adversaire, était une technique que n’importe quel Noble devait maîtriser à sa sortie de l’Académie. Malheureusement pour Rude, il ne l’avait pas utilisée, ou pas assez rapidement, et cela présageait de longues heures d’entraînement dans son futur proche. Dès qu’il serait réveillé.

– Descendez-le-nous, qu’il ne reste pas sur le toit, dit Sean. Falcon, je te laisse continuer de voir si le deuxième en vaut la peine ou non, je vais parler avec Ge’ri.

Parler était ironique. Sean avait toujours un second “entretien” avec ses futurs Commandos. Généralement dans une salle d’entraînement où parler n’était pas vraiment la priorité. Ainsi fut fait. Falcon s’éloigna pour continuer à évaluer le deuxième candidat, Ge’ri sauta du toit directement dans la cour avec un Rude sur l’épaule comme s’il ne pesait rien, confia le gros bébé chauve aux autres Commandos et il suivit Sean sans un mot.

Ils furent bientôt seuls dans une vaste salle quasiment vide, sur les murs de laquelle s’alignaient des râteliers d’armes de toutes sortes, issues des arts de combats des Cinq Maisons de Noblesse. Mais aussi de quoi les parer, de quoi les modifier, et vers le fond, se regroupait enfin un nombre conséquent d’instruments de tort… d’échauffements et de musculation. D’une trentaine de mètres de long sur une vingtaine de large, avec de fines colonnades qui s’élançaient vers un plafond en voûtes de pierre, ses petites fenêtres placées très haut, l’endroit était aussi impressionnant que son calme. Ge’ri semblait à son aise et ne manifestait que peu d’émotion. A l’image de la pièce où il était, il se tenait droit, silencieux et attentif.

Sean hocha la tête.

– Bienvenue dans la salle d’entraînement. Il te reste un dernier test à passer ici. Tu as le background, l’endurance, l’esprit, les capacités et les Arts que je cherche chez mes Commandos, mais je n’engage personne sans m’être battu contre, avant.

Ge’ri haussa un sourcil.

– Très As’Corvaz de votre part.
– Pas nécessairement. De nombreux maîtres Ven’Sakuraï refuseront d’accepter un élève avant d’avoir croisé le fer avec lui et un Lo’kindjaleph n’acceptera une alliance qu’après avoir partagé une chasse. Le combat et la traque révèlent les âmes. Et tu en as deux que je dois observer.

Il montra une lampe au-dessus de la porte. Elle brillait d’une faible lueur rouge.

– La salle est un endroit de concentration et d’amélioration. Quand la lumière est normale, la salle est normale. Musculation, méditation, entraînement classique. Quand la lumière est rouge, la salle est active. N’importe qui peut attaquer, n’importe comment. Tout est permis. Et ça commence maintenant.

Ce fut le seul avertissement que Sean donna à l’Elam Evir avant d’attaquer. Il s’estimait déjà généreux d’avoir laissé presque vingt secondes de préparation, si Ge’ri avait été assez intelligent pour l’avoir compris dès que Sean avait parlé de la lumière rouge. Sinon, tant pis pour lui. Il avait besoin d’hommes réactifs, capables de lire les signes et de comprendre une situation une précieuse seconde avant tout le monde. A l’évidence, c’était le cas de Ge’ri. Sean n’était pas encore sur lui que le Démon put sentir qu’aucun Art n’atteindrait l’Elam Evir qui s’était déjà protégé d’une contre-énergie symbiotique. Action classique pour un Noble, mais effectuée très rapidement, avec une efficacité redoutable et sans hésitation. Une demi-seconde après, Ge’ri harmonisait ses gestes de défense avec l’activation de deux Arts Elam Evir, coup sur coup. L’un lui permettant de synchroniser parfaitement ses deux âmes et anticiper les gestes de Sean et l’autre d’amortir ses coups par un Nuage de Rêve, une armure éthérée mais bien réelle. Aucun doute à avoir, les Arts étaient le point fort de l’homme.

Sean laissa à l’Elam Evir quelques dizaines de secondes de combat de cette façon, pour observer sa technique, avant d’utiliser l’Héritage Shaïness. Sa peau se recouvrit de mercure alors qu’il empêchait totalement tous les Arts de Fantasme, la Gemme Elam Evir que Ge’ri utilisait, d’avoir le moindre effet sur lui. A commencer par l’armure, qui n’arrêta subitement plus aucun de ses coups. Évidemment, le Shaïness avait millimétré son utilisation d’Héritage avec un coup violent au niveau du plexus, un centième de seconde avant que son poing ne touche. La parade de Ge’ri fut plus intuitive que réfléchie, laissant sa part de Cauchemar prendre le pas sur le Rêve quand sa Symbiose Dormante le protégea de la force du coup mais pas du recul de l’impact. Ou bien l’une de ses âmes avait fait place à l’autre, car abandonnant les Arts, ce fut avec un geste de Yendra, technique de corps à corps typiquement Elam Evir, qu’il rétablit son équilibre, pivota et utilisa la force du coup de Sean pour, dans un mouvement continu et fluide, passer d’attaquant à attaqué, enchaînant coup de poings et coups de pieds. Évidemment, rien d’inquiétant pour un Noble du Rang de Sean, mais qui aurait été plutôt redoutable sur un Noble Khyan ou même un Héros. Surtout que Ge’ri le faisait sans montrer d’émotion particulière, avec calme et justesse. Il n’avait absolument rien d’un As’Corvaz au sang chaud ou d’un Lo’kindjaleph trop instinctif. Ce que Sean appréciait, chez un combattant mais surtout chez un de ses hommes. Les têtes brûlées pouvaient certes faire beaucoup de dégâts, mais le Démon Shaïness avait toujours estimé que les combattants qui réfléchissaient étaient les plus dangereux.

Il prolongea le duel durant une vingtaine de minutes pour observer la technique de corps à corps de l’Elam Evir, avant de faire un infime signe de tête. Caché parmi les poutres, un Commando tira à bout portant sur Ge’ri. Sean voulait voir si le jeune homme se souvenait qu’il avait dit que tout était permis lorsque la lumière était allumée, y compris d’autres attaques. Et sinon, et bien, l’Elam Evir avait sa Symbiose Dormante qui le protégerait d’un coup mortel.

Ge’ri finit au sol sous la force de l’impact. Rares étaient les Nobles capables de tout anticiper, surtout un coup en traître aussi bien préparé. Mais si l’Elam Evir s’était laissé surprendre, sa réaction suivante fut tout simplement parfaite. Loin d’être pris au dépourvu, il utilisa encore l’attaque à son avantage. Avec des gestes fluides comme de l’eau, à l’image même de l’élément Céleste lié à la famille Elam Evir, Ge’ri enchaîna parade, esquive, saisie d’une arme puis contre-attaque victorieuse contre ce deuxième adversaire surprise, dans une combinaison parfaite de corps à corps et de Symbiose. Sean comprit alors que Ge’ri avait un talent rare: faire agir ses deux âmes de manière synchronisée mais aussi autonome ! Ce n’était pas juste un Elam Evir aux deux âmes en osmose qui n’en formait plus qu’une, comme Cordélia et Amaris l’était pour être devenues Célia, mais bien deux âmes coexistantes qui pouvaient réfléchir, interagir et réagir simultanément. Et qui par une complicité qui aurait fait pâlir des jumeaux, se complétaient à la perfection. L’une en combat physique, l’autre en Technique Symbiotique. Sean n’avait jamais eu à faire à ce genre de particularité et pourtant, sa propre mère était Elam Evir, après tout.

Du haut des poutres où Ge’ri était allé frapper son adversaire surprise pour le faire tomber lourdement au sol, il observait à présent le Démon avec calme, attentif à la prochaine attaque mais avec à présent une impression d’amusement plus marqué sur le visage. Tandis qu’au sol, Mike grimaçait pour les sons de cloches qu’il avait dans le crâne depuis son atterrissage forcé au sol.

Sean observa l’Elam Evir avec approbation. Ce genre d’osmose entre les âmes n’était pas répandu et très utile, surtout de la façon dont Ge’ri s’en servait, pratiquement capable de faire deux choses en même temps. Un simple regard ensuite vers Mike indiqua au Commando que lui aussi était bon pour une séance d’entraînement supplémentaire, avant que Sean ne disparaisse dans une lumière bleutée.

Il réapparut sur la poutre, fauchant les jambes de Ge’ri et le poussant dans le vide. Une culbute plus tard, on aurait pu espérer le bruit sourd d’un atterrissage assez lourd au sol, surtout qu’avec l’accumulation des tests depuis le matin, la Symbiose qu’il possédait devait avoir été bien entamée. Mais plus d’Elam Evir. Sean ne sut où était l’homme que quand il entendit le clic d’un chien d’arme EV de point que l’on arme, à plusieurs mètres de là. Après une magnifique utilisation de l’Art de Fantôme de Corps en pleine chute, sa recrue potentielle agenouillée, tirait avec l’une des armes récupérée dans l’arsenal de la salle d’entraînement, droit sur le Démon.

Mais il n’y eut pas de détonation. A la grande surprise de l’homme, l’arme n’était pas chargée…

Un rire bas échappa à Sean, le genre de rire sombre qu’on n’aime pas nécessairement entendre, et il utilisa Fantôme de Corps une fois de plus pour apparaître près de Ge’ri, la main sur sa gorge et arme EV, chargée cette fois, contre ses côtes.

– Les armes sur râteliers ne sont pas chargées, dit-il à l’Elam Evir. Sécurité basique, et je ne facilite la tâche de personne.

Ge’ri aurait certainement bien aimé répondre, ou en tout cas se trouver ailleurs, mais il fut à cet instant coupé par un vacarme assourdissant. Au premier abord, on aurait dit des explosions, mais de petit calibre, rien de plus que des pétards, mais en très grand nombre et dispersés sur une grande surface. Surprenant, inattendu, mais finalement, plutôt inoffensif si on avait un peu d’expérience. Sauf que des cris s’élevèrent juste après, et sous la porte, un nuage blanc commença à se répandre.

Sean fronça les sourcils, mais avant d’aller voir ce qu’il se passait, son esprit fit le lien entre le bruit de pétards, inoffensif et bruyants, les ‘cris’ qui semblaient être plutôt outragés que terrifiés… et la date.

Le 1er avril.

– Rien d’important, dit-il à Ge’ri, décidé à ignorer l’interruption.

Même si, aussi proche de la cour et des quartiers qu’il accaparait peu à peu pour lui-même et son projet, il avait le pressentiment de qui était le responsable. Sean aurait pu continuer à ignorer le bazar qui semblait se propager dans le palais tout entier, mais un petit bruit distinctif lui fit tourner la tête vers un sac dans un coin… La seconde d’après, la salle était envahie par de la fumée blanche. Ge’ri avait sursauté et failli pousser un cri ( failli étant le mot clé, il avait un flingue contre les côtes et sa gorge dans la main d’un Démon ), mais il se rendit vite compte que la fumée en question était réellement inoffensive.

– De la… farine ? Mais…

Il regarda les volutes, le désastre emplissant la salle de sa blancheur immaculée et collante, leva les yeux pour suivre les mouvements de la farine… et se figea.

– Oh non… le système…

Les alarmes se déclenchèrent, et dans tout le palais, les robinets du plafond déversèrent leur eau froide. Sur la farine.

– … anti-incendie…

Un jour, Sean commettrait un régicide, et il recevrait probablement une médaille pour ça. Il fit un pas en arrière, libérant Ge’ri de sa poigne et de son arme.

– Un bon combat, et une excellente maîtrise de la Symbiose, en plus d’une Bimorphose des plus intéressantes, dit-il, débriefant la rencontre comme s’ils n’étaient pas aspergés d’eau glaciale et que le sol ne se transformait pas en marécage blanc grumeleux. Ne pas vérifier le chargeur de l’arme EV avant de révéler sa position par le tir était dommage, mais pas suffisant pour me faire reconsidérer ton recrutement. Bienvenue chez les Commandos, Ge’ri. Retourne voir Falcon, pendant que je m’occupe de… ça.

Au ton de Sean, l’instigateur de la farce risquait de souffrir.

Ge’ri, de son côté, oscillait entre deux sentiments très partagés. Normal venant de sa part, mais à l’évidence, ce n’était pas uniquement dû à sa particularité “bimorphique”. Déjà, il était soulagé. Il avait beau avoir toujours su se tirer des mauvais pas, avoir un Démon surentraîné en adversaire, ça vous apprenait l’humilité et à percevoir un peu mieux vos propres limites. Donc il était plutôt content de la diversion alors qu’il commençait à se demander sérieusement dans quel état il allait sortir de cette salle d’entraînement. Et en même temps, il était assez choqué par la nature de la diversion. L’Elam Evir avait grandi près du Front, le palais royal était un véritable symbole à ses yeux. L’attaque en cours était quelque part une humiliation qu’il voyait d’un mauvais œil. Il salua Sean d’un geste militaire.

– Bien, Commandant, dit-il avec l’assurance de ne pas se tromper de titre après avoir entendu les autres Commandos l’appeler ainsi.

Cependant, il ne fit aucune autre remarque concernant le fond de sa pensée et quitta la salle sans s’attarder. Il espérait juste sincèrement que le Shaïness à la mine sombre debout au milieu de la salle blanche allait traiter le problème “farine au palais” avec la fermeté qu’il se devait. Imaginer une seule seconde que cela venait du roi lui-même ? Aucune chance. Ge’ri venait seulement d’être recruté. Il apprendrait, mais plus tard…

1er avril

Sean resta bientôt seul avec Mike, qui se rapprocha très prudemment de son commandant. Ça glissait pas mal, et Sean avait l’air d’humeur radieuse.

– On… fait quoi, commandant ?

Sean émit une sorte de grognement. Manifestation d’émotion qui ne lui était pas coutumière et laissa le Commando à côté de lui plus silencieux et circonspect que jamais. Heureusement pour les nerfs de Mike, Sean se mit en marche, comme s’il n’était pas blanc de farine, et le Shaïness aux cheveux plus tout à fait bleus lui emboîta aussitôt le pas.

– Rejoins le reste de l’unité. Je me fiche du reste du palais mais remettez le QG en état. Vous-mêmes. Je ne veux aucun curieux ou serviteur étranger à l’unité dans les parages, surtout dans cette pièce et les bureaux. Je veux que ce soir, il n’y ait plus la moindre trace de l’incident dans nos locaux. Je me charge de trouver le responsable de tout ça.

Un salut martial et Mike fila transmettre et obéir aux ordres. Quant à Sean, il ne souffla son mécontentement que lorsqu’il fut seul. Il savait très bien qui chercher et pourquoi. Mais devait-il vraiment perdre un temps précieux à courir après son exaspérant Archinoble d’ami ? Qui devait être particulièrement fier de lui d’ailleurs… Sean détesterait définitivement le 1er avril avant la fin de la journée.

Après un détour par son bureau puis par les vestiaires des Commandos, Sean était à nouveau présentable et propre dans un palais qui ne l’était pas. Aucun couloir, aucune pièce qu’il traversait à présent, n’avait été épargnés et les serviteurs s’activaient en tous sens pour effacer au plus vite toute trace de l’incident. Au moins, il n’y avait pas le moindre Noble pour venir se plaindre. Tous étaient bien trop occupés à se laver et essayer de retrouver leur dignité perdue. Ça ne durerait pas, mais en attendant, Sean pouvait chercher Ian sans solliciteur importun pour l’arrêter. Chose notable, qui fut bien la seule à faire s’étirer les lèvres de Sean, fut que les appartements de Maddie avaient été épargnés. Ceux du Régent n’avaient pu échapper à la farce royale, mais ceux de la Régente ? Même Ian n’était assez idiot pour s’attirer les foudres de sa mère.

– Sean, l’interpella-t-elle quand il passa dans son champ de vision.
– Majesté ?, dit-il très sobrement en s’approchant d’elle.
– J’allais demander si vous aviez été épargné, mais l’humidité de vos cheveux me dit que vous avez juste été réactif.

Elle leva les yeux au ciel et Sean de soupirer. Vu les circonstances, il pouvait se permettre de manifester un peu son agacement, puisque la Régente-mère partageait son sentiment.

– Je suppose que vous êtes à sa recherche, continua-t-elle.
– En effet, My Lady. J’ignore s’il va m’écouter, mais j’aimerais lui faire comprendre qu’il est allé vraiment trop loin cette fois.
– Oh, ne vous donnez pas cette peine, rit-elle avec quelque chose de dangereux dans le regard. Il vient de se condamner à ne plus jamais être au palais pour le premier jour d’avril. S’il tient tant que cela à faire des farces, il n’aura qu’à les faire au Front, sur les hélians. Au moins, ça aura un effet positif sur nos sujets. Ce ne sera certainement pas la seule conséquence à sa plaisanterie, mais c’est un bon début. Vous lui annoncerez pour moi ?

Aux yeux de Sean, Maddie était une femme remarquable, et chaque échange qu’il pouvait avoir avec elle, ne faisait que confirmer cet état de fait. Il hocha la tête devant cette femme qui venait de sauver sa journée.

– Avec plaisir, Majesté. Dès que j’aurai réussi à le retrouver.

Maddie eut un sourire plus marqué.

– Allez voir Erei. Je pense que l’Incarna de mon fils saura vous aider. Il a pesté si fort que je pouvais l’entendre jusque dans mon petit salon. A l’évidence, mon fils et lui n’ont pas le même humour.

Sean s’inclina en guise de salut et de remerciement.

– A vos ordres, Majesté.

Il y avait parfois des ordres plus faciles à obéir que d’autres… Cependant, quelque chose empêchait réellement Sean de se réjouir. Il n’arrivait pas vraiment à définir quoi, mais il aurait juré que quelque chose clochait. C’est en remontant un autre couloir de l’aile principale du palais qu’il finit par mettre le doigt sur ce qui le dérangeait. Après une farce de cette envergure et sa réussite totale, Ian ne s’était pas manifesté une seule fois ! A aucun moment, il n’avait vu la tignasse blonde de sa “Majesté”, quand il avait là une occasion unique de prendre des photos mémorables, de garder des traces de son œuvre, voire même de tout filmer dans les moindres détails.

Ce constat suffit à lui faire accélérer le pas et bientôt le Démon Shaïness se retrouva devant la porte des appartements d’Erei.

Il entendait des voix à l’intérieur, dont une plus forte que les autres, qui visiblement n’était pas contente. Du tout. En écoutant mieux, Sean reconnut la voix d’Erei qui, de ce que Sean comprenait, était en train d’insulter Ian. En tout cas, il était inspiré. Rien de surprenant après ce que lui avait annoncé Maddie, le Shaïness frappa donc rapidement à la porte, plus par principe qu’autre chose, et entra sans attendre de réponse. Quitte à s’attirer les foudres d’un Incarna d’Archinoble, autant le faire sans porte pour boucher la vue. Sean se planta donc droit dans ses bottes et croisa les bras sur le torse avec l’air avenant de circonstance.

– Je ne te souhaite pas le bonjour, je suppose. Plus maintenant.

Erei tourna à peine la tête vers Sean, le visage masqué du Destin d’or de Ian, signe qu’il endossait encore le rôle de roi, avant de recommencer à maltraiter le tapis en faisant les cent pas devant une poignée de serviteurs. Tapis déjà maltraité par la farine et l’eau que les dits-serviteurs essayaient de sauver.

– Quoi !! Si ça n’est pas vital, tu peux retourner ennuyer quelqu’un d’autre !
– Je dois retrouver Ian, dit simplement un Sean imperturbable. Une petite idée d’où il peut être et ce qu’il fait ?

Erei fit un geste de la main et haussa les épaules

– En ville ! Monsieur s’amuse au lieu de faire son travail ! Ce que tu saurais si tu faisais un peu le tien !!

Ah, Erei était réellement en colère, ce qui était un fait extrêmement rare. Qu’il s’en prenne à Sean était même une première, assez surprenante pour que le Démon passe sur l’attaque directe et basse qu’il venait de recevoir. L’Incarna était habituellement un être calme, mesuré et raisonnable. Il n’était pas difficile de comprendre qu’il n’était pas du tout dans son état normal. Sean s’avança donc et se montra plus posé.

– Tu aurais une idée un peu plus précise ? Je pourrais retourner tout Phoenix pour le retrouver, mais personne n’apprécierait ce genre d’enthousiasme. Votre mère voudrait lui parler et je pense que ce serait bien pour les nerfs de tout le palais.

Erei leva les yeux et les bras au ciel.

– NON !! Justement !! En général, je sais TOUJOURS où il est, mais pas cette fois !

Visiblement ça l’énervait, mais surtout ça l’inquiétait. Sean fronça aussitôt les sourcils. Les Incarnas étaient des êtres uniques. Si uniques, que même deux Incarnas n’étaient pas toujours comparables. Erei avait les spécificités bien particulières de ressembler tellement à Ian, que rares étaient ceux qui pouvaient les distinguer. La preuve, les serviteurs à ses pieds ne devaient pas même deviner qu’ils n’étaient pas en présence du roi mais bien de son double symbiotique. Mais surtout, Ian et Erei partageaient les mêmes connaissances, le même savoir, quand Erei ne faisait que ressentir les émotions de Ian, sans les partager ou les manifester. C’était une définition que Sean avait appris à connaître et à prendre en considération depuis le couronnement de Ian. Donc, là, ce que venait de lui annoncer Erei signifiait que Ian avait faussé les cartes, brouillé les pistes, quand même pour ses pires bêtises, il ne l’avait encore jamais fait. Sean sentit son malaise et son mauvais pressentiment grandir un peu plus.

– D’accord, soupira-t-il. Je vais improviser. Si tu as du nouveau, contacte-moi par Murmure. Merci, Farden.

Sans plus de cérémonie, Sean salua l’Incarna et sortit de la pièce. Il prit aussitôt la direction du QG. Il allait devoir mettre les Commandos ET les Gardes Royaux sur le coup…

Une heure plus tard, alors que la farine maculait encore certains couloirs, la troupe complète des Commandos se tenait au garde à vous sur le parvis de la cour secondaire avec un Sean qui était plutôt peu engageant.

– Sa Majesté est en ville. Nous ignorons où et nous devons le retrouver. J’ai déjà envoyé la Garde Royale dans les quartiers sud. Je veux pour vous fassiez le tour du reste de la ville. Surtout dans les quartiers touristiques. Je n’ai pas d’autres indications…Rompez !

La minute suivante, il n’y avait plus un homme dans la cour. Sean ferma un instant les yeux et soupira. Lui, s’occuperait du Quartier Rouge…

Deux heures qu’il arpentait les rues sombres du quartier mal famé de la capitale. Des rues qu’il connaissait un peu trop bien, maintenant. En tout cas, assez pour savoir qu’il n’avait aucun intérêt à s’y déplacer en tenue de Commando ou même de Noble. C’est donc vêtu d’un vieil imperméable délavé, les mains dans les poches pour mieux cacher les armes qu’il portait sur lui, qu’il passait devant des brocantes miteuses qui servaient juste de vitrine à des activités moins légales, et devant des restaurants plus attrayants mais pas mieux fréquentés. Ils reconnaissait des visages, des gens qui connaissaient son alter-ego Shaytàn, mais qui ignoraient qui il était vraiment. Deux heures sans la moindre piste pour retrouver Ian. Sans le moindre contact des Commandos, des Gardes ou d’Erei. Rien. Sean commençait à vraiment détester la tournure que prenaient les événement, car les hypothèses se multipliaient dans son esprit et aucune n’était pour lui plaire. Puis, au détour d’une rue, il l’entendit enfin !

Ian semblait d’excellente humeur. De ce que Sean entendait, il riait facilement et sa voix était plus détendue et ravie que d’habitude. Ça ne sonnait pas comme quand il se félicitait d’un mauvais tour ou d’une blague douteuse (que lui, trouvait excellente), et surtout, ça ne sonnait pas “seul”. Il parlait à quelqu’un, ou avec quelqu’un. Le quartier Ven’Sak où il se trouvait maintenant était bien meilleur que les bas fonds que Sean avait visité pendant des heures, et plus calme, rejoindre Sa Grande Archiandouille serait facile, en se basant sur la voix.

– … n’avez jamais essayé ? vraiment ? Vous m’étonnez ! C’est amusant pourtant, je vous assure !

Oui, Ian parlait à quelqu’un, qui avait visiblement une voix qui portait moins, et dont la réponse tira un éclat de rire au jeune souverain en vadrouille.

Sean gronda en serrant les mâchoires et les poings durant de longues secondes pour tenter de conserver son calme apparent. Au moins, Ian n’avait rien, c’était déjà un point positif. Oui, c’est ça, Sean devait se concentrer sur les points positifs et pas sur les deux heures perdues à lui courir après. Une profonde inspiration pour retrouver son contrôle, un message télépathique à son second, Falcon, pour prévenir que les recherches pouvaient cesser et Sean s’élança vers la voix familière et vraiment trop heureuse pour être honnête. Il se retrouva bientôt dans le dos d’un Ian tellement ailleurs qu’il n’avait même pas perçu sa présence.

– Ian.

Et la voix de Sean charriait tellement de glaçons que la rue-même sembla se rafraîchir.

Ian tressaillit et se figea, ses muscles bien plus raides tout à coup alors qu’il rentrait la tête dans les épaules, et il poussa un long, looong soupir.

– Et voilà, fin de la tranquillité, marmonna-t-il. Ouiiiiiii Sean ?

Le Démon préféra rester particulièrement neutre et direct.

– Ta mère te cherche. Tu sais, à propos d’une certaine farce que tu as préparée et visiblement, complètement oubl…

La voix de Sean s’était interrompue nette au milieu du mot alors qu’il réalisait enfin qui était l’interlocuteur plutôt discret de Ian.

– … oubliée, termina-t-il rapidement en restant le plus neutre possible.

Neutre peut-être pour la jeune Kaede Fukuda, mais pas pour un Ian qui sentit comme un frisson lui parcourir le dos. Le jeune homme ne se retourna même pas mais sa compagne put le voir lever les yeux au ciel.

– Ma mère me cherche. Ciel. Hé bien, j’irai la voir en rentrant, tu t’es déplacé pour rien du tout. Tu as sans doute mieux à faire que me chercher pour me tenir la main, non ? Je suis un grand garçon, merci.

Et il n’avait pas oublié, ooooh non, certainement pas. Il avait mis des heures à la préparer, celle là !! Il savait déjà comment en rajouter une couche pour son père – subtilement, en outre – et apaiser sa mère dans le même geste. En attendant, il fit un geste vague dans l’air, en direction de Sean et ça ressemblait beaucoup à une ordonnance de prendre congé.

– Je rentrerai tout à l’heure, je suis occupé.

Un geste qu’un Sean pas encore très serein prit assez mal. Mais faire un coup d’éclat devant des témoins, sur la voie publique ? Ce n’était pas son genre. Il ravala la réplique qui lui brûlait les lèvres et souffla lentement sa contrariété. Mais du coup, comme Ian lui tournait toujours sciemment le dos, c’est la jeune Baronne Ven’sakuraï qui eut tout le loisir de voir le regard foudroyant d’un Démon Shaïness, Duc de surcroît, qui venait d’être rembarré comme le premier Khyan venu. Le tout, en public. Le tout devant elle, en particulier.

– Très bien, répondit-il finalement après un long silence. A vos ordres.

Sean venait de vouvoyer Ian et de jouer les serviteurs dociles. Ça, c’était mauvais signe. Le fait qu’il fit volte-face et reprit la route par laquelle il était arrivé, ce n’était pas bon non plus.

Il n’avait pas fait dix mètres qu’il contactait les Commandos et les Gardes Royaux via l’Art de Murmure des Cieux.

**Le roi est rue des érables, à la bordure du Quartier Rouge, les prévint-il. Vous ne le lâchez pas d’une semelle jusqu’à son retour au palais. Et pas la peine d’être discret. Je veux qu’il sache que vous êtes là. Je rentre au QG.**

Il ne fallut pas plus de dix minutes pour que Ian et son amie ne sentent des regards insistants sur eux.

Ian s’était senti presque soulagé quand Sean avait accepté de s’en aller, parfaitement conscient qu’il allait le payer cher en rentrant, mais il voulait vraiment profiter d’un peu de rare liberté. Et un homme était en droit d’avoir un peu d’intimité quand il comptait fleurette, non ?

Hé bien visiblement, non. Le regard des Commandos et des Gardes ne tarda pas à rendre Ian de très mauvaise humeur. Il commençait à en avoir plus qu’assez, cette fois. Que Sean traîne sa mauvaise humeur et son sale caractère dans les couloirs du palais, mais qu’il n’aille pas s’imaginer que Ian allait bien gentiment se laisser diriger comme un gamin docile.

– L’espèce de…, grinça-t-il entre ses dents.

Il essaya de tenir bon, ceci dit, pour la jeune femme qui l’accompagnait, pour qui il n’était que prévenance et sourires. Mais au bout d’un moment, il commença à ne plus avoir envie de se retenir. Du coup, il se tourna vers Kaede, un charmant sourire sur les lèvres, presque désarmant de candeur. Si on oubliait la lueur dans les yeux.

– Je ne sais pas pour vous, mais personnellement, j’ai horreur des voyeurs. Me permettriez-vous un geste légèrement déplacé, pour qu’on puisse se retrouver dans un endroit plus tranquille ?

La jeune Noble, qui était plus adorable que jamais dans un kimono gris clair décoré de petites fleurs blanches, avec ses longs cheveux nattés sur toute leur remarquable longueur et son visage sans fard, lui offrit d’abord un air surpris. Mais très vite, elle lui rendit son sourire avec une lueur tout aussi peu innocente que la sienne.

– Je vous en prie, Ian.

Elle venait enfin d’oser utiliser son prénom et non son titre pour la première fois.

– Je ne veux être qu’avec vous.

Le Ian intérieur perdit toute crédibilité mais le Ian extérieur se contenta de sourire un peu plus.

– Dans ce cas, excusez-moi…

Il se pencha vers elle, la souleva dans ses bras sans le moindre effort, regarda vers un des commandos censé se cacher et fit une splendide grimace.

– So loooong !

Et il disparut.

Oh, ce n’était pas Fantôme de Corps, cet Art ne permettait pas de transporter quelqu’un avec soi, mais il se déplaça si vite que ça fit visuellement le même effet. Il pensa à protéger Kaede avec sa Symbiose, elle risquait de ne pas trop apprécier le changement de pression. Mais les hommes de Sean se retrouvèrent avec un roi de nouveau dans la nature, des ordres très clairs et l’obligation de contacter Sean pour lui apprendre la nouvelle. Ils allaient tirer ça à la courte paille, hein ?

Pauvre Mike. Rien que son expression après la réponse de leur Commandant suffit à conforter plusieurs de ses collègues qu’ils étaient heureux de ne pas posséder l’Art de Murmure, Ô combien pratique mais Ô combien à double tranchant. Ils passèrent quand même les heures suivantes à arpenter en vain les rues de Phoenix, avec finalement peu d’entrain à rentrer bredouilles au QG et affronter leur chef. Les Gardes Royaux étaient à peine mieux lotis, car Sean avait parfois tendance à faire déborder l’enthousiasme de ses éclats quand il était “motivé”. Et là, Ian venait de lui donner de la motivation à revendre.

La nuit était tombée depuis plusieurs heures, Sean encore assis à son bureau à faire fuir la moitié du palais rien que par son aura, quand un garde vint le prévenir que Ian était rentré.

– Sa Majesté s’est dirigée vers les appartements privés de la reine, Commandant.

Le pauvre garde n’en menait pas large mais essayait de garder un ton égal.

– Et il.. heu… lui apportait des chatons, monsieur.

Au moins eut-il l’occasion d’apprécier l’image d’un Sean qui ne savait même plus comment réagir. Mais le soldat n’eut pas la curiosité de voir comment ça allait évoluer et laissa très vite un Sean qui se tenait l’arête du nez entre les doigts.

Le Shaïness eut l’envie irrépressible de rester assis et faire comme s’il n’avait rien entendu, rien vu, rien vécu de cette journée. Il savait que trop bien que Ian venait de gagner la partie sur toute la ligne. Il avait fait sa farce royale, il était sorti avec la jeune Ven’Sakuraï, et là, il allait en plus éviter les foudres de Maddie en l’amadouant avec des chatons, tout en rendant dingue son père qui détestait les animaux de compagnie… Et il avait sûrement prévu de quoi calmer Erei aussi. Et le pire ? C’est que Sean lui-même lui avait soufflé d’attendrir sa mère avec un félin, quelques semaines auparavant.

– Va aux lunaires, Ian !, lâcha un Sean qui détestait se sentir ridicule mais surtout trahi.

Il se leva alors, récupéra sa veste et quitta le palais sans même se retourner. Il préférait encore rentrer au domaine Moonshade. Le prochain qui osait lui reparler du 1er avril finirait Désintégré dans la seconde.

Durant les jours qui suivirent, Ian se fit quand même plus discret. Rien n’à voir avec la moindre once de culpabilité, il semblait surtout avoir changé ses priorités. Déjà, à la surprise générale, il avait repoussé son retour sur le Front. Il ne négligeait pourtant pas ses devoirs ni son travail, mais régulièrement, il quittait le palais sans escorte, semait immanquablement celle que Sean essayait de lui coller aux basques, et rentrait plus tard, sans rien dire, reprenant ses activités comme si de rien n’était. Il ne dit rien à sa mère, refusa de donner quelque explication que ce soit à son père, déclenchant ainsi une ou dix discussions houleuses avec l’ancien Farden, mais surtout n’en donna pas plus à Sean, qu’il semblait même parfois éviter.

Puis le temps passant, Maddie commença à s’inquiéter pour de bon de l’air sur le visage de son fils, ou de la lueur dans ses yeux, quand ce n’était pas de son sourire légèrement stupide et absent. Que Farden puisse choisir son épouse, soit. Il n’avait personne au-dessus de lui. Mais qu’il choisisse bien, dans ce cas ! Seulement, Ian semblait fermé à toute sorte de discussion sur le sujet, bien plus têtu voire buté qu’il ne l’avait jamais été avant, même avec Maddie. Poliment, aimablement et en souriant, mais buté.

Quant à Sean, il s’était muré dans une économie de communication qui rappelait qu’il n’était de retour au palais que depuis peu et qu’il n’aurait pas fallu grand chose pour le voir disparaître à nouveau. Pourtant toujours irréprochable dans son rôle et ses devoirs de Moonshade, de Maître des Secrets et de Chef des Commandos, tout comme implacable dans sa poigne sur ce qu’il contrôlait des bas-fonds de Phoenix, il n’en restait pas moins que son regard était redevenu dur comme l’acier. Surtout depuis le jour où le Roi Régent eut la maladresse de lui demander, lors d’une entrevue privée, ce que Sean pensait de la jeune Ven’sakurai que fréquentait visiblement Ian.

– Il n’est pas dans mes prérogatives de m’immiscer dans les histoires sentimentales du roi. Je ne sais rien et je ne veux rien savoir.

Tout autre que lui, en répondant ça, aurait été limogé sur place par l’ancien roi. Sauf qu’il s’agissait de Sean Moonshade et que Farden-père connaissait son passé… Il fut laissé en paix. Mais la fracture entre Sean et Ian n’en fut que plus grande encore lorsque les tenants de cet échange parvinrent aux oreilles de Ian…

Les deux Shaïness avaient toujours été proches, Ian ayant décidé tout petit que Sean était son ami, et inversement, mais c’était comme si les années passées à Kadam Hel avaient permis à leur relation de s’effriter. En cinq ans, Ian avait changé, Sean aussi, ils auraient dû prendre le temps de se retrouver. Mais avec l’histoire de Célia, Sean avait trop changé pour Ian, qui devait aussi faire face à plusieurs choix, voulus ou non. Et ça passait mal. Les relations continuèrent à se dégrader peu à peu, glaciales quoique courtoises, sans que personne ne parvienne à y faire quoi que ce soit.

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2 Comments

  1. Il venait que réaliser que la matinée était bien entamée et qu’il n’avait toujours pas eu à faire à une farce “made in Ian”—> euuuuh??? quoi?

    Falcon retint le sourire qui lui brûlant les lèvres et se contenta de hausser un sourcil expressif. —> qui lui brûlait les lèvres

    Aïe Aïe Aïe!!! Mais nooooon!! Sean et Ian ne peuvent pas être autant en froid!!! C’est paaaas bien!!!! é_____è
    Et l’illu aaaah Sean avec son beau sourire… on s’en lasse pas!!! 😀
    Par contre j’ai l’impression qu’il fait quand même bien plus vieux (pluvieux? xD) dessus… :/

    • Vyrhelle

      12 mai 2018 at 1 h 58 min

      Oh les jolies fautes !! Un de mes principaux défauts, je mélange les mots. J’écris régulièrement des mots pour d’autres. Et même en me relisant, si je suis pas assez concentrée, je ne les vois plus. Je vais corriger ça de suite ^^;

      Oui, Sean fait plus vieux. Son état d’esprit joue sur son physique, de manière plus marquée que pour un simple humain. Or là, il a pris un sacré coup de vieux. Bon, la farine qui rend les cheveux gris, ça aide pas, mais y’a pas que ça, c’est voulu ^^

      … je suis tellement fière de l’impression de colère rentrée et contenue qu’il dégage… Magique XD

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