Le temps d'un tango

Fiction par Vyrhelle et A. Conroy

Août 983

Pour rejoindre Fardenmor, Célia et Meldan avaient deux possibilités : prendre un transporteur avec sans doute une escale dans un Royaume Libre ou traverser la frontière. Évidemment, passer par le Front n’était pas conseillé, mais ils pouvaient longer les Terres Informelles pour passer par les comtés de Creuse-le-Ciel puis de Haute-Terre.

– Que préfères-tu, Célia ?, lui demanda-t-il.
– Sincèrement ?, fit-elle en le regardant. Le transporteur. Je me déguise et c’est réglé en quelques heures. Alors qu’en prenant la route des passeurs, ce serait plusieurs jours de risques dans un coin où les hélians me connaissent et me reconnaissent.

Meldan approuva le choix. Ils rejoignirent l’aérofaille la plus proche, à la Frontière entre les comtés hélians d’Aphoris et de Creuse-le-Ciel, louèrent des box pour leurs chevaux dans une écurie de bonne réputation et payèrent pour deux places à bord d’un transporteur en direction d’Eden. De là, ils en trouvèrent un allant à Phoenix. Les Royaumes Libres revendiquaient leur neutralité et la capitale Quérulente étant un endroit relativement touristique, les vols ne manquaient pas. Bien sûr, pour tous les voyageurs de cette destination, monter dans le transporteur était une chose, en descendre sans pouvoir prouver qu’on n’était pas pro-Stellaire en était une autre… Au moins, Célia n’avait pas ce problème. Rien que son nom dynastique suffisait comme passe droit. Mais sa légende surtout la précédait, plus encore après son année d’errance que lorsqu’elle était le fer de lance de l’unité d’Eagle. Elle fut la première surprise de la poignée de main un peu trop chaleureuse du contrôleur. Et Meldan de profiter honteusement de la popularité de Célia pour passer comme une fleur au travers des contrôles.

– Comment poursuivons-nous le trajet, à présent ?, demanda-t-il à Célia. Nous sommes en plein été, nous pouvons remonter en transporteur, ou par des moyens plus lents… A quel point ton pays t’a-t-il manqué ?

Célia en eut un sourire d’une mesquinerie sans nom.

– Il me semble que je devais te faire découvrir la différence entre moto et cheval, non ? Alors ce sera location de moto. Je sais même à qui je peux m’adresser. Comme ça, je fais d’une pierre pleins de coups. Je te fais découvrir la moto, je fais une surprise à Nathan, j’en profite pour conduire à nouveau et ça nous laisse libres comme l’air d’aller faire des détours si ça nous chante.

Elle frappa dans ses mains.

– Adjugé, vendu ! Suis-moi, je vais te présenter Edward.

Elle mena donc son sundarien peu enthousiaste jusqu’au garage de son fournisseur officiel de matériel mécanique. Le vieux routard eut droit à une bise, mais lui ne s’en contenta pas et la prit dans ses larges bras.

– Célia, ce que ça fait du bien de te voir, et aussi resplendissante !
– Merci Ed…
– Mais dis-moi, qu’est-ce qui t’amène, ma belle ?
– Tu aurais une moto à me louer pour quelques temps ?
– Il y a eu un problème avec ta Grande Dame ?
– Non, aucun, elle est en parfait état, mais à cause d’un bon nombre de concours de circonstances, j’ai dû la laisser parkée en Sundarî. Tu aurais de quoi la remplacer pour quelques jours ?
– Oui, oui, bien sûr, viens voir mes modèles…

Elle prit tout son temps pour faire son choix, profitant d’Edward pour retrouver de bonnes vieilles habitudes et parler mécanique. Elle arrêta son choix sur une moto assez massive, mais bonne routière et robuste. Idéal pour les routes éloignées de Phoenix.

– … et sinon, quoi de neuf dans la Capitale ? J’ai pas mal voyagé ces derniers temps, je ne suis pas très à la page.

Le garagiste se fit un plaisir et parmi les bonnes nouvelles et les nouvelles banales se glissa une triste information pour Célia : Maître Zelk, le fameux Magister de tir et son professeur à elle, Sean et Frédéric, était décédé six mois plus tôt. Célia eut un sourire désolé mais au moins était-il mort dans son sommeil. Un exploit pour un tireur d’élite.

– Ils ne parlent pas de lui trouver un remplaçant ?

Elle se souvenait parfaitement la promesse faite au vieux maître. Il ne restait que Sean et elle pour la tenir maintenant. Edward secoua la tête.

– Ils en ont parlé, en juin, quand la date habituelle du tournoi s’est approchée, mais ils n’ont pas obtenu les autorisations pour utiliser ni son nom, ni sa réputation. Et le domaine a été racheté. Aussi n’y a-t-il rien eu.
– Tant mieux, dit-elle aussitôt. Il ne voulait pas qu’on utilise son nom comme une vulgaire publicité. Je suis contente qu’il ait pu être exaucé.

Elle eut un demi-rire très court, se doutant bien sûr de qui avait fait en sorte qu’ils n’aient pas les autorisations, voire même,  avait racheté la ferme. Et du coup, elle eut envie de retrouver très vite Meldan. Elle se sentait trop nostalgique tout à coup et n’avait pas envie de se laisser piéger par le passé.

– Allez, Ed, je dois y aller. Tu prends soin de toi, hein ? Je te recontacte dès que je voudrais une nouvelle pièce, fit-elle avec un clin d’œil.

Le Khyan sourit sous son imposante barbe grise.

– Ne t’en fais pas, ma toute belle, j’ai une santé de fer !

Il lui donna les clés de sa location et elle put rejoindre Meldan qui avait l’air particulièrement incertain. Elle entraîna son grand sundarien avec elle et elle s’assit sans hésitation sur la selle de sa “monture”. Pas de casque cette fois. Ni elle ni Meldan n’en avait besoin.

– Monte, darling. Ça va pas te manger.

Meldan soupira. Au moins serait-il contre elle. Il grogna dès qu’elle mit le contact, emplissant l’air de bruit et de l’odeur du carburant. Elle eut son sourire en coin annonciateur de choses pas très charitables.

– Meldan ? Tu te souviens quand tu m’as demandé si j’avais confiance en toi.

Elle regarda par-dessus son épaule et le fixa.

– Est-ce que tu me fais confiance, Meldan ?

Meldan enfonça son nez dans le cou de Célia.

– Je suis très très tenté de dire non mais ce serait un horrible mensonge, grogna-t-il. Oui, bien sûr.
– Alors accroche-toi bien, conclut-elle en faisant vrombir le moteur.

Elle partit alors en trombe dans la rue, roulant aussitôt à une allure folle pour le commun des mortels mais à ce rythme qui lui plaisait. Elle slaloma entre les voitures et autres véhicules sans un mouvement brusque, sans une hésitation. Quelque part, elle pilotait comme Meldan pouvait voler. Et ce fut d’autant plus flagrant quand ils rejoignirent le contournement extérieur de la ville. Ça aurait pu plaire à Meldan, si ce n’était la sensation d’être assis sur un pic-vert. La vitesse était agréable et pouvoir se presser contre Célia aussi, mais le reste… Il dut bien faire avec. Fallait-il qu’il aime sa belle rousse pour endurer tout ça plusieurs jours durant…

A peu près à mi-chemin entre Phoenix et leur destination, le paysage autour de la route devenait plus habituel, moins Shaïness, et surtout plus vert. La nature reprenait ses droits, même si c’était une nature domptée, de champs et de pâturages. Célia était fourbue et fut heureuse d’arrêter le moteur de la moto devant l’entrée d’une grande auberge. Elle s’étira, les épaules ankylosées.

– Partant pour un bon lit ? Avec un bain chaud !

Meldan grogna pour son dos maltraité et pour ses oreilles qui bourdonnaient.

– Avec un grand, grand plaisir. Et une montagne de légumes…

Célia leva un sourcil et eut un air très perplexe.

– Des légumes ? Avec ton bain ?

Meldan éclata de rire.

– Non, avec le repas brûlant qui se présentera avant ou après, précisa-t-il.

Célia leva les yeux au ciel.

– Allez, prends nos affaires, et direction l’auberge droit devant. Moi, je vais garer la moto au parking clients.

Meldan sourit et l’embrassa avant d’entrer dans l’auberge. Contre une des stels qu’il avait cousue à l’intérieur de ses vêtements, ils eurent une grande chambre avec un grand lit, une salle d’eau avec l’eau courante et autant de nourriture et de boisson qu’ils en demanderaient. Célia se fit un plaisir de commander tout ce qu’elle n’avait pas pu manger comme cochonnerie depuis son départ de Fardenmor. Il y eut un hamburger, des chips, du pop corn, des nuggets de poulets et de fromage, des beignets d’oignons et des frites, le tout à grand renfort de ketchup, mayonnaise et sauce barbecue. Sans oublier de la glace avec encore plus d’arômes artificiels que de sucre, recouverte de coulis de chocolat et d’éclat de cacahuètes, de noix de pécan et de graines de macadamia… En gros, de quoi tuer un Khyan de mal bouffe en un seul repas.

– C’est le truc le plus malsain à bouffer qui soit. Mais ça m’avait manqué !

Meldan avait demandé un steak énorme et une montagne de légumes et il la regardait avec de grands yeux avaler cette… friture qui dénaturait à peu près tout ce qu’il y avait dedans.

– … Tu te nourris d’huile, souligna-t-il, des fois qu’elle n’ait pas remarqué.

Elle rit derrière son hamburger mais croquant quand même dedans et avala sa bouchée.

– Non, généralement, je ne mange quasiment jamais ce genre de choses. Mais là, j’avoue, j’en avais envie. Y’a qu’ici et à Eden qu’on trouve de ces saletés et je ne pense pas que j’aurai l’occasion d’en remanger avant très longtemps.

Elle piocha une frite qu’elle engloutit en souriant.

– Alors une fois n’est pas coutume, je mange Shaïness. De toute façon, dès qu’on sera à Trapeglace, ce sera nourriture Elam Evir.

Elle ouvrit de grands yeux, manquant d’avaler de travers une autre frite.

– Célestes, Madame Esmé… Tu vas devoir affronter Madame Esmé !

Elle en éclata de rire. Meldan haussa un sourcil.

– Je dois m’inquiéter ? Une terrible tante, une nourrice défensive ?

Elle en rit de plus belle.

– Non, c’est la cuisinière de la famille ! Et quand elle va voir le peu que tu manges, elle va partir en croisade !

Célia en avait mal au ventre.

– Pour te nourrir comme il se doit.
– Mais je mange !, protesta Meldan.

Madame Esmé trouvait que Frédéric mangeait trop peu, alors Meldan, elle allait en faire une apoplexie. Célia en était pliée de rire sur le lit, les larmes aux yeux. Meldan lui lança un oreiller.

– Ce n’est pas drôle, je n’ai pas envie d’éclater !

Plus il protestait, plus Célia rigolait. Un vrai fou rire comme il ne lui avait jamais vu en avoir. Elle mit un bon moment à se calmer, essuyant les larmes de ses yeux et tenant son ventre.

– Promis, je me moquerai pas… Enfin pas trop…

Meldan lui lança un bout de carotte au visage.

– Je ne te crois absolument pas, bouda-t-il.

Célia lui renvoya le bout de carotte tout en se levant, passa à côté de lui et caressa ses épaules.

– En attendant, j’ai une crème glacée qui m’attend encore, que je vais aller savourer de la meilleure façon qui soit, à savoir le corps plongé dans un bain brûlant.

Elle fila en chantonnant vers la salle de bain où elle disparut, son pot de dessert glacé dans une main et une cuillère dans l’autre. Meldan était donc jaloux d’un pot et d’une cuillère. Il put entendre les robinets être ouverts et la baignoire se remplir.

– Besoin d’un coup de main ? C’est un gros pot, tenta-t-il, des fois que.
– Avec ton appétit d’oiseau et ton alimentation d’esthète sundarien ? Tu ne survivrais pas à deux cuillères de ce poison chimique, darling !

Meldan rit, les vêtements de Célia tombèrent ensuite au sol et enfin, la belle rousse entra dans l’eau chaude.

– Il faudrait alors que tu me ramènes à la vie, sourit-il en s’appuyant contre la porte.
– Laisse-moi donc savourer les plaisirs coupables de mon pays, ô séduisant étranger, dit-elle avant d’enfourner une énorme cuillère de crème glacée en soupirant d’aise.

Meldan sourit. Observer lui convenait aussi.

– Quand nous irons chercher ta…

Monstruosité, ton horreur mécanique, cette parodie grotesque de cheval…

– … moto chez Lotëu, je te ferai goûter l’Ambroisie, c’est LE plaisir coupable de la Sundarî, promit-il.

Elle leva le nez de son pot, l’air intéressée, non sans en avoir pris une nouvelle bouchée d’un geste tout bonnement indécent.

– Hum, sois plus explicite ?
– C’est un fruit, dit-il d’une voix plus profonde. Assez rare et pour pouvoir le consommer, il faut passer commande des années à l’avance.

Ou avoir des passe-droits.

– On en fait un nectar et il se mange sur une crème fouettée au goût léger, pour relever toutes les saveurs de l’Ambroisie. En plus, il a quelques vertus aphrodisiaques, ce qui ne gâche rien.

Célia continua son petit jeu de provocation glacée, s’enfonçant un peu plus dans l’eau fumante.

– Mais ça a l’air effectivement très intéressant…

Elle sortit un pied de l’eau, suivi d’une jambe qui vint se croiser sur l’autre.

– … mais pour le moment, ça ne remplacera pas ma crème glacée qui a le mérite d’être déjà entre mes mains. Elle.

Meldan n’aurait pas décroché son regard d’elle si la chambre avait pris feu.

– Et entre tes lèvres, dit-il, la voix basse. Je suis atrocement jaloux de cette cuillère.
– Je sais, dit-elle avant de sourire, ladite cuillère entre les dents.

Meldan gronda et vint s’asseoir sur le rebord de la baignoire, tirant sur cette insolente cuillère. C’était sa place.

– Hé ! Je fais comment maintenant pour finir la glace ? Oh, si je sais…

Elle plongea l’index dans la crème, en récoltant de quoi continuer sa dégustation. Évidemment le doigt mit un peu de temps à glisser d’entre ses lèvres. Meldan croyait pourtant avoir été clair, c’était sa place. Il attrapa le doigt provocateur pour le porter à ses lèvres et l’embrasser doucement, avant de garder la main dans la sienne, et d’utiliser celle de libre pour imiter Célia, posant un doigt couvert de crème glacée contre les lèvres de sa compagne. Les yeux qu’elle posa sur lui alors qu’elle prenait le doigt de Meldan entre sa langue et son palais étaient peut-être aussi indécemment provocateurs que son geste. Surtout quand l’une de ses jambes mouillée vint glisser contre son dos offert. Le message était clair : aux oubliettes, le gentil garçon…

Mais elle l’avait provoqué, et il avait bien l’intention de se venger un peu. Reprenant de la glace, il la fit glisser sur les lèvres de Célia jusque dans son cou et vint goûter le dessert Shaïness à même la peau de la jeune femme. Elle ronronna de plaisir sous les contacts glacés puis brûlants. Elle en leva le menton pour lui offrir la liberté de s’exprimer plus largement. Sa main libre trouva la nuque du sundarien et ses doigts se perdirent dans ses cheveux longs. L’autre main lâcha sur le sol un pot de crème glacée qui venait de perdre son duel contre le sundarien pour les lèvres de la belle.

Ce fut une succession de victoires après celle-ci. Meldan gagna son duel pour les lèvres de Célia, gagna pour l’attention de la belle, Célia gagna ce qu’elle visait probablement depuis le début… La gravité gagna contre Meldan qui finit dans l’eau, en n’ayant eu le temps à un moment donné relativement imprécis que d’enlever sa tunique. La suite ne fut qu’une manière de fêter ces quelques victoires, de manière plus qu’agréable, intense et assez déterminée de la part des deux amants. La baignoire ne fut que la première étape d’une soirée très mouvementée.  Certes, Célia prenait le “remède” contraceptif aux plantes de Meldan depuis qu’ils avaient quitté les Terres  Astrales. Mais ne fallait-il pas s’entraîner assidûment pour être prêts à faire un bébé dans quelques temps ?

Ils finirent quelque part en travers du grand lit, Célia allongée sur le ventre, avec un Meldan reposant en partie sur elle. Son souffle chaud sur sa nuque, l’une de ses jambes entre les siennes et leurs mains encore entrelacées. La chambre était dans un désordre sans nom et tous les clients de l’auberge crieraient sans doute au scandale le lendemain matin. Mais peu importait. Meldan rit contre la peau douce de Célia.

– Je suis mieux qu’une cuillère de glace, non ?, plaisanta-t-il, ravi.
– Bien meilleur pour mon tour de hanches en tout cas, répliqua-t-elle en riant à moitié.
– Ton tour de hanches est parfait, comme le reste, répliqua Meldan, souriant de l’avoir fait rire.
– Meldan ?

Elle s’était légèrement tournée vers lui.

– Est-ce que tu es heureux avec moi ?

Meldan se redressa légèrement pour lui faire face.

– Oui, meleth nîn. Pourquoi ? Tu en doutes ?, s’inquiéta-t-il, caressant son visage.

Elle eut un beau sourire, de ceux qui trahissent les émotions.

– Non, mais je voulais t’entendre le dire. Parce que moi, je le suis.

Meldan l’embrassa avec tendresse.

– Alors je te le dirai tous les jours, Célia, promit-il.
– Je t’aime, dit-elle simplement avant de l’embrasser à son tour et ensuite se caler contre lui, souriante et sereine.

<- Chapitre précédent             Chapitre suivant ->

3 Comments

  1. Je dirais pas non à une glace avec ce temps moi, hélas je n’ai ni de baignoire ni de Meldan pour accompagner…, quelle tristesse!! xD

    Je trouve l’image un peu trop sombre du coté de Meldan, sinon, magnifique!

Laisser un commentaire

Your email address will not be published.

*

© 2018 Le temps d'un tango

Theme by Anders NorenUp ↑