Le temps d'un tango

Fiction par Vyrhelle et A. Conroy

8 mars 983

Ian était à l’image du temps, ce jour-là : maussade. Il avait plu sans discontinuer depuis trois jours, faisant disparaître toute trace de neige, et le jeune monarque n’avait trouvé ni l’occasion ni finalement la motivation pour fuir le palais. L’horrible crachin qui s’intercalait entre deux averses lui ayant plutôt donné envie de se caler dans un bureau, avec cheminée et cassettes vidéos, plutôt que d’échafauder des plans sur la comète. En gros, faire de son mieux pour qu’on l’oublie. Difficile de savoir à quel moment il avait réellement eu l’obscur espoir que ça fonctionnerait, mais du coup, Sean s’en était donné à cœur-joie pour remettre leurs compteurs à zéro question mesquineries et autres coups-bas dont Ian était habituellement l’auteur.

Le jeune roi était donc là, assis sur son trône à répondre aux saluts des Nobles invités qui défilaient devant lui, tout en essayant de résister à l’envie de tirer sur le col droit et rigide de sa tunique Ven’Sakuraï depuis au moins une demi-heure. Et une chose était sûre, il ne savait pas de qui venait l’idée du Masque d’Or de Farden, mais Ian était d’avis que cette personne méritait qu’on lui érige une statue ! Car derrière le métal de son Destin, il n’avait pas à faire semblant et pouvait bouder tout son comptant sans qu’on ne puisse le remarquer.

Sean se tenait non loin de lui, et semblait parfaitement à l’aise dans ses habits Ven’Sakuraï. Le travail du détail, les motifs argents sur la soie noire, tout était si précis qu’il ne pouvait que s’agir d’un habit venant de Shen Ming directement, même avec la politique plutôt isolée du pays Ven’Sakuraï. Il ne manquait plus que les longs cheveux, et Sean aurait fait parfaitement illusion.

– Tu as beau avoir ton masque, je sais que tu grimaces, Ian. Et j’entends tes soupirs, dit-il à voix basse – et toujours en Ven’Sakuraï, le vil. Redresse-toi un peu, l’ambassadeur se dirige vers nous.

Les yeux de Sean parcouraient la salle en permanence, observant l’avancée dudit ambassadeur, les places des Gardes Royaux, tout comme celles de sa petite unité, certains en uniforme et d’autres en civil. La plupart de ces derniers l’avaient épaulé lors de sa revanche contre De Casotti, que ce soit pour la recherche d’informations pour détruire sa Dynastie, les opérations nocturnes et infiltrations parfaitement illégales, ou pour s’assurer que le Baron n’ait rien vu venir jusqu’au jour où Sean l’avait défié à la Cour. Ils étaient prometteurs, et puisque Ian ne le laisserait pas quitter le palais avant longtemps, Sean avait pris la décision de transformer ce petit groupe d’individus disparate en quelque chose de plus abouti. Une unité à proprement parler, plus spécialisée, un bras armé au service de Farden et du Phénix, oui, mais surtout à celui du duc d’Umbras.

Les Commandos. Le nom venait d’un trait d’humour de Ian, mais finalement, à défaut d’autre chose, ce nom commençait à s’imposer de lui-même. Sean avait monté les prémices de son unité avec trois Gardes Royaux avides d’action et avec lesquels le Démon appréciait de travailler : Falcon Shaïness, un grand black à la carrure imposante, extrêmement polyvalent qui avait quasi naturellement endossé le rôle de second de Sean ; Mike, un autre Shaïness à l’opposé physique de Falcon, plutôt fluet et à la peau très pale, à la très remarquable chevelure bleue, spécialiste en pistage et pilotage ; et Samson, un As’Corvaz à la peau peu basanée mais à la longue chevelure noire et ondulée, discret et efficace qui avait des capacités de réflexions aussi efficaces que ses poings. A ce groupe initial, s’étaient depuis ajoutés Rude, un autre Shaïness au crâne rasé qui maniait les armes à feu, certes avec un peu moins de talent que Sean, mais surtout savait les choisir et les customiser avec maestria et Ulëen, un Lo’kindjaleph taciturne et calme, possédant des dons indéniables pour le combat, mais surtout possédant des Arts redoutables et un talent sans égal pour les poisons en tout genre. Toutefois, il était évident que pour les nouvelles ambitions de Sean, il allait falloir recruter plus de monde, ne serait-ce que pour avoir des hommes de chaque Maison de Noblesse et un panel de compétences le plus complet possible. Il avait déjà quelques dossiers sur son bureau et quelques noms en tête, mais alors que l’ambassadeur de Shen Ming s’avançait, il dut mettre ces questions temporairement de côté.

L’homme à la tenue exubérante et aux couleurs criardes des Nobles des régions du Nord-Est du pays indépendant Ven’Sakuraï, donnait l’impression désagréable d’être en pays conquis. Il suffisait de constater son petit air pincé et suffisant pour comprendre que ce Noble-là se sentait intouchable et ne s’en cachait pas alors qu’il se pavanait à la tête d’une escorte à rallonge qui tenait presque plus de la parade de cirque qu’autre chose. Des Nobles aux grandes robes bariolées, des serviteurs portant des banderoles aux armes d’une ribambelle de dynasties et de larges éventails ridicules pour la saison, et même des animaux… Mais cet ambassadeur n’était pas le premier à vouloir faire preuve de cette condescendance ridicule de ceux qui se croient supérieurs et ne provoqua que de la lassitude chez Ian. Au moins s’amusa-t-il à observer les animaux qui ne se montraient pas aussi dociles qu’ils auraient dû. Pourtant, le jeune homme s’était redressé à la remarque de son ami et se montra tout à coup bien plus assidu dans son rôle. Peut-être que la jeune demoiselle qui était sortie de l’ombre de l’ambassadeur n’y était pas étrangère ?

Sean les fixa sans mots dire, attendant que l’ambassadeur présente ses respects, sincère ou non, à son Roi. L’homme ne tarda pas. Il se voulait supérieur mais n’était pas fou, sans quoi il n’aurait jamais atteint cette position. Fardenmor s’efforçait d’accueillir des ambassadeurs de chacun des Royaumes Libres, mais ces relations étaient toujours tendues, car aucun des pays indépendants ne voulait montrer trop de faveur envers eux, ou envers Kadam Hel, pour ne pas être entraînés dans la guerre millénaire entre les deux Royaumes. Devenir ambassadeur était une preuve qu’on était passé maître dans l’art du sous-entendu, des belles promesses et des sourires faux. Un vrai politicien, en somme.

– Votre Majesté, c’est un honneur de vous rencontrer enfin. Acceptez mes plus profondes salutations et, à travers moi, celles de son Impériale Grandeur, l’Empereur Shikanosuke de Shen Ming.

Il fit un signe et plusieurs serviteurs posèrent au pied du trône différents coffrets laqués.

– Acceptez ces humbles présents en gage de la bonne entente entre nos deux pays.

Dans les coffres que des serviteurs ouvrirent un à un dans un ordre calculé, il y avait de quoi ravir les sens. En premier lieu, des épices et des onguents qui embaumèrent les abords du trône, puis des soieries fines et précieuses d’une qualité dont tout Shen Ming s’enorgueillissait. Plusieurs œuvres d’art, sous la forme de sculptures de jaspe et de jade mais aussi quelques copies manuscrites de livres rares, entièrement rédigées en Ven’Sakuraï ancien, dorées à l’or fin. Mais le cadeau le plus précieux n’était pas dans l’un des coffres. La jeune demoiselle de tantôt s’était avancée de manière plus marquée, s’exposant ouvertement à la vue de tous à l’invitation de l’ambassadeur. Dans la tenue beaucoup plus sobre d’une très longue robe droite et noire, la jeune Ven’Sakuraï ne devait pas avoir encore vingt ans, offrait un visage d’une finesse rare aux traits délicats sous une très longue chevelure d’un noir d’encre, si longue que bien des femmes ne pouvaient que la jalouser. Dans ses bras, une grande pièce de tissu de soie bleue brodée d’or qui contenait le cadeau en lui-même, encore caché. Sur son épaule, se tenait un étrange animal au poil brun-gris et au visage amusant d’afficher comme un sourire candide et franc sous ses petits yeux noirs. Mais on oubliait vite le petit animal de compagnie quand la jeune femme s’inclina et révéla ce que dissimulait son fardeau : un katana dans son fourreau laqué noir, agrémenté de laçages complexes et élégants de cordelettes d’un blanc lumineux. Une pièce unique et magnifique qui ne donnait qu’une seule envie, celle de s’en saisir et de mettre sa lame au clair. A moins que ce ne fut de pouvoir profiter de l’occasion pour pouvoir voir de plus près les magnifiques yeux en amande d’un rare vert d’eau de celle qui tenait l’arme. Elle ne dit pas un mot, l’ambassadeur continuant de parler comme il n’avait cessé de le faire, présentant chaque présent.

– Pour finir, enfin, Votre Majesté, nous vous offrons ce katana, forgé spécialement pour vous par le forgeron impérial en personne.

La jeune Ven’Sakuraï tendit les bras, en signe d’offrande, mais pour venir prendre l’arme directement, Ian devrait se lever. Qu’il le fasse marquerait sa satisfaction envers les présents et l’ambassadeur. Sinon, il enverrait Sean récupérer l’arme. Au plus insultant, il pourrait envoyer un serviteur, ou même refuser le cadeau, mais un acte pareil, sans parler de la catastrophe politique, lui attirerait les foudres de ses parents. Et rien ne valait la peine d’une colère de Maddie.

Ian laissa pourtant une très longue seconde s’écouler avant de montrer le moindre signe de réaction. Il avait son masque rivé droit sur le dernier présent mais ne bougeait pas un doigt. On pouvait sentir l’atmosphère de la salle déjà changer et s’alourdir quand même Farden-père tourna son attention vers son fils. Qui finit par se lever, au soulagement de pas mal de monde dans la salle. Ce qui fut plus surprenant ensuite, c’est qu’il fit aussi les quelques pas le séparant du katana. Même la jeune femme devant lui semblait surprise et n’osait bouger. Et ouvrit de larges yeux quand Ian lui saisit la main pour l’inviter à se redresser. Ce qu’elle fit, sidérée.

– Mon Roi, souffla-t-elle.

Ce ne fut qu’alors, satisfait de lui-même que Ian saisit le katana et se mit à l’observer plus en détail.

– Magnifique, finit-il par avouer, souriant derrière son masque.

Kaede

Alors que la tension dans la salle retombait, Sean, lui, ne faisait que commencer à se tendre. Si Ian avait fait preuve d’autant de mansuétude parce que les cadeaux étaient exceptionnels, il n’aurait pas vu de problème, mais la présentation de l’ambassadeur, bien que correcte, n’était pas digne de rentrer dans les annales, et il se doutait que l’intérêt de Ian était bien plus dû à la jeune femme qu’aux présents des Minguois. Ce que l’ambassadeur, aux anges, avait bien remarqué, lui aussi.

Maintenant que la partie officielle de la cérémonie était terminée, la réception pouvait commencer et l’homme ne perdit pas de temps pour entamer une discussion avec Farden.

– Votre Majesté, permettez-moi de vous présenter ma cousine, Kaede Fukuda Ven’Sakuraï, Baronne de Metrim. Vous connaissez déjà peut-être son père, mon oncle le Vicomte de Metrim, qui accompagne souvent le Comte de Nydencor à la Cour.

En une phrase simple, l’ambassadeur venait de souligner qu’il avait de la famille haut placée à Fardenmor, et proche d’un des sept Comtés du Royaume. La dénommée Kaede se contenta d’un nouveau sourire et d’une révérence pour Ian.

– C’est un honneur de faire votre rencontre, Mon Roi.

Farden, du moins Ian, tourna son masque vers la demoiselle, mais ses yeux étaient un peu trop expressifs quand il aurait dû rester d’une neutralité complète.

– J’en conclue que vous êtes au palais pour la première fois ? Accompagner votre cousin ambassadeur de Shen Ming, c’est une présentation pour le moins originale pour une fardenmorienne.

Kaede hocha la tête.

– Je le reconnais, mon Roi, mais j’ai récemment fêté mon vingtième anniversaire, et j’ai demandé à être présentée à la Cour. En temps normal, mon père s’en serait sans doute chargé, mais puisque l’opportunité de venir avec la délégation de mon cousin s’est présentée, j’aurais été folle de ne pas profiter de l’occasion.
– Je ne doute pas qu’un bal royal et une introduction privilégiée avec Farden font tourner les têtes de beaucoup de jeunes femmes, dit Sean en avançant d’un pas, aussi impassible et raide que l’avait autrefois été Théodor Moonshade aux côtés du père de Ian. Ce fut un plaisir de faire votre connaissance, mais sa Majesté doit ouvrir le bal.

Il appuya bien le titre de Ian, agacé par les perpétuels “mon Roi” de la jeune intrigante. Il ne doutait pas qu’elle, et son cousin, apprécieraient beaucoup de pouvoir parler du trône de façon tout aussi possessive. Pourtant, elle affichait toujours un visage d’une candeur désarmante, sans doute soulignée par l’air un peu idiot de son animal de compagnie.

– Ce fut un immense honneur que d’avoir pu échanger ces quelques mots, Mon… Majesté, corrigea-t-elle en jetant un œil un peu tendu vers Sean avant de se reculer dans une révérence fluide et élégante.

Ian, qui trouvait que Sean s’impliquait un peu trop dans ce que sa Majesté devait ou ne devait pas faire, alors que rappelons-le, il n’était présent au palais que depuis une semaine, continua à observer celle que visiblement il trouvait plutôt à son goût.

– Ce fut un plaisir, Kaede, se permit-il même de conclure avant d’enfin s’éloigner et d’aller offrir une main d’invitation à sa mère, qui lui aurait fait payer très cher de ne pas ouvrir le bal avec elle.

La danse de Farden lança les festivités à proprement dites et les danseurs se multiplièrent bientôt sur la piste, tandis que les bavardages de la Cour reprenaient dans une ambiance feutrée et agréable, sur des musiques, un décor et un buffet totalement Ven’Sakuraï. Quelques cavalières plus tard, Ian retourna à son trône, ou plutôt, comme le savait Sean, s’y réfugia pour ne plus avoir à se forcer à l’exercice de la danse avec toutes les amies de sa mère… Pourtant quand Sean se serait attendu à voir une certaine Baronne Ven’Sakuraï réapparaître devant le roi, c’est lui qui se retrouva presque nez à nez, au plutôt nez à torse vu la différence de taille, avec la jeune femme.

– M’accorderiez-vous cette danse, my Lord ?

Sean pencha un regard scrutateur vers elle mais la bienséance l’empêchait de refuser, surtout lorsqu’il s’agissait de la cousine de l’ambassadeur du pays célébré ce soir-là.

– Volontiers, Mademoiselle Fukuda.

Lui se souvenait des convenances et n’appelait pas par son prénom, une femme avec qui il n’avait échangé que quelques mots. Au moins Ian n’avait-il pas commis l’énorme bourde de lui demander d’ouvrir le bal avec lui. Maigre consolation. Sean offrit son bras à la jeune femme et ils rejoignirent la masse des danseurs. Il s’agissait d’une danse Ven’Sakuraï simple, des pas que Sean maîtrisait et aurait pu faire dans son sommeil. Après tout, il savait danser et ça pouvait être agréable, surtout avec une partenaire sachant ce qu’elle faisait. Il n’y avait qu’une seule raison inconditionnelle qui aurait pu l’empêcher de mettre les pieds sur la piste. Un tango… Sean ne danserait plus aucun tango. Plus jamais. Mais à une soirée au thème Ven’sakurai, il n’y avait aucun risque.

– Je n’ai pas pu m’empêcher de remarquer que votre cousin semble quelque peu… désappointé. La fête n’est-elle pas à son goût ?

Sean savait pertinemment que c’était parce que Kaede n’avait pas dansé avec Ian, qui avait respecté les obligations de sa mère et avait fui dès qu’il avait pu. Le Shaïness n’aimait pas danser.

– Je l’ignore, my Lord. Je vis à Fardenmor, mon cousin à Shen Ming. Je ne le connais vraiment pas assez pour deviner ses pensées, je le crains, répondit-elle avec un air amusé.

Elle dansait avec aisance et son attitude ni trop guindée, ni trop à l’aise, ne laissait rien transparaître chez elle de plus qu’une jeune Noble contente d’avoir pu venir à la Cour et avoir son instant de gloire. Quelques pas encore en silence, puis elle reprit la parole, plus pensive.

– Craignez-vous qu’il ait quelques plans néfastes à notre pays ?, demanda-t-elle, hésitante. Shen Ming est un pays neutre et limitrophe, je trouverai bien peu judicieux de sa part d’agir aussi stupidement.

Sean haussa un sourcil élégant.

– Je ne faisais que m’enquérir d’un vague froncement de sourcils, et voilà que vous parlez de plans néfastes ? Faites attention, Mademoiselle, il est bien imprudent de parler si ouvertement de complots à la Cour, surtout sans aucun fondement. Sans parler du fait que, éloignée ou non, il s’agit d’un membre de votre famille, et étant le plus connu de vous deux, ce qui lui arrive resurgit sur vous. Ne prenez pas le risque de déclencher les ragots sur votre Dynastie, la Cour est un autre nid de serpents que les réceptions mondaines de Nydencor, et vous feriez mieux de tenir votre langue en attendant de savoir la manier aussi bien que des courtisans plus expérimentés.

La jeune femme baissa les yeux, assez confuse.

– Pardonnez-moi, My Lord. Il semble évident que vous avez raison, je ne suis pas prête pour la Cour. Du moins, peut-être pas encore, ajouta-t-elle avec un léger sourire. Car je ne demande qu’à apprendre. Je vis depuis toujours dans l’ombre de grands hommes que sont mon père et le Comte de Nydencor. J’avoue que j’aimerai les rendre fiers de moi. Mais j’ai encore tellement à apprendre.

Elle afficha ensuite un sourire radieux.

– Mais j’ai pu parler à notre Roi, et cela suffit à rendre cette soirée unique. Et maintenant, danser avec vous est un grand honneur aussi, My Lord.

Elle semblait tout bonnement ravie d’être là, quand Sean avait plutôt tendance à rendre les gens nerveux.

– Vous êtes d’ailleurs un excellent danseur, conclut-elle avec un air plus espiègle.

Sean accepta le compliment d’un hochement de la tête.

– L’un des sine qua non d’un homme de Cour, mademoiselle.

Et ce même s’il n’était pas souvent à la Cour et n’aimait pas y être. Mais il savait faire illusion.

– Vous êtes également une bonne danseuse. Un aspect de votre éducation que votre père n’aura pas manqué, au moins.

Un compliment, ou une insulte ?

– Ce fut un plaisir de vous accorder cette danse, conclut-il en s’arrêtant en même temps que la musique.
– Plaisir partagé, My Lord, et merci pour vos conseils avisés.

Il eut droit à une sobre mais jolie révérence ainsi qu’un sourire plus adorable encore que les précédents avant que la demoiselle n’en vienne à s’éloigner, non sans un dernier regard pour le jeune Duc. Sean n’était ni attendri, ni rassuré par le comportement de la jeune femme, et était très loin de la trouver adorable. A ses yeux, il s’agissait soit d’une oie blanche qui n’avait rien à faire à la Cour, soit d’une intrigante cachant extrêmement bien son jeu, auquel cas il la préférerait tout autant loin de la Cour. Il aurait pu soupirer de soulagement de s’être enfin débarrassé d’elle s’il n’avait eu un léger frisson dans la nuque de sentir que quelqu’un le fixait. En se retournant, il réalisa très vite que c’était Ian qui l’observait depuis le trône. Avec un soupir interne, il retourna à sa place près de son ami.

– Tu as le même talent pour cacher tes émotions qu’un labrador, dit-il à mi-mot à Ian. C’est une honte et si je pouvais cacher tes yeux à l’entièreté de la Cour, je le ferais, quitte à ce que tu ne voies rien avec ton masque. Est-ce vraiment le moment d’avoir un crush, Ian ?

Qu’il ne soit pas dit que Sean tournait autour du pot avec son meilleur ami.

Ian grogna plus qu’il ne répondit alors qu’il faisait son possible pour continuer au moins son numéro de l’impassible Farden qui ne doit pas broncher. S’il commençait à montrer que son humeur était devenu ombrageuse, ça allait encore faire des histoires sans nom ni fin dans toute la Cour, mais aussi jusque Shen Ming. Il n’avait pas envie de s’imposer ça, avec Erei capable de lui faire payer sans la moindre vergogne si ça venait à arriver. Et il n’osait même pas penser à la réaction de son père.

– Y a-t-il réellement un bon moment pour ce genre de chose, Sean ?, demanda Ian après quelques secondes de silence à essayer de rester impassible. Comme si on pouvait choisir.

Il tourna un peu son visage vers son ami.

– Sauf que c’est plutôt toi qui as l’air de lui plaire.

Sean retint un rire un brin méprisant pour ne pas attirer l’attention.

– Je te la laisse, dit-il pour bien marquer son désintérêt total.

Puis, très rapidement, il ajouta.

– En fait, non, je la laisse, mais pas à toi, parce que tu es Roi, qu’elle est une baronne sans nom ni prestige, que tu ne lui as pas parlé plus de trois minutes et que, crois-moi, ce n’est pas le grand amour de ta vie, Ian.

Il misait plutôt sur ce dernier argument, et sur l’espoir que Ian soit raisonnable, plutôt que sur la différence sociale entre les deux Nobles. Le père de Ian avait beaucoup d’opinions et de principes d’éducations concernant son fils, beaucoup étant stricts. Mais sur la question du mariage, il avait toujours répété que Farden était le meilleur parti de Fardenmor, qu’il serait impossible à Ian de se marier pour un quelconque avantage puisqu’ils étaient déjà maîtres du pays. Ian n’avait pas à craindre un mariage arrangé et avait toujours su qu’il se marierait sans doute pour un intérêt quelconque, mais qu’il pourrait prendre de nombreuses formes. Son père avait épousé Madeleine parce qu’elle était sa plus grande rivale politique. Ian avait donc parfaitement le droit de tomber amoureux, ce qu’il avait toujours su. De façon involontaire, Farden, un homme austère, avait été la cause de l’incorrigible romantisme de son fils. Fils qui grommela de plus belle derrière son masque.

– Qu’est-ce que tu en sais ? Tu es un spécialiste, maintenant ?

Sean se retint avec effort de lever les yeux au ciel.

– Ian, arrête d’être enfantin, le vert ne te va pas au teint. Peut-être que c’est une charmante jeune femme, mais tu ne peux pas décréter que c’est l’amour de ta vie, parce que tu ne l’as vue de loin à peine plus d’une heure, de près moins de dix minutes et que vous avez échangé trois phrases. Trois, Ian, et il s’agissait de banalités. Si tu recommences à prendre l’avis des dessins animés sur la façon dont les histoires d’amour se déroulent, on va avoir une longue discussion.

Pourquoi est-ce que Ian avait tiré Sean de son cycle de dépression et de destruction, déjà ? Ça ne devait pas être pour ça. Sean était insupportable lorsqu’il le réprimandait et qu’il avait raison. Ou pensait avoir raison, ou pire, savait avoir raison.

Ian finit par soupirer et baissa un peu le nez.

– Non, ça ira. On va s’épargner ça.

Il soupira de nouveau de manière moins discrète.

– N’empêche qu’elle était jolie et que j’en ai déjà plus que marre de cette soirée. Pour une fois que je trouvais une raison d’apprécier enfin un bal à la Cour, il faut que je sois… raisonnable.

Il braqua un regard noir vers Sean.

– Avoue que quelque part, ça t’amuse, faux-frère.

Sean eut un mince sourire qu’il laissa transparaître.

– Un peu, oui, mais tu l’as voulu, c’est toi qui m’a traîné au palais. J’étais bien, à me complaire dans mes ténèbres.

Au moins l’admettait-il, même s’il le disait sur le ton de la dérision.

– Tu sais qu’un sourire, une faveur, et pire, une danse avec n’importe qui, et tu en entendras parler pendant des mois. Je ne suis pas certain qu’un joli minois, aussi charmant soit-il, vaille tous les maux de tête qui suivraient. Les amies de ta mère sont, malheureusement, tes seuls paris sûrs.

Ian cacha une nouvelle grimace derrière son masque mais pas le grincement de dent qui l’accompagna.

– Et ce, depuis trop longtemps, alors que ma mère me fait déjà des allusions de plus en plus nombreuses et marquées que je devrais sérieusement penser à me trouver quelqu’un.

Ian leva les yeux au ciel.

– Elle s’est mise en tête qu’elle voulait des petits-enfants… Je suis perdu. A moins que je me mette à danser avec toutes les femmes présentes ? Je préfère encore avoir mal aux pieds que mal au crâne.

Sean eut un soupir.

– Ian, ta mère rêve de petits-enfants depuis que tu as quitté le palais pour l’Académie. Tu aurais eu une ribambelle de frères et sœurs si ton père n’avait pas refusé d’avoir plus d’un Héritier. Maddie aime les enfants. Mais tu as dix-neuf ans, si tu ne te fais pas stupidement assassiner par un vendeur de livres à l’eau de rose, tu vas vivre bien au-delà des cent ans, tu as le temps.

Il eut un sourire en coin.

– Et si ta mère insiste, offre-lui un chat.

La reine avait déjà eu un chat, et apprécierait le présent. Le roi, en revanche, ne supportait plus les animaux dans ses quartiers privés depuis que Ian avait eu un chien… S’il ramenait un nouvel animal, Ian le payerait donc durant des années, à grands renforts de conseils interminables et de réunions à mourir d’ennui.

– Sean, tu es cruel, tu le sais, hein ?, ironisa Ian avec pas mal de sarcasme. Je préfère encore le mal de crâne.

Ian soupira derechef, sans s’en cacher cette fois, car le visage bien tourné vers Sean, à qui on pardonnerait d’exaspérer le roi. Il faisait partie de ces rares privilégiés…

– … et si je demandais à Erei de me remplacer pour le reste de la soirée et qu’on allait voir ailleurs si le pays n’a pas besoin de nous ?

Sean hocha la tête.

– Je suis surpris que tu aies tenu aussi longtemps, en toute honnêteté. Laisse-moi aller trouver Erei pour faire l’échange en toute discrétion. 

L’Incarna était mille fois plus patient que son Principal. Il était vrai que les êtres de Symbiose créés lors de l’Accessit des Nobles suivant la Voie de l’Archange étaient souvent proches en apparence et en personnalité du Noble d’origine. Mais si Erei était un jumeau exact de Ian, il n’avait absolument pas hérité du même tempérament. Cet Incarna-là existait pour laisser son Principal le plus libre possible, qu’il ne se sente jamais enfermé dans son rôle ou limité dans ses possibilités.

C’est ainsi que les deux compères purent enfin filer en douce, fuyant ce bal qu’ils détestaient autant l’un que l’autre. Ils se retrouvèrent dans un petit bar tranquille du centre-ville avant de réellement terminer la soirée dans le salon de la demeure Moonshade, devant un des films à l’eau de rose de Ian. Histoire de le récompenser d’avoir été raisonnable au palais, même si Sean s’occupa très largement plus de sa nouvelle acquisition de chez Gun’s – à savoir un fusil flambant neuf pour du tir très longue distance – que de ce qui passait sur l’écran de la vieille télévision familiale.

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6 Comments

  1. C’est un réflexe que je dois retrouver : vendredi = trouver un peu de temps pour lire le nouveau chapitre !
    C’est un réflexe qui devrait revenir vite… mais je me suis laissée avoir par mon planning hier soir xD

    C’est très agréable de lire et retrouver ces deux-là, d’en apprendre plus sur leur quotidien et tout. J’adore la facette de Ian en romantique, ça risque de lui causer quelques surprises et aventures vu son Rôle, mais bon Sean va veiller au grain !
    C’est agréable de retrouver les deux en illustrations aussi, Sean nous manquait et Ian on l’avait pas beaucoup vu encore je trouve !

    Hâte de lire la suite ! Merci ^^

    • Vyrhelle

      18 mars 2018 at 0 h 04 min

      Je suis heureuse de constater que l’ajout de cette intrigue plait déjà. A la base, l’histoire était axée uniquement sur Célia pendant un long moment, mais après une relecture de toute l’intrigue déjà écrite, il manquait vraiment quelque chose, pour contre-balancer l’intrigue de Célia. Et on manquait d’info importantes sur Sean et Ian, leurs évolutions et leurs vies. Ça va permettre de comprendre certaines de leurs réactions, surtout dans le livre 3. Et de les dessiner encore plus \0/
      Du coup, on va alterner entre les deux histoires et c’est bien !

      … et gros spoil : le romantisme de Ian est incurable !

  2. Ian et son romatisme sans fin!! J’adore cet aspect de lui!!!
    J’adore l’illu!! Ian avec son masque, reste quand même très expressif!! J’adore, et puis, Ian, habillé avec classe, on le voit trop rarement! (en illu je veux dire, hein!!^^) !!!

    • Vyrhelle

      17 mars 2018 at 11 h 36 min

      Faut dire qu’on le voit rarement dans le cadre du palais, vu qu’il le fuit dès qu’il peut ! Mais on le reverra “classe” à d’autres occasions, dans d’autres styles. ( On le verra aussi ridicule, mais ça sera plus tard XD )

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