Le temps d'un tango

Fiction par Vyrhelle et A. Conroy

12 mars 983 – partie 1

Visiblement, la proposition de Meldan n’avait rien d’innocent : dès le lendemain, il avait récupéré deux chevaux splendides, les plus grands que l’Elam Evir n’ait jamais vus et offrit à Célia de faire une promenade “d’évaluation” alors que le soleil n’avait même pas encore chassé la rosée matinale.

– L’avantage de l’Héritage Lo’k, c’est que je peux communiquer avec votre monture et aisément vous corriger, en fonction de son ressenti sur votre tenue de base. C’est plus efficace qu’une simple observation et très pratique pour que ce soit rapidement agréable pour vous, comme pour elle, dit-il en flattant l’encolure de la jument. Elle n’a qu’à me dire ce qui la gêne dans votre posture. D’ailleurs, comme vous allez être sa nouvelle maîtresse pendant un bon moment, la tradition sundarienne veut que vous lui donniez un nouveau nom.

Célia n’était pas très à l’aise. Déjà parce qu’elle était toujours en tenue sundarienne, parce qu’être sur un cheval, ça ne lui était pas arrivée depuis… elle ne savait plus quand, que le sol lui paraissait à une distance surréaliste et en plus le harnachement de l’animal était minimaliste. Un mors, deux brides et aucune selle ! L’Elam Evir à la sauce Shaïness se sentait ridicule avec ses deux bouts de cuir dans les mains et l’impression qu’elle allait glisser par terre dès que l’animal allait bouger.

– Vous trouvez que c’est le meilleur moment pour réfléchir à ça ? J’ai déjà du mal à me concentrer assez pour ne pas glisser de son dos et elle n’a même pas encore bougé.

La jument ne pouvait clairement pas comprendre les paroles de Célia, mais le langage corporel de celle-ci et surtout ses tremblements nerveux, l’animal les comprenait très bien et eut un mouvement de tête qui avait quelque chose de … moqueur ? En tout cas, le geste avait piquée la fierté de l’Elam Evir qui envoya une œillade assassine à l’animal. La jument piaffa en ajustant sa crinière et tourna son museau vers sa cavalière inexpérimentée, affichant autour de son œil la seule tâche foncée de toute sa robe claire. Un œil très clair et provocateur. Célia, dans un geste très mature, lui tira la langue.

– Je vais t’appeler Bakkels ! C’est tout ce que tu mérites.

Meldan haussa un sourcil.

– Bakkels ? C’est un nom étrange. Je ne le connais pas. C’est Elam Evir ? Enfin, peu importe, c’est vous qui choisissez.

Célia fut une moue boudeuse alors qu’elle se sentait un peu moins crispée de constater que sa posture était plus stable qu’elle ne le croyait.

– Exactement ! Maintenant, si on commençait par revoir les bases ?, demanda-t-elle d’une voix bien moins assurée.

Meldan opina d’un sourire et restant près de Célia, fit avancer lentement Bakkels tout en aidant sa cavalière à ajuster sa position. Ce ne fut qu’une fois satisfait de cette première étape qu’il monta derrière elle pour la première vraie leçon, corrigeant ses mouvements avec ses mains, en poussant ses jambes des siennes, en corrigeant sa tenue et son assiette d’un coup de rein ou d’épaule. Mais au moins, après vingt minutes, elle était à peu près à l’aise sur le dos de l’animal. D’abord prise dans sa leçon, Célia se laissa faire sans trouver à redire mais assez rapidement, elle commença à être mal à l’aise. Et plus elle essayait de réduire les contacts avec Meldan, puis il semblait se rapprocher. Elle finit par se raidir d’un seul coup.

– Ça suffit.

Elle restait raide dans sa posture, avec un souffle un peu saccadé. Gênée et déstabilisée, elle n’osait plus bouger.

– Arrêtez ça.

Meldan ne lui fit pas l’affront de jouer à l’innocent.

– Mes excuses, dit-il.

Il se recula assez pour la laisser respirer et se détendre.

– Reprenons ? Le pas c’est bien, mais le vrai amusement, c’est le galop.

Mais Célia n’était plus du tout sereine. Elle détourna la tête pour regarder le sous-bois et tenter de se reprendre. Car ce qui la dérangeait le plus, c’était le constat que le contact ne l’avait pas rebutée, alors qu’elle était toujours dans son obsession de ne pas se lier à qui que ce soit. L’attitude de Meldan venait de lui remettre les idées en place. Elle en passa la jambe par-dessus l’encolure de la jument et glissa au sol pour s’éloigner sans donner d’explication. Meldan ne fit pas la bêtise d’essayer de la retenir. Elle ne le revit qu’une heure avant le repas quand le sundarien vint la chercher dans la chambre d’amis que Lotëu lui avait offerte, le sourire gêné et les gestes plus mesurés.

– Je viens m’excuser, Célia. Si mes avances vous ont dérangée, ce n’était pas mon intention. Mais j’ai conscience d’être parfois trop direct. Si vous n’êtes pas encline à me répondre, dites-le moi, je n’insisterai pas. Et surtout, ça ne se mettra pas en travers de nos projets de voyage, je vous l’assure.

Il avait mis une tunique, cette fois, mais ça n’aidait pas vraiment à cacher qu’il était bien bâti. De son côté, assise sur une banquette de bois couverte de coussins à proximité de la balustrade qui donnait sur le vide, mais surtout sur le spectacle grandiose du village, Célia le regarda avec un air penaud, tricotant un bout de cuir de sa tenue entre ses doigts.

– C’est moi qui suis désolée. J’ai… Je n’ai pas encore fait le deuil de celui qui…

Elle eut un pauvre sourire sans joie.

– Il a été le dernier à être aussi proche et… il est mort aujourd’hui.

Elle en avait les larmes qui lui montaient déjà aux yeux.

– La légendaire tueuse n’est qu’une âme en peine.

Meldan la rejoignit, prenant sa main avant qu’elle ne ruine sa tenue ou ne tire sur le fil et ne se déshabille un peu trop.

– Non, vraiment, j’ai été maladroit. Vous m’avez dit que vous n’aviez plus de compagnie depuis la mort de votre dernier partenaire, et je n’ai pas tiré les conclusions évidentes. Je suis sincèrement désolé.

Son pouce caressa sa main.

– Je ne peux pas vous promettre que ça ira mieux, mais j’ai découvert que les voyages adoucissent les âmes et mettent du baume au cœur. J’espère que ce sera le cas, vous méritez un peu de répit.

Elle attarda son attention sur sa main tenant la sienne, puis retirant lentement ses doigts loin de tout contact, elle en revint au paysage.

– C’est ce qu’il disait aussi avant qu’il ne parte… Que je méritais un peu de répit. Et sincèrement, je crois que c’est la première fois que j’en ai un peu…

Elle considéra le plafond de sa chambre.

– … depuis que je suis ici. Parce qu’ici, je ne suis que Célia. Je n’ai pas de nom, pas de famille, pas d’allégeance, pas de réputation, pas de passé. J’ai tout laissé à la frontière pour n’être qu’une étrangère un peu maladroite.

Meldan lui fit un sourire doux.

– Je trouve “juste” Célia tout aussi intéressante, lui promit-il.

Taquin, il ajouta.

– Et votre façon de monter à cheval est… unique, au moins.

Elle ramena son attention sur lui et elle n’avait rien d’amusée.

– Ne vous moquez pas, s’il-vous-plaît. Je fais de mon mieux. Nous pourrons reprendre la leçon plus tard ?

Meldan opina, plus sérieux à son tour.

– Quand vous voulez, Célia, Bakkels sera votre moyen de transport pendant des semaines et des semaines, bientôt, vous serez une cavalière émérite.

Elle eut un léger étirement des lèvres alors qu’elle semblait réaliser quelque chose.

– Vous avez une vie surprenante, Meldan. Vous voyagez apparemment souvent, vous avez l’occasion de partir sur un coup de tête pendant des semaines avec une quasi inconnue. Vous semblez chez vous partout. C’est fascinant de voir à quel point vous semblez… libre.

Elle sut immédiatement qu’elle avait mis le doigt sur un point sensible en voyant le regard lointain de Meldan.

– Libre… oui. Par choix. C’est un privilège qui n’est pas offert, mais pris.

Les doigts fins de Célia trouvèrent la main du Lo’kindjaleph pour s’y poser délicatement.

– Je suppose que c’est inhérent aux Hauts-nobles que de devoir faire ce choix. Mais j’en connais peu voire aucun qui puisse se dire véritablement libre. Le rang et le nom sont des chaînes bien trop solides. Je crois que c’est pour ça que je ne vous ai rien demandé sur qui vous étiez vraiment. J’aime cette impression de liberté que vous dégagez. Même si ça vous oblige à vous grimer et à taire vos origines… Je ne connais pas bien la culture sundarienne, mais je sais reconnaître l’importance d’une personne aux regards qu’ont les autres sur lui. Vous n’êtes pas le premier venu.

Meldan sourit, secouant la tête.

– Non, en effet, ni même le second, admit-il sans prétention. Mais comme vous, j’aime être “juste” Meldan.
– Alors “juste” Meldan, si vous me montriez un peu plus de votre monde ?

Elle eut un sourire plus marqué alors qu’elle abandonnait sa main pour se lever sans précipitation.

– J’ai besoin de m’occuper pour ne pas me laisser déprimer. Vous voulez bien être mon guide dans ce village ? Je n’ai pas encore eu l’occasion de vraiment visiter.

Meldan se leva, l’entraînant avec lui.

– Il nous reste une heure avant dîner. C’est assez pour commencer.

Il fut un excellent guide, choisissant les lieux les plus intéressants, ayant une conversation riche et un humour irrésistible. Avec lui, l’heure passa à une vitesse folle. Mais il garda le meilleur pour après le repas : l’impressionnante vue du village observé depuis ses plus hautes passerelles, alors qu’il faisait nuit noire et que les lumières des ifaës donnaient une impression éthérée à l’ensemble. Célia en avait le vertige, n’osant qu’à peine rester au bord de la plate-forme où ils étaient montés pour apprécier le spectacle. Elle avait la sensation de regarder le ciel étoilé mais à l’envers, tous les éclairages du village comme autant d’étoiles dans l’obscurité, des étoiles mouvantes au souffle du vent. Le tout dans un puits immense descendant jusqu’au sol qu’elle ne voyait qu’à peine, malgré sa vue perçante. Elle en eut bientôt le cœur au bord des lèvres, la tête qui lui tournait et ses jambes la portaient à peine mais elle se pencha un peu plus pour mieux voir malgré les signaux de mise en garde instinctifs de son corps. Son visage rayonnait par son sourire fasciné. Toute son expression trahissait son émerveillement face à cette vue assez nouvelle et magique pour combler la soif de paysages grandioses de la jeune femme.

– C’est …

Elle avait le regard emporté si loin qu’elle n’était plus vraiment là.

– … magique.

Elle se pencha encore un peu plus, comme prête à s’envoler. Meldan la surveillait, des fois qu’elle se penche de trop.

– N’est-ce pas ?

Lui adorait se jeter depuis la rambarde et se transformer en merle avant d’atteindre le sol mais il était certain de ne pas pouvoir le faire avec Célia. Pas sans s’écraser irrémédiablement au sol et utiliser Cosmos à l’atterrissage pour ne pas se rompre tous les os. Mais elle revint les deux pieds sur la passerelle quand il parla. Elle le regarda un instant, souriant enfin comme elle avait pu le faire bien des années plus tôt, alors qu’elle dansait à un certain anniversaire. Puis elle s’éloigna, quittant la plate-forme pour voir le spectacle sous un autre angle, depuis une fine passerelle. Elle courait presque, les pieds nus sur le bois, la main glissant sur la rambarde de corde alors qu’elle n’avait d’yeux que pour la vue plongeante des lumières. Assez distraite en tout cas pour ne se stopper que trop brusquement quand elle se retrouva quasi nez à nez avec une panthère énorme. Elle en glissa par terre, les fesses au sol. Meldan la rejoignit aussitôt, mais loin de l’éloigner, il s’accroupit près d’elle. Dans un moment suspendu, les deux Nobles observèrent la panthère à la taille véritablement hors norme, comme tous les animaux en Sundarî. Cette dernière les observait aussi mais ne bougeait pas, sa queue battant dans le vide.

– Elle est belle, sourit Meldan.

Célia avait les yeux écarquillés, ne sachant pas si elle avait envie de rire ou de hurler. La peur et la surprise se débattant avec la fascination et l’émerveillement. Elle en tremblait de la tête au pied mais souriant toujours autant, les doigts plantés dans le plancher.

– Oui, souffla-t-elle avec prudence.

Elle n’osait plus bouger mais le regard de l’animal l’hypnotisait. Elle inclina bientôt la tête dans un mouvement jumeau à celui de l’animal.

– Ne fixez pas ses yeux, dit doucement Meldan. C’est pris comme un défi.

Célia baissa le regard, mais resta à étudier le magnifique félin. La fourrure tachetée, les muscles roulant sous la peau, les griffes. Célia n’avait jamais vu un animal de ce genre d’aussi près, et jamais un spécimen aussi grand. Si Célia avait été sur ses deux jambes, le dos de la panthère aurait presque atteint son épaule. Meldan, lui, veillait à ce que la rencontre ne tourne pas au tragique, conversant avec l’animal par la pensée, affirmant clairement que, des trois, c’était lui l’alpha, histoire que la panthère n’attaque pas. Si ça avait été le familier de quelqu’un, il se serait même risqué à caresser le félin. Mais elle était on ne peut plus sauvage et il ne parvenait qu’à la tenir en respect.

– Vous voulez voir quelque chose d’insolite ?, demanda soudain Célia à mi-voix.

Meldan fut aussitôt intrigué. Face à une panthère géante de Sundarî, elle lui proposait quelque chose d’encore plus inédit ?

– Avec plaisir, répondit-il, curieux autant que perplexe.

Célia bougea alors avec lenteur, et bientôt, il put voir une Elam Evir qui se métamorphosait pour prendre des caractéristiques de plus en plus animales, prenant une forme crinos, une forme entre sa forme humaine et celle de son totem. D’abord ses yeux bleus avaient viré de couleur pour un doré profond. Sa pupille s’était réduite à un petit cercle noir. Puis son visage s’était doucement modifié, présentant des pommettes plus saillantes, un nez plus large et aplati. Ses canines s’étaient ensuite allongées et ses ongles devenaient des griffes. Toute sa peau blanche avait pris une teinte dorée sous l’apparition d’un duvet léger d’une fourrure naissante. Sa carrure générale était plus impressionnante. Elle leva des yeux amusés vers Meldan qui la regarda, sidéré.

– Inédit en effet…, admira-t-il.

Félines

Ce qui fut plus inédit encore, ce fut le mouvement de la panthère qui vint tout près de Célia pour observer cette étrange cousine, son maniérisme ressemblant à celui d’un Rogue curieux mais, évidemment, à une autre échelle. La gestuelle de la jeune femme avait changé pour quelque chose d’évidemment plus félin et instinctivement, elle répondait à celle de la panthère dans un dialogue muet mais présent. La forme animale ne s’en trouvait que plus marquée sur l’Elam Evir qui se mit à bouger à quatre pattes, tournant lentement autour de la panthère. Elles se jaugeaient, Célia le savait sans même comprendre comment. Elle avait à nouveau ses yeux plongés dans ceux de l’animal. Un défi ? Mais il en était justement question alors que chacune essayait de déterminer sa place par rapport à l’autre. Puis, Célia sut qu’elle était en position de force. Elle s’arrêta et bomba le torse tout en montrant des crocs, le nez fièrement levé.

La panthère gronda et montra les siens mais elle savait déjà qu’elle était en position d’infériorité. Qu’en combattant Célia, elle perdrait la vie. Elle se soumit après de longues secondes de résistance, avant de disparaître d’un ample bond au cœur des branchages. Meldan sourit de plus belle car sa compagne était à l’évidence une alpha. Pas qu’il en ait douté, mais il n’y avait plus aucun doute à avoir sur ce point. Meldan en sentit comme une étrange fierté à se tenir à côté de cette femme incroyable. Célia en eut un ronronnement de satisfaction alors qu’après avoir secoué sa tête et sa chevelure, elle reprenait une apparence complètement humaine, même si elle était toujours accroupie au sol. Pourtant quand elle regarda vers Meldan, elle avait encore quelque chose de la lionne dans son expression souriante.

– Je vous l’ai dit, j’apprends vite.

Meldan avait un air radieux.

– C’est ce que je constate ! Avez-vous déjà essayé la zoomorphie complète ? Pour avoir accès à notre Héritage, vous suivez la voie de l’Archidémon, et ça vous ouvre aussi cette possibilité…

Elle s’assit plus confortablement sur le sol de la passerelle, rajustant sa tenue à sa carrure habituelle retrouvée.

– Je n’en suis pas encore là. Vous venez de voir ce que je peux faire de plus poussé pour le moment. Mais j’y travaille. Il y a quelques mois, je n’arrivais qu’à peine à faire apparaître mes griffes.

Elle eut un léger rire.

– C’est amusant, avant mon premier début de zoomorphie, j’aurai juré que j’étais liée à un animal ailé. Mais finalement, je fais plus dans le félin.
– J’ai parfois tendance à agir comme un grand prédateur, un félin ou un loup, et pourtant je ne suis qu’un humble merle… l’Image Chromatique dessine une partie de nos caractères, pas leur entièreté.

Elle le fixa un instant, peut-être plus longtemps qu’elle ne l’aurait fait jusque là. Elle donnait l’impression de vouloir deviner le côté animal du Meldan humain, avant de sourire en coin.

– Votre Maison est bien plus surprenante et intéressante que la mienne.

Elle leva le nez au ciel pour voir le ciel étoilé entre les feuillages plus éparses à cette hauteur.

– Je crois que je vais beaucoup aimer votre pays, Meldan.
– Il a tendance à bien le rendre, dit le Lo’kindjaleph qui ne pouvait la quitter des yeux. Demain, quand il fera plus clair, je vous emmènerai jusque dans la canopée. On devra quitter les passerelles, mais en faisant attention, ce n’est pas dangereux.

Juste haut.

– J’en serai ravie.

Elle était sincère. Et après l’avoir vue si déprimée, elle offrait réellement une facette d’elle plus joyeuse et vivante.

– Mais ce soir, je vais à nouveau dormir dans un arbre ! Ça ne m’était pas arrivée depuis ma plus tendre enfance.

Meldan rit de bon cœur, surtout de la constater si prompte à s’émerveiller d’un rien.

– A quoi ressemblait-elle ? Votre enfance. J’ai vu la maison où vous avez grandi mais ça ne donne qu’une poignée d’indices…

Elle prit le temps de s’asseoir plus confortablement, en tailleur, les coudes sur les genoux.

– Heureuse. Ce qui n’est pas donné à tout le monde, j’en ai bien conscience. J’étais une petite fille intenable qui aurait dû apprendre à marcher droit et à connaître l’étiquette guindée et contraignante Elam Evir. Mais mon père, un ancien Capitaine Shaïness, a vite compris que ça ne me correspondait pas. Il a commencé à m’apprendre à chasser, à tirer au fusil, à pister les proies alors que je n’avais que six ans. J’étais encore plus jeune quand il m’a fait découvrir la mécanique. Ma mère s’est bien efforcée de faire de moi une noble Elam Evir digne de ce nom mais j’étais mauvaise élève. Mon père, lui, s’était appliqué à découvrir ce qui me plaisait vraiment. C’est d’ailleurs suite à je ne sais plus quel caprice qu’il m’avait construit une cabane, dans un arbre qui surplombait le domaine de ma famille. Avec une échelle, un toit… J’adorais cet endroit et j’y ai passé bien plus de temps que dans la salle d’étude du domaine de ma famille. Avec mon frère, cette cabane ? C’était notre coin préféré. Enfin, peut-être après la bibliothèque de la maison, quand même. Parce qu’elle avait une cheminée, elle. Et qu’au Nord de Fardenmor, ça a ses avantages…

Elle eut une expression plus triste ensuite.

– Notre père nous lisait très souvent des livres assis dans son fauteuil de cette bibliothèque. Mon frère et moi restions à l’écouter jusqu’au souper. Je sens encore parfois l’odeur de sa pipe… J’adorais mon père… Il me manque tellement…

Meldan s’adossa à la passerelle, son épaule contre celle de Célia, en support silencieux.

– J’ai une dizaine d’années de différence avec ma sœur aînée et, le temps que je sois en âge de faire autre chose que des bulles et de manger mon pied, elle prenait déjà la place de ma mère dans beaucoup de fonctions. Elle l’a totalement remplacée peu avant ma sortie de l’Académie et, pour autant que je l’aime, et vice-versa, nous n’avons jamais eu vraiment l’occasion d’être complices. Mon enfance a été trop guindée à mon goût, avec des parents partis trop tôt, au milieu de politiciens et d’autres fils de Nobles. Je me rattrape maintenant.

Il eut un rire.

– Mes moments de liberté ont commencé avec Edharn, que vous avez vu à Chasselicorne, peu après mon entrée à l’Académie. Le malheureux, je l’entraîne dans mes bêtises depuis des années…
– Vu la façon dont vous l’avez lâchement abandonné à Chasselicorne, il risque de vous en vouloir, non ?

Meldan fit une grimace.

– Paaas plus que les dernières fois ?, admit-il, un peu repentant. Mais l’une des fois où je lui ai fait le coup, ça lui a permis de rencontrer sa femme, alors il a tendance à me pardonner. Il doit être rentré pour être avec elle, d’ailleurs.
– Je suis contente de l’apprendre. J’avoue que savoir qu’il est votre ami allait me faire culpabiliser de l’avoir laissé derrière nous.

Elle soupira légèrement tout en ramenant ses jambes contre elle, les entourant de ses bras, comme elle le faisait souvent.

– Mon frère aussi est marié. La dernière fois que je suis rentrée au domaine, c’était pour son mariage, justement. Ça va faire un an, le mois prochain.

Elle sentait son moral descendre en chute libre. Elle releva alors la tête et prit une profonde inspiration.

– Mais j’ai connu la Cour de Phoenix de mon côté et je crois pouvoir vous comprendre quand vous dites que vous vouliez être libre. Il n’y avait pas pire calvaire pour moi que devoir m’en tenir à l’étiquette. Et encore, je n’étais pas dans les intrigues. Je faisais bourdes sur bourdes et je laissais souvent mon père voire même mon petit frère se dépatouiller avec les conséquences de mes éclats. Alors si en plus on m’avait impliquée politiquement… Pour mes treize ans, il fut solennellement décidé par toute ma famille que je ne mettrai plus un pied au palais avant qu’un ordre royal ne décrète le contraire.

Célia donna un petit coup d’épaule dans celle de Meldan.

– Vous voyez, moi non plus, je n’étais pas facile à gérer pour ceux qui m’étaient proches.

Meldan eut un rire doux.

– C’est un concours ? Parce que croyez-moi, je gagne. Une fois, il y avait un ambassadeur de Kadam Hel au palais. Évidemment, il était Lo’kindjaleph parce que personne n’entre à Terre Mana sans l’être. Mais il n’était pas sundarien et ça se voyait comme le nez au milieu de la figure, et…

Il lui raconta ses frasques, animé, ses mains s’agitant alors qu’il décrivait les déboires de l’ambassadeur, l’émoi de la Cour, et Célia lut entre les lignes, à l’intervention de sa sœur, à la façon dont il avait à peine été puni, que la famille de Meldan n’avait rien à voir, à la Cour, avec l’influence que pouvait avoir la Dynastie Avonis à Phoenix. On parlait plutôt du pouvoir d’un Comté important, ou d’un Duc de la trempe de Sean. Au minimum.

– J’ai tiré dans le genou de mon roi, dit-elle tout à coup.

Quand elle sut qu’elle avait l’attention de Meldan, elle eut un rire un peu crispé.

– Je l’ai un peu côtoyé, en dehors du cadre officiel. Il m’a réveillée en sursaut en plein camp militaire, en m’appelant par mon vrai prénom… Vous avez déjà pu constater que je ne suis pas très alerte au réveil, et du coup, je l’ai pris pour mon général qui s’amusait à m’asticoter avec ça tout le temps. Et j’ai tiré avec le pistolet que je portais toujours sur moi.

Meldan cligna des yeux, une fois, deux fois.

– Donc… même si ça avait été votre général, vous lui auriez tiré dessus, conclut-il. … Tradition fardenmorienne ?
– Non, dit-elle sur un ton un peu traînant, une grimace sur le visage. Tradition personnelle d’un caractère pas toujours facile à vivre ? Quand je vous disais que j’étais ingérable dans une cour… Ce n’est pas pour rien. En même temps, ils ont cherché les coups…

Elle s’accouda à ses genoux et les mains sous le menton, fit la moue.

– … je déteste qu’on m’appelle Cordélia Amaris. Tenez-le vous pour dit d’ailleurs.
– C’est noté, même si j’apprécie d’être présenté officiellement. A moins qu’Amaris ne soit détachée ? Je connais assez peu d’Elam Evir.

Célia leva le nez et prit un air de petite fille modèle récitant sa leçon.

– Cordélia Amaris Avonis, Commandeur Déchu Elam Evir, sœur du Baron de Trapeglace, Major de l’Armée Fardenmorienne… avec fioritures et majuscules de rigueur et j’en oublie sûrement en route.

Elle eut un haussement d’épaule.

– Et mes âmes sont en osmose. C’est pour ça que je préfère n’utiliser qu’un seul prénom. Même si parfois Cordélia ou Amaris prennent le dessus, c’est souvent passager et on dirait juste que j’ai eu une étrange saute d’humeur. Cordélia est enflammée, passionnée, impulsive, versatile… Amaris est froide, posée, infatigable, bornée… Je suis un beau mélange de tout ça.

Meldan sourit.

– Alors j’utiliserai Célia, puisque c’est la synthèse de vos deux âmes. Et puis, c’est un joli prénom.
– Flatteur, lança-t-elle avec un regard en coin, accusateur.
– Touché, admit-il.

Il croisa ensuite les bras derrière sa tête.

– J’admets qu’en bêtise pure, vous l’emportez. Mais je gagne en incident diplomatique !

Il eut droit à nouveau coup d’épaule alors que Célia le regardait en coin.

– Je suis d’accord. Mais vous, vous n’avez pas votre tête mise à prix dans tout Kadam Hel !

Meldan leva les yeux au ciel.

– Ha ! C’est par pur esprit de conservation, ma sœur m’arracherait la tête elle-même si j’osais basculer dans l’illégalité au point d’être recherché ! Alors imaginez si je venais à mettre en danger la neutralité de la Sundarî.
– Elle doit avoir un sacré tempérament votre sœur alors, dit-elle avec un clin d’œil. J’aurai l’occasion de la rencontrer ? Ou ce n’est pas une bonne idée, vu que je ne suis pas Lo’kindjaleph ?

Meldan eut l’air songeur.

– Ce sera sans doute… difficile, admit-il. Elle ne quitte jamais Terre Mana.
– La Capitale. Ça ressemble à quoi ? Je sais que je n’aurai jamais l’occasion d’y aller sans provoquer une nouvelle catastrophe, mais vous devez bien pouvoir me décrire un peu ? Quand je vois déjà ce village, je me dis que Terre Mana… Ça doit être juste sublime.

Le visage de Meldan s’illumina.

– Ça l’est. L’Arbre du Mouvement supporte le palais impérial à lui seul et l’ensemble est plus vaste encore que le village de Lotëu, sans pour autant demander plus que cet unique Arbre. Il n’y a pas un ifaë à des centaines et des centaines de mètres à la ronde et pourtant, la canopée est tout aussi épaisse, c’est vous dire à quel point il est gigantesque.

Il décrivit la capitale avec des mots précis, des anecdotes et assez d’enthousiasme pour qu’elle ait l’impression d’y être déjà allée et d’avoir vu ce dont il parlait. Célia l’écoutait avec autant d’intérêt qu’elle aurait pu écouter Nathan lire un passionnant roman d’aventure. Au point que plus elle s’imaginait cette capitale interdite et plus elle en avait les yeux pétillants. Meldan sut très vite qu’après la visite du village, le spectacle nocturne, la panthère et sa réaction face à un simple récit, pour sortir Célia de sa morosité, il suffisait de la faire rêver. Elle semblait réellement vibrer à son récit, voyageant sur ses mots. A aucun moment elle ne donna l’impression de vouloir qu’il s’arrête, au contraire, elle lui posait de nouvelles questions pour en savoir toujours plus. Meldan se fit un plaisir, décrivant telle ou telle partie de l’Arbre, les petits secrets qu’il avait découvert, la ville aux alentours, les mystères de la canopée. Au final, après avoir vu le spectacle du village illuminé la nuit, Célia vit aussi celui du soleil levant le peignant de rouge et d’or et réussir ensuite à étendre ses rayons à tous les ifaës alentour.

– Meldan, c’est tellement… Je ne sais pas. J’ai envie d’en voir toujours plus ! Je crois que je vais adorer voyager avec vous !

Elle leva les yeux sur les couleurs qui enflammaient la passerelle.

– Je crois que je vais peut-être pouvoir panser mes blessures ici.

Meldan lui donna un petit coup d’épaule.

– J’en suis ravi, surtout si vous arrivez à me tolérer quand je m’enflamme. J’ai parlé durant des heures et vous ai privée de votre nuit.

Elle écarquilla les yeux.

– Me priver de ma nuit ? Vous plaisantez ? Je n’en ai pas passé une aussi bonne depuis, depuis… Une éternité !

Elle s’étira alors comme le félin qu’elle était, souriant de toutes ses dents.

– Et j’ai envie de goûter votre guram !
– Oui !, acquiesça Meldan avec entrain. Allons vous désintoxiquer du café immonde du Front et de votre… hama Ven’sakuraï !

Le guram sundarien s’avéra moins fort que le hama, mais plus riche en arômes, beaucoup plus fruité. Célia en respira les parfums pendant au moins deux bonnes minutes avant d’en boire une première gorgée. Et elle avait quand même les paupières un peu lourdes, mine de rien, sans vouloir l’avouer.

– C’est délicieux. Mais généralement, vous mangez quelque chose avec ? Je crois me rappeler que le petit déjeuner sundarien, c’est à base de pas mal de fruits, non ?

Elle fut une petite moue au-dessus de sa tasse.

– Parce que je suis affamée. Le café ne suffira pas, j’en ai peur.

Meldan eut un rire franc et clair.

– Ah, navré, je n’ai pas traduit. La suite arrive. La gouvernante ne s’attendait pas à voir quelqu’un se lever si tôt, alors qu’il n’y avait pas de chasse prévue aujourd’hui. Mais promis, vous aurez plus qu’un simple café.

En effet, le petit déjeuner arriva, riche en fruits, oui, mais aussi en viande froide, miel et céréales en tout genre. Célia se mit à piocher au hasard, goûtant un peu de tout, curieuse et aimant toujours découvrir de nouvelles choses. La majorité des fruits étaient exotiques et elle en connaissait la plupart, mais certains lui étaient totalement inconnus au point qu’elle dut demander à Meldan comment ils se mangeaient. Elle ne rechigna pas sur la viande froide et dévalisa le stock d’amandes… quand Meldan mangeait… nettement moins. Un fruit ici ou là, généralement entouré de miel qu’il aimait particulièrement, mais il la regardait surtout faire. Célia le remarqua qu’alors qu’elle faisait le constat de ce qu’elle avait englouti. Elle en rougit un peu.

– Oh, euh, désolée. Vous ne mangez pas beaucoup pour le déjeuner de manière générale ? Parce que d’où je viens, le petit-déjeuner, c’est plutôt consistant.

Meldan sourit et désigna la table couverte de victuailles.

– Est-ce l’impression que ça donne ? Non, je vous assure, certains Lo’k dévorent deux fois leur poids, à chaque repas. J’ai juste un petit appétit.

Célia sentit un très mauvais jeu de mot à base d’appétit et d’oiseau lui venir aussitôt en tête, mais elle s’abstint de le sortir.

– Ce n’est pas mon cas. J’ai vu un certain nombre de femmes, Nobles ou non, qui me regardaient de travers et avec jalousie quand elles voyaient ma silhouette et ce que je peux engloutir.

Elle termina son café.

– Elles m’envient, mais elles ne voient pas à quel point je peux maigrir de manière alarmante quand je n’ai pas d’appétit.
– La malédiction des Hauts-Nobles, dit Meldan. Beaucoup ne réalisent pas toujours à quel point la Symbiose peut brûler les calories et que nous devons faire attention de manger, disons, assez.

Il secoua la tête.

– Je suis le premier à me laisser distraire. Parfois, jusqu’à ce que “quelqu’un” me force à finir mon assiette.

Sans savoir comment, elle sut immédiatement qu’il parlait d’Edharn.

– Alors s’il n’y a que nous deux durant le voyage, il faudra que je vous ai à l’œil sur ce point. D’ailleurs, en parlant de votre ami, nous le reverrons ? J’avoue que j’aimerais que l’on puisse être présentés autrement qu’avec mon arme entre nous. Sinon, je pense qu’il ne va pas avoir une très haute opinion de moi.

Le rire de Meldan la rassura rapidement sur ce point.

– Oh, concernant Edharn, je ne me fais pas de soucis. Dès qu’il saura où je suis, il trouvera le moyen de nous rejoindre. Une vraie mère-poule.

Elle eut une expression moins enjouée, même si elle souriait toujours, le nez dans sa tasse vide.

– C’est un vrai ami.

Meldan hocha ostensiblement la tête.

– Le meilleur. Il peut râler et pester sur mes escapades, c’est quand même lui qui m’aide à quitter Terre Mana en douce, rit-il.

Il sourit à Célia.

– Que dites-vous de reprendre la leçon interrompue d’hier, quand vous aurez pris un peu de repos ?

… et qu’Ikti lui ait remis la main dessus pour lui désigner une armoire remplie de suggestions de tenues.

– Pourquoi attendre ? Je ne suis pas fatiguée, vous savez ?, mentit-elle et ne semblant pas faire cas de l’incident de la première de ces leçons.

Meldan secoua la tête, pas dupe mais se demandant quand même pourquoi la jeune femme se montrait à l’évidence réticente à aller simplement dormir. Il aborda le problème par le travers.

– Parce que j’ai envie d’un bain, parce qu’Ikti me tuera si je ne vous laisse pas profiter du vôtre et parce que nous avons tout le temps possible. Vous pouvez bien vous délassez un peu et vous changer, dit-il.

Célia se laissa tenter.

– S’il s’agit d’un bain, voilà qui est bien différent.

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4 Comments

  1. “Célia fut une moue boudeuse alors qu’elle se sentait un peu moins crispée de constater que sa posture était plus stable qu’elle ne le croyait.” -> Je pense qu’il s’agit de “Célia fit une…” Enfin je crois ! ^^

    J’ai dévoré une fois de plus le chapitre… j’adore ! L’image est superbe, même s’il est vrai qu’on remarque plus la transformation sur le visage que le corps de Célia.. mais je me l’imagine assez bien en lisant le passage.

    Le décor entre les images passées et les descriptions encore dans ce chapitre font rêver, un côté exotique et paradisiaque qui me plait… c’est vrai qu’ainsi on découvre un peu plus tout cet univers (que personnellement je découvre à travers “le temps d’un tango”).

    Merci et vivement Vendredi ! 🙂

    • Vyrhelle

      18 avril 2018 at 16 h 15 min

      Oh, ça faisait longtemps… l’inversion “fut/fit” … un de mes grands classiques =__=;
      Merci de l’avoir repérée, elle m’avait complètement échappé.

      Sinon, c’est vrai que cet univers est très très riche. Même dans toute l’histoire de Tango, on n’en aborde pas tous les aspects ( loin de là ). Mais on a quand même essayé de présenter une vue assez large qui laisse deviner ou imaginer le reste. Après, il faut savoir qu’avec Tango, on a aussi pris beaucoup de liberté et développé pas mal d’aspects selon ce qui nous plaisait. Les cultures sundarienne et fardenmorienne ne sont pas très développées dans le jeu, par exemple. Et c’est justement pour ça qu’on les avait choisies à la base : pour laisser plus de place à notre imagination et nos envies parce qu’on avait envie d’une large part de création dans cette histoire et ne garder le JDR que comme référence de fond, et pas comme une bible à suivre à la lettre.
      Du coup, j’avoue avoir pris pas mal de plaisir à décrire la Sundarî, justement parce qu’elle ne l’est pas dans le jeu…

  2. Le duel avec la panthère, ça fait rêver!!

    L’image est magnifique, par contre, on ne voit pas assez la transformation de Célia en dehors de son visage. Il aurait peut-être fallu marquer un peu plus le duvet de poil qui la recouvre. Sinon superbe!! ^^

    Et Meldan, le premier venu… xD quel euphémisme!!

    • Vyrhelle

      15 avril 2018 at 21 h 32 min

      J’ai hésité à marquer davantage le duvet. Je testerai ça quand je serai motivée et moins à fond sur la colo de mes planches XD

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