Fiction par Vyrhelle et A. Conroy

3 janvier 986 – part 1

En ce milieu d’hiver, juste après les festivités de la nouvelle année, le palais royal de Phœnix était en effervescence. Les serviteurs rangeaient et nettoyaient toutes les pièces, voire même réparaient deux trois petites choses après le passage d’un Seigneur un peu trop aviné. Les courtisans parlaient fort en s’échangeant des vœux et même les gardes se risquaient à bavarder de ce qu’ils avaient fait pour les fêtes. Dans tous les cas, difficile de trouver le calme habituel du lieu, même dans les couloirs menant aux bureaux, à l’atmosphère pourtant feutrée par d’épais tapis. La patience de Sean était donc déjà bien mise à mal quand il vit son roi préféré entrer précisément dans son bureau, sans frapper évidemment, sa Royauté encore euphorique des jours de festivités qui l’avaient “obligé” à quitter la Fosse.

– Bonne année !, hurla-t-il en s’agrippant à la poignée de la porte comme un danseur à une barre. Bonne année ! Bonne année ! Booonne annééééeee !, répétait-il sur des tons différents, jouant de sa voix et la modulant pour imiter de manière pas très heureuse des acteurs de cinéma.

Il prit un agrafeuse en plein dans le crâne et entendit le déclic net d’un chien qu’on arme alors que le Démon sortait son pistolet préféré. Il était loin le Ian qui avait fini à genoux après l’affaire “Kaede” et Sean le savait que trop bien.

– Tu as deux possibilités, dégager ou la fermer, Ian, gronda le Kristaris de Métal.

Il avait reçu le matin même une petite carte qui avait suscité chez lui des sentiments très contradictoires et véritable raison de sa méchante humeur. Ian entra, ramassa l’agrafeuse en la caressant comme un animal blessé.

– Non mais est-ce que c’est une façon de commencer l’année, Sean !, soupira-t-il théâtralement, la main sur le cœur. Tout le monde rit, est heureux. J’ai même entendu Falcon chanter !

Il s’assit sur le bureau, papillonnant des yeux.

– Et tu fais la gueule. Encore.

Sean tapota de sa main libre le bois de son bureau, l’autre toujours pointée, arme comprise, vers Ian.

– Je ne t’ai pas encore tiré dessus, pourtant. Mais ça peut changer. Et Falcon chante parce qu’il est drogué jusqu’aux yeux et en test de résistance.

Il haussa un sourcil.

– A part me vriller les oreilles, tu voulais quelque chose ?

Ian resta un instant immobile devant la raison du chant de Falcon. Puis laissa sa tête retomber d’un coup sur son torse, comme si on lui avait coupé la nuque, net. Mais alors qu’il allait relever la tête, il la tourna brusquement vers une petite enveloppe sur le bureau et la saisit très vite. Genre avant que Sean ne l’en empêche.

– Ah ! Ah ! C’est une femme !

Il sauta pour éviter la balle qui partit aussitôt, comme si de rien n’était.

– Écriture soignée, parfum… Tu me fais des cachotteries mon petit Sean ?

Le Démon haussa un sourcil narquois.

– C’est un poison, volatile, Ian. J’allais l’analyser, dit-il avec une expression impassible.

Ian s’immobilisa aussitôt.

– Poison ?

Comme une andouille, il renifla à nouveau.

T’es sûr ?

– T’es sûr ?, fit Ian, peu convaincu et le faisant sentir. Je ne trouve rien de particulier. Pas de vertige, de sueurs froides, d’engourdissements. Hum, non, rien à signaler.

Il eut un large sourire.

– Je suis le meilleur détecteur de poison qui soit et je suis sûr qu’il n’y a rien avec cette lettre, sinon que tu ne veux pas que je l’ouvre. Donc ça me donne deux fois plus envie de l’ouvrir !

Ce qu’il fit aussitôt. Sean était encore scié devant le “meilleur détecteur de poison”, à savoir la plus grosse énormité que Ian lui ait sortie depuis des lustres. Aussi ne réagit-il pas à temps, laissant Ian avec la carte de Célia dans les mains. Mais il se ferait un plaisir d’empoisonner son Roi dans les jours à venir. Plusieurs fois, pour se veng… pour vérifier ses dires. Ian se retrouva donc avec une petite carte au texte manuscrit, très court et sobre.

Joyeux Noël.

C.


Le roi fit la moue, visiblement déçu. Il retourna la carte, plusieurs fois, vérifiant que rien n’était resté dans l’enveloppe. Mais non.

– C’est quoi ça ? Y’a plus de texte sur l’enveloppe que sur la carte ! Et pourtant dans le genre adresse concise, “Au Duc D’Umbras, palais Royal de Phœnix” on fait difficilement plus court.

Il retourna la carte, la tête inclinée dans un angle très prononcé, fronçant les sourcils.

– C, C, C… Et c’est qui ça, C. ? Caroline, Coralie, Catherine ? Va me falloir un indice là.

Sean rangea son arme et sourit.

– Charlie, répondit-il, l’air sérieux.

Ian haussa un sourcil.

– Charlie ? Avec un parfum pareil ? Tu pourrais être plus préciiiiiiis, s’iiiiiil-te-plait ? Non parce que là, c’est presque bizarre ta carte là.

Il la tenait à présent comme si elle était vraiment empoisonnée et la remit dans l’enveloppe.

– Et je connais pas de Charlie…, conclut-il, très perplexe.

Jusqu’à ce que son expression vint à s’éclairer et qu’il se frappa le front de la main.

– Mais suis-je bête…. tu te fous de ma gueule. Encore.

Sean rit, secouant la tête.

– Et toi, tu es fatigué, constata-t-il. Rends-moi ça, Ian, ce sont juste des vœux.

Ian fit la moue, tendant l’enveloppe et la carte.

– Juste des vœux, mais je voulais savoir de qui moaaaaa, gémit-il comme un grand gosse. Une femme qui t’envoie des vœux, en ne signant que d’une initiale mais avec un papier parfumé, c’est romanesque !

C’était bien là tout le problème, dès que Ian sentait poindre le romantique, il s’accrochait. Il s’accouda au bureau de Sean, le fixant droit dans les yeux, les poings sous le menton.

– C’est mystérieux ! C’est intriguant ! C’est … C’est …

Sean sut comment tuer immédiatement l’enthousiasme de Ian.

– …de la part de Célia, compléta-t-il.

Ian en perdit toute trace d’humour ou d’exagération, sa bonne humeur s’envolant en fixant l’enveloppe qu’il avait encore en main. Il ne lui fit pas l’affront de lui demander s’il était sûr. Il se contenta d’encaisser la douche froide en silence, avant de lever un regard bien plus révélateur de sa vraie personnalité.

– Après toutes ces années ? Elle espère quoi ?
– Me souhaiter un joyeux Noël ?, répondit-il à Ian. Elle est mariée et maman, Ian. Elle est juste polie.

Ian écarquilla les yeux.

– Mariée ? Maman ?!

Visiblement, le roi tombait des nues. Surtout devant le constat que son petit numéro d’intimidation avait perdu de son efficacité avec le temps, vu que Célia avait envoyé une carte. Il jeta ladite carte sur le bureau sous le nez de Sean.

– Et comment tu es au courant ? Je croyais que tu avais coupé les ponts depuis belle lurette, Sean.

Sean haussa les épaules.

– Elle a demandé à Lee de la suivre durant sa grossesse, par sécurité. Elle est donc passée plusieurs fois à Phœnix et nous nous sommes croisés chez Gun’s en début d’année dernière.

C’était presque exact.

– Ne prends pas cet air orageux, Ian. Oui, ça c’est mal fini entre nous, mais nous sommes des adultes, et rien ne nous empêche d’être amis. D’autant qu’elle ne vit plus à Keranor.

Ian plissa les yeux, les bras croisés sur le torse.

– Ouais… Si tu le dis.

Le jeune homme blond soupira en regardant son ami. Il avait justement récupéré Sean après le “mal fini”. Et il n’avait aucune envie d’en repasser par là. Bon, une toute petite chose en fond de lui s’était réveillée pour le faire espérer un rebondissement dans l’histoire de Sean et Célia, mais il lui tordit violemment le cou. Ça, c’était bon dans les films romantiques ! Pas dans la vraie vie ! Et surtout pas quand ça impliquait son meilleur ami. Ian prit un siège et pour une fois, se tint tranquille, le regard braqué sur la grande vitre du bureau.

– Tu serais capable de ne la voir que comme une amie ? Après tout ça ?

Sean leva les yeux au ciel en retournant à ses dossiers.

– Grandis, Ian, la vie n’est pas une de tes sitcoms. Je l’ai déjà revue et il n’y a pas eu de problème.

Ian restait sceptique, mais déjà son expression était moins sérieuse.

– Donc, pas de risque qu’elle débarque la bouche en cœur en disant qu’elle est malheureuse et qu’elle vienne remettre le couvert avec toi ?

Sean envoya un regard particulièrement sceptique à Ian.

– Qu’est-ce que tu n’as pas intégré dans “mariée et maman”, Ian ?

Puis il secoua la tête.

– Et puis tu oublies de qui on parle. Ton scénario ne colle pas avec Célia.

Ian claqua la langue contre son palais en s’enfonçant dans son siège.

– Peut-être. Après tout, tu la connais bien mieux que moi. Mais admets que j’ai le droit d’être méfiant !
– Non, tu es juste pénible. Je ne suis pas un enfant, Ian, encore moins un idiot. Ou une midinette au cœur fragile.

Ian se tût. Il restait plus que sceptique même s’il devait avouer que le numéro de Sean était impeccable. Il parlait de Célia avec naturel et calme quand il n’y avait pas si longtemps, on ne pouvait pas prononcer son prénom en sa présence. Aucune fausse note. Au détail près que Sean avait eu une faille, une seule, dans son armure si bien construite au fil des années. Et cette faille, bien que refermée, restait présente et s’appelait Célia. Ian n’était pas dupe. Il prit le parti de ne pas insister mais il suivrait tout ça beaucoup plus sérieusement à présent.

– Amis donc. Bon, bah si elle revient à Phœnix, préviens-moi quand même.

Puis Ian fronça les sourcils.

– Elle s’est mariée avec qui d’ailleurs ?

Sean hésita à lui dire avec précision ce qu’il savait depuis longtemps, mais il voulait surtout se débarrasser de Ian, là. Lui donner des détails allait le rendre encore plus agaçant.

– Un hutani, d’où le fait qu’elle ne vit plus ici.

Strictement vrai et pourtant, laissant le monarque déduire que la belle Hasperen vivait désormais dans le royaume Kel’antan.

– Sincèrement, Ian, tu n’es venu que papoter comme une adolescente ou tu avais quelque chose à faire ? Ou dire ? D’important, j’entends.

Ian leva des yeux de chien battu vers Sean.

– J’étais venu te présenter mes vœux. Mais, là, d’un coup, c’est nettement moins drôle que prévu.
– Le 3 ? Ian, tu m’as déjà souhaité la bonne année. A minuit. Le 1er. Bruyamment.

Il était las, las, las et Ian tout penaud.

– Bah, je l’ai aussi fait hier… On m’a dit qu’on pouvait le faire jusqu’au 15. Après, c’était impoli. Du coup, je pensais le faire tous les matins jusqu’au 15.

Sean soupira.

– Tu as jusqu’au 15 pour le souhaiter à ceux à qui tu ne l’as pas déjà fait. Inutile de récidiver, et surtout pas avec moi.

Après un coup de tampon sur son dossier, Sean le referma et se leva, faisant craquer sa nuque.

– Si tu t’ennuies, je vais voir les Commandos.

Ian se leva d’un bond.

– Tu vas voir, entendre Falcon chanter, c’est un pur moment de plaisir !

Le jeune monarque sembla dès lors monté sur ressorts. Au cas où Sean ne l’avait pas encore compris, oui, Ian s’était ennuyé comme un rat mort toute la matinée. Le palais, ça n’avait pas l’intensité d’un bon camp militaire ! Si ça valait vraiment comme réelle excuse. Les fois où Sean s’était rendu au camp, il avait trouvé Ian parfois tout aussi excité. Mais malgré tout, il dut l’admettre, plus canalisé.

– Si tu le dis…

Un Falcon qui chante, ou pour être plus précis, un grand black au gabarit de pilier de rugby qui émet des sons dissonants sur des paroles pas très reluisantes, c’était très inhabituel, même pour le Kristaris de Métal lui-même qui se massa une gorge endolorie après avoir reçu l’antidote.

– J’en conclus que j’ai raté ?
– Complètement, confirma Sean.

Ian derrière essayait de paraître sérieux, mais marmonnait encore la chanson de Falcon en se balançant en rythme d’avant en arrière sur ses jambes, les bras dans le dos, le nez au vent. Faisant montre d’un contraste assez marquant entre lui et la troupe des Commandos que Sean menait à la baguette depuis maintenant plusieurs années. Des hommes devenus à son image, solides, sérieux, compétents voire même un peu austères.

– Et y’a un autre candidat pour l’épreuve ?, demanda Ian dans l’espoir de ramener un peu d’animation dans la petite cour enneigée.

Sean croisa les bras.

– Oh, ils le sont tous, mais je ne leur fais pas le plaisir de les prévenir avant, dit le Démon.

Plusieurs commandos grimacèrent et Ian resta avec un air blasé à fixer Sean.

– Non, mais quand je parlais d’un candidat, je voulais dire là, maintenant, tout de suite. Sinon, pourquoi je resterai ? A moins que tu ais une idée sympa d’entraînement auquel je pourrai participer.

Ian se redressa, signe d’une nouvelle illumination.

– Je sais, ils vont essayer de me capturer !

Sean eut un sourire amusé qui se dessina lentement sur ses lèvres.

– Excellente idée. Demain, entraînement “survival”. Celui qui capture Ian sera dispensé.

Les entraînements “survivals” de Sean étant surnommés ”suicides” par les Commandos, la motivation fut immédiate et Ian fut la cible d’une vingtaine de paires d’yeux avides.

– Vous avez jusqu’à ce soir.

Ian, totalement indifférent aux regards de tous ces soldats, eut un geste d’exaltation digne d’un fan d’aquaball voyant son champion faire une prouesse, et le ”YES” qui allait avec. Depuis qu’il s’activait dans la Fosse, c’était bien sûr Ereï qui gérait ses obligations au palais et ce, avec maestria. Au point que depuis deux ans, lorsque Ian prenait quelques jours pour venir à Phœnix, il était désœuvré. Autrement dit, c’était un vrai supplice pour l’entourage de l’Ange, surexcité comme s’il était continuellement shooté au sucre. Sean se retrouvait continuellement à devoir lui trouver de quoi s’occuper s’il voulait pouvoir avoir un peu de tranquillité et surtout l’empêcher d’aller draguer toutes les filles qui avaient un joli sourire à des kilomètres à la ronde.

– Ok, lança Ian, déjà dans les starting-blocks. Le terrain de jeu sera le palais et Phœnix dans la limite du contournement extérieur.

Il frappa dans ses mains, un sourire en coin absolument diabolique s’y affichait.

– Alors, prêts ?

La majorité des Commandos hocha la tête. Mais Falcon sortit son arme et tira, visant les genoux. Quoi, son Roi ? Oui, et bah, il payerait l’hôpital au besoin, ça lui éviterait de le payer pour lui après un suicide made in Sean. Mais raté, Ian esquiva la balle sans même sembler le faire, riant déjà alors qu’il prenait la direction de la sortie du palais en courant, juste histoire de se défouler un peu. Quelques uns, les plus récemment arrivés, lui coururent après. Les autres Commandos partirent se préparer, formant ou non des alliances selon leurs techniques, tous conscients que Sean n’avait certes offert qu’une seule dispense pour le lendemain, mais qu’ils avaient à capturer un Suprême Alti. Sean haussa un sourcil vers les gardes en faction à l’entrée de la cour, une fois seul avec eux.

– Vous préviendrez la Garde Royale que mes hommes ont tiré sans sommation sur le Roi et cherchent à le capturer sans raison valable ? Il me les faudrait en cellule d’ici ce soir.

Le garde ricana et salua.

– Oui, my Lord.

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5 Comments

  1. Lulu-folle

    Rooooooh, mais quel sadique ce Sean ! Je sens que ses hommes vont a-do-re être pourchassés en pourchassant un suprême alti qui ne va pas se priver de les narguer.
    Ian, vient comploter et sangloter avec moi sur l’histoire brisée de Sean et Célia, pis si tu veux, j’ai un très joli sourire, je serai ra-vie de t’aider à canaliser ton énergie !
    C’est marrant, mais ce chapitre (et sans nul doute les 2 qui vont suivre) sent un peu le calme avant la tempête… Et on les connait les ouragans du Tango !
    J’ai donc un chouia peur pour Célia. Ou je suis juste parano, ce qui me ferait un point commun avec le délicieux Sean, hu hu hu (OK, j’ai un problème avec les hommes biens bâtis, je plaide coupable votre honneur !)

    • Vyrhelle

      Sadique ? Naaaan, si peu…. XD mais les Commandos ont l’habitude. Ils ont signé \o/
      Pour le reste, disons qu’on arrive bientôt à la fin d’une partie de livre et que ça n’est jamais bon signe.
      ( et j’aime les hommes bien battis aussi. Surtout que Sean se bonifie avec le temps 😛 )

  2. Melckia

    .”Bon, une toute petite chose en fond de lui s’était réveillée pour le faire espérer un rebondissement dans l’histoire de Sean et Célia, “—> Il se refqait pas l’eternel romantiiiiique!! xD

    J’adore ce duo… ils sont l’opposé l’un de l’autre et si j’ai une préférence pour Sean, c’est vraiment pas de beaucoup.

    Vivement la chasse au roi!! xD

    • Vyrhelle

      Romantic for ever ! Et c’est pas près de changer ! … ça va même avoir son impact dans le livre troiiiiiis ! 😛
      Sinon, je suis comme toi, j’adore ce duo. C’est d’ailleurs à mon initiative que toute la partie avec Kaede a été rajoutée. Ça faisait plus de Ian / Sean !

      • Melckia

        Je valide le plus de Sean et Ian!!! <3

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