Le temps d'un tango

Fanfiction par Vyrhelle et A. Conroy

13 juin 983

Ce soir là, on fêtait en petit comité, le quatrième anniversaire du règne de Ian. Le jeune roi mangeait donc avec ses parents et quelques rares personnes assez proches de la famille royale pour jouir de ce privilège. Kaede faisait partie des invités, ce qui fit grincer des dents le père de Ian, mais ne souleva pas plus de protestations. “De toute façon”, dixit Ian, “un Archidémon, ça n’aime rien, c’est jamais content, ça croit pouvoir décider de tout pour tout le monde, ça ne sert à rien de l’écouter !”

Le repas s’était déroulé normalement, de conversations badines quoique brillantes en discours plus engagés sur la politique ou l’armée, et on approchait de la fin de la soirée quand Ian se leva et demanda le silence.

– Mère, père, si vous le permettez, j’aimerais profiter de l’occasion pour faire une annonce.

De toute façon, qu’ils permettent ou pas, hein, ça ne changeait rien du tout. Ian se pencha vers Kaede qu’il avait dévorée des yeux toute la soirée, et lui prit la main, la regardant avec adoration.

– Je souhaiterais annoncer officiellement mes fiançailles avec la Baronne Kaede Fukuda Ven’sakuraï, et notre prochain mariage.

L’annonce eut le mérite d’imposer un silence de mort à toute la tablée. Les regards incrédules se croisèrent pour ensuite se tourner rapidement vers le couple des Régents assis en bout de table. A l’évidence, ils ne semblaient pas surpris, mais pas enthousiastes non plus. Farden-père s’enfonça dans son siège et laissa ouvertement la parole à son épouse. Elle était plus diplomate que lui.

– Très bien, Ian. Si tu es sûr de ta décision et que mademoiselle Fukuda l’est également, tu ne nous laisses que la possibilité de vous féliciter.

Pourtant, Maddie n’avait pas le visage ravi d’une mère heureuse pour son fils. Mais plutôt celui d’une politicienne qui manquait d’informations pour pouvoir être convaincue.

– Cependant, il va nous falloir du temps pour être certains que ta fiancée soit prête à assumer la place qui sera la sienne si cette union s’officialise. Je ne laisserai pas une jeune fille, aussi bonne qu’ait pu être son éducation, livrée à elle-même sur le siège que j’ai occupé pendant près de trente ans.

Elle braqua un regard sur Ian et Kaede qui n’était pas à prendre à la légère.

– A moins que tu ne tiennes pas assez à elle pour la laisser avec la plus grande cible Stellaire sur le front sans lui donner les armes pour survivre.

Maddie n’était pas la seule à reprocher à couvert l’action trop spontanée de Ian. Sean, présent parmi les convives, avait posé ses couverts et laissé son dessert intouché. Être mis devant le fait accompli sans aucun avertissement, apprendre la nouvelle comme n’importe quel quidam de la Cour lui laissait un goût amer dans la bouche.

Ian fit un sourire à sa mère et un léger salut.

– Bien entendu, mère, nous n’avions pas l’intention de nous marier dans la minute. Il est de tradition, je crois, d’attendre un an, depuis l’annonce des fiançailles jusqu’au mariage.

Il le savait parfaitement, merci, il s’était renseigné sur le sujet. Son annonce faite, il se rassit, portant la main de sa très officielle fiancée jusqu’à ses lèvres.

– La sécurité de la future reine de Fardenmor est de toute façon parfaitement assurée. N’est-ce pas, Sean ?

Les regards du Roi et du Duc d’Umbras se croisèrent directement pour ce qui semblait être la première fois depuis des semaines. Devant les Régents, les plus hauts-notables du pays présents et, surtout, la jeune Ven’Sakuraï rosissante à ses côtés, Sean fut très tenté de contredire Ian. Mais ça voulait dire paraître pris de court et incapable de gérer la situation. Ça n’en valait pas la peine.

– La mise en place d’une unité spéciale est en cours, oui. Le délai étant un peu… court, le recrutement n’est pas encore terminé.

Pas terminé, pas commencé… C’était presque la même chose, non ? Sean avait l’air parfaitement impassible devant les regards tournés vers lui.

– Je suis certain que Lady Fukuda appréciera que les choses ne soient pas précipitées. En attendant, elle peut, bien entendu, bénéficier de la protection des gardes qui vous sont assignés.

Il prit une gorgée de vin.

– Vous ne vous en servez pas beaucoup, après tout, asséna-t-il avec un ton égal, le regard défiant Ian d’oser dire le contraire, après des semaines à semer Gardes et Commandos aussi souvent que possible.

Continuant à caresser du pouce le dos de la main de Kaede qu’il n’avait pas lâchée, Ian sourit à son ami. On était loin de ses sourires habituels, c’était froid, impersonnel, mais empli de défi. Il le savait, qu’il semait les gardes, oui. Il en avait marre, d’ailleurs.

– Hé bien, dans ce cas, ces gardes pourront enfin être utiles à quelque chose, plutôt que de continuer futilement à essayer de me suivre quand je n’en ai pas besoin.

A ce moment de la conversation, les invités étaient silencieux comme jamais. Ils étaient venus dîner, pas assister à un affrontement entre Sean et Ian, et ils se demandèrent si cesser de respirer leur permettrait de survivre, des fois que ça leur fasse faire mine de disparaître…

– Bien entendu, opina Sean. Ils seront donc assignés à mademoiselle Fukuda.

Et donc accompagneraient Ian. A sa propre demande, de surcroît. Le sourire qu’il rendit à Ian était du genre poli mais aussi frais que les Terres Astrales. Il appréciait peu d’être relégué au devoir de courir après le jeune roi et sa récente lubie, surtout quand son… ami n’avait pas daigné lui parler du sujet autrement que devant une assemblée publique.

Ian lui renvoya regard et sourire et se détourna de Sean pour se consacrer à sa toute nouvelle fiancée. Il en avait assez de jouer les gentils moutons dociles, il avait sacrifié assez de choses comme ça. Pas cette fois, que ça plaise à Sean ou non. Et vu les réactions de son ami depuis Célia – si ami il y avait encore -, il ne voyait pas l’utilité de lui parler de Kaede. Sean serait contre, point final.

Il y eut un silence tendu, alors que Sean retournait à son assiette. Ian était en colère contre lui, il était en colère contre Ian en retour, et l’assistance en ressentait un malaise, même sans avoir aucun détail. C’est le Régent lui-même qui mit fin au silence et lança la discussion sur d’autres sujets plus légers. Mais personne n’était dupe, le problème qui venait de se révéler au grand jour entre Farden et Moonshade allait devoir être réglé, rapidement et surtout en privé. Et pendant ce temps, Kaede n’avait fait qu’offrir un sourire candide à son fiancé et serrer doucement sa main. A se demander si elle avait pris la mesure de ce qui venait vraiment de se jouer derrière l’échange entre Ian et Sean ou si elle était juste trop naïve pour ça.

La soirée se termina un peu plus tard et Sean put enfin s’échapper. Il avait besoin de s’occuper pour ne pas revenir sur le fiasco du dîner. Il avait donc rejoint son bureau et s’était aussitôt mis en tâche de consulter les dossiers de Nobles potentiellement intéressants à recruter. Il en avait toujours plusieurs à disposition et ça pouvait aller de postulants d’expérience venant du Front et cherchant à utiliser leurs capacités martiales loin des lignes de combat, à de jeunes Académiciens prometteurs qui seraient adoubés sous peu. Dans la masse des candidats qu’il avait évincés comme potentiels Commandos, il trouverait bien une dizaine de recrues valables comme gardes d’une fiancée royale…

Dans tout ça, il n’y avait qu’une seule chose qui avait tendance à calmer un peu sa frustration : cela faisait des semaines qu’aucun assassinat hélian n’avait été attribué à Célia la Rousse. Après un coup d’éclat retentissant à Dodiane, début avril, qui avait été clamé depuis dans tous les régiments fardenmoriens, elle s’était fait oublier. Et comme elle n’avait été ni arrêtée ni abattue, sinon les hélians auraient eu tôt fait de le revendiquer dans tout le Cratère, Sean s’était mis à avoir l’espoir qu’elle revenait peut-être doucement à la raison et ne mourrait donc pas tragiquement à l’autre bout du monde. Un maigre espoir qui n’incluait absolument pas la possibilité de la voir réapparaître dans sa vie. Mais tant qu’elle était vivante, peu importait…


Juin 983

Durant les semaines suivantes du périple du couple naissant, les Terres Arc-en-Ciel semblaient vouloir montrer leurs plus belles facettes et s’il y eut deux attaques de prédateurs, elles furent très vite réglées. Meldan tua le premier d’une flèche, Célia l’autre d’une dague. Non, ce qui devint véritablement notable dans leur voyage, c’est que la température baissait sensiblement chaque jour. C’était pourtant le début de l’été, mais plus ils se rapprochaient des Terres Astrales, plus le froid venu des montagnes enneigées s’imposait. Les vêtements se firent plus nombreux sur les deux voyageurs et les feux de camp plus grands. Quant aux nuits, elles étaient câlines pour pouvoir se réchauffer. Mais sages, car Célia ne manifesta pas le même élan qu’après l’expérience de la cascade. Elle n’avait pas eu de nouveau déclencheur et Meldan devait admettre qu’il était déçu. Parfois, lui et sa galanterie…

Passant leur dernière couche de vêtements, un poids qu’il avait fallu trimbaler à travers toutes les Terres Arc-en-Ciel qui était le bienvenu à présent, Célia et Meldan passèrent la frontière entre les deux territoires inexplorés et, malgré le fait que la ligne était censée être essentiellement fictive, ils perdirent tout de même immédiatement dix degrés. Un peu comme pour Endrogèn, les mystères de la Symbiose provoquaient, ici aussi, de curieux caprices de la Nature. Célia en réprima un immense frisson, et lâcha les rênes de sa monture pour se frotter les bras à deux mains. Son souffle faisait une vapeur blanche qu’elle n’avait pas eu l’occasion de voir depuis un moment, et jamais au mois de juin !

– Célestes, qui a coupé le chauffage dans le coin ? C’est pas possible un froid pareil !

Et ce alors qu’elle était originaire de Trapeglace ! Elle se tourna vers Meldan, voir comment il supportait la chose. Lui en avait rabattu la capuche de son manteau de fourrure sur son visage et remonté son écharpe jusqu’au nez car, visiblement, en bon sundarien, il n’aimait pas le froid. Célia eut un léger rire peu charitable, mais ajustant sa capuche à son tour, elle approcha sa monture de la sienne.

– On peut faire un arrêt plus tôt aujourd’hui et prendre le temps de faire un bon feu. Le froid sera moins difficile à supporter quand on aura pu un peu plus s’y habituer.

Elle eut ensuite un sourire amusé.

– Il faudra quand même que tu t’y fasses si tu veux aller jusque chez mon frère. Parce que vu le temps que ça va nous prendre… Je dirais qu’on y sera cet automne voire cet hiver et qu’en plus du froid… Il y aura de la neige.

Elle regarda alors le ciel.

– D’ailleurs, avec un froid pareil, je suis surprise qu’on ait pas encore vu un flocon.

Meldan soupira.

– Qu’elle s’abstienne le temps que je m’y fasse, je préfère être gelé mais sec.

Après quelques dizaines de minutes, il allait un peu mieux et avait recommencé à discuter avec Célia mais il ne fut pas contre un bon feu quand ils trouvèrent un abri. L’Elam Evir, elle, semblait ne plus être incommodée par le froid. Elle avait même retiré son manteau quand le feu avait commencé à réchauffer leur abri, plus engoncée qu’autre chose dans l’encombrant vêtement fourré.

Ce soir-là, au menu, ce fut ragoût brûlant ! Et thé tout aussi chaud. Le sundarien était déjà monté dans le nord, de Kadam Hel et de Fardenmor, mais les Terres Astrales n’avaient rien à voir et il peinait à s’y faire. Devant l’état un peu misérable de son comparse, Célia finit par avoir pitié et elle se cala à côté de lui pour passer un bras dans son dos et le frotter assez énergiquement pour le réchauffer.

– Allez, ça ira mieux dans quelques jours, je te promets. Et si vraiment tu ne t’y fais pas, on peut toujours couper par Kadam Hel. Tu m’as laissé le choix à l’entrée des Terres Arc-en-Ciel, je te laisse le même à présent.

Elle lui embrassa le front.

– Je n’ai pas beaucoup sévi à Aphoris. Un peu de déguisement et on passera sans problème.

Meldan ayant un peu exagéré pour avoir un câlin, il secoua la tête.

– Ça va aller, je dois juste m’y faire, oui.

Il lui sourit et l’embrassa.

– Et puis, j’ai déjà vu Aphoris, je veux planter une graine d’Asmodée ici aussi.
– Très bien, mon cœur, dit-elle en restant lovée contre lui. C’est toi qui décide cette fois. Personnellement, l’un comme l’autre ne me dérange pas.

Elle eut un petit air pensif.

– … même si j’avoue que j’aimerai bien voir bientôt de la neige. J’ai passé le dernier hiver dans le sud de Kadam Hel. Deux ans que je n’ai pas vu le moindre flocon. Ça me manque vraiment.

Elle eut un rire léger.

– Même si à mes yeux, il n’y aura jamais de meilleur endroit enneigé que Trapeglace, sur les terres de mes parents.

Meldan l’enlaça, c’était le meilleur remède contre le froid.

– On verra la neige. Et je ne doute pas qu’elle tombera avant longtemps ici.

Il n’aurait pas pu mieux dire car le lendemain, ils affrontaient un blizzard. Les chevaux étaient récalcitrants, ils n’avaient rien vu venir et ne distinguaient plus rien au-delà de deux mètres.

– Célia !, appela Meldan. Il faut trouver un abri !

Elle monta un bras devant son visage pour se protéger des rafales de vent et de neige.

– Oui, hurla-t-elle. J’essaie d’en repérer un depuis tout à l’heure. Mais impossible de voir quoi que ce soit.

Pourtant au bout de quelques minutes interminables, elle pointa une direction du doigt.

– Meldan ! Là-bas ! Je crois qu’il y a quelque chose !

Le Lo’kindjaleph hocha la tête et cajola son cheval pour le faire avancer encore un peu et les emmener jusqu’à l’abri désigné. Heureusement pour eux, c’était bien une caverne, un peu exposée mais ils devraient faire avec. Célia mit sa monture à l’abri en priorité. L’animal originaire de Sundarî avait du mal à s’adapter et l’Elam Evir commençait à se demander si c’était une bonne idée de continuer à avancer dans les Terres Astrales avec leurs chevaux. Puis, sans s’attarder sur ce que faisait Meldan, elle ressortit de l’abri. Quand elle revint quelques instants plus tard, elle tirait avec peine un arbuste dont elle avait brisé le tronc très certainement à grands coups de pieds. Elle le plaça devant la partie la plus exposée de l’abri.

– Si j’en place un ou deux de plus, cria-t-elle pour se faire entendre, avec la neige que va abattre le blizzard dessus, ça fera très vite un mur protecteur supplémentaire. J’y retourne !

Meldan ne savait même pas où elle avait réussi à dénicher un arbuste dans ce désert de glace, sans parler d’en trouver d’autres, et n’était vraiment pas rassuré à l’idée de la laisser ressortir encore.

– Tu es sûre ?

Elle se stoppa le temps de regarder par-dessus son épaule. Elle souriait.

– C’est pas un petit blizzard qui va m’arrêter, va.

Il la perdit alors à nouveau de vue tandis qu’elle retournait à la recherche de branchages ou d’arbustes supplémentaires. Mais après de longues minutes, elle n’était pas de retour. Meldan resta en place dix minutes après ce constat, essayant de se persuader qu’il s’inquiétait pour rien, qu’elle avait juste dû chercher des arbustes plus loin. Mais il ne tint pas plus longtemps et retourna dehors, dans le blizzard, à la recherche de Célia. Il n’avait pas fait dix mètres qu’il se retrouva face à une Elam Evir couverte de neige qui tirait un nouvel arbuste plus dense que le premier et lui faisait signe de venir l’aider. Elle peinait visiblement à le tirer dans la neige de plus en plus abondante. Quand ils revinrent à la grotte, que sa prise vint rejoindre le premier arbuste, offrant une protection supplémentaire, elle riait.

– Sacré temps ! J’ai cru que ce vieux morceau de bois ne casserait jamais.

Elle secoua ses cheveux détrempés et observa la neige qui commençait à s’accumuler sur les branchages.

– Dans une demi-heure, à tout casser, on a un mur supplémentaire de protection.

Puis elle regarda autour d’eux, perplexe.

– Mais tu n’as pas commencé à faire un feu ?

Meldan toussa. Hem.

– Je… j’allais t’imiter pour avoir de quoi brûler, dit-il.

Parfaitement !

– Et je m’inquiétais un peu, admit-il.

Il eut droit à un rapide baiser avant que Célia n’installe leurs affaires et rassemble ce qu’elle pouvait de bois à peu près sec.

– Viens t’installer, parti comme c’est parti, on en a pour plusieurs heures avant de pouvoir envisager de bouger d’ici. Tu viens m’aider pour le feu ?

Meldan s’accroupit près d’elle.

– Quelques heures, tu es optimiste.

 

Mais même lui n’avait pas prévu que, plus de vingt-quatre heures après, le blizzard ferait toujours rage. Ils étaient coincés depuis la veille et pas d’accalmie en vue. Au moins, l’idée de ramener les arbustes avait payé et ils étaient à présents entièrement protégés dans leur petite caverne. A l’abri du vent et de la neige, réchauffés par le feu qu’ils entretenaient à tour de rôle et ayant encore des vivres pour tenir plusieurs jours, ils n’avaient pas d’inquiétude à avoir pour le moment. A l’écart, même les chevaux, pourtant privés de fourrage, ne semblaient pas se plaindre d’être enfermés. Restait que Célia avait épuisé toutes ses idées pour s’occuper les mains ou l’esprit. Accoudée à son propre genou, elle semblait presque boudée.

– Je m’ennuie, souffla Célia alors qu’elle attisait un peu le feu.

Meldan était pire qu’elle. Il avait l’impression qu’un essaim d’abeilles bourdonnait sous sa peau.

– Je crois que j’aime moins les Terres Astrales, essaya-t-il de plaisanter.

Elle eut un pauvre sourire pas très convaincu alors qu’elle regardait dans sa direction.

– On ne peut pas dire qu’elles se rendent hospitalières. J’aurai jamais cru vivre un jour une telle tempête en plein été.

Meldan soupira.

– Je me lasse de la viande séchée, dit-il sans vraiment y croire. Peut-être que je peux attraper quelque chose…

Tout prétexte lui aurait été bon pour sortir un peu mais Célia eut un air désolé.

– Ça ne servirait à rien, mon cœur. Les animaux sont comme nous, ils sont à l’abri dans leur terrier ou leur nid. Tu ne trouveras rien avant que la tempête ne s’arrête.

Elle fut touchée par l’air penaud de son sundarien.

– On peut essayer d’aller chercher un peu de bois si tu veux, je n’aimerais pas qu’on vienne à en manquer et il aura le temps de sécher comme ça.
– S’il te plaît. Je… n’aime pas être enfermé, admit-il en s’étirant.
– Pas de souci, on y va alors, dit-elle en se levant et en allant chercher son manteau.

Elle ajusta sa tenue, enfila l’épaisse protection et remit capuche, gants et écharpe.

– La neige doit monter haut à présent, marcher en file indienne sera plus prudent. Je passe devant. Prêt ?

Meldan s’entoura de plusieurs épaisseurs de fourrure, et hocha la tête.

– Prêt.

Blizzard

Le vent soufflait toujours aussi fort, la neige tombait toujours aussi dru et Célia avait eu raison, ils n’auraient pas trouvé un seul animal. Pourtant elle semblait avancer sans faire montre de plus de difficulté que ça, évoluant dans des conditions difficiles mais familières. Elle parvenait même à se repérer et à distinguer certains détails que même en plissant les yeux et avec la meilleure volonté du monde, Meldan ne voyait pas. Il n’était définitivement pas un être fait pour la neige, mais au moins savourait-il l’air frais qui pourtant lui fouettait le visage. Célia le guida sans mal jusqu’à l’endroit où elle avait dû trouver ses arbustes la veille. En contrebas d’un petit promontoire de roche, quelques arbres avaient trouvé le moyen de pousser dans un milieu aussi extrême. Elle ne s’arrêta qu’à hauteur du premier arbuste, et à défaut de hache, tirant sur les branches pour les briser, utilisant sa dague pour le entailler et se faciliter la tâche. Meldan mit la main à la pâte, la force d’un Haut-Noble aidant pour briser du bois gelé et épais, et ils eurent bientôt de quoi approvisionner leur feu, même si la tempête durait une journée de plus. Restait qu’il n’y avait pas grand chose à voir autour d’eux, cernés par les nuages et la neige. Célia étudia le tas de bois, ramassa ce que pouvait contenir ses bras et reprit le chemin de la caverne, surveillant que Meldan suive le mouvement.

Meldan marchait derrière elle, bien qu’un peu plus lentement parce qu’il ne voulait pas rentrer dans l’abri. Chaud certes, mais étouffant. Il dévia un peu du chemin tracé par Célia, pour le plaisir de faire sa propre marque dans la neige et s’approcher d’un rocher affleurant, sans prendre en compte le fait que la belle Elam Evir connaissait l’hiver, les blizzards, les paysages enneigés, et prenait garde d’éviter tous les endroits possiblement dangereux. Il ne s’était donc pas attendu à ce que son pied s’enfonce dans le sol, perçant une couche de glace assez épaisse pour tenir la neige, mais trop fine pour tenir un homme. Il provoqua un minuscule éboulement, révélant la faille dans la roche masquée par la congère, et se sentit tomber avec une faible exclamation de surprise qui se perdit dans le vent. Il lança sa zoomorphie pour contrer la gravité… mais sa tête frappa un bout de roche protubérante avant qu’il ne le fasse et il tomba comme une pierre sur les trois mètres restant, chute heureusement atténuée par la neige au fond.

Célia n’avait rien entendu, mais comme elle vérifiait régulièrement la progression de Meldan, quand elle ne le vit plus, elle jeta le bois au sol et revint sur ses pas. Le vent emporta les injures pas très charitables qu’elle eut alors pour un certain Lo’kindjaleph. Elle remonta ses propres traces, cherchant au plus vite le moment où Meldan avait dévié. Et ce avant de la neige ne camoufle tout. Elle finit par distinguer juste quelques trouées dans la neige vierge qu’elle sut aussitôt être des pas. Elle les suivit avec prudence, sachant qu’en sortant du sentier sûr qu’elle avait déjà testé, elle s’exposait aux pièges de la neige.

– Meldan !, hurla-t-elle, même si elle fut presque certaine qu’elle n’aurait pas de réponse.

Elle s’avança jusqu’à une trouée bien plus large. Fraîche et qui n’aurait pas dû être là…

– Merde, Meldan !

Elle venait de distinguer peut-être un bras. Elle prit alors mille précautions pour ne pas glisser à son tour et entreprit de descendre le rejoindre du mieux qu’elle put. Elle ne se priva pas pour continuer ses injures : ça aidait à garder son calme, à se rassurer et à tromper le bruit stressant de la tempête. Après ce qui lui sembla une éternité, elle arriva près du Lo’kindjaleph recouvert d’une fine couche de neige, complètement immobile, mais elle sut très vite qu’il respirait. La neige était tâchée de rouge près de sa tête, mais ce n’était pas inquiétant, la blessure ne saignait déjà plus. Meldan, comme tous les Hauts Nobles, avait la tête solide. Il s’était “juste” assommé bien comme il faut. Quand Célia fut rassurée sur son état, elle fit vite le constat qu’elle allait devoir, d’une, le porter, deux, faire de l’escalade avec lui sur le dos, et trois, retrouver leur abri. Heureusement qu’il était assommé parce que sinon il se serait fait traiter de pleins de noms d’oiseaux dans au moins cinq langues différentes. Dans les faits, il le fut, mais ne l’entendit pas.

Revenir à l’abri fut juste un enfer. Célia avait beau être Haute-Noble, elle n’en restait pas moins d’un gabarit plutôt frêle et qu’elle devait contrebalancer sans arrêt, et avec force, le poids bien plus conséquent de Meldan.

– Et bien sûr, tu ne pouvais pas être en merle, là, tout de suite, hein ? Ça ne m’aurait pas facilité la tâche, hein ?

Sortis de la crevasse, Célia avait les mains gelées, écorchées et trempées malgré les gants. Elle prit une seconde pour essayer de les réchauffer de son souffle, mais elle savait que seul leur feu ferait vraiment du bien. Elle espérait qu’elle n’aurait pas à le rallumer, en plus du reste. Elle tira donc Meldan jusqu’à la grotte, et quand ils furent enfin à l’abri, elle soupira devant le feu avant de s’écrouler par terre, étalée de tout son long, épuisée.

– …  stupid birdbrain.

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2 Comments

  1. Ian s’est fiancé???!!!!! KOOOUUUUUAAAAAA???? Naaaaaan? Il a pas fait ça…???? si?? O______o

    Pour les fautes j’ai trouvé que ça:
    “des ravales de vent” -> des rafales
    Voili voilou!!!
    J’ai hâte de connaitre la suite de l’histoire de Ian, parce que là! je suis choquée… je m’attendais à une amourette plus ou moins sérieuse, mais pas à ça!!! et pas comme ça!!! et j’aime pas voir Ian et Sean en froid làààààà…. -_-

    • Vyrhelle

      9 juin 2018 at 2 h 11 min

      Ah ah ah, c’est vrai que cette partie de l’histoire, tu ne la connais pas 3:) mwahahahah !!
      Donc oui, Ian s’est fiancé ! Et c’est loin d’être le fin mot de tout ça !! C’est cette partie de la vie de nos deux clampins que je voulais développer en parallèle des aventures de Célia. Ça manquait énormément et ça explique beaucoup de choses pour plus tard. Enfin, je te laisse découvrir ça dans les chapitres à venir.
      ( spoiler : Mais je te rassure, Sean et Ian ne restent pas en froid très longtemps 😛 )

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