Fiction par Vyrhelle et A. Conroy

1er février 985

Meldan avait prévenu qu’il ne servirait pas à grand chose et il s’y reprit à trois fois avant de réussir à mettre sa veste et ses chaussures sans oublier le sac de Célia, la clé de la chambre d’hôtel et d’appeler la réception pour un taxi. Et une fois à la clinique, ce fut pire, il tournait en rond. Au moins cela amusa-t-il beaucoup les infirmières qui lui trouvèrent beaucoup de distractions. Majoritairement d’aller se chercher un café. Ce qui n’aidait pas l’état de nervosité de Meldan qui, au bout de deux heures, en était à dix-sept gobelets.

Loin de là, dans une chambre calme et isolée, Célia se faisait littéralement dorlotée par une armée d’infirmières. De leur propre aveu, les accouchements n’étaient pas une pratique habituelle de la clinique et tout le personnel comptait être d’autant plus au petit soin pour la future maman et le bébé que l’événement était exceptionnel pour tous. Lee avait même fait venir spécialement un obstétricien pour l’assister. Une naissance, c’était bien plus enthousiasmant que des blessés graves ou de grands brûlés… Célia n’allait pas s’en plaindre, pas quand elle avait le moindre de ses souhaits écouté, et exaucé s’il était raisonnable.

Pourtant, quand le travail commença, elle déchanta très vite. La douleur était supportable, elle était la première à l’admettre, mais le parallèle entre bébé et souffrance réveillait certaines choses très désagréables. Peut-être trop quand elle en vint à prendre la manche du Darhàn d’un poing très serré avec un regard paniqué.

– Lee… je ne pourrai pas…

Il comprit très vite qu’il ne s’agissait pas tant de la douleur que de ce qu’elle lui rappelait. Heureusement pour Célia, elle accouchait dans une clinique Kristaris de Métal avec un médecin Darhàn possédant quelques Lais bien particuliers.

– Ça va aller, promit-il à Célia alors que la Résonance se diffusait dans la pièce.

Elle sentirait encore les contractions de ses muscles, pourrait suivre les demandes de l’obstétricien, se fatiguerait autant que n’importe quelle femme, mais elle n’aurait plus mal grâce à un Lai dérivé du Lai de vie, mais avec des effets différents. Elle n’en demandait pas plus. Soulagée au plus haut point, elle n’eut alors aucune réticence à endurer tout le reste de ce qu’impliquait un accouchement. Même si Athina ne se montra pas très coopérative à sortir. Célia avait beau être Alti, au bout de vingt heures épuisantes et physiques, elle peinait comme toute femme et même Lee commençait à fatiguer d’user de sa Résonance. Fallait-il qu’elle soit motivée pour avoir cette enfant… Célia avait dû patienter longtemps avant de ne plus prendre son “remède”, avait ensuite mis de très longs mois frustrants à tomber enceinte, avait dû se résoudre à de très nombreux examens médicaux, essuyer plusieurs crises avec un Meldan surprotecteur, et elle dut encore endurer de longues heures pour accoucher…

Ce fut un cri qui mit fin à tout ça. Le cri d’une petite chose très énervée et qui manifestait déjà un joli petit caractère protestataire, même quand elle fut délicatement posée tout contre sa mère. Célia en pleura de joie en regardant sa petite Athina, vive, vivace, vivante et qui lui vrillait les tympans. Censée pointer son nez le 1er, Athina n’arriva que le 2 février pour le plus grand soulagement de tous ceux impliqués. Vingt heures, c’était un record !  Lee ne fit que les vérifications de base avant de sourire à Célia et d’aller se coucher, laissant le reste aux infirmières qui, elles, avaient pu se relayer. Meldan, qui entre temps avait vidé la machine à café, entra dès qu’il le put et resta figé dans l’entrée, observant sa femme… Et sa fille. Qui reçut comme tout premiers cadeaux de la vie, des baisers innombrables de sa mère sur sa déjà jolie tignasse très noire.

6 février 985

Lee relâcha mère et fille trois jours plus tard, satisfait de leur état de santé à toutes deux, et Ismaël fit sans doute le vol le plus doux et calme de toute sa carrière pour les ramener à Trapeglace. Ce fut juste après l’atterrissage, à croire qu’elle avait choisi son moment, qu’Athina ouvrit vraiment les yeux pour la première fois, devant le paysage enneigé du domaine Avonis. Emmitouflée dans tellement de vêtements et de couvertures qu’on ne voyait qu’à peine son visage.

– Meldan !, s’écria alors une Célia extatique qui la tenait tout contre elle. Ses yeux ! Regarde ! Ils sont si clairs !

Meldan sourit, attendri même en s’y étant attendu.

– Les yeux Nàdar…, dit-il doucement. Ils sont même plus clairs que les miens, presque la teinte de ceux de Lathiana. Elle fera tourner les têtes…
– Elle va être aussi belle que ta sœur, soupira Célia avec un air à faire fondre la neige environnante. Elle va mettre le monde à ses pieds d’un regard. Ouuuh, je sais que je vais être incapable de ne pas la gâter au-delà du raisonnable, c’est horrible !

Plus l’Hasperen découvrait sa fille et plus elle était fascinée. Les infirmières avaient parlé d’hormones qui causaient cette euphorie, mais Célia n’en avait que faire. Sa fille était le plus bel être du monde, un point c’est tout ! Elle embrassa le petit front avec amour et respira le doux parfum de la peau d’Athina. C’était un parfum très particulier qu’elle découvrait encore et qui l’apaisait autant que la voix de Meldan.

En tout cas, ce qui était évident au premier coup d’œil et qui se confirma durant les jours qu’ils passèrent au domaine Avonis, c’est que Célia était heureuse comme jamais, sous le charme de sa fille et en paix avec bien des choses de son passé. Elle réussit même à se rendre au mausolée sans une larme, avec même le sourire, pour présenter Athina. C’était peut-être un rituel déconcertant de voir une mère amener son nourrisson dans un caveau familial, mais pour elle, ce fut un geste fort et important. Elle sut que, dès lors, elle pourrait ne plus voir l’endroit comme un lieu de tristesse. Qu’elle n’irait là-bas que pour saluer ceux qui étaient passés de l’Autre Côté en attendant qu’ils retrouvent leurs souvenirs… Même faire face à la plaque commémorative de Frédérique était moins difficile. Le Prince Consort de l’Hutandara ne lui avait pas encore donné de réponse, mais à présent, elle n’en avait plus autant besoin.

Sinon, au quotidien, Célia et Meldan apprenaient à trouver leurs marques autour d’Athina. Et l’Hasperen d’apprécier à sa très juste valeur le peu de sommeil dont son mari avait besoin. Elle s’occupait donc d’Athina le jour durant tandis que Meldan la veillait des nuits quasi entières quand la petite fille manifestait déjà une propension toujours grandissante à ne pas beaucoup dormir ni beaucoup manger. Oh, elle ne pleurait pas, ou très peu, et restait à observer le monde de ses grands yeux clairs et curieux. Mais Célia, au moins, pouvait dormir à poings fermés entre deux tétées, souvent très espacées. Sofia en était presque jalouse.

Après l’accouchement, il n’y eut bien qu’un seul moment difficile pour Célia, sous la forme de deux chocs émotionnels. Le premier fut quand elle dut entrer dans son ancienne chambre pour la préparer à y faire dormir Athina. Déjà, elle voulut le faire seule, confiant sa fille à son père. Et alors que tout le monde était au salon, elle se retrouva face à une pièce totalement différente, réaménagée, redécorée et repeinte. Mais il y restait quand même quelques traces du passé. En particulier, un énorme ours à l’uniforme des Aigles et au fusil de peluche. Elle ne put que le serrer fort contre elle et manqua de pleurer en entendant l’enregistrement des ronflements de Fred. Mais elle en rit aussi… Maintenant qu’elle savait que Fred grandissait dans une nouvelle vie dans l’Au-delà, elle souffrait moins de sa perte et commençait à ne garder de lui que les meilleurs souvenirs. N’avait-elle pas d’ailleurs demandé à Lee de faire disparaître les cicatrices de son dos quelques semaines plus tôt ? Preuve qu’elle avait véritablement délaissé toute trace de culpabilité ? Fred aurait été tellement heureux de voir ce qu’elle était devenue…

L’autre choc fut plus inattendu. Alors qu’elle rangeait les affaires d’Athina pour les avoir plus facilement à portée de main pour leurs quelques jours à Trapeglace, elle retrouva son vieux barda militaire, rangé au fin fond d’une penderie. Nathan et Sofia n’avaient pas dû savoir qu’en faire et l’avait oublié là. Célia ne résista pas à la nostalgie déjà réveillée par le nounours géant et elle ouvrit le sac plein de souvenirs. Il y avait son uniforme déjà, à l’insigne des Aigles sur la poitrine, celui qui n’avait pas été massacré dans l’explosion de la mission de Froidroche. Il y avait quelques affaires de rechange aussi, des produits de toilette, une brosse à cheveux et son pistolet Hasperen ! Elle ne s’attendait pas du tout à le retrouver un jour, l’ayant honnêtement oublié. Elle le redécouvrit avec joie avant de perdre tout sourire. Tout au fond du sac, abîmée d’avoir été aussi oubliée là depuis trop longtemps, une photo. Prise par Ian…

Doux-amer

Célia se retrouva assise au sol, adossée au mur à regarder cette photo froissée. Elle y était, plus jeune de plusieurs années, assise dans l’herbe… Avec un Sean amoureux qui la serrait dans ses bras, devant l’Eden Elit flambant neuve. Avoir revu Sean quelques jours plus tôt et pouvoir le comparer à cette vieille photo fut brutal. Il avait tellement changé… Et en même temps, pas tant que ça… Physiquement, la différence n’était pas si flagrante, mais ce qu’il dégageait n’avait plus rien à voir. Célia resta sans réaction assez longtemps devant la photo pour que Nathan en vienne à toquer à la porte. Elle cacha aussitôt la photo sur elle, d’un geste nerveux et irréfléchi. Nathan, inquiet de son manque de réponse entra sans attendre son assentiment et la trouva donc assise devant ses affaires militaires.

– Cordélia ? Tout va bien ?

Il vit les affaires et fronça les sourcils.

– Je n’ai pas osé tout jeter…

Elle leva le nez et afficha doucement un sourire.

– Tu as bien fait. Ça m’aurait peinée de perdre tout ça.

Elle se mit alors à replacer les affaires avec soin dans le sac, ne s’arrêtant qu’une fois le pistolet en main.

– … le pistolet de père. Je ne savais même pas ce que j’en avais fait. Je suis heureuse qu’il soit encore en un seul morceau.

Ce qu’elle ne disait pas, c’est qu’elle avait le cœur qui battait trop fort de sentir la photo contre elle. Mais elle n’avouerait jamais plus à personne qu’elle avait encore trop d’attachement pour le sombre Démon. Comme leur rencontre fortuite à Phœnix et cette seule photo venaient malheureusement de le prouver. Son bonheur en dépendait et elle préférait garder le secret, comme un petit trésor précieux.

– J’ignorais que tu l’avais encore, après tout ce temps, s’étonna Nathan. Tu es sûre que tout va bien, Cordélia ? Je te trouve pâle.

Elle ferma le sac et se leva sans précipitation, gardant le pistolet en main.

– Ce n’est rien, Nathan. Ça fait bizarre de retrouver tout ça. Je suis un peu secouée, je dois l’avouer. Mais ça passe déjà…

Elle remit le barda en bas de la penderie avant de revenir vers son frère et lui présenter le pistolet à deux mains.

– Je pense qu’à présent, il pourrait rejoindre la pipe de père sur la cheminée. Sur un petit râtelier, peut-être. Ça sera la meilleure place qui soit maintenant que j’ai rangé les armes.

Nathan hocha la tête.

– Oui, tu as raison, il est temps que notre passé vengeur prenne sa place parmi les reliques. Concentrons-nous sur le présent : Erik et Athina. J’ai hâte de les voir un peu plus grands, tu sais ? Babiller, jouer et rire.

Elle soupira d’aise pour afficher ensuite ce petit air béat qui lui allait si bien.

– Je crois que ça va arriver bien plus vite qu’on ne le croit. Regarde ton fils. J’ai laissé un nouveau-né, un an déjà et il marche presque. Quand Athina sera un peu plus grande, je veillerai à ce qu’on se voit plus souvent. Je veux voir Erik grandir, je veux que tu puisses connaître ta nièce et justement profiter de leurs rires à tous deux.

Ils descendaient l’escalier principal quand Célia poursuivit.

– J’en discuterai avec Meldan, mais je pense qu’on reviendra plus tard dans l’année, pour la fin de l’été peut-être, quand la maison sera prête pour l’hiver et qu’Athina sera assez grande pour un nouveau voyage. Nous allons déjà devoir aller dans l’Hutandara. Je crois qu’ensuite, il serait plus raisonnable de nous poser un peu chez nous quand même, avant de revenir ici.

Nathan hocha la tête.

– J’imagine, tu as toujours aimé voyager mais retourner se poser est une étape clé. Et je pense que ton mari a hâte d’aller se réchauffer dans l’Hutandara, sourit-il.

Le rire de Célia ne fut pas très charitable alors qu’ils arrivaient au salon et que Meldan était quasi rivé à la cheminée avec Athina dans les bras, limite somnolant sous la douce chaleur du foyer.

– Même si notre maison est bien chaude, je ne sais pas si nous passerons beaucoup d’hivers à Froidroche, finalement. Du moins, rarement dans sa durée complète…

Meldan entrouvrit un œil.

– Pourquoi crois-tu que j’y ai bâti une aussi grande cheminée ?, sourit-il sans bouger.
– … frileux à l’ouïe aussi fine que ma vue…, rit-elle en regardant Nathan.

Mais elle rejoignit son prince, passant dans son dos pour glisser ses bras autour de son cou et l’embrasser sur la tempe, puis regarder d’un air attendri une petite Athina endormie dans les bras de son père. Ils en furent quittes pour une petite photo surprise de la part de Sinaï qui passait par là…

Plus tard, Célia s’éclipsa quelques minutes à la bibliothèque, prétextant vouloir que Nathan fasse la lecture pour tout le monde. Mais une fois seule et sûre de l’être, elle ressortit la photo un peu trop compromettante de son chemisier et l’observa encore quelques instants, plus émue qu’elle ne voulait bien l’admettre. Puis elle saisit un des livres les plus ignorés par Nathan et Sinaï, repérable à la couche de poussière qui y trônait malgré le ménage régulier des servantes de la maison et y glissa la photographie entre les pages de gardes. Mais avant de le refermer et le ranger à sa place,  elle caressa du doigt le visage d’un Sean souriant, souriant elle-même avec nostalgie sur l’un de ses plus tendres souvenirs. Elle se demanda d’ailleurs ce qu’avait bien pu devenir la voiture… Mais elle délaissa là le passé, en passant ses doigts sur l’un des cristaux de son collier de mariage, puis elle saisit un de ses livres préférés sur les vieilles légendes keranoriennes avant de retourner au salon.

En tout cas, le séjour au domaine fut paisible et presque trop court. A peine avaient-ils trouvé leurs habitudes quotidiennes avec Athina et commencé à mieux connaître Erik, que le couple dut préparer le voyage suivant. Car il devenait urgent qu’ils présentent Athina à Mìrëilin, qui n’avait pas pu se libérer des obligations princières pour la naissance. Ainsi qu’à Lathiana bien sûr et à tous leurs proches de l’Hutandara.

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2 Comments

  1. Melckia

    ET même pas une petite image de la futur petite furie de la famille???

    et l’Eden Elit… Cette voiture… ahlala, toute une histoire!! ^^

    • Vyrhelle

      La semaine prochaine. La bouille d’Athina, c’est pour le prochain chapitre 😉
      Et l’Eden Elit… c’est presque un personnage à part entière dans cette histoire 😛

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