Fiction par Vyrhelle et A. Conroy

1er mars 987

Depuis son arrivée à Phoenix, Nathan était auprès de sa sœur presque à chaque minute et, s’il s’occupait parfois de sa nièce ou de son fils, c’est Sinaï qui prenait sa place. Du coup, quand Célia put reprendre un rythme de sommeil non-assisté par les machines, son frère était bien à ses côtés quand elle ouvrit enfin les yeux. Elle se montra particulièrement calme et Nathan eut droit à un léger sourire de sa sœur convalescente.

– Tu es là.

Nathan lui sourit tendrement.

– Bien sûr. Comment te sens-tu, Cordélia ?

Elle soupira en tournant la tête vers la lumière assez présente du jour, les yeux plissés. Ses doigts glissèrent lentement jusqu’à la main de son frère.

– Comme si on m’avait jetée d’un héliporteur en plein vol et que la Résonance m’avait trahie.

Elle eut un début de sourire d’ironie.

– Je vais mieux que… je ne l’aurais cru.

Nathan lui serra doucement la main.

– Athina va bien, elle est avec Sofia et Sinaï. Est-ce que tu as besoin de quoi que ce soit, milachka ?
– De prendre un peu l’air ?, demanda-t-elle avec pas mal d’espoir dans le regard.

Nathan sourit.

– Je vais vérifier avec Messire Lee mais je pense que si tu fais attention…

Il eut le droit de l’emmener dans le petit jardin de la clinique, bien couverte dans une épaisse couverture de laine et installée dans un fauteuil roulant. Célia ne se montra pas très bavarde, prenant simplement le temps de réaliser qu’elle était bien vivante, écoutant sa propre respiration, regardant tout ce qui l’entourait avec la candeur d’une enfant. Elle semblait rester détachée d’un peu tout. Sauf de son frère, à qui elle adressait des sourires encourageants, tenant souvent sa main dans la sienne. Les médicaments ne devaient pas être étrangers à son état. Ses âmes ayant été touchées, Lee avait dû veiller à ce qu’elle ne puisse pas se torturer l’esprit et souffrir de son deuil. Nathan s’évertua à lui parler d’avenir, de sourires et de rires, essayant d’apaiser Cordélia tout comme Amaris.

– Le docteur pense que tu pourras quitter la clinique d’ici quinze jours. Mais veux-tu rentrer à Trapeglace, Cordélia ? Ou aller ailleurs ?

Elle tapota la main de son frère.

– Ailleurs, ça serait bien. J’ignore où, mais les voyages et de nouveaux paysages me feront le plus grand bien.

Elle soupira sur les mots qu’elle n’avait pas dit et son air devint plus mélancolique.

– Il me faut un endroit où je pourrais oublier et m’occuper d’Athina sans craindre quoi que ce soit. Laisser tout derrière moi le temps d’être assez forte pour vivre avec… Je n’ai pas la moindre idée d’où aller, mais je n’irai pas à Trapeglace avant quelques temps.

Nathan hocha la tête.

– Je m’y attendais.

Mais il ne savait pas où non plus. Meldan et Cordélia avaient visité de si nombreux endroits, ces dernières années, et il ne voulait pas la voir retourner dans aucun d’eux…

– Elysia, peut-être ? La Mer est apaisante, paraît-il.

Célia eut un rire assez ironique. Elysia était bien le seul rare pays où elle n’était jamais allé avec Meldan. Tout y était bien trop Kristaris de Métal pour son hutani… Nathan le savait.

– Pourquoi pas ?

Elle agita la tête dans une attitude amusée.

– Un jour, on a voulu m’offrir une île là-bas. Je crois que je ne te l’ai jamais dit. Mais oui, enfin voir la mer… On dit que la Mer des Symphonies est la plus belle de toutes. Ce n’est pas une mauvaise idée.

Nathan eut l’air surpris.

– Une… une île ?

C’était un cadeau royal, et il se douta aussitôt de qui était le ”on”. Célia était un peu trop ailleurs pour réellement réaliser la portée de ce qu’elle avait dit et jouer au jeu des non-dits. Elle se contenta de regarder le ciel.

– Genzo a pris sa retraite à Elysia, peut-être qu’il pourra rempiler pour quelques temps ? En souvenir de papa ?

Elle afficha un air satisfait.

– Oui, je crois qu’aller découvrir la mer serait une bonne idée. Je te laisse organiser tout ça ?

Nathan l’embrassa sur la tempe.

– Je m’en charge. Dès que Messire Lee te libère, nous partirons.

Elle passa une main sur sa joue, conservant ainsi son frère contre elle. Elle ferma les yeux.

– Je suis fatiguée. S’il-te-plaît, ramène-moi à ma chambre et ramène-moi Athina. Que je profite un peu de ma fille avant de me rendormir.

Nathan obtempéra et eut un mince sourire en voyant mère et fille lovée l’une contre l’autre. Pour l’instant, Célia devait guérir physiquement mais il craignait les jours où ses blessures ne seraient plus là pour la distraire de ce qu’elle avait perdu. Pourtant Célia réalisait et elle ressentait de la peine, quand les médicaments lui en laissaient l’occasion. Elle aurait des moments difficiles et sa volonté de n’être jamais seule n’était pas innocente. Mais face à ce nouveau deuil, il y avait deux importantes différences : Athina, déjà. Par sa fille qui était là, indemne et vivante, elle n’avait pas la sensation d’avoir tout perdu, que ce qu’elle avait vécu avec Meldan venait de disparaître totalement dans les flammes. Leur fille était un part d’eux-deux qui subsisterait quoi qu’il arrive. Et si regarder ses yeux aurait dû lui fendre le cœur, elle y voyait au contraire une raison d’avancer, pour que vivre toujours cette part de Meldan. D’ailleurs, sa connaissance nouvelle de l’Au-delà, acquise auprès des croyances hutanii, était l’autre différence importante : savoir où était Meldan à présent, qu’il ne s’était pas simplement évaporé, disparu à jamais, aidait aussi à rendre le deuil plus tolérable. Ce qu’elle n’avait pas eu jusque là quand elle avait perdu son père, son bébé ou Fred.

Cependant, elle ne se privait pas de verser des larmes, dans un silence de recueillement, quand Athina dormait ou était à jouer avec son cousin. Elle était triste, convalescente, mais pas à terre. Parce que Meldan avait pris le temps de lui apprendre à marcher et à avancer seule, quand à présent, il était bien trop loin. Inaccessible.

Du côté de Nathan, cette histoire d’île devint obsédante et plus il tournait et retournait la question, plus il devait admettre que c’était une option idéale… sauf que ça signifiait aller parler avec Sean Moonshade. Or, le Démon ne s’était pas montré depuis deux semaines, apparemment occupé hors de Phoenix. Ce qui avait parfaitement convenu à Nathan jusque là, mais qui lui rendait à présent la tâche plus délicate. Pourtant, que le Démon soit absent, n’empêchait en rien l’Hasperen de prendre un rendez-vous auprès du Duc d’Umbras en passant par les voies classiques de l’administration. C’est ainsi que Nathan se rendit au palais royal pour la première fois depuis bien longtemps – depuis l’adoubement du Roi pour être exact – et après pas mal de tours et de détours administratifs, il parvint à obtenir une entrevue avec le Duc d’Umbras… mais pour un mois plus tard ! Et encore, parce que Nathan était Baron. Il soupira en regardant la carte où étaient notées la date et l’heure du lointain rendez-vous. Heureusement pour lui, Sean était bien à la capitale, même s’il avait pris quelques distances nécessaires. Et comme le Démon avait un intérêt tout particulier pour les Avonis, Nathan croisa ”comme par hasard” le Duc en quittant le palais. Nathan en fut particulièrement soulagé, malgré cet éternel petit quelque chose qui le faisait se crisper en présence du Démon.

– Lord Moonshade, est-ce que vous auriez un moment à m’accorder ? C’est vous que j’étais venu voir. Je ne serai pas long.

Sean s’arrêta comme si ce n’était pas exactement ce qu’il avait prévu.

– Oui, j’ai quelques minutes, si marcher avec moi ne vous dérange pas.

Nathan lui emboîta aussitôt le pas.

– Je suis en train de chercher un lieu pour la convalescence de ma sœur. Un endroit sûr et assez loin de tout, pour elle et sa fille. Nous avons pensé à Elysia. Elle n’y a jamais séjourné et nous avons un médecin de confiance qui y a pris sa retraite. Je l’ai contacté et il a déjà accepté de prendre en charge le suivi de ses soins. Mais je sais que Cordélia reste… anxieuse quand au fait qu’on puisse la retrouver alors qu’elle va être vulnérable pendant quelques temps.

Mise au point

Nathan qui s’était évertué à regarder droit devant lui, tourna son regard vers le Kristaris.

– Je voulais voir avec vous, si vous auriez un hôtel à nous conseiller. Elle vous fait confiance et je sais que si vous connaissez un endroit sûr, Athina et elle y seront en sécurité.

Sean réfléchit mais la perspective de laisser même une part infime de hasard et de risque dans la sécurité de Célia l’empêcha d’énumérer les noms d’hôtels qui lui étaient rapidement venus à l’esprit.

– A froid comme ça, non. Mais… Il y a longtemps, j’ai offert un terrain à Célia, pour ce type d’évasion à l’abri… Je n’ai pas surveillé son entretien depuis toutes ces années, mais il doit toujours être habitable.

Nathan eut un sourire en coin.

– Ce terrain ne serait-il pas une île ? Si, oui, elle me l’a évoquée. Mais je crois qu’il y a eu confusion. Pour elle, ce terrain vous appartient toujours. Mais peu importe, hors toutes ces considérations, si vous me confirmez qu’elle peut s’y réfugier et qu’il n’y a aucun moyen de la relier à cet endroit, je crois que ça pourrait être une très bonne option.

Nathan détourna son visage.

– Elle va s’en remettre. Mais autant l’aider à le faire sans la rendre paranoïaque.
– Oui, confirma Sean avec sa sobriété habituelle. Venez, je vais vous donner les coordonnées.

Il remit à Nathan le papier avec l’emplacement de l’île.

– J’ignore dans quel état sera la maison mais je vous recommande de vous charger des réparations ou du ménage vous-même : moins il y aura de personnes au courant de l’emplacement de cette île et de qui s’y trouve, mieux ce sera.

L’Hasperen lut les coordonnées puis plia soigneusement le papier en conservant un instant de silence avec une expression amusée mais aussi un peu amère sur le visage.

– Cordélia et son mari ont construit eux-mêmes leur maison à Froidroche. Je ne pense pas que passer une couche de peinture et un coup de balai soit hors de sa portée. Au moins, ça l’occupera, ça lui évitera de ressasser et d’avoir trop vite envie de changer d’air. Vous la connaissez, c’est une touche-à-tout très douée hormis dans deux domaines : la cuisine et rester en place.

Il haussa les épaules.

– Je ferai en sorte qu’à part Célia et Athina, il n’y ait que le docteur Genzo qui aille sur l’île. Ce qui sera d’autant plus facile qu’il a son propre bateau et pourra faire le lien entre elle et le reste du monde. Moi-même, je n’irai pas, j’aurai trop peur qu’on suive ma trace pour la retrouver. Je préfère pécher par excès que prendre le moindre risque.
– Parfait. Dans ce cas, je ne vous retiens pas plus longtemps, coupa Sean de manière polie mais impérieuse.

Nathan salua et s’éloigna, mais après quelques pas, il s’arrêta, retournant un peu les épaules vers le Démon sans le fixer.

– Merci, pour elles, my Lord. Pour elles, deux.

Sean inclina la tête et partit sans un mot.

5 avril 987

C’est ainsi que quelques jours plus tard, Célia et Athina se retrouvèrent à prendre un héliporteur privé à l’héliport de Phoenix en direction d’Elysia. Toutes les deux étaient grimées, avec uniquement Lee et sa secrétaire pour les escorter au pied de l’appareil, car tout avait été organisé pour ne laisser aucun lien direct, visuel, ou administratif, entre les deux voyageuses et la famille Avonis. Athina trouva très drôle de voir sa mère avec des cheveux aussi noirs que les siens et après quelques heures de vol, où mère et fille passèrent le temps à jouer et admirer le paysage, elles débarquèrent à Bayville, une cité côtière du pays d’Elysia, on ne peut plus Kristaris de Métal. Le temps y était agréable et Genzo les attendait de pieds fermes. Il connaissait assez Célia pour savoir qu’elle aurait que trop profité de l’occasion pour ”oublier” son fauteuil roulant. Elle ne chercha même pas à négocier quand il lui présenta le dit fauteuil au pied de l’appareil, et après une petite heure de voiture à travers les rues de la ville qui émerveillèrent aussi bien la mère que la fille, elles arrivèrent à ce qui les laissa sans voix…

– Genzo, arrêtez-vous, s’il-vous-plaît ! Je n’ai jamais vu la mer…

Et la plage qui se déroulait devant eux était plus que tentante. Genzo sourit.

– Contemple la mer par la fenêtre, Célia, je crains d’être pressé par le temps, la marée ne nous attendra pas. Mais un peu de patience et je te  promets que tu ne seras pas déçue…

Il n’en dit pas plus et les deux Avonis de devoir lui faire confiance. Mais la mer était visible par la fenêtre et elle ne fit que se dévoiler davantage à chaque kilomètre parcouru, jusqu’à ce qu’elle soit littéralement à portée de main tandis que Genzo faisait monter mère et fille sur un bateau. Il fut alors difficile de dire qui était la plus extatique. Célia et Athina avaient toutes deux les yeux brillants d’admiration, confortablement installées au centre du voilier que Genzo dirigeait à merveille. Athina d’en apprécier le silence et le vent sur son visage, Genzo de jouer les grands navigateurs et Célia d’avoir échappé à son fauteuil roulant pour contempler un paysage à couper le souffle. Mais c’est en voyant l’île se dessiner à l’horizon qu’elle fut réellement émue. S’y rendre enfin, après toutes ces années, était plus qu’ironique et son expression le trahit un peu. Genzo sourit.

– Un vrai petit paradis, cet endroit. Je m’y suis rendu déjà une fois, pour apporter l’essentiel et faire l’état des lieux. L’endroit est plutôt en bon état, quelques traces d’habitants à plume improvisés dans la véranda qui a deux carreaux de cassés mais personne n’est entré dans la maison elle-même. Il y a besoin d’un bon coup de balai et de tout débarrasser du sel et de la poussière, mais sinon…

Célia eut un sourire tendre et serra Athina contre elle pour embrasser sa chevelure et ainsi garder un lien avec le présent. Car voir en vrai la maison d’une vieille photo dévoilée à l’arrière d’un petit restaurant romantique réveillait quelque chose de trop profondément enfoui, qu’il ne fallait pas ramener à la surface… Célia prit une profonde inspiration et se pencha vers l’oreille de sa fille.

– Ça te plaît ma chérie ?
– Vii ! C’est grand ! Y’a plein de l’eau et des arbres et … et… plein !

Célia eut un rire ravi.

– C’est chez nous, ma chérie. On va tout nettoyer et réparer. On va y être très bien.

Athina observa le paysage de rêve avec un grand sourire. Une Nanny réveillée, une nouvelle maison… tout était réparé ! Du coup…

– Et Ada, il vient quand ?

Célia redoutait la question depuis un moment. Elle avait préparé sa réponse, mais au pied du mur, ça s’avéra plus dur qu’elle ne l’aurait cru. Surtout pour garder le sourire et un air naturel pour ne pas inquiéter la petite à l’esprit vif.

– Plus tard, ma chérie. Ada doit rester avec Mìrëilin. C’est parce qu’il doit rester loin pour le moment que nous sommes venues ici, snezhinka.

Athina fronça les sourcils.

– Mais alors toi, tu restes, hein?

Non, parce qu’un parent en moins, d’accord, mais les deux, ah non ! Célia lui tourna son petit visage vers le sien.

– Je reste ma chérie.

Elle caressa ses cheveux emmêlés par le vent.

– Je partais souvent, ma puce. Mais c’est fini, je ne pars plus du tout et je reste avec toi.

Athina se serra contre sa mère.

– Ada devrait faire pareil, soupira-t-elle.

Célia leva un regard vers Genzo, pour chercher un peu de soutien, alors qu’elle calait Athina contre elle. En tout cas, elle ne rebondit pas sur la dernière remarque de sa fille. Elle n’avait rien à répondre qui n’aurait été un horrible mensonge ou une trop douloureuse vérité.

Ils débarquèrent en fin d’après-midi et la découverte de l’île permit à Célia d’oublier un peu le reste, tandis qu’elle pouvait enfin marcher par elle-même, en tenant certes le bras de Genzo, mais quand même campée sur ses deux jambes. Quant à Athina, comme elle avait le droit d’aller où bon lui semblait, elle ne s’en priva pas. Même si elle conserva continuellement sa mère dans son champ de vision. La maison blanche et noire au style épuré et moderne, était entourée d’une végétation qui était passée entre les mains de plusieurs jardiniers et paysagistes avant d’être laissée à l’abandon. Ça lui donnait un charme sauvage que Célia aima de suite beaucoup. Quant à la maison elle-même, elle était à l’image des deux appartements que Sean et elle avaient partagés. Elle ne fut donc pas surprise de l’omniprésence du béton, du verre et du bois, ni trouver un canapé rouge dans le salon et des draps assortis dans la chambre. Elle trouva ici et là d’autres preuves que la maison avait été pensée pour Sean et elle, mais en fin de compte moins qu’elle ne le redoutait. Sean avait voulu qu’ils l’aménagent ensemble et, en conséquence, la maison n’était pas trop marquée d’un futur qui n’avait pas eu lieu. Célia en soupira, un sourire mi-amusé, mi-nostalgique devant tout ça. Il y avait même une machine à expresso… Athina coupa court à cet épisode de nostalgie en déboulant dans le salon en riant alors qu’elle avait du sable plein les mains et le répandait derrière elle dans une pluie de grains blancs. Célia leva les yeux au ciel mais ne l’en empêcha pas. Tout ça pourrait attendre le lendemain pour être nettoyé. Athina sauta sur le canapé une fois les mains vides. Célia tourna le nez vers Genzo.

– Aucun risque que je m’ennuie…

Genzo sourit.

– Elle fait plaisir à voir.

Le regard qu’il envoya à Célia laissait sous-entendre ”contrairement à toi”.

– Je reste une semaine environ, jusqu’à ce que j’estime que je peux vous laisser seules sans que tu t’épuises.

Célia eut un sourire en coin alors qu’elle remettait une mèche de cheveux noirs derrière son oreille.

– Vous n’avez qu’à vous choisir une pièce qui vous servira de chambre et vous resterez autant qu’il vous plaira, Genzo. Même si j’aurai toujours du mal à ne pas vous vouvoyer.
– Je suis pourtant autant un ami de la famille que ton médecin, Célia. Mais je peux endurer, surtout dans un cadre pareil, taquina-t-il.

Mais en fin de compte, la première à choisir sa chambre fut Athina : une large chambre avec vue sur la plage ET l’épais bosquet d’arbres du centre de l’île. Célia prit le temps de lui préparer, ôtant les draps décolorés par le temps, à la couleur rouge qu’elle trouva… déplacée, et nettoyant le plus gros de la poussière et du sable qui avait pu entrer jusque là. Puis elle récupéra dans leurs propres affaires de quoi faire un lit propre et frais. La jeune femme réalisa très vite qu’elle ne pourrait pas faire grand chose de plus ce jour-là. Elle retourna au salon et s’assit sur le canapé qui faisait face à une large vue sur les flots de la Mer des Symphonies. Elle soupira.

– C’est très beau. Dépaysant et beau.

Genzo opina.

– Et paisible. Si tu ne sais pas, je t’apprendrai à pêcher. Peut-être que te nourrir du produit de ta pêche te réconciliera avec le poisson.

Célia fit une grimace explicite.

– Ne vous donnez pas cette peine. Déjà, je n’aime pas le poisson, mais je sais encore moins le cuisiner. Et non, hors de question de le manger cru, je vous vois venir ! Plus jamais je ne mangerai de sushi ! Ni sashimi, ni rien d’autre du même acabit.

Elle se rencogna dans le canapé, dos au large accoudoir, les jambes repliées sur l’assise.

– Par contre, si vous vous sentez le cœur de nous préparer des cafés….

Genzo fit une mine semblable à celle de Célia et prépara un café… et un thé.

– En vivant sur une île, je crois que tu devras te faire à l’idée de manger plus de poisson, dit le Darhàn en posant la tasse devant elle. Mais il y a d’autres choses, aussi, crevettes et crabes, fruits de mer, poulpe également…

Visiblement, la pêche était un des passe-temps qui avait attiré le vieux médecin à Elysia. Elle saisit la tasse et s’enfonça dans le meuble confortable. Elle souffla sur la boisson chaude.

– Même si je ne suis pas particulièrement convaincue, on verra bien. Surprenez-moi. Mais laissez quand même la pêche là où elle est. De toute façon, je doute d’être en état pour ce genre d’activité avant un bon moment.

Elle but une gorgée brûlante de sa boisson puis elle resta à contempler les ondes sur la surface du café noir alors qu’elle le faisait légèrement tourner entre ses mains.

– … Ça manque de musique, je trouve.

Genzo tourna un regard perçant sur la jeune femme qui trahissait dans son intonation et sans le vouloir, que sa demande était bien plus importante à ses yeux qu’il ne le semblait de prime abord. L’ancien médecin avait du mal à évaluer dans quelle mesure, mais la musique étant un bon remède aux blessures morales, il n’eut aucune hésitation.

– Alors je ramènerai une chaîne hi-fi lors de mon prochain aller-retour avec le continent. Ce n’est pas le genre de chose difficile à trouver à Elysia, ironisa-t-il avant de laisser les sons marins donner des accents agréables à cet instant de calme absolu.

Le constat au bout d’une quinzaine de jours fut qu’Athina se faisait très bien à la vie sur l’île. Oui, il faisait chaud et elle tolérait toujours mal les températures trop hautes, mais il y avait des coins d’ombre, une petite cascade d’eau fraîche à quelques minutes de la maison, et la mer, évidemment. Mais même si elle avait totalement adopté l’île comme nouveau lieu de vie, il lui arrivait de temps en temps de trouver que son Ada mettait bien trop de temps à venir.

– Combien de dodos, Nanny, avant que Ada vient ?

Une question qu’elle avait souvent posée à Meldan concernant Célia et qui devenait un peu trop répétitive aux yeux de l’Hasperen.

– Je ne sais pas mon cœur, répondit-elle d’une voix hésitante tandis qu’elle bordait sa fille pour une petite sieste.

Cela faisait déjà un moment qu’elles étaient installés et plusieurs jours que Célia commençait à réaliser vraiment le vide que Meldan laissait. Si s’occuper n’était pas difficile dans la grande demeure à rafraîchir, elle restait faible et devait se reposer. C’est dans ces moments désœuvrés qu’elle devait lutter pour ne pas ressasser et surtout ne pas se sentir coupable. Elle se mettait alors à regarder l’horizon en caressant doucement son veryanwë mîr abîmé du bout des doigts. La plupart du temps, Genzo était là pour la soutenir et l’apaiser. Mais, ce jour-là, elle n’était pas armée pour affronter la question innocente de sa fille. Elle embrassa Athina sur le front et fila dans le couloir pour qu’elle ne voit pas ses larmes. Évidemment, histoire de ne pas faciliter les choses, Athina la suivit en l’appelant, avant d’être interceptée par un Genzo vigilant. Il lui suffit d’un regard sur le couloir vide que Célia avait déserté pour comprendre qu’il ne devait pas rester cette fois.

– Ta maman est très fatiguée, Athina. Laissons-la se reposer. Est-ce que tu veux venir pêcher avec moi ?

Même si c’était une diversion, il convertirait bien quelqu’un dans cette famille…

Les larmes de Célia redoublèrent alors qu’elle restait cachée au détour d’un angle du couloir et quand elle entendit la porte d’entrée de la demeure s’ouvrir et se refermer, elle glissa au sol pour pleurer réellement pour la première fois la mort de Meldan. Jusque là, c’était resté quelques larmes d’émotion. Mais pas cette fois où elle pleura vraiment sa peine. Elle était veuve à présent avec une enfant qui n’était même pas assez âgée pour comprendre qu’elle ne reverrait jamais son père. Célia trouverait la force d’avancer à nouveau pour les beaux yeux de sa fille. Mais pas ce jour-là.

Genzo s’occupa d’Athina et quand elle alla enfin faire sa sieste, après avoir attrapé un beau poisson, désormais dans l’aquarium, il s’occupa de sa vraie patiente. Il ramena Célia dans sa chambre et utilisa le Lai de vie sur son corps comme sur ses âmes.

– Pleure, ma petite, ce sont les saignements de tes âmes, tu en as besoin…, dit-il doucement.

Il n’en fallut pas plus pour faire redoubler les larmes. Célia mit ensuite un très long moment à s’arrêter, incapable de refouler encore certains souvenirs trop heureux autant que d’autres trop douloureux dans un mélange digne d’un vrai supplice. Quand elle se calma enfin, elle était recroquevillée dans les bras de Genzo et ne trouva rien capable de la faire sourire. Ce n’était pas ce que le médecin lui demandait, la berçant doucement, la laissant pleurer. Parler, aussi, si elle en avait besoin, alors qu’il caressait ses cheveux qui reprenaient doucement leur couleur naturelle au fil des jours. Mais il fallut une éternité à la jeune femme pour avoir envie de parler et ce ne fut pas ce jour-là. Par contre, à la crise de larmes suivante, Célia termina sur la véranda, les yeux au large avec une énorme tasse de café dans les mains. Elle réussit enfin à parler de sa vie avec Meldan mais aussi de toutes les intrigues avec lesquelles elle avait dû jongler pendant tellement d’années. Surtout pourquoi Meldan était mort.

– … c’est ma faute. Je n’ai pas été assez prudente et les goranii ont fini par nous retrouver.

Elle plongea le nez dans sa tasse vide.

– J’étais pourtant sûre d’avoir pris même plus de précautions que nécessaires. Mais voilà, Meldan est mort d’avoir voulu nous protéger. C’est moi qui aurait dû avoir ce rôle et qui aurait dû en mourir. C’était la quête de ma famille, pas la sienne.

Genzo cacha une grimace. Il ne laisserait Célia rentrer chez elle qu’une fois qu’elle cesserait de parler ainsi, comme si elle devrait être morte. Même si cela ne viendrait que bien après sa totale guérison physique.

– C’était le choix de Meldan de rester pour vous protéger plutôt que de s’enfuir avec Athina, répondit-il avec circonspection. Tu ne peux te blâmer pour les décisions qu’il a prises, Célia.

Elle posa sa tasse.

– Il n’aurait jamais fui. Ce n’était pas dans son caractère.

Elle posa sa tête contre le mur blanc de la maison, soupirant.

– Je n’étais pas faite pour la vie de mère au foyer. Il l’avait deviné et m’a laissée partir dans mes enquêtes et mes tirs. Plus encore que pour retrouver notre ennemi, c’est pour ne pas me tenir enfermée qu’il me laissait partir. Parfois, je hais ce penchant que j’ai à être incapable de supporter une vie casanière. Je sais que même ici, dans quelques temps, je devrai partir. Je voudrai partir.

Genzo hocha la tête.

– Certaines personnes sont ainsi. Quand je vois ta fille, je me dis qu’elle sera aussi avide de voyages, ayant la même bougeotte que toi. Ce n’est pas un tort, beaucoup de personnes ne quittent jamais le petit coin de terre où ils sont nés, alors que le monde est si grand…
– J’ai vu déjà beaucoup de ce monde, vous savez ? J’ai aimé voyager et découvrir de nouveaux horizons. Cet endroit n’est d’ailleurs que le dernier en date. De ce côté-là, ma vie a été riche. Mais je crois que je cherche autre chose à présent. Je crois que j’ai beaucoup bougé parce que j’ai toujours eu du mal à trouver ma place au milieu des gens. Et même avec Meldan, c’était un point compliqué. Prince hutani qui ne pouvait pas s’installer avec moi à Keranor, moi qui n’avait rien à faire dans l’Hutandara… J’espère qu’Athina aura moins de mal que moi à trouver sa place.
– Je ne m’inquiète pas trop. Ni pour elle, ni pour toi. Ta vie n’est pas terminée, Célia, tu es encore jeune, tu peux encore trouver des raisons d’avancer, autres que ta fille.
– Mais pour le moment, elle est justement ma seule vraie raison d’avancer. Elle est belle n’est-ce pas ?, demanda-t-elle en se remettant à pleurer. J’aimerai tellement qu’elle ait une vie plus douce que la mienne.

Genzo lui tendit un mouchoir et passa un bras amical, presque paternel, autour de ses épaules.

– Elle sera belle à tomber et il faudra éloigner les soupirants avec ton fusil, d’ici quelques années, dit-il. C’est toi qui va l’élever, Célia, et tu pourras lui préparer la vie que tu lui souhaites, mais sans oublier que nos enfants ne suivent pas toujours les chemins que l’on voudrait.

Célia eut une expression plus septique après s’être mouchée.

– Ça ne sera pas si simple. Elle est l’enfant unique d’un Prince hutani. Quoi que j’en pense, ça viendra tout compliquer à un moment ou un autre.

Elle eut enfin un très léger sourire.

– Mon père avait aussi des espoirs pour moi et Nathan ? Vous étiez amis, après tout, il vous en disait sûrement plus qu’à nous, des gamins.
– Oh, si tu l’avais entendu… Quand tu étais toute petite, Nathan pas encore né, il rêvait de sa petite princesse dans de grandes robes, avec de larges boucles aussi rousses que celles de ta mère… il n’a eu qu’un seul de ses souhaits exaucé !, rit le Darhàn. Mais il n’a jamais été déçu. Plus tu grandissais et plus il parlait de toi. D’abord pour dire qu’il chasserait à coup de fusil tous tes prétendants, avant de m’annoncer fièrement que tu t’en chargerais toi-même !

Il sourit de plus belle.

– Et quand Nathan est né, il s’attendait à un garçon bagarreur, plus encore que sa fille, dans la logique des choses… et voilà son héritier plongé dans les livres et plus calme qu’une brise d’automne !

Le vieux Darhàn eut alors une expression plus pensive, marque d’un homme ressentant le manque d’un vieil ami perdu.

– Votre père avait la sagesse que peu de Seigneurs ont, Célia, celle d’avoir pour seule ambition que de voir ses enfants heureux. Il se doutait que vous ne suivriez jamais des chemins déjà suivis par d’autres, pas quand vous vous êtes démarqués dès vos plus jeunes années. C’est votre mère qui avait mille projets. Hughes, lui, était heureux de vous voir grandir et dévoiler peu à peu quels adultes vous alliez devenir.

Célia eut un vrai sourire très franc.

– C’était sage. Quand je vois Athina et ce qu’elle sait déjà faire à guère plus de deux ans, je n’arrive même pas à imaginer le moindre projet pour elle. Elle me ressemble trop sur certains aspects pour être prévisible. Reste qu’à présent, elle va devoir grandir sans son père. Peut-être en souffrira-t-elle moins que moi qui ai connu le mien bien plus longtemps. J’en doute mais je l’espère.

Genzo soupira en frictionnant amicalement de la main l’épaule de Célia.

– C’est malheureux mais, à son âge, elle oubliera son visage assez vite, et sa présence ne sera qu’un mince souvenir. Plus âgée, elle aurait vécu toute sa vie avec le traumatisme de cette nuit, mais à deux ans et quelques mois… ça ne la marquera pas autant.

Célia sentit sa gorge se serrer mais elle se força à sourire.

– C’est bien. Je connais assez le deuil et les traumatismes pour ne lui souhaiter ça pour rien au monde. Je ferai en sorte qu’elle ne se souvienne que du meilleur de son père.

Elle eut un nouveau sourire.

– C’était quelqu’un d’unique et de formidable, vous savez. D’ailleurs si j’arrive à ne pas m’effondrer, c’est grâce à lui. Je veillerai à ce qu’Athina le sache et ne l’oublie pas.

Genzo sourit et hocha la tête, puis après avoir retiré son bras pour lui tapoter simplement la main, il la laissa se souvenir des moments heureux avec Meldan.

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4 Comments

  1. Melckia

    “Célia pour savoir qu’elle aurait que trop profiter de l’occasion pour ”oublier”” -> profité
    “J’aimerai tellement qu’elle est une vie plus douce que la mienne.” -> qu’elle ait

    Cette image!! Le jour et la nuit! J’adore!
    Oh tiens, une île! C’est fou comme le hasard fait bien les choses! xD

    • Vyrhelle

      N’est-ce pas ? Comment que c’était trop le cadeau parfait, en fait…
      Sauf que le pire, c’était même pas prévu à la base. Quand Sean a offert l’île, on était encore dans l’optique que Célia mourrait. Mais elle était juste parfaite pour sa convalescence, du coup 😛

      Et un ange et un démon… ça se sent jusque dans leurs tenues vestimentaires XD

      ( j’ai fait les corrections, encore merciiii )

  2. Lulu-folle

    Cette île… C’est comme un reste du rêve qu’était la relation de Sean et Célia avant de tourner au cauchemar. Je pense que Sean va passer une soirée dans son appartement au-dessus des nuages à penser à Célia, dans cette maison qu’il voulait être leur cocon…
    Pauvre Athina qui ressent l’absence de son père, mais qui est trop jeune pour comprendre. Le chemin jusqu’à l’acceptation va être long pour Célia.
    Genzo, voix de la sagesse, le soutient dont Célia a besoin, juste le temps de réussir à se remettre debout et à marcher droit.
    Un chapitre très doux et lent, bercé par la tristesse, un temps de pause dont tout le monde avait besoin.

    • Vyrhelle

      Une étape nécessaire. Indispensable même pour retrouver une Célia qui soit d’attaque pour le livre 3 😀
      Le dernier chapitre aura aussi un peu de cette atmosphère et y apportera une conclusion dont je suis assez fière, d’ailleurs. J’aimais, en plus, l’idée de finir sur ce passage “gris” qui résonne tellement bien avec le titre du livre 2 avant de passer à autre chose 😛

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