Fiction par Vyrhelle et A. Conroy

18 novembre 983

Le prince et le voyageur

A l’aube, quand les rayons d’un soleil naissant vinrent éclairer progressivement la chambre, Célia n’ouvrit qu’avec lenteur des yeux encore groggy de sommeil. Son corps lui paraissait lourd et sans force, encore enchevêtré entre celui de Meldan, qui la tenait contre son torse, et celui de Mìrëilin, qui un bras autour de ses hanches, avait la tête reposant sur son ventre. Son sourire apparut alors qu’elle glissait ses doigts fins dans la très longue chevelure de ce dernier. Son éducation et son penchant exclusif en amour auraient dû la faire culpabiliser, trouver amoral ce qu’ils avaient fait cette nuit. Mais ce n’était pas le cas. Parce que ce n’était pas deux hommes à qui elle s’était offerte, mais un seul. Elle le comprenait d’autant mieux à présent que leurs liens étaient devenus réellement ce qu’il y avait de plus intimes. Mìrëilin était le prolongement de Meldan tout simplement.

– … et l’on ose dire que vous êtes des Anges, murmura-t-elle, amusée.

Mìrëilin, n’ayant aucun besoin de dormir, put relever la tête vers elle, les yeux pétillants de malice.

– Ce n’est qu’un titre, s’amusa-t-il. Bonjour.
– Bonjour, sweety… Avoue quand même qu’il n’est pas des mieux choisis.

L’Écho en rit.

– En kel’antan, on peut le traduire par la Vocation du Gardien, du Juste et de l’Insoumis. Cela prête moins à confusion.

Elle caressa sa joue.

– Je dois l’admettre. Alors, prêt à épouser une femme que tu n’as réellement rencontrée que depuis quelques heures ?

Il pressa sa joue contre ses doigts.

– Oui. Et toi ? Prête à te marier à un homme dont tu découvres encore les facettes ?

Ses yeux se plissèrent alors que son sourire se faisait plus présent.

– Encore plus à présent qu’hier. Si je connaissais déjà tout de lui, et donc de toi, que me resterait-il pour les années à venir ? Ce que je sais déjà me laisse confiante quant à découvrir le reste, alors je n’ai aucune raison d’hésiter. Nous allons être maris et femme et bientôt, nous serons parents.

Elle eut une expression plus attendrie.

– Et quand nous aurons l’occasion de venir à l’Arbre de Jhāada, j’aimerai que tu ne restes pas à l’écart.
– Après t’avoir connue, t’avoir aimée? Plus jamais, nauthmir nîn, répondit-il avec tendresse.

En réponse, Célia se redressa assez pour venir lui donner un baiser, doux et tendre, tout en glissant ses doigts plus profondément dans sa chevelure noire. La journée allait être chargée, un peu de paresse et de douceur pour la commencer la rendait déjà plus belle. L’Hasperen n’abandonna les lèvres de Mìrëilin que pour s’étirer, féline, et trouver les lèvres de Meldan, cette fois, l’invitant à l’éveil. Meldan, réveillé depuis quelques minutes, l’embrassa avec tendresse.

– Qu’est-ce que ça dit à mon sujet, que mon Écho soit meilleur séducteur que moi ? Il ne lui a fallu qu’un baiser quand, pour un même résultat, il m’a fallu plusieurs mois…

Célia eut un rire contre les lèvres de son futur époux, alors que ses doigts n’avaient pas quitté la chevelure de son Écho.

– Je ne sais pas. Sinon que je ne fais guère le poids contre vous deux réunis. Quoi que, je trouve ça rassurant, quelque part, que le prince soit plus séducteur que le voyageur.

Les deux rirent en même temps contre sa peau, Meldan l’embrassant sur le nez.

– Je suis un prince quand même, protesta-t-il d’un faux ton boudeur.
– Oui, mais que veux-tu, Mìrëilin est mieux taillé pour le job, dit-elle en haussant des épaules.

Meldan fit une moue.

– C’est les cheveux, c’est ça ?

Célia fut une grimace qui lui retroussait le nez alors qu’elle posait un regard amusé vers Mìrëilin.

– Hum… peut-être. Un homme aux cheveux aussi longs, faut avouer que ça a son charme. Un côté plus doux et sauvage en même temps. Quelque chose d’un peu plus typé, je dirais, qui ne me laisse pas indifférente.

Elle ramena le nez vers Meldan, quasi prête à papillonner des yeux.

– Tu devrais peut-être les laisser pousser aussi, non ?

Meldan soupira.

– Maiiis…

Mìrëilin rit.

– Tu es ridicule.

Célia rit aussi, dans un joli duo avec l’Écho.

– Tu fais bien comme tu veux, darling. Mais j’avoue que si tu veux que notre enfant ait mes cheveux, moi, je préférerai qu’il est les vôtres. Une belle chevelure lisse et sombre, élégante et sobre… Et tellement plus facile à gérer que mes indomptables boucles rouges !

Meldan passa ses doigts dans les cheveux de Célia.

– Mais moi j’adore tes boucles…
– Je sais, dit-elle avec une expression plus mesquine. Mais n’oublie pas que Nathan a les mêmes et pourtant, je suis sûre que tu ne lui trouves pas le même charme !

Elle se laissa alors retomber dans les oreillers, soupirant d’aise d’être l’attention de ses deux hommes et jouant des doigts dans sa chevelure folle.

– De toute façon, comme vous le dites si bien, c’est le Seigneur Vert qui choisira à quoi ressemblera ce bébé. Moi, j’ai juste hâte qu’il soit là.

Elle baissa les yeux sur Mìrëilin qui enserrait toujours sa taille.

– D’ailleurs, tu crois que tu pourras quitter l’Arbre de Jhāada pour la naissance ? Ce sera aussi ton enfant, ce serait cruel que tu ne puisses pas y assister aussi.

L’Écho sourit, l’expression tendre.

– Je ne peux rien promettre malheureusement, mais je ferai tout pour être là, promit-il. Et si je suis retenu ici, alors il ne vous restera qu’à amener l’enfant jusqu’à moi.

Meldan enfouit son visage dans le cou de Célia.

– Seigneur Vert, j’espère qu’il pourra…, sourit-il. Entre toi alitée et moi probablement aussi efficace qu’un hûlwîn avec un couteau…

Célia tourna un regard vers lui.

– Parce que tu crois vraiment que je vais vous laisser être les deux seuls présents pour la naissance ?, demanda-t-elle en haussant un sourcil. Je peux vous garantir qu’il y aura au moins une sage-femme. Et je me demande si je ne serai pas plus rassurée d’avoir même un médecin… Mais on en rediscutera. On n’en est pas encore là et on a surtout un mariage qui nous attend dans un futur beaucoup plus proche.

Un futur tellement proche qu’elle faillit se faire enguirlander par la camériste pour l’ultime ajustement. Parce que, petite cérémonie ou non, la femme était une perfectionniste. Il fallait dire que la robe en valait la peine. D’un magnifique gris vert sur le haut, elle pâlissait au fur et à mesure qu’elle rejoignait les pieds de Célia, jusqu’à un vert très clair, presque blanc. Le col, qui dégageait entièrement ses épaules était d’une découpe savante en forme de flocon de neige, reproduction exacte de celui sur son gwaedh sigil. Puis d’autres, brodés en ton sur ton, cascadaient sur tout le tissu, de plus en plus petits, jusqu’à être des merveilles de travail de couture et de précisions sur les derniers plis d’une robe fluide au tombé aérien. Ils étaient agencés de telle façon que, lorsque Célia bougeait, il semblait neiger sur le tissu et même sur le sol derrière elle, par la présence d’une traîne juste assez longue pour donner l’impression de caresser le bois ciré du plancher. Pour compléter à merveille la robe, sa coiffure fut réalisée avec soin et attention. Entièrement tressée avec des perles en dégradé de vert sur la tempe droite, les boucles avaient été conservées et agencées dans un chignon très lâche qui dégageait sa nuque mais n’emprisonnait pas vraiment ses cheveux de feu. Ils étaient cependant ornés de perles, de plumes, de feuilles et de cristaux. Hormis que cette fois, ils donnaient l’impression que Célia venait de marcher sous une neige fine qui avait constellée sa chevelure de flocons. Son maquillage fut naturel et léger, avec seulement une petite touche de vert au coin de l’œil. Quelques bijoux de bras finirent l’ensemble de sa tenue de mariage dans un esprit de nature élémentaire et de sophistication sans âge. Mais le principal bijou restait le gwaedh sigil qui trônait autour de sa gorge comme un trésor révélé dans les tréfonds d’un bois enneigé. Célia adora le résultat final qu’elle découvrit dans un large miroir. Elle n’avait plus qu’une hâte : retrouver Meldan et Mìrëilin. C’était bien mieux, cent, mille fois plus beau et plus adapté à elle que les efforts d’Ikti, qui ne s’en offusquerait pas. Pas devant cette merveille. Mais avant de rejoindre son futur maris, elle fut rejointe par Lathiana.

– Mon frère doit être le plus chanceux des hommes, sourit la  reine.

L’Hasperen afficha un air surpris.

– Pourquoi dites-vous cela, Lathiana ? Je suis bien ordinaire en comparaison à d’autres Dames. Ne serait-ce qu’avec vous, je ne fais guère le poids. Mais au moins, j’ai envie de tout faire pour le rendre heureux.

La reine hutani sourit.

– Voilà toute sa chance. Dans nos strates sociales, nous sommes si peu à trouver l’amour, et à pouvoir l’épouser… Il me manque chaque jour qu’il ne passe pas à Jhāada, mais si c’est pour être avec vous, et créer une famille, je fais ce sacrifice sans hésiter.

Célia en eut le rouge aux joues alors qu’elle se sentait fière de ce constat.

– Alors que mon père soit remercié d’avoir toujours refusé le moindre mariage arrangé qu’on lui proposait. Et les Célestes savent qu’il y en a eu quelques-uns. Si je suis libre d’épouser Meldan aujourd’hui, c’est en très large partie grâce à lui.

Elle baissa les yeux.

– J’aurai aimé qu’il puisse me voir en ce jour heureux. Tout comme ma mère ou les gens que j’aime et que j’ai perdus.

Lathiana lui sourit.

– Il est sûrement trop tôt pour que le Céleste qu’il est aujourd’hui se souvienne de vous. Mais ça viendra, et vous aussi, vous saurez un jour qui vous étiez. Vous pourrez le leur raconter, et leur présenter vos enfants et petits-enfants. Car les Célestes peuvent voir notre monde.
– Je l’espère. Ce serait merveilleux.

Célia leva les yeux sur Lathiana. Son expression n’était pas vraiment réjouie.

– Lathiana ? Meldan m’a dit un jour que vous connaissiez bien l’Autre Monde… C’est un domaine qu’une keranorienne comme moi connaît bien mal. Je ne sais pas si le moment est bien choisi, mais j’aurai eu quelques questions à vous poser. En particulier sur les enfants et les vassalis.
– J’y répondrai, mais si c’est pour vous voir perdre votre sourire ou ruiner les efforts de mes maquilleuses, peut-être vaudrait-il mieux attendre après la cérémonie, vous ne pensez pas ?, dit-elle en lui souriant. Nous aurons encore bien le temps de parler avant votre départ, et je dois aller m’assurer que Meldan a au moins commencer à s’habiller. A l’endroit.

Le rire de l’Hasperen répondit avant ses mots.

– Vous avez raison, je n’ai aucune envie de gâcher notre mariage. Je ne veux surtout pas vous retenir. Mais je pense qu’il aura été raisonnable pour une fois. Ou du moins, Mìrëilin l’aura aidé à l’être.

Lathiana sourit.

– Oui, je n’en doute pas. Mais ne sous-estimons pas la capacité de Meldan à perdre sa chemise, c’est un trait qu’il a depuis tout jeune.
– Je ne peux pas nier qu’il est très doué dans ce domaine, ironisa Célia avec assez de sous-entendus dans la voix pour que sa phrase n’ait rien d’innocent. Quoique le froid des Terres Boréales semblait lui apprendre à être moins prompt à le faire.

Lathiana éclata d’un rire franc et clair.

– Seigneur Vert, vous devez me raconter Meldan au milieu des Terres les plus froides de ce monde, je pense en pleurer de rire. Mais je vous laisse, nous nous reverrons très vite pour le Grand Moment.

Célia fit une légère révérence.

– Nous aurons une belle discussion, je pense, Lathiana. Je m’en réjouis d’avance.

La  reine quitta alors la future mariée et Célia resta seule juste assez longtemps pour laisser son regard se perdre sur le paysage qui s’offrait à sa vue et se perdre dans quelques souvenirs plus ou moins heureux. Sa vie n’avait pas été un long fleuve tranquille et elle avait déjà perdu une autre vie rêvée, un autre mariage qui n’avait jamais pu avoir lieu, un enfant qui n’avait pu naître. Pourtant, elle avait cette nouvelle chance de bonheur et elle soupira de soulagement en fermant les yeux. Elle aspirait à tellement de paix à présent…

Une femme en paix qui se mariait dans moins d’une heure ! Ikti arriva pour les derniers préparatifs – et s’extasier à chaque instant sur un nouveau détail de la robe de mariée -, avant d’accompagner Célia jusqu’à la salle où Lathiana, Meldan et Mìrëilin l’attendaient. Et puisque le mariage devait être fait en toute discrétion, pas de grande salle au palais comme lieu de cérémonie, ni même de salle de bal, mais bien mieux que cela. Car en l’absence d’une Cour trop nombreuse, la  reine pouvait se permettre de marier son frère et la femme de sa vie dans le lieu le plus sacré entre tous, pour la famille royale comme pour toute l’Hutandara, à savoir le cœur même de l’Arbre de Jhāada ! Quelque part sous le niveau de la terre, un espace immense existait entre les racines gigantesques de cet hālau aux dimensions au-delà de toutes normes. C’était un lieu secret qui abritait ce qui avait rendu cet hālau si spécial et particulier : un incroyable enchevêtrement de filons d’émeraudes. Des pierres précieuses qui serpentaient en tous sens, dont certaines étaient plus grosses que le bras d’un homme et qui faisaient toutes chanter la Résonance depuis des siècles et des siècles. Les racines millénaires s’étaient insinuées et enroulées entre chaque filon, chaque éclat, de telle sorte que la sève de l’Arbre aspirait continuellement de fines paillettes cristallines. L’ensemble luisait d’une teinte verte vibrante, presque palpable, et une mélopée monocorde et grave flottait dans l’air, envoûtante comme une berceuse sans âge, donnant à l’Arbre une force de vie incroyable. Les légendes disaient même que la Résonance avait fini par donner une conscience à leur Arbre, et les hutanii, au fil des siècles, avaient érigé un écrin digne de ce lieu unique, un véritable temple pour leur Seigneur Vert. Dès lors, quoi de plus royal que de se retrouver à échanger des vœux éternels devant un accès direct à l’énergie vitale d’un être végétal millénaire ?

L’endroit était imposant, majestueux, électrisant. Célia pouvait sentir la Résonance en elle répondre à celle du temple. C’était grisant et en même temps terriblement apaisant. Il n’aurait pas été aberrant de vouloir s’attarder dans ce lieu, peut-être des jours durant. Célia s’était avancée d’un pas lent sur la passerelle rocheuse qui surplombait l’un de plus gros filons luminescents. Elle rejoignit Lathiana, Meldan et Mìrëilin qui l’attendaient au pied d’une stèle de calcaire blanc, immense, sculptée d’idéogrammes anciens et piquetée d’éclats d’émeraude et de petits fossiles. Ikti était restée dans la galerie qui cerclait l’endroit, s’arrêtant près de Katar, d’Edharn, d’Ej’ar et d’Ileana. Il y avait quand même quelques autres témoins. Lathiana avait veiller à ce qu’une dizaine de nobles Kel’antan triés sur le volet pour leur ouverture d’esprit puissent se souvenir de cet événement. Ne serait-ce que pour des raisons politiques évidentes. Ce mariage devait être le plus officiel possible. Alors Célia grava leurs visages dans son esprit… Puis elle fit les derniers pas jusqu’à la reine.

La cérémonie fut brève. Trop au goût de la jeune femme, mais suffisante pour sceller son destin à celui de Meldan. Quelques mots, quelques gestes, quelques serments récités et c’était déjà fini. Il faut dire qu’avec une cérémonie presque improvisée à la dernière minute, ils n’avaient même pas eu le temps de réaliser leur veryanwë mîr, leurs bijoux de mariage. Ils en reçurent les premiers cristaux et les premiers liens de cuir des mains même de Mìrëilin. Ils les réaliseraient tranquillement dans les semaines à venir. Puis un baiser pour toute conclusion. Célia en ferma les yeux, bercée par l’émotion mais bien davantage par la Résonance omniprésente. Elle se sentit chavirer entre les bras de son époux qui la souleva du sol pour la porter comme le plus précieux des trésors. Pourtant, quand Célia sortit du lieu, elle se sentait étrange. Perplexe autant que perdue, heureuse mais ne réalisant peut-être pas encore. Elle serra ses doigts sur son gwaedh sigil qu’elle aurait dû abandonner lors de la cérémonie mais qu’elle porterait encore le temps que son veryanwë mîr soit prêt. Elle avait beau faire, tout ça avait un goût d’inachevé qui la laissait un peu amère derrière ses sourires. Meldan remarqua vite que tout n’allait pas à merveille.

– Meleth nîn ? Qu’est-ce qui ne va pas ?, demanda-t-il en fronçant légèrement les sourcils.

Célia lui caressa tendrement la joue.

– Rien de grave, darling. Juste une impression étrange que tout ça est trop différent de ce que j’ai toujours vu pour mon mariage. Une sorte de choc des cultures, je crois.

Elle posa son front contre sa joue.

– Rien qui ne doit t’inquiéter, en tout cas. Mais je crois que je n’ai pas très envie de m’éterniser à Jhāada finalement. Et qu’une cérémonie à Trapeglace serait la bienvenue.

Meldan lui sourit.

– Alors nous repartirons demain ou après-demain, dit-il.

Célia n’eut qu’un demi-sourire. Elle espérait vraiment que la cérémonie à Trapeglace lui enlèverait cette impression désagréablement étrange qu’elle n’était pas à sa place. Que tout ça n’avait été qu’une singulière mise en scène. Surtout qu’il n’y eut pas de banquet non plus pour suivre la cérémonie, juste un  dîner entre le couple et leurs amis, sans aucun des quelques témoins du mariage quasi secret. Célia parvint pourtant à retrouver plus d’entrain, surtout en discutant avec Ej’ar et Ileana qu’elle ne connaissait même pas encore et apprécia heureusement très rapidement. L’alcool aidant un peu, elle retrouva sa bonne humeur et se montra aussi attachée à Meldan qu’à Mìrëilin sans la moindre gêne. Mais elle dut bien avouer qu’elle fut soulagée de laisser tout ça derrière elle au bout de quelques heures.

Assise dans les appartements de Meldan, Célia avait suivi Lathiana et les deux nouvelles sœurs regardaient le ciel nocturne. Les hommes buvaient encore à la table du repas de fête mais les deux femmes aspiraient visiblement à plus de calme. Lathiana contempla longuement les lueurs célestes et sa capitale, avant de sourire à Célia.

– Je crois que nous avons une conversation en suspens, n’est-ce pas ? Viens, installons-nous, j’ai fait venir du thé.

La jeune mariée resta assez silencieuse. Loin de l’euphorie que l’on aurait attendue chez une femme le jour de son mariage, Célia avait une retenue à la hauteur des questions qu’elle avait justement laissées en suspens. Des questions importantes pour elle et dont elle redoutait les réponses. Elle attendit que le thé soit servi et que le silence règne avant d’engager une conversation plutôt sombre pour une journée aussi spéciale.

– Lathiana. J’ai perdu des gens que j’aimais et par mon éducation keranorienne, je n’ai aucune réponse sur ce qu’ils sont devenus de l’Autre côté. Si tant est qu’ils y soient. Meldan m’a dit que vous pourriez me donner quelques réponses. Et j’avoue que j’en ai besoin.

Elle leva les yeux vers les étoiles.

– Mes parents étaient Altii. Hasperen et Kristaris de Métal. Je crois savoir qu’ils vivent une nouvelle existence sans souvenir de leur vie d’ici. Et ce, jusqu’à ce qu’ils atteignent l’âge qu’ils avaient à leur mort.
– C’est cela. Lorsque nous mourrons, nos âmes prennent l’apparence de nourrissons dans l’Au-delà. Nous sommes recueillis puis adoptés par une famille et commençons une nouvelle vie. Et comme vous l’avez dit vous-mêmes, nos mémoires ne nous reviennent qu’une fois qu’un temps à peu près égal à celui de nos vies dans ce monde soit passé.
– Mais j’avais un ami. Il était vassali. Qu’est-il advenu de lui ?

Lathiana observait la jeune femme, consciente de la peine et du doute qu’une telle question avait pu lui causer depuis la mort de cet ami vassali.

– Comme tous les vassalis, votre ami doit profiter de sa nouvelle existence. Car tous les êtres vivants du Creuset renaissent. Animaux, végétaux, vassalis, Seigneurs, cette renaissance est juste différente pour chacun. Et la différence entre vassalis et Seigneurs, par exemple, vient du fait que les premiers deviennent des akhens, dont l’apparence relativement humaine varie un peu selon leur caractère, et que les seconds deviennent des Nefers, présentant une apparence plus complexe, plus variée, et qui retrouvent progressivement leurs capacités surhumaines, puis leurs Lais et enfin leur mémoire, si tant est qu’ils soient morts avec leur Clef intacte. Un Seigneur peut renaître simple akhen s’il n’a plus de Clef au moment de son décès.

Célia fronça les sourcils.

– Oui, les goranii font souvent ce genre de chose contre les keranoriens. Détruire la Clef de leurs prisonniers Dissonants qui ont eu la folie de la garder sur eux…
– Car comme tous les Harmonii, ils ont les yeux rivés sur l’Au-delà, et tuer un Seigneur sans Clef, c’est s’assurer qu’il ne sera plus une menace même après sa mort. Je trouve ce genre d’acte ignominieux, mais ce n’est pas mon combat… Enfin, pour en revenir aux renaissances dans l’Autre Monde, il y a des subtilités, avec les Dévoués servant un Dieu, mais vous savez l’essentiel. Votre ami est né akhen et selon l’endroit où il est mort, ses chances d’avoir été vite adopté augmentent : la Fosse et les grandes villes sont de véritables mégalopoles Célestes.

Célia manifesta visiblement un sentiment mitigé, entre soulagement et appréhension. Elle avait soupiré doucement, mais elle martyrisait ses ongles.

– J’espère seulement qu’il a bien été récupéré. Il est vrai que son cœur s’est arrêté de battre dans la Fosse. Mais je crois que son âme était déjà partie de l’Autre Côté. Et l’endroit où nous étions en mission n’était pas très peuplé… Je suppose que je n’aurai donc pas de réponse avant qu’il ne retrouve ses souvenirs. En espérant qu’il n’a pas tout simplement disparu… Mort à nouveau avant de pouvoir en avoir une nouvelle…

Célia eut un sanglot irrépressible. Cette possibilité que le nourrisson que Frédéric était devenu n’ait pas survécu lui était insupportable. C’était trop douloureux pour elle, elle en était au bord des larmes. Lathiana la rejoignit et posa sa main sur son épaule, l’attirant à elle.

– Célia, les Célestes sont immortels. Ils ne mangent ni ne boivent. Un nouveau-né akhen ne peut mourir. Seulement errer seul trop longtemps. Mais l’Au-delà existe depuis des millénaires, ton ami ne peut pas être le premier homme à être mort à cet endroit, ni même le dixième. Il est impossible qu’un jeune akhen ne soit pas trouvé. A moins de circonstances extrêmes, avec un homme mort dans des lieux totalement inhabités, comme loin sur les Mers, loin du Creuset, par exemple.
– Ou sur les Terres Boréales ?
– J’aurais pu vous dire oui, mais il s’avère que les Terres Boréales sont bien plus hospitalières de l’Autre Côté, et tout un peuple vit là-bas. Je vous l’ai dit, il est impossible qu’un jeune akhen soit perdu dans le Creuset. Il existe des akhens dont la tâche même est de recueillir tous les nouveaux-nés célestes pour qu’ils soient adoptés aussi vite que possible. Je suis certaine que votre ami a trouvé une famille et qu’il est un enfant qui grandit doucement.

Célia, qui aurait dû être apaisée, baissa un peu plus la tête, serrant ses doigts avec force.

– Et qu’en est-il d’un enfant qui n’est même pas né ? Perdu après trois peut-être quatre mois tout au plus de grossesse ? L’enfant de deux Altii qu’il y a quelques années, je n’ai pas pu mettre au monde ?

Après la surprise de la révélation, Lathiana lui serra doucement l’épaule. Étant elle-même mère d’un petit garçon, elle pouvait deviner la douleur de sa belle-sœur.

– Cela, Célia, je l’ignore. Je ne suis pas Voyageuse Astrale et je doute que parmi ceux qui le sont, beaucoup se soient même posés la question. Tout dépend de beaucoup de paramètres, et là n’est pas ma spécialité. Je suis déjà incertaine du devenir d’un enfant Seigneur qui n’a pas encore reçu sa Clef mais utilise déjà la Résonance. Devient-il un akhen ou un Nefer ?… Non, cela, je ne peux y répondre. Mais peut-être…

Elle leva la tête vers la canopée.

– Si vous m’accompagnez à la bibliothèque, nous pouvons toujours interroger mon époux. Il est Murmureur, gardien des textes les plus rares et les plus ésotériques de toute l’Hutandara. Peut-être saura-t-il, ou aura-t-il une idée du livre dans lequel se trouverait un début de réponse…

Célia prit doucement la main de Lathiana et la serra assez pour que ce soit explicite sur son envie.

– A mes yeux, il est mort. Je l’ai perdu à jamais. Mais c’est une déchirure profonde qui aujourd’hui me donne surtout envie d’être mère à nouveau. D’avoir le bonheur de donner enfin la vie et voir mon enfant grandir.

Elle eut un léger sourire.

– Mais s’il pouvait rester quelque chose de celui que j’ai perdu, j’en serai terriblement heureuse. Même une simple énergie liée à la Résonance, même une simple petite flamme… Alors si quelques écrits peuvent me donner un petit quelque chose ou au moins me donner une réponse plus claire… Je l’apprécierais vraiment.

Lathiana lui fit un sourire tendre.

– Alors allons voir mon époux. Mais je vous mets en garde, Célia : vous avez pu remarquer qu’il a brillé par son absence depuis votre arrivée à l’Arbre. Peut-être avez-vous même pensé que j’étais veuve… mon mari est un grand théoricien, un homme de sciences littéraires, un génie, un Gardien du Savoir exceptionnel et le chef de la Guilde des Murmureurs. Mais vivre dans les mots le détache énormément du monde et il peut paraître parfois… insensible. Ne lui en tenez pas rigueur.

Élite de l’élite parmi les Gardiens du Savoir, les Murmureurs étaient une spécificité propre à l’Hutandara et à son gigantisme. Douze grandes bibliothèques étaient réparties à travers le royaume hutani, pôles de différents domaines : médecine, combat, arts, histoire, géopolitique, Résonance, sciences… et dans chacune se trouvait un Murmureur, expert dans le domaine de sa bibliothèque, ayant lu plus de livres sur ce sujet que n’importe quel autre homme, entouré de plusieurs apprentis, et d’assistants. Ces derniers recevaient les requêtes des hutanii venus chercher des réponses précises, les classaient par ordre de priorité, et les soumettaient aux apprentis d’abord, puis au Murmureur si besoin. Les requêtes concernant des sujets différents étaient transmises directement, par Lai de télépathie, à la bibliothèque adéquate. Les apprentis voyageaient à travers toute l’Hutandara, de pôle en pôle, pour trouver leur Maître et connaître de vue au moins tous les gens de leur guilde, afin de pouvoir les contacter ensuite via Résonance. D’abord surnommés les murmureurs à cause de l’habitude de ces mêmes apprentis de murmurer tout ce qu’ils se disaient par télépathie, par manque d’expérience souvent, le terme avait fini par être officialisé pour tous les maîtres de la guilde. Les Murmureurs étaient un réseau précis et délicat qui fonctionnait pourtant à merveille. A Jhāada se trouvait même la treizième bibliothèque de ce réseau, plus secrète, emplie de textes sur des sujets rares, inconnus, uniques ou interdits. Son Murmureur était le chef de leur Guilde, et ses “apprentis” étaient eux-mêmes de grands Murmureurs ayant laissé leurs places dans leurs bibliothèques pour venir apprendre, et pour l’un d’eux, prendre la succession du Prince Consort à sa mort.

Lathiana et Lunomëràn

L’homme était un Kel’antan aux très longs cheveux blond pâle, ceints de la couronne de Consort. La lueur blanche d’un cristal de roche nimbant son cou, cristal qui fermait un lourd torque d’argent. A la manière dont le bijou interagissait avec la Résonance, il n’y avait aucun doute à avoir, c’était sa Clef qu’il affichait sans défi. Il était rare de voir un Seigneur porter la sienne. Célia se souvenait surtout de Ian portant la sienne, son Masque d’or, dans une provocation ouverte pour tous les Harmonii de tenter de venir le lui détruire. Mais l’Alti Kel’antan face à elle, donnait plutôt l’impression de porter la sienne par habitude, sans la moindre trace de crainte ou de bravade. L’homme était plus âgé que Lathiana, d’au moins une dizaine d’années. Quand Célia le vit, elle dut admettre qu’il était à l’image qu’elle avait des Altii Kel’antan. Il avait cette prestance tranquille et mesurée, cette élégance à mi-chemin entre l’animal et le végétal, qui donnait à l’Hasperen la sensation de voir la combinaison à peine humaine d’un arbre centenaire dressé face au vent et d’un cerf majestueux gardant son territoire. Célia avait appris, par Meldan, que les Kel’antan de la Flore étaient plus sédentaires par nature que les Kel’antan de la Faune, souvent nomades et voyageurs. Son tout nouvel époux, avec son totem de merle, en était un exemple flagrant. Mais face au Prince Consort, et malgré l’ambivalence qui se dégageait de lui, Célia sut immédiatement qu’il était un Kel’antan de Flore, et sa maîtrise sur le Grand Lai kel’ lui chanta même doucement le mot “hêtre” à l’esprit. En tout cas, elle se sentait petite face à lui et elle savait d’où Gazill tenait ses cheveux blonds. La très longue tunique de l’homme était à l’image de ses tenues antiques qui, bien qu’elles tenaient presque de la robe brodée et luxueuse, lui donnait toujours plus de prestance et soulignait sa silhouette élancée. Il était tout bonnement hors du commun à la limite de l’onirique alors qu’il avait les yeux rivés sur les pages d’un livre certainement plus ancien que Célia. Elle s’était avancée jusqu’à lui et attendait que Lathiana la présente et ne lui soumette sa requête. Après tout, il était son beau-frère à présent et ce constat avait quelque chose d’étrange. Lathiana s’approcha de son époux et posa une main délicate sur son épaule. Le Consort hutani releva la tête et la regarda avec un air d’interrogation, murmurant toujours pour un interlocuteur peut-être à des milliers de kilomètres de là.

– Melmënya, peux-tu nous accorder un instant ?

Le Kel’antan hocha la tête, terminant sa conversation, le cristal de roche de sa Clef se tut.

– Je te remercie, sourit Lathiana. Je te présente Célia Avonis, la jeune épouse de Meldan. Célia, mon mari, Lunomëràn.

Le Murmureur inclina la tête avec un mince sourire.

– Enchanté, et félicitations. Vous souhaitez me parler ?

Célia rendit le salut avec révérence.

– En effet. Même si je suis d’abord heureuse de faire votre connaissance, il se trouve que j’aurai une question assez délicate sur le monde des morts. Votre épouse m’a dit que vous seriez le plus à même de peut-être me répondre.

Elle prit une profonde inspiration, se préparant à une réalité crue tout autant qu’à une absence de réponse. Ses mains se crispèrent un peu sur son ventre alors qu’elle réalisait qu’elle portait encore sa robe de mariée.

– Il y a quelques temps, avant de fréquenter Meldan, j’ai perdu un enfant que je portais depuis seulement un peu plus de trois mois. Je suis une Alti du Quatrième Cercle et son père était un Démon du Second… Cette perte a sonné le glas de notre relation mais j’aimerai quand même savoir s’il reste quelque chose de cet enfant de l’Autre Côté. Si ce bébé avait eu l’occasion d’avoir une âme ou non.

Lunomëràn l’observa, silencieux.

– Fascinant… Tout dépend alors de la définition d’une âme, et les théories sont nombreuses… Et vous êtes Hasperen, ce qui ajoute à la complexité de la question… Trois mois, c’est assez pour que l’encéphale soit formé, le cœur bat déjà… mmh…

Alors que l’homme avait su ne pas être trompé par la tenue hutani de Célia et déterminer sa Caste réelle sans une hésitation, le Kel’antan s’éloigna, parcourant les gigantesques échelles de la bibliothèque pour atteindre telle ou telle étagère, tel ou tel ouvrage, en prenant une bonne demi-douzaine avant de revenir vers elles. Le cristal de sa Clef à nouveau lumineux, il les posa dans les bras de Célia sans même la regarder. Lathiana adressa un sourire d’excuse à sa belle-sœur. Elle lui avait dit que Lunomëràn risquait d’être… ainsi. Célia resta assez perplexe avec ces livres dans les bras.

– Euh… je suis censée les lire, c’est ça ?

Elle parcourut rapidement les titres.

– En haut-kel’antan… fantastique…

Lathiana eut un sourire gêné.

– Et impossible de les sortir de la bibliothèque, je le crains. Nous avons perdu son attention pour le moment mais il finira par cesser de discuter de la question  avec les autres Murmureurs à un moment ou un autre. Ensuite, il vous fera probablement une synthèse, plutôt que de vous laisser vous perdre dans les difficultés de notre haute langue. C’est le genre de sujet énigmatique qui le passionne entre tous.

Célia prit le temps de poser les livres avec précaution.

– Je ne peux pas lui en vouloir. En vérité, quand je suis concentrée sur une tâche, je suis tout aussi inaccessible. Peut-être même pire parce que je n’ai pas l’excuse de parler par télépathie.

Elle ouvrit un premier livre, curieuse quand même et parcourant les premières lignes de texte.

– Combien de temps peut-il rester à discuter ainsi ? Je ne voudrais pas que Meldan se demande où je suis passée.

Le soupir de Lathiana fut explicite.

– Des heures, jusqu’à ce que je le traîne hors d’ici pour dormir. Ou manger.

Et avec un Alti Kel’antan, ce n’était pas souvent.

– Il vous a vu, désormais, Célia, vous pourriez rejoindre Meldan et même quitter l’Hutandara qu’il pourrait vous transmettre le résultat de sa réflexion. Vous ne pourrez juste pas lui répondre si vous ne maîtrisez pas vous-même le Lai de télépathie.

Célia referma doucement le livre alors qu’elle n’avait pas compris le quart de ce qu’elle avait pu en lire.

– Espérons dans ce cas qu’il n’oubliera pas de me répondre. Parce que je pense que je vais retourner auprès de Meldan. C’est le jour de notre mariage, c’est à ses côtés que je devrais être. Pas à chercher des réponses sur de vieilles questions sans réponses venues d’une autre époque et d’une autre vie.

Elle baissa les yeux.

– Je crois que j’essaye tout simplement de tourner une page difficile de mon passé pour mieux avancer dans l’avenir que Meldan m’offre.

Elle releva vers Lathiana un visage ému.

– Merci en tout cas de prendre de votre temps pour aider deux âmes en peine à finir de cicatriser. Vous êtes  bien la sœur de votre frère…
– Nous sommes tous les deux les enfants de notre mère. Vous l’auriez appréciée, je pense. Retournez à Meldan, Célia, vous avez un époux qui vit dans la réalité.

Lathiana n’était ni triste ni amère en faisant ce constat. Après tout, son rang l’avait autorisée à épouser qui elle voulait. Or elle aimait Lunomëràn, savait à quoi s’attendre en partageant sa vie. Elle n’en avait jamais eu le moindre regret, bien au contraire et ça se voyait quand elle parlait de lui. Célia et elle en devisaient d’ailleurs sur le chemin du retour, quand elles croisèrent un homme qui n’était pas là par hasard et semblait les attendre.

– Votre Majesté, s’inclina le Kel’antan devant Lathiana, avant de tourner un regard perçant vers Célia. Je suppose que vous êtes la récente épouse du Prince Meldan. J’ai entendu une étrange rumeur à votre sujet, ma Dame. Concernant le fait que vous seriez Hasperen.

Célia observa l’homme puis tourna un visage interrogateur vers Lathiana, avec une expression n’annonçant rien de bon quant à la diplomatie dont risquait de faire preuve la jeune mariée.

– Il se trouve que je dois justement rejoindre mon époux, messire. Je n’ai que faire des rumeurs qui semblent vous déranger.

L’homme haussa un sourcil.

– Oh, elles ne me… “dérangent” pas, Ma Dame. Mais je m’étonne de cette entorse au protocole.
– Mais qui de mieux que moi peut faire des entorses aux lois, magister ?, demanda Lathiana, avant que ça ne tourne au vinaigre. Vous, peut-être ?

La pique fit son effet et l’homme s’inclina bien bas, les laissant passer. Célia n’ajouta rien aux propos de la  reine, ce n’était vraiment pas une bonne idée. Mais après avoir tourné au couloir suivant pour rejoindre une passerelle, elle soupira profondément.

– Je crois qu’il est sage que Meldan et moi partions dès demain, Lathiana. J’avais quelques remords à partir aussi vite, mais je crains que le fait que je sois Hasperen ne se répande déjà comme une dangereuse traînée de poudre. Nous éviterons bien des soucis à tout le monde en ne nous attardant pas davantage.

Elle eut un sourire un peu désabusé mais quand même teinté de sincérité.

– Ce sera plus simple de revenir discrètement avec le bébé si on évite un trop gros scandale à présent.

Lathiana avait l’air orageux.

– Je pense que Gazill ne pensait pas à mal en parlant à son précepteur mais j’aurai une sérieuse discussion avec lui, soupira-t-elle. Je suis navrée, Célia, je crois en effet qu’il vaut mieux que vous partiez au plus tôt. Le magister de mon fils que nous venons de croiser est la pire commère du palais.

Célia serra la main de sa belle-soeur, souriant beaucoup plus largement.

– C’est déjà une chance énorme d’être ici et d’avoir pu vous rencontrer Lathiana. Mais je sais aussi que ce n’est pas ma place. Aussi beau que soit l’Arbre de Jhāada, ce n’est pas chez moi. C’est ce que nous allons nous efforcer de construire Meldan et moi à présent. Notre chez nous.
– Je crois que Meldan a passé commande du bois d’ici pour votre demeure, il doit avoir hâte de commencer. Vous avez déjà trouvé l’endroit ?
– Oui. Durant nos mois de voyage nous avons trouvé un endroit, dit-elle en regardant le spectacle de Jhāada face à elle. Meldan y a même déjà planté une graine de l’Arbre. Nous allons commencer à nous y installer dès les premiers signes du printemps. Edharn a même proposé de venir nous aider.

Lathiana sourit enfin.

– Je ne doute pas que Meldan dessinera ou même peindra votre maison et, ainsi, je la verrai. J’ai déjà hâte de vous voir revenir, Célia.

Parce que ça annoncerait la naissance de sa nièce. Lathiana avait toujours eu un instinct plutôt fiable sur ce genre de choses, pressentant parfois certaines choses bien avant leur arrivée et elle était certaine que l’enfant à venir serait une fille. Ignorante de ces pensées, Célia reprit son avancée pour rejoindre la salle du repas. Elle s’arrêta à quelques distances de la plateforme, observant son Meldan s’amusant encore avec Edharn, comme deux bons vivants et surtout deux bons amis un peu éméchés. Cela fit rire l’Hasperen.

– … Je vous le ramènerai à chaque fois que j’en aurai l’occasion, Lathiana. Mais vous pouvez être sûre que je ferai tout mon possible pour qu’il soit heureux. Même si c’est loin d’ici.

Lathiana hocha la tête.

– Je sais, Célia. C’est tout ce que je demande. Son bonheur.

Meldan fit valser Célia dès qu’il la vit, heureux malgré la légère mélancolie de son épouse. Car c’était son mariage et rien n’ôterait son sourire.

Ils partirent le lendemain, la robe de la mariée gardée précieusement dans les appartements de Meldan, aux côtés des tableaux. Sauf pour les deux portraits de Célia que Mìrëilin fit déplacer et accrocher dans son propre bureau, l’endroit où il passait le plus clair de son temps. Là où il pourrait les contempler à loisir…

Le couple quitta certes assez vite Jhāada, mais ne se pressa pas pour rentrer jusqu’au domaine de Lotëu, laissant Ikti et son frère les devancer, profitant du voyage, et l’un de l’autre. Ils furent au village le temps de récupérer la Grande Dame de Célia et de profiter d’un inévitable autre repas de fête, avant d’entamer un long voyage tortueux, un vrai voyage de noce qui les mena à traverser bien des routes et bien des pays. Leur seul impératif fut dès lors de réaliser leurs bijoux de mariage. Moins complexes que le gwaedh sigil, ils mirent quand même presque trois semaines à terminer leurs veryanwë mîr. Ce fut un nouveau collier pour Célia, un large tour de bras pour Meldan et les jeunes mariés les échangèrent au sommet d’une imposante cuesta du sud de l’Asturie, sous un immense ciel constellé de milliers d’étoiles. Histoire de donner à tout ça un côté réellement magique. Leur périple nuptial ne se termina à Trapeglace que juste avant que la neige ne rende les routes complètements impraticables, même pour Célia. Meldan n’aimait toujours pas la moto, mais il s’était fait une raison, car il n’aurait jamais rien contre des heures passées collé contre Célia.

Sa femme.

Il en souriait encore comme un idiot presque deux mois après.

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8 Comments

  1. Weena

    Raah, je suis jalouse de sa robe de mariée – comment ça, on me souffle dans l’oreillette que je suis mariée depuis 5 ans – est-ce qu’il y aura une illustration de sa robe? 😍

    • Vyrhelle

      Une illustration, non. Sinon elle aurait déjà été faite. Mais si je trouve le temps, je ferai peut-être un dessin simple de son design. Mais je ne promets rien, je n’aime pas particulièrement faire le design et dessiner des robes. Je préfère les décrire. Ironique pour une dessinatrice XD

  2. Melckia

    “Mais j’avoue que si tu voudrais” –> j’en ai mal aux yeux…. T_T
    ” Seulement erré seul trop longtemps” –> seulement errER
    “les Harmonii de tenter de venir lui détruire” –> le détruire? le lui détruire?

    Voilà, je commence a rattraper mon retard!! Instant mélancolique malgré le mariage…

  3. Vyrhelle

    Rhaaa, je suis vraiment et définitivement fâchée avec le conditionnel. Je ne sais plus écrire dès qu’il y a un “si” dans les parages <_<; Et instant mélancolique mais très important pour la suite 😉

    • Melckia

      Vouiiiiiiiiii!!! mais restons avec Ian et Sean…. encore un peu!!! ^^

      • Vyrhelle

        Oui, ils ont une vie bien plus trépidante que Célia, là XD

  4. TiphLaMerveille

    Je n’ai pas tout compris les explications de la reine sur l’Autre Côté ! Serait-ce une espèce d’univers parallèle ?
    Ce chapitre est très agréable, j’ai adoré la description de la robe de marié de Célia, et les Kel’ me font vraiment penser à des elfes 🙂
    Ah et j’ai repéré un “picté” sur la robe , c’est plutôt “piqueté” ? 😉

    • Vyrhelle

      Oui, l’Autre Monde est un sorte d’univers parallèle. Il faut penser à la mythologie égyptienne et ses croyances sur le monde des morts. On est parties sur le même principe.
      Quant aux Kel’… Dans l’Hutandara, le clampin de base est un humain (avec toute une déclinaison de cultures très ethniques 😛 ) mais les Seigneurs, les Kel’, oui, ce sont des elfes ! Des elfes exotiques, mais des elfes 😛 Après tout, y’a que les elfes pour avoir un totem de plante verte \o/

      … et je corrige ! Merci !

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