Fiction par Vyrhelle et A. Conroy

15 février 984

– Là, je vais finir par perdre patience, Ian. Vraiment, ajouta Sean en se laissant tomber sur le siège derrière son bureau, dans l’aile est du palais.

Il était encore en tenue de soirée et dénoua le nœud papillon qui lui enserrait le cou depuis une bonne heure déjà. Lui, si méticuleux et ordonné, avait une véritable montagne de dossiers devant lui et sa posture n’était pas très protocolaire.

– Cette histoire de Darhàn masqués dure depuis trop longtemps et à cause d’elle, c’est à peine si j’ai le temps de faire le strict minimum au palais. C’est simple, tu es rentré de la Fosse depuis presque une semaine et c’est la première fois que l’on a l’occasion de parler.

Il soupira plus d’aise d’avoir enfin un peu de temps mort, que par lassitude.

– Tout ça pour avoir l’impression de tourner en rond depuis des mois.

Il se redressa ensuite, comme cherchant à retrouver une attitude plus normale.

– Oublie-ça et dis-moi plutôt comment avancent les préparatifs du mariage, lança-t-il pour au moins faire semblant de penser à autre chose. Tu survis ?

L’expression de Ian, jusque là plutôt sérieuse voire grave, se transforma aussitôt, et un grand sourire absolument, totalement et splendidement idiot lui mangea la figure.

– Ouiiiii. Kaede est en plein dans les essayages, la liste des invités s’allonge chaque jour qui passe, le menu a été modifié quarante-sept fois. Et le sera encore une fois, j’ai horreur du foie de veau, pouah ! Il parait qu’il faut penser à manger sain même pour un repas de mariage. Manger sain ?! Non mais, un bon MacMo et ça serait réglé, j’te jure… Mais surtout, j’ai l’occasion d’enquiquiner mon père sans même avoir à me forcer. Leeeee bonheur.

Ian tira sur son col pour le défaire, son masque posé – balancé, en fait – sur une pile de dossiers et se leva pour aller chercher de quoi leur servir un verre à tous les deux.

– Mon principal problème, c’est mon costume de mariage. Il est moche, mais genre atroce, et le tailleur refuse mes modifications ou mes suggestions. Ooooh un vieil Orlanor, sourit-il en tirant une bouteille du bar de Sean. Ta Grâce ne se refuse rien, dis-donc ! Bonne année, en plus !

Autrement dit hors de prix. Il leur en servit donc un grand verre chacun.

– Pour ton problème, tu n’as vraiment aucun moyen de faire avancer les choses ? Je peux t’aider ?
– Si tu penses pouvoir résoudre mes deux sérieux problèmes… D’abord, rien à faire, il n’y a pas de point commun aux attaques de cette bande hormis que leurs cibles sont clairement choisies pour brouiller les pistes. Impossible de les anticiper. En plus, leurs actions sont de plus en plus des actes de violence gratuite. Il n’est donc ni question d’argent, ni de territoire, ni de pouvoir, ni de vengeance ciblée. Du coup, impossible de cerner leurs objectifs réels et donc de deviner un commanditaire. Je ne suis même pas sûr qu’il y en ait un d’ailleurs. Je ne peux rien faire hormis tenter de choper ces courants d’air et enfin avoir quelques réponses.

Le jeune Moonshade se pencha pour saisir le verre que son ami venait de lui servir et en observa la couleur à la lueur de l’éclairage de la pièce.

– J’en suis à étudier l’ensemble des Darhàn de la capitale, du moins ceux que j’ai pu répertorier, pour maintenant essayer de les innocenter, quasiment un par un, à chaque nouvelle attaque. Là, j’en suis à envisager d’élargir mes recherches à tous les Darhàn du pays ! Au moins, je sais que ces criminels sont Seigneurs, sinon, tu imagines si j’avais dû inclure des vassalis à l’affaire ?

Il porta son verre à son nez et en inspira le parfum capiteux avant de le reposer, pour soupirer en montrant les dossiers posés devant lui, d’un geste de la main.

– Il n’empêche que là, ce n’est plus de l’enquête à grande envergure, c’est pire que du travail administratif ! J’ai des yeux et des oreilles dans tous les quartiers de la ville et de la banlieue, et pourtant, rien à faire, je n’ai aucun indice !

Ian poussa un soupir et retourna s’assoir, faisant tourner son verre entre ses doigts.

– Tu n’arriveras à rien comme ça, Sean. Encore moins tout seul. Tu as fait la liste des nouveaux arrivants Darhàn, ok. Mais ce sont peut-être des plus anciens qui ne se dévoilent que maintenant, ou d’autres Castes qui sont alliées ou je ne sais quoi. Tu n’as vraiment rien ? Pas même un lieu qui revient, un nom, un titre… N’importe quoi ?

Sean laissa sa tête retomber en arrière sur le dossier de son fauteuil.

– Non, hormis leurs masques reconnaissables, rien ne ressort. Et je ne me suis pas limité aux nouveaux arrivants, Ian. Je parle de tous les Darhàn de la ville. J’ai même mis Lee dans cette foutue liste ! Par acquis de conscience, je l’ai aussitôt innocenté. Mais tu vois ce que je veux dire. Je n’ai négligé personne.

Il s’abstint cependant de dire qu’il avait mis plusieurs semaines à innocenter Kaede, son père ou même sa garde du corps, Kaori. Il se redressa et saisit son verre.

– Et c’est bien le problème. Il y en a trop. Du coup, je cours sans cesse dans toute la ville à l’affût du moindre indice. Et je n’aime pas la tournure que ça prend.

Il but une gorgée de vin avec un regard qui se fit assassin.

– Les premières attaques avaient juste malmené quelques civils. Ce n’est plus le cas. Il y a des morts à chaque fois, maintenant.
– Et qu’il n’y ait pas un mort de plus, je serais pour.

Help ?

Ian et Sean tournèrent aussitôt la tête vers la voix qui s’était élevée faiblement depuis l’arrière du haut secrétaire du fond de la pièce, juste devant l’accès d’un passage secret dont moins de cinq personnes devaient connaître l’existence. Une silhouette vacillante se détacha de la pénombre et glissa au sol avec maladresse. C’est surtout à ses dreadlocks que Sean reconnut un Rayleigh grièvement blessé, pâle comme un mort. Les deux Altii se précipitèrent pour le retenir dans sa chute. Ian fut le plus rapide mais c’est Sean qui l’allongea sur le canapé.

– Ian, appelle Lee !, intima Sean alors qu’il se penchait sur son ami de Collège pour examiner ses blessures. Rayleigh, qu’est-ce qui s’est passé ?

Le grand Kristaris d’Eau ouvrit des yeux vitreux mais parvenait encore à sourire.

– Ça va être long à raconter. Je serais pas contre un petit rafistolage avant de me mettre à tout déballer.

Il se mit à gémir alors que Sean venait de soulever le tissu du gilet imprimé qu’il portait et qui avait commencé à coller à la plaie béante qu’il avait dans le flanc droit. Une entaille profonde et nette d’une arme blanche utilisée avec habileté, que l’œil exercé du Démon identifia comme un coup de lame Darhàn.

– Hé doucement, man. Promis, c’est de la super info. De première main même, vu qu’on n’a pas aimé que je sois là, à tout voir et tout entendre.
– Lee est en chemin, coupa Ian en revenant vers eux après une rapide utilisation de télépathie, dont la partie la plus longue de son message fut de convaincre Lee qu’il s’agissait bien d’une vraie urgence.

Rayleigh eut un vertige et en vint à s’affaisser un peu plus sur les cousins. Il était à deux doigts de perdre connaissance mais pas encore tout à fait, et malheureusement, il restait lucide. Sean leva un regard grave vers Ian : Rayleigh n’était pas au courant pour le Lai d’Hégémonie. S’il ne faisait rien, Lee arriverait peut-être trop tard pour le sauver, mais s’il utilisait le Lai de vie, le DJ aurait tôt fait de comprendre que ce n’était pas du tout dans l’ordre normal des choses. Et plus tard, mettre son nez où il ne fallait pas. Surtout que d’ordinaire, c’était justement une de ses qualités les plus utiles et que c’était précisément pour ça qu’il était dans un sale état. Même l’endormir par Résonance n’était pas possible, le seul Lai capable de le faire étant de l’apanage des Hasperen. Sean était en train de faire mentalement le listing complet de tous les Lais auxquels il avait accès, quand il vit Ian approcher la main et mettre une petite pichenette sur la tempe de Rayleigh. Une pichenette niveau Suprême Alti qui l’assomma purement et simplement. Sean resta figé une seconde et Ian haussa les épaules.

– Quoiiiii ? J’ai contrôlé ma force, protesta-t-il immédiatement, comme si c’était le point important à soulever, parce qu’on allait encore lui reprocher d’y aller en brute.

Sean préféra ne rien dire mais soupira avant de chanter le Lai guérisseur Darhàn sur le blessé. Il eut un regard peu avenant pour son meilleur et pire ami.

– Merci, Ian…

Ian eut un sourire rayonnant.

– De rieeeennn ! Je me suis dit qu’il était pas à une bosse près.

Quand Lee et deux de ses infirmiers arrivèrent un bon quart d’heure plus tard, Sean avait coupé son Lai depuis quelques secondes à peine et laissa le médecin prendre le relais des soins harmoniques. Rayleigh fut transporté en brancard jusqu’à une ambulance et deux heures plus tard, Lee annonçait qu’il était hors de danger. C’était déjà ça, mais comme le grand Kristaris d’Eau restait inconscient, au petit matin, Ian et Sean étaient toujours à la clinique de Lee, dans l’espoir de réponses. Midi sonnait à la lointaine horloge de l’héliport quand Rayleigh montra les premiers signes de réveil. Il lui fallut quand même une bonne demi-heure pour ouvrir les yeux et être assez lucide pour parler.

– … Sean, je n’ai jamais été un lève tôt. Et c’est pas dans l’état où je suis que je vais faire une exception. Je le ferai même pas pour l’un de tes jolis sourires, alors avec le bide en vrac…

Le Démon resta d’une placide immobilité devant l’humour lamentable de son vieil ami. Rayleigh soupira. Il ne désespérait pas d’un jour revoir Sean sourire avec sincérité, mais il y avait plus urgent et il était le mieux placé pour le savoir. Il se redressa un peu dans son lit et prit un air beaucoup plus sérieux.

Ça vient bien du côté des Triades. Mais pas comme on aurait pu le croire.

Il eut l’attention complète de ses deux visiteurs dans la seconde.

– Avant-hier, j’ai surpris une intéressante conversation entre l’un des hauts gradés du Kazegami et l’un de ses hommes de main. Ils devaient escorter l’un des chefs des Triades qui faisait quelques histoires. Assez en tout cas, pour qu’il ait été mis sur la touche depuis plusieurs mois.

Sean souffla sa contrariété.

– Ce qui expliquerait que je n’ai jamais eu la totalité des cinq patriarches face à moi… A chacune de mes visites, ils n’étaient jamais plus de trois. Ils avaient toujours une bonne explication. Damn, ça aurait dû me mettre la puce à l’oreille pourtant !

Rayleigh eut un sourire en coin.

– Ils t’ont baladé. C’était pas dans leur intérêt que tu te rendes compte de quoi que ce soit. Ils ont mis le paquet pour que tu cherches ailleurs. On peut leur reconnaître qu’ils s’y sont plutôt bien pris. Du coup, après ce genre d’infos, tu te doutes que j’ai suivi ces deux gugus. Ils devaient aller prendre leur garde dans la résidence surveillée où le chef récalcitrant avait été “cordialement invité à faire le mort”. C’est comme ça que ce matin, je me suis retrouvé dans la banlieue nord, dans les jardins d’une jolie petite bicoque pas trop tape à l’œil. Genre demeure de vassali un peu nanti. Pas de nom sur la boîte aux lettres mais un garde à chaque porte. Si j’avais su comment ça allait tourner…

Il ajusta sa posture pour soulager une douleur grandissante qui essayait de le déconcentrer. Sean s’était mis à arpenter la pièce d’un pas aussi lent qu’il était inquiétant. Ian, toujours assis, essayait d’être plus avenant.

– C’est là-bas que tu as été blessé ?, demanda-t-il.
– Ouais. J’y viens, confirma un Rayleigh qui commençait à peiner. Une seconde…

Il s’enfonça dans son oreiller et essaya de ralentir sa respiration devenue plus rapide sous la douleur. Sean s’était approché et même lui essayait de se montrer moins impatient.

– Laisse les détails superflus pour une autre fois, Ray. Tu n’es pas en état pour faire du récit à sensation.
– Désolé, les mauvaises habitudes, tu sais ce que c’est … Je vais vous la faire courte.

Il déglutit et se montra plus assuré.

– J’étais dans le jardin et depuis ma planque, j’ai vu nos fameux Darhàn masqués faire sortir le vieux chef de la maison. Ils voulaient qu’il collabore. Lui s’obstinait à ne pas vouloir pour des raisons qu’il n’a pas détaillées. Mais en gros, il voulait pas être un traître comme les autres patriarches, qu’il avait des convictions, son honneur, ce genre de choses. Qu’il refusait de se plier aux exigences du “Nouveau Sensei”. Comme ça ne devait pas être la première fois qu’il leur servait son petit discours, ils ont essayé de le faire changer d’avis avec des arguments plus physiques. Sans rire, ils ont dû lui taper dessus pendant presque deux heures. J’ai cru que ça allait alerter le voisinage. Mais rien. J’osais pas bouger, de peur de me faire coincer. Surtout que je voulais avoir le fin mot de cette histoire ! Sauf qu’en début de soirée, quand ils ont finalement compris qu’ils obtiendraient rien du gars et qu’ils l’ont buté, j’ai paniqué. Et là, vous vous doutez bien qu’ils m’ont repéré sinon, je serais pas cloué dans ce lit.
– Et tu en as réchappé comment ?, demanda Sean qui commençait déjà à préparer mentalement la suite de son programme.
– J’avais réussi à remonter les rues de la banlieue, jusqu’au contournement extérieur. Les Darhàn sont des rapides, mais j’ai quand même quelques Lais utiles. Sauf que là, en passant un pont qui enjambait la circulation, ils m’ont coincé. Je me suis défendu, ils m’ont blessé, j’ai sauté… Et j’ai défoncé la toile de la remorque d’un camion sous l’impact. Heureusement, le chauffeur ne s’est rendu compte de rien et n’a pas ralenti. Les guignols masqués n’ont pas réussi à me rattraper et j’ai filé ensuite au palais comme j’ai pu. Donc, dans les faits, ils doivent encore me chercher et je suis donc très heureux d’être avec un Démon et un Ange, là, de suite, n’en déplaise à vos Seigneuries.

Puis il s’avachit un peu plus dans son lit, soulagé d’être en vie et d’avoir pu raconter tout ce dont il avait été témoin. Ian, lui, avait levé un regard entendu vers Sean. Tous deux savaient que la prochaine étape allait être d’aller chercher des explications plus précises au Kazegami, en particulier sur la mort du quatrième Maître et sur ce “Nouveau Sensei” que Sean soupçonnait d’être le cinquième patriarche aux nouvelles ambitions déplacées. Ian n’était pas loin de trépigner d’impatience. Parce que pour une fois, il allait enfin pouvoir s’amuser, car Sean ne mettrait pas un costume trois pièces cette fois…

– …

Sauf que Sean ne partageait visiblement pas son point de vue. Son regard levé au ciel et sa posture aux bras croisés sur le torse étaient très explicites. Ian eut un regard de chiot très bien imité.

– Sean, tu as promiiiiiiiiis que je pourrais aller avec toiiiiiiii
– Ian, le roi ne peut pas s’impliquer dans ce genre de problème !

Là, c’est Rayleigh qui fit la moue, perplexe.

– Le roi ? Mais qu’est-ce que le roi vient faire dans cette histoire ?

Sean et Ian braquèrent instantanément leur attention vers le blessé.

– Ray, soupira Sean. Le roi, c’est Ian… Ian, c’est le roi…
– Ah oui, c’est vrai… J’m’y ferai jamais !
– Moi non plus, grommela Ian.

Qui se prit un taquet de Sean.

16 février 984

Dès le lendemain tout était prêt pour une nouvelle visite de Sean au Kazegami. Sauf que cette fois, ce n’était pas le redouté Shaytàn, mais bien le puissant Duc d’Umbras, le sombre Lord Moonshade, qui se présentait au siège des Triades Darhàn et il avait l’intention de se monstrer rien moins qu’implacable.

Depuis les révélations de Rayleigh, le lieu avait été mis sous la surveillance discrète des Commandos et tout avait été préparé pour qu’aucun occupant de la pagode ne quitte les lieux sans être identifié. Dans les faits, les rares qui eurent la mauvaise idée de mettre un nez dehors furent tous mis aux arrêts et croupissaient déjà dans les geôles de la prison royale. Mais même après une nuit complète de planque, les Commandos n’avaient qu’une estimation du nombre de personnes occupant les lieux. A tenter d’en savoir plus, ils auraient risqué d’être repérés et Sean avait préféré renforcer les mailles de son filet plutôt que savoir à l’avance quels poissons il allait remonter. Après tout, il aurait des identités et surtout des réponses bien assez tôt.

L’aube était encore jeune quand le Démon remonta d’un pas sûr la rue menant à la pagode, marchant à la tête d’une dizaine de ses Commandos, dont Falcon qui se tenait à sa gauche, en retrait d’un seul pas. Les autres de ses hommes, ainsi qu’une bonne trentaine de Gardes Royaux, cernaient déjà le lieu pour tuer dans l’œuf toute tentative de fuite. Tous étaient armés et vêtus d’une imposante tenue de combat élysiane, mais c’est Sean qui attirait tous les regards, tant par l’impressionnante armure de composite qu’il portait que par l’assurance qu’il manifestait. Assurance née de la certitude de mettre enfin un terme à cette mascarade meurtrière qui durait depuis trop longtemps.

Une seule ombre au tableau : Ian ne s’était pas encore manifesté. Pas depuis la veille au soir, où il avait disparu après un inquiétant “il faut que j’aille me préparer pour demaiiiiin”. Quand on savait que Ian n’avait jamais eu l’occasion de participer à ce genre d’opération de grande envergure au sein même de sa propre capitale, il fallait s’attendre à une surprise “Made in Ian” qui ferait soupirer Sean pendant au moins des années…

Il ne fut pas déçu. L’arrivée de Ian fut annoncée par un bruit de moteur qui fit jalouser et baver d’envie tous les Kristaris de Métal présents, et quand la splendide Astor Mörtyn freina à deux millimètres à peine de Sean, le Démon sut que sa migraine ne faisait que commencer.

– Tu m’as attendu, hein ? T’as pas commencé sans moi !!, demanda Ian en descendant, habillé minutieusement pour l’occasion.

D’un smoking noir. Très classe, pratique malgré tout car il pouvait bouger dedans, mais un smoking. Pas de protection, donc. Nulle part. Aucune. Ian dans toute sa splendeur. Au moins avait-il laissé son masque aux bons soins d’Erei.

Les yeux de Sean se fermèrent une brève seconde. Le temps pour lui d’accepter la dure réalité. Celle que son meilleur ami parviendrait envers et contre tout à être toujours, toujours  imprévisible. Il ne savait pas précisément quel film élysian il avait visionné la veille pour débarquer ainsi, mais entre le choix du smoking, les cheveux coiffés en arrière et surtout le choix de la voiture…

– Sérieusement, Ian ?, souffla un Sean résigné. James Bart ?

Ian fit un énoooorme sourire de constater que son ami avait les bonnes références cinématographiques pour reconnaître les caractéristiques de ce héro fictif élysian.

– J’voulais venir avec un vodka martini – au shaker, pas à la cuillère – mais j’ai eu peur de le renverser, et un cocktail pareil dans un verre MacMo, ça perd toute sa classe, quoi. Donc, non. Bon, on y vaaaa ?

Le nombre des soupirs du Démon allait bientôt justifier le nombre de couronnes qu’il possédait. Mais contrairement à ce qu’il aurait fait quelques mois plus tôt, protestant et contrant les idées farfelues de Ian, il en fit son affaire et décida de le prendre comme une simple donnée à laquelle tenir compte. Sauf pour un point très précis.

– Cette voiture vient de mon garage, Ian… A la première rayure, ce ne sera pas les Triades que tu devras craindre, tu en as conscience ?

La seule réponse de Ian fut un grand sourire et un regard irradiant d’innocence.

– Moiiii ? Même toi, tu n’oserais pas t’en prendre à ton roi, voyons, Sean, enfin ! Et je n’ai pas l’intention de la rayer !

Ignorant totalement la réponse potentielle de Sean – qui ne répondrait rien, de toute façon – Ian se dirigea à grands pas vers l’entrée. Oui, oui, l’entrée. La grande porte. Pas un passage discret sur le côté. Nope.

– Bon allez, on s’ennuie, on traîne, j’ai un conseil demain matin et j’ai pas que ça à faire !

Cette fois, Sean afficha un sourire carnassier sur son visage. Ian voulait se la jouer film d’action élysian ? Excellent choix. Le Démon lui emboîta le pas en faisant signe à ses hommes de suivre le mouvement. Et une troupe de Commandos qui avance au pas cadencé, ça avait toujours son petit effet. Quand ils pénétrèrent dans le grand restaurant du rez-de-chaussée de la pagode, les hommes de mains des Triades étaient prêts à ouvrir le feu, mais hésitaient encore à le faire sans ordre. Après tout, on ne tirait pas sur des officiels royaux armés sans raison valable. L’instant d’expectative générale fit que les Commandos s’avancèrent dans la pièce, tandis que Sean et Ian restèrent à l’entrée. Le sombre Duc s’avança d’un pas tout en tenant Ian en retrait.

– Par ordre du Phénix, déposez les armes et rendez-vous ! Vous êtes aux arrêts pour suspicion de trahison et crimes contre la couronne. Toute résistance sera prise comme un acte de violence et nous ouvrirons le feu.

Ian n’avait pas vraiment l’intention de rester en arrière mais même un Suprême Alti peut se trouver stoppé par la poigne d’un Démon motivé. En grommelant, il croisa les bras.

– Et tout ce qu’ils ont fait jusque là, c’est pas considéré comme un acte de violence et un crime contre la couronne ? On traîne, on traîne, quoi.
– Je veux des réponses, Ian. Et il est difficile de faire parler les morts.

Sauf qu’au fond de la salle, une silhouette discrète jusque là, s’avança juste assez pour se faire remarquer sans toutefois laisser distinguer totalement ses traits. L’homme, affichant un masque de tigre et une carrure très massive pour un Darhàn, leva une main.

– Protégez vos Maîtres ! Tirez !

Les hommes des Triades ouvrirent le feu, les Commandos répliquèrent aussitôt et ce fut ensuite un véritable chaos de tirs, de cris et de combat au corps à corps. Ian en eut un grand sourire alors qu’il évitait une ou deux balles qui lui arrivaient à la vitesse d’un escargot cacochyme atteint de sénilité profonde.

– Aaaaah, tu vois ? Eux ont le sens de la fête, au moins ! Eux ne sont pas là à attendre de blablater et palabrer, pire que mes conseillers !

Il sautillait presque d’impatience.

– J’peux y aller maintenaaaant ? J’essaye de tuer personne, promis !

Il était d’autant plus impatient que les Suprêmes Altii n’avaient pas le droit de se battre parce que ça risquait de détruire l’espace-temps… Mais déjà, c’était l’Impératrice coincée d’un Empire rétrograde et superstitieux qui disait ça. Mais si. Et puis, c’était surtout des recommandations, tout au plus. Sean eut un sourire en coin alors qu’il sortait ses deux armes de poing de leur holster.

– Pourquoi essayer de ne tuer personne ? Mes hommes et les Gardes, c’est évident. Mais les autres, il me semble qu’ils ont fait leur choix.

Puis il se mit à tirer avec autant de décontraction que s’il prenait un café, tout en continuant de regarder Ian.

– … et les règles sur les Suprêmes Altii, tu sais, ça ne concerne que la Fosse et ses règles. Ici, tu es chez toi. Tu sais, ton royaume, tes règles… Et si tu as des doutes, n’utilise pas de Résonance. Je veux juste pouvoir mettre la main sur les Maîtres et les garder vivants pour mes réponses.

Ian jeta les bras en l’air.

– YES !!

Et disparut. Il n’utilisa donc pas de Lai, juste une vitesse trop grande pour un être humain normal, et il fut presque déçu quand il se rendit compte qu’il suffisait d’une pichenette pour assommer un méchant. Et d’un petit coup de poing pour le tuer, alors que  celui qui fit les frais du premier coup s’écrasait contre un mur à l’opposé de la pièce et termina disloqué sur le sol.

– Ooook. Un peu moins fort…, grimaça-t-il.

Le deuxième “cobaye” finit à peine moins mal, sans parler du Commando qui dut tout à coup éviter une tête volant à travers la salle. Un peu vert, Rude se tourna vers son roi, qui lui fit un sourire d’excuse.

– Désolé… pas l’habitude.
– Heu… ouais… un peu moins fort, peut-être ?
– Ouais mais c’est fragile, aussi, les Bas-Seigneurs.

Pendant ce temps, Sean ne semblait pas réellement prendre part au combat. Il envoyait voler les fous qui s’attaquaient directement à lui, mais il était surtout attentif à l’ensemble de la scène de combat qui s’était étendue à tout l’étage de la bâtisse. C’est donc ainsi que quelques mouvements discrets dans le fond, non loin des escaliers menant dans les étages, n’échappèrent pas à son regard.

– Ian ! Laisse le menu-fretin aux Commandos, on monte au-dessus. Je veux les Maîtres et les guignols masqués ! Je veux savoir qui est celui qu’ils appellent le Nouveau Sensei !

Ian opina et rejoignit Sean, laissant donc les Commandos gérer le “menu fretin”. Quoique de l’avis d’un ou deux Commandos, du menu fretin du Sixième Cercle, ça commençait quand même à faire du gros menu fretin.

– Du coup, on monte je suppose ? C’est toujours comme ça. Plus on monte, plus on se rapproche du boss final ! Je parie le prochain MacMo qu’on le trouvera tout en haut de la tour !

Il fronça les sourcils.

– Y’a une tour, au moins ? Si y’a pas de tour, ça va pas le faire.

Sean prit la direction des escaliers. Il ne soupira même pas cette fois.

– C’est une pagode, Ian. Vois-la comme une tour version Darhàn, si ça t’amuse.

Puis il se tourna quand même vers son second, et le pointa du doigt.

– Falcon ! Tu m’embarques tout ce qui restera de vivant et tu sécurises un à un tous les étages. On part devant faire le ménage.
– A vos ordres, Commandant, répondit le grand soldat avant d’étaler d’un magistral coup de poing un énervant Darhàn qui sautait partout autour de lui en le menaçant avec deux “cure-dents”.

C’est ainsi que les deux amis d’enfance, l’un en armure de polymère complète et l’autre en smoking haut de gamme, déboulèrent dans les larges escaliers qui s’élevaient au centre même de la grande pagode. Le premier étage où ils arrivèrent était d’un calme surprenant, comparé au chaos du rez-de-chaussée. C’était une large pièce vide qui s’offrait à eux, avec différentes ouvertures coulissantes de droite et de gauche, qui donnaient certainement sur des salons annexes plus privés. Certains panneaux étaient ouverts, d’autres clos, mais le tout était baigné dans une légère pénombre qui aurait pu être agréable en d’autres circonstances. Sean et Ian avaient ralenti leur progression, abandonnant le pas de course pour une marche plus mesurée, alors qu’ils tendaient tous les deux l’oreille pour contrer une mauvaise surprise. Mais après avoir ouvert les premiers salons désertés, ils constatèrent que l’étage n’avait pas été complètement abandonné. Derrière eux, une silhouette se détachait à l’autre bout de la grande pièce. Une unique silhouette, féminine sans l’ombre d’un doute, et qui se tenait debout et droite entre eux et les escaliers.

– Vous ne trouverez personne, ici. Il n’y a plus que moi, ils sont tous montés. Mais il paraît que je dois vous empêcher de les suivre…

Ian se tourna vers la voix et prit une allure digne du personnage qu’il incarnait ce jour-là, un sourire charmeur sur les lèvres mais pas trop, un air menaçant mais charismatique, et menaçant quand même. Mais charmeur aussi…  Au final, ça se rapprochait un peu d’une étrange grimace.

– Tiens donc, vous toute seule ? Vraiment ?

La jeune femme eut un gloussement amusé et elle commença à s’avancer vers eux d’une démarche si chaloupée qu’elle aurait pu donner le mal de mer aux cœurs sensibles. Ses talons vertigineux claquaient sur le plancher ciré mais rien de Darhàn chez elle : quand elle sortit de l’anonymat de la pénombre, elle avait tout d’une Kristaris de Métal à la pointe de la mode, avec une courte chevelure blond platine, un tailleur stylé et une manucure parfaite. Quant à son arme… maintenant qu’elle n’était plus qu’à quelques pas d’eux, Sean et Ian purent réaliser qu’il ne s’agissait que d’un simple mètre ruban.

Becca

– Me laisse-t-on réellement le choix ? Il paraît que je suis payée pour ça, soupira-t-elle théâtralement. Je vais encore ruiner mon nouveau vernis.
– Ce serait dommage, répondit Ian sans laisser à Sean ne serait-ce que la possibilité de commencer à répondre. Il va à merveille à votre teint.

Il s’inclina poliment, comme s’il était à la cour, en parfait dand… gentleman. Mieux. Un dandy, c’était pédant, un gentleman, c’était parfait.

– Vous risquez aussi d’abîmer ce tailleur. Joli, d’ailleurs, même si un peu trop sobre à mon goût.

Ian sentait le regard de Sean lui vriller les omoplates. Il jouait à QUOI, là ? Sauf que du côté de la jeune femme, les attentions de Ian avaient mis une étincelle dans son regard et elle affichait un sourire magnifique.

– Oh, vous avez remarqué ! Vous êtes bien le seul ici !, dit-elle comme si elle ne les avait pas menacés quelques instants plus tôt. Je prends un temps fou pour accorder les nuances et personne pour y faire attention. What a pity !

Elle s’approcha alors un peu plus, mais toute trace d’intimidation disparue.

– Quant à ce tailleur, ce n’est que ma tenue de travail, voyons. Mais si ce smoking est le vôtre, je vous félicite, il est très beau. Quoique la coupe est loin d’être parfaite.

Elle inclina un peu la tête, index sur le menton en faisant une moue plus dubitative.

– Et votre ami, il s’est pris pour un char d’assaut ?

Sean resta parfaitement stoïque. Son seuil de tolérance à l’absurde était grand. Très grand. Merci Ian. Ledit Ian, lui, sourit de plus belle et haussa les épaules avec un soupir dramatique peut-être légèrement exagéré.

– Ben, à la base, on vient quand même se battre, et il a son rôle à tenir, voyez. D’où l’armure. Et elle pourrait être classe et belle et tout, mais naaaaaan, môsieur la veut pratique et solide, et voilà tout.

Il leva les yeux au ciel.

– Sens esthétique déplorable.
– Je suis d’accord, mais au-delà du sens esthétique, cette armure n’a vraiment rien de pratique ou solide, affirma-t-elle avec assez d’aplomb pour que Sean en vienne à hausser un sourcil.

Jetant son mètre-ruban sur son épaule, elle s’approcha sans une hésitation, ce qui fit que Sean eut ce léger mouvement arrière, instinctif, qui la fit grimacer.

–  Oh, ça va, je vais pas vous manger. Je suis mercenaire, mais j’ai assez de bon sens pour ne pas m’en prendre à des gros bras du roi !, dit-elle en pointant le phénix peint sur le poitrail de Sean. En attendant, là, votre armure, elle doit déjà vous appuyer sur le trapèze, vos épaules vont pas aimer la plaisanterie. Et je suis certaine que si vous la portez trop longtemps, elle vous marque la peau à la taille. Je ne parlerai même pas des genoux si vous voulez marcher plus d’une heure avec, mon chou.

Elle examina d’un peu plus près et plus particulièrement un espace ridicule sur le côté. Quand elle y posa le doigt, une partie du plastron de Sean se décrocha.

– Pas si solide que ça, hein…

Elle ne put pas retirer sa main, désormais prisonnière d’une poigne de fer autour de son poignet. Sean la regarda d’abord d’un air dur, jeta ensuite un regard dubitatif sur son armure, puis une œillade accusatrice à Ian. Il attirait toujours les cas étranges, c’était donc de sa faute.

– Je suis Alti. Je me moque des marques sur ma peau et mes genoux vont bien. Maintenant, nous pouvons nous battre et vous pouvez mourir, ou vous nous laisser passer et on reparlera de vos talents pour les armures au Palais Royal demain. Je pourrais utiliser un talent comme le vôtre.

Cas étrange ou pas, elle avait l’œil et Sean savait repérer ce genre de dons. Et les engager avant d’autres. A commencer par Ian, qui n’avait pas besoin qu’on encourage ses manies de “fashion victim” avec beaucoup trop de costumes dans ses placards. Ian était d’ailleurs à côté de la jeune femme, bras croisés et l’air réprobateur, secouant la tête avec ferveur depuis que Sean avait parlé des marques sur la peau et de ses genoux qui allaient bien.

– Ton armure est moche, mademoiselle a raison, et tu râles sur tes genoux régulièrement ! Et elle, au moins, a l’air d’avoir du goût et je vois pas pourquoi TU l’engagerais !!

Tous deux allaient commencer à argumenter mais se retrouvèrent avec une petite blonde qui les regardaient comme s’ils étaient les deux plus belles merveilles du monde.

– Hiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiii

Elle leur en vrilla les tympans avant de se mettre à sautiller sur place. Puis elle s’arrêta, comme figée et se tourna lentement vers Sean.

– Vous comptez me payer pour mes talents de styliste ? Pas de mercenaire. Nous sommes bien d’accord ?

Elle se montra plus suspicieuse encore.

– Et vous vous rendez bien compte que je ne suis pas une vassali qu’on paye avec quelques sous jetés à la volée, hein… et que je reste travailleuse indépendante !
– Pour la paye, je ne m’en ferais pas, à votre place, ricana Ian. Ça devrait aller. Il n’a pas de goût mais il a les moyens !!

Elle eut un sourire ravageur à l’adresse de Ian

– Bien ! … et ne vous inquiétez pas, avec des mensurations comme les vôtres, je me DOIS de vous habiller correctement, sugar !

Ian fit des yeux de moufoute – mais bien sûr que si, ça existe comme animal – à la jeune femme, lui prenant les deux mains.

– Vous feriez çaaaaa ? Mais je sais m’habiller, moi, notez. Seulement, avoir quelqu’un qui a de nouvelles idées, ouaiiiis ! Ils sont d’un rigide, là où je vis, z’imaginez même pas…

Elle gloussa de plus belle avant de papillonner doucement des yeux.

– Mettez-moi au défi ?

Puis elle tourna son regard vers Sean qui perdait patience. Ça se sentait à son aura. Elle se libéra de la prise de Ian et tendit donc une main vers Sean.

– Les imbéciles à l’étage ne peuvent aller nulle part pour le moment. Ils sont piégés. Ils trouveront peut-être un moyen de sortir, mais ça va leur prendre un moment. Ils auraient dû penser à me payer un peu plus cher et m’écouter quand je leur ai dit d’arrêter de mépriser mes vrais talents… Si vous ne faites jamais la même erreur, vous n’aurez jamais rien à redire de mon travail. Je pourrais même vous surprendre… Je me nomme Rebecca, mais je préfère Becca. Ou Becky, à la rigueur.

Et elle resta avec cette main tendue, comme attendant le geste qui scellerait un accord qui serait négocié plus tard. Le tout avec un petit air qui laissait la nette impression qu’elle avait tout calculé, tout planifié. Qu’elle était dévouée au plus offrant, oui, mais avant tout et surtout, au plus respectueux de son travail et ne s’en cachait pas. Une franchise presque déconcertante qui fut le point qui incita Sean à serrer cette main tendue.

– Demain, au palais. Nous aurons une longue discussion, dit-il avant de s’éloigner.

Les premiers Commandos étaient apparus dans les escalier, ils avaient perdu assez de temps comme ça, et Sean rajusta son plastron avant de rejoindre ses hommes. Becca eut le culot d’un petit salut de la main.

– Méfiez-vous quand même de ceux aux masques. Ils sont dingues.

Puis elle regarda vers Ian et son sourire s’affadit.

– … vous avez la tenue appropriée pour ce qui vous attend là-haut.

Sur cette phrase assez énigmatique, elle se détourna simplement et quitta l’étage en faisant à nouveau claquer ses talons aiguilles sur le parquet ancien.

Ian lui fit un salut de la main tout en souriant comme un idiot. Elle, elle lui plaisait bien ! Et c’est encore Sean qui allait la récupérer. Pas juste ! Quoique… Il pourrait la voir souvent, profiter de ses idées et talents, et sans payer un sou puisque ce serait Sean qui devrait débourser. En fin de compte, c’était parfait. Absolument paaaarfait ! Il se hâta de rejoindre Sean et ralentit une fois à côté de lui, faisant craquer ses jointures.

– On s’ennuierait presque dis donc, vivement qu’on rencontre ceux aux masques.

Il leva un index docte et hocha la tête avec un air sérieux.

– Faut toujours se méfier des gens qui portent un masque. Sont pas francs. Peuh !
– Et là, tu parles pour toi ou pour Ereï, ironisa Sean avec un léger sourire au coin des lèvres.

Ian eut un reniflement de dédain.

– Rien à voir, Môsieur Sean. Le mien, c’est une Clef, pas un simple masque bête et moche.

Il ricana avec un petit ton diabolique.

– Quoique… demande à un Harmoni, et la réponse sera peut-être différente…
– Il y a des chances, admit le Démon. Mais en attendant, on accélère le mouvement, j’ai hâte de découvrir le visage de ceux qui nous attendent plus haut.

C’est ainsi que dans la minute suivante, les deux compères arrivaient à l’étage supérieur pour découvrir que si les hommes masqués n’étaient pas là, les Maîtres des Triades, eux, étaient bien présents. Assis à même les marches d’une petite estrade, ils ne donnaient pas l’impression de vouloir se défendre ou attaquer. Au contraire, les quelques hommes qui étaient à leur côté avaient déposé les armes au sol et à l’arrivée des deux amis, les Maîtres s’étaient même agenouillés pour s’incliner tellement bas contre sol que leurs fronts touchaient le plancher.

– Pitié, my Lords, nous nous rendons, affirma clairement le plus vieux d’entre eux. Nous n’avons jamais voulu tout ça. Nous n’avions pas le choix.

Sean, toujours méfiant de nature, le fut encore davantage devant la scène. Après tous ces mois d’investigation, à dénouer le vrai du faux, à se faire “balader” – comme le disait si bien Rayleigh –, il n’avait pas la moindre envie de croire ces hommes ou même de simplement se montrer conciliant. Pour lui, ce ne pouvait être qu’un piège, une nouvelle mascarade. Il ajusta sa prise sur ses armes et se mit à observer la pièce du sol au plafond. Devant son attitude, le patriarche reprit la parole, levant un regard terrifié, le nez toujours près du sol.

– Pitié. Nous n’obéissions qu’au Grand Sensei. On nous a laissé en arrière pour qu’on vous ralentisse, mais nous refusons de nous battre.

Le regard de Sean se braqua sur l’homme, impérieux.

– Lâches, en plus du reste.

L’homme se recroquevilla un peu plus et c’est celui à sa gauche qui se redressa juste assez pour lever, à son tour, les yeux sur le Démon face à lui.

– Oui, my Lord. Lâches. Tous autant que nous sommes. Parce que le Sensei menaçait nos familles, nos proches. Nous avons tous perdu quelqu’un à qui nous tenions pour que l’on comprenne bien notre situation. Mon épouse a été empoisonnée… et j’ai trois enfants.

L’homme, un peu enhardi par la réaction stoïque de Sean, se montra plus véhément.

– Quand le Grand Sensei et ses âmes damnées sont arrivés à la pagode, ils ont évincé et éliminé toute la dynastie du patriarche qui siégeait sur le cinquième siège de cette demeure. Ils nous ont imposé leur loi. Terrifiés par leur violence, nous avons alors menti, nous les avons aidés à organiser leurs crimes. Punissez-nous pour cela, mais pitié, arrêtez-les. Que nos familles soient sauves. Ils se sont réfugiés dans les étages. Ils cherchent à fuir par les toits depuis qu’ils ont compris que le Kazegami était cerné. Vos tireurs embusqués les en empêchent pour le moment, bon nombre des fenêtres ont été piégées aussi. Mais ça ne les retiendra pas longtemps.

Sean savait que ses hommes n’étaient pas responsables des fenêtres piégées. C’était donc ça que Becca avait fait pour retenir les criminels. Cette femme avait réellement du potentiel… Les épaules du Darhàn s’affaissèrent ensuite.

– Si le Grand Sensei s’échappe, nos familles sont condamnées.

Sean, qui n’avait pas l’intention de démêler tout ça dans l’instant, fit signe à Falcon de s’approcher. Le Commandant en second des Commandos, qui avait suivi le mouvement, tout comme les hommes qui n’étaient pas occupés à mettre en état d’arrestation les survivants de l’assaut, s’exécuta en sortant déjà des bracelets de force de l’arrière de sa ceinture. Samson et Ge’ri l’imitèrent et dans l’instant, mains menottées et yeux bandés, les trois Maîtres des Triades furent mis hors d’état de nuire. Sean se tourna alors vers les escaliers, bien décidé à rattraper le fameux Grand Sensei. Parce que s’il avait eu quelques réponses, il ne savait toujours pas le pourquoi de toutes ces manigances. Ian soupira. Ça manquait quand même pas mal d’action, là, il s’attendait à mieux, zut. Pour une fois qu’il pouvait s’amuser !!

– Faut croire qu’on cherche à me contrarier, aujourd’hui… On monte ?

Il était prêt à le faire à vitesse de Suprême Alti, histoire de ne pas laisser le temps aux autres de filer une fois de plus. Aussi fit-il satisfait de voir Sean accélérer le mouvement et filer dans les escaliers en courant.

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8 Comments

  1. Melckia

    Ouiiiii retour à Pheniiiiix!!! <3 Avec mon duo préféré!! (Oui j'adore Célia, maiiiiiis…. voilà quoi…) et puis surtout c'est de l'inédiiiiit!!!!
    Vivement la suiiiiite!! En espérant qu'on restera un peu plus longtemps sur eux… *0*

    • Vyrhelle

      Ah ? Tu vas être contente alors, parce que les chapitres avec Sean et Ian sont majoritaires dans le reste de cette partie du livre ^_^
      Moi aussi, j’ai une large préférence pour le duo de Phoenix que pour la vie de famille de Célia XD

  2. Melckia

    Oh, et, j’adore le recrutement de Becky… elle est excellente, j’y aurais jamais pensé comme ça, mais ça lui va tellement bien!!!

    • Vyrhelle

      Il n’était pas prévu à la base. Mais en relisant le livre 3, je me suis rendue compte que Becky sortait de nul part. Du coup, quand on a planifié d’ajouter tout le scénario ” Triades” , l’arrivée de Becky faisait partie des éléments à inclure. En fait, j’ai même ne pas voulu savoir comment elle était recrutée dans la version originelle de A. et C. On a trouvé quelque chose de spécifique à Tango ^^

  3. TiphLaMerveille

    Moi aussi, je préfère quand même les passages avec Sean et Ian !
    Déguisé en James Bon… euh Bart, il est irrésistible ! XD (d’ailleurs il manque un s à “héros” dans ce passage)
    Becky me plaît beaucoup, elle a quelque chose de l’autre Becky, l’accro du shopping ^^
    Tiens, le Grand Sensei, ce ne serait pas Monsieur Ming des fois ? 🙂

    • Vyrhelle

      Ah, j’essaie de ne jamais rien dire sur les intrigues à venir 😛 Suffira de lire 😉

      • TiphLaMerveille

        Hé hé j’ai lu 😉

        • Vyrhelle

          😉

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