Fiction par Vyrhelle et A. Conroy

25 février 987

La Fosse n’était toujours pas un endroit accueillant en hiver. La neige continuait à tout transformer en boue, le ciel gris et lourd à miner le moral et le vent à geler aussi bien hommes que bêtes. Même dans les forteresses de retraite hivernale, quand tous les combats étaient suspendus à cause du mauvais temps, c’était une période désagréable, ennuyeuse et monotone. Alors les événements inattendus, comme l’arrivée d’un héliporteur, était toujours l’objet d’attentions et Sean débarqua sous les regards intrigués de pas mal de soldats. Le Démon était d’assez méchante humeur pour les ignorer tous, remonter d’un pas impérieux l’allée principale du camp et rallier les tentes de commandement. Il était passé voir Benett avant de partir et le Commando avait su faire parler leur prisonnier, toujours en vie et preuve de chair et de sang que les goranii avaient bien attaqué un prince hutani. Sean avait eu donc confirmation de plusieurs informations et l’ajout de quelques détails supplémentaires : l’informateur qui avait dénoncé Célia s’était adressé directement au ministère gorani et avait mentionné la possible présence d’une famille ”de convenance” protégeant la criminelle Dissonante contre rémunération. Un mensonge éhonté. Sans parler du fait que ce n’était pas les goranii qui avaient décapité Meldan. Celui qui avait pris la tête du frère de la reine de l’Hutandara était probablement lié à celui qui avait menti aux autorités goranii. Mais si Célia avait été la vraie cible de tout ça, pourquoi avoir mutilé le corps de son époux dans ce cas ? Plus que l’élimination d’une ennemie Dissonante, ça sentait le complot, et le complot en faveur de Keranor qui plus est. Ou du moins, en défaveur de Gora, mais Sean n’en avait absolument pas entendu parler. Et ça le hérissait.

Il entra dans la tente de Ian sans prendre le temps de se faire annoncer. Il fut accueilli par une exclamation – stridente- et une vraie montagne de muscle lui cacha la lumière tout à coup.

– AAAAAAAH UN INTRUUUUUUUUUUS LA !!

Moloch était général, désormais, et une légende vivante dans la Fosse. Mais parfois… parfoiiiiiiiis… on se demandait vraiment comment il en était arrivé là. Et bien entendu, il adorait Ian. Un Ian qui le lui rendait bien et justement aurait pu retenir le Kristaris de feu, prévenir Sean. Agir, quoi. Mais la curiosité était un très vilain défaut et le Kerann en fonction était très, mais alors très, curieux de voir ce qu’allait donner la rencontre entre les deux Altii. Un truc du genre phosphore et étincelle ? Sean se contenta de hausser un sourcil. Ian fut déçu.

– Général Moloch, je suppose. J’ignorais que vous étiez présent.

Le Kristaris de feu hocha la tête en salut.

– Si vous permettez, je dois parler à Kerann, continua Sean, imperturbable.

Kerann, pas Ian. La différence n’était pas du tout anodine quand seuls les hauts-officiers de la Fosse savaient que le Général Ian Kristaris de Métal était en réalité leur propre Roi. Moloch en haussa les sourcils, croisa les bras, et imita Sean sur un “gnagnagna” très adulte. Mais il se tourna vers Ian et le salua de façon tout aussi adulte.

– Alors je file enquiquiner un certain capitaine. Mes sâââlutaaations, Keraaaaaaann.

Sa révérence fut la plus outrancièrement parfaite possible. En quittant la tente, Sean ne put éviter sa bourrade, assez forte pour le faire bouger de deux pas.

–  Faut calmer ses petits nerfs, mon jeune ami !, lança le général en quittant la tente.

On put l’entendre beugler dès qu’il fut dehors.

– PHILIIIIIIIIP? AU PIEEEEEEED !!

Sean soupira, parce qu’il était calme. Justement.

– Il vient souvent en vacances chez toi ou vous préparez une opération groupée ?, demanda-t-il à Ian.

Le Suprême Alti s’assit sur son bureau qui menaçait de s’écrouler sous le bazar et croisa les bras.

– Naaan, c’est l’hiver, Sean. Moloch cherche juste à s’occuper. Il vient souvent pour juste rigoler, boire un coup ou rendre tout le monde dingue.

Il se redressa et s’approcha de son ami, avec pas mal de retenue par rapport à d’habitude. Il sentait l’aura noire du Démon depuis au moins sa descente de l’héliporteur.

– Et toi ? Qu’est-ce qui t’amène ?

Sean prit le temps d’une profonde inspiration, ce qui était plutôt de mauvais augure quand on le connaissait.

– Je t’ai dit que Célia s’était mariée, tu te souviens ? Ce que je ne t’ai pas dit, c’est qu’elle avait épousé Meldan Nàdar, frère cadet de Lathiana, et qu’ils s’étaient installés en terrain… ”neutre”. Dans le comté gorani de Froidroche.

Histoire de faire passer la déjà imposante pilule, il ajouta.

– Hier soir, une escouade de douze goranii a été envoyée pour tuer ”Célia la Rousse” qui s’abritait dans ”une fausse famille”. Ils n’ont pas réussi à la tuer. Elle et sa fille sont chez Lee. Mais ils ont abattu le Prince Meldan. Et quelqu’un a récupéré sa tête, probablement pour en faire une découverte immanquable, particulièrement pour la reine hutani.

Ian mit un instant à réagir, totalement immobile, jusqu’à son sourire niais qui n’avait pas quitté son visage. En fait, on put entendre à loisir Moloch qui, au milieu du camp, aboyait après on ne savait trop qui. Ian réussit à cligner des yeux.

– Ok ! Là, Sean, je dois avouer que j’ai vraiment du mal à saisir ton humour. Tu ne préfères pas me la refaire mais avec une bonne dose d’alcool dans le sang ?
– Je ne plaisante pas, Ian !, gronda aussitôt Sean. Quelqu’un s’est servi de Célia pour essayer de déclencher une guerre entre Gora et l’Hutandara. Et bien que je voie les intérêts de la chose, je n’en savais absolument rien !

Ian perdit une petite nuance de teint et s’approcha de son ami pour le fixer, sérieux.

– Elle va comment ?

Sean passa une main sur sa nuque crispée.

– Physiquement, elle va mieux, Lee fait des miracles, mais elle en a pour des semaines, peut-être des mois. Elle a survécu par pur miracle.

Et entêtement.

– Mentalement… heureusement qu’elle a Athina. Sa fille. Sans quoi…

Ian posa une main sur l’épaule de Sean. Il connaissait assez son ami pour savoir que ça le touchait bien plus encore qu’il ne le laissait paraître.

– Bon, au moins, elle va s’en remettre. Lee est le meilleur. Nous, pendant ce temps, on va s’occuper de cette histoire de complot.

Ian soupira et retourna à son bureau, faisant signe à Sean de s’installer… où il pouvait. La tente du roi-général était un bazar sans nom.

– Donc, elle était mariée au frère de la reine hutani. Qui vient de mourir assassiné pour défendre, aux yeux des goranii, une criminelle Dissonante recherchée. Le tout orchestré par quelqu’un qui voudrait bien monter l’Hutandara contre Gora… Donc en gros, un Dissonant qui n’a pas eu peur de sacrifier une légende keranorienne pour ses ambitions ?

Il secoua la tête.

– Ça, c’est ce que j’appelle un beau merdier politique.

Sean serra les poings.

– Cette tête va réapparaître au mauvais endroit, au mauvais moment. Si Célia était morte, l’Hutandara n’aurait pas de preuves de l’implication gorani, mais aurait quand même une réaction drastique. Fermeture des frontières, peut-être, cessation d’échanges commerciaux, rappel des volontaires hutanii qui sont dans la Fosse… Mais avec Célia en vie, et le lieutenant gorani qui a mené l’attaque dans nos geôles, nous avons des preuves. On pourrait déclencher une guerre entre Gora et l’Hutandara…

Avec ce que ça impliquait.

– … reste à savoir ce que notre comploteur espérait réellement, ce que toi, tu veux faire… et j’irai à Jhāada ensuite, parler à la reine.

Oui, il n’était pas Kel’antan pour rallier Jhāada, il était au courant… Comme si Ian allait s’arrêter à ce genre de détail. Par contre, prendre la responsabilité de lancer les hostilités entre l’Hutandara et Gora et donc affaiblir le pays gorani, c’était une autre histoire.

– Pas une décision à prendre à la légère… Mais j’avoue que je n’aime pas l’idée d’aller dans le sens d’un vulgaire meurtrier qui n’a pas eu de scrupule à s’en prendre à l’une des nôtres. Je me sentirai manipulé et tu sais que je déteste ça.
– Il faut de toute façon en parler à la reine hutani. Mais je m’interroge… les goranii affirment que Célia étaient leur cible, ils ne savaient même pas pour le Prince. Mais si le comploteur ne voulait que tuer Célia, alors peut-être ne visait-il pas la guerre. Peut-être qu’envisager plus ne serait pas aller dans son sens. Mutiler le corps du prince n’était peut-être qu’une diversion.

Il marqua une pause, pensif.

– Je déteste l’idée qu’on ait préparé un complot pareil sans que je n’en sache rien.

Mais pour tout ce qu’il était riche de conséquences, l’assassinat de Meldan avait été simple et n’avait pas nécessité de moyens spéciaux. Un plan facile à garder discret.

– Tu sais ce que je crois ?, annonça Ian avec un sourire en coin. Je n’aime pas l’idée de provoquer une guerre si je ne l’ai pas délibérément choisi. Alors tu calmes le jeu avec Lathiana et on garde les preuves en joker si besoin. Pour plus tard.

Sean montra peu d’enthousiasme à la décision de son ami, mais il s’y attendait.

– Tu sais que ça servira de chantage, plus tard, mais pas de quoi déclencher une guerre ? Ce sera trop tard.

Si le père de Ian l’apprenait, il entrerait dans une fureur noire. Le fils en eut un sourire éclatant.

– Parce que tu crois que j’ai vraiment besoin de ça pour provoquer la fureur de Lathiana ? Laisse donc ta rouquine en dehors de ça. Si guerre il doit y avoir, j’ai moyen de provoquer ça quand je veux. C’est bien ce qui fait rager papi Delgar.

Sean ferma les yeux, s’appuyant de tout son poids sur le dossier de la chaise pour la faire pencher en arrière.

– C’est toi le Roi. Tes guerres, tes problèmes, acquiesça-t-il. Je partirai demain pour l’Hutandara. Ici, ça va ?
– Comme la Fosse en hiver. On s’ennuie mais on est au calme. Mais toi, tu as l’air déçu ? Tu l’aurais voulu cette guerre ?

Sean resta silencieux un instant.

– Peut-être. Je pense que je veux ce qu’elle pourrait être. Un ultimatum pour le roi Delgar. Un moyen de porter le conflit aux portes d’Harmonie sans nécessairement ravager Gora. Briser enfin mille ans de conflit, l’emporter probablement, faire ravaler son arrogance à cette fichue Impératrice de Norya, cette hypocrite qui prône la paix et l’harmonie mais qui laisse le roi gorani et son peuple se battre à sa place.

Il soupira.

– Mais c’est utopique. Si demain la guerre s’arrête, mille autres problèmes prendront sa place. Notre monde n’est pas fait pour la paix.

L’expression de Ian trahit son véritable statut et surtout la véritable intelligence dont il pouvait faire preuve. Il servit un verre d’un alcool fort et parfumé à Sean.

– Que veux-tu, tu es un idéaliste. On va éviter de mettre des projecteurs sur ta rouquine. Elle l’a déjà trop fait et elle n’a pas les épaules pour ça. Tu parles avec Lathiana, tu évites cette guerre et ensuite, tu rentres et tu empêches Célia la Rousse de quitter le pays. Je ne veux plus la voir à Gora. Les missions, les meurtres, les tirs. Je ne veux plus en entendre parler. On est d’accord ?
– On est sur la même longueur d’ondes, sur ce point.

Sean remit sa chaise droite et se leva.

– Bon, je t’avoue que j’ai les nerfs à vifs depuis plusieurs jours, alors je vais voir si ton Général shooté au sucre est toujours aussi hyperactif.

Ian engloutit son verre cul sec alors qu’on entendait toujours ledit général en fond sonore qui braillait à tout-va dans la cour de la forteresse.

– Amuse-toi. Je suis sûr qu’il va adorer l’idée. En plus, avec un peu de chance, ça occupera assez les hommes pour qu’ils soient sages pendant ce temps-là.

Le terme exact serait sans doute ”apeurés”. Même dans la Fosse, on ne voyait pas tous les jours deux Altii se taper dessus. Quoi que pour certains Kristaris de feu, avec leur admiration sans bornes pour l’art du combat, ça serait plus excitant qu’autre chose. Sean gratifia Ian d’un sourire en coin avant de se relever et de sortir, rejoignant Moloch à l’extérieur.

– Il paraît que le camp est trop calme et que vous vous êtes ramolli, annonça le Démon dès qu’il fut à hauteur du massif Kristaris de feu.

Le général jeta un coup d’œil à la crevette démoniaque qui venait le chercher et renifla.

– Ramolli, ramolli. C’est ces espèces de pseudos serpillières, là, qui sont ramollies !

Il toisa Sean.

– Envie de faire mumuse ? Marre de la paperasse et des coups fourrés ?

Sean eut un air dangereux.

– Plus qu’assez, oui. Trouvons un terrain plus éloigné de la tente de Ian, c’est déjà un assez grand capharnaüm comme ça.

Il y avait justement un terrain d’entraînement, à l’écart, près d’un grand tas de sable pour combler les trous, éteindre les feux, amortir les chocs. Les trois à la fois… Le lieu parfait. Moloch n’avait pas sautillé pendant le trajet, mais mentalement, il n’avait pas arrêté de trépigner d’impatience, avec un signe discret à un officier, pour qu’il reste à l’écart. Si Gareth s’ennuyait, il n’avait qu’à aller aider Ian à ranger sa tente !

– Corps à corps uniquement ?, suggéra Sean.
– Corps à corps, oui, ça vaudrait mieux.

Le général attaqua alors sans prévenir car Sean ne voulait pas d’un combat tactique, il voulait un défouloir. A son serviiiice ! Et au service de celui de Moloch, Sean rendit aussitôt les coups. Pas que beaucoup n’aient pu toucher, que ce soient ceux de Moloch ou de Sean, mais ils frappaient vite, ils frappaient fort et les deux avaient des esprits stratèges donnant lieu à un combat rempli de coups fourrés et de bottes. Très vite, la moitié du camp était occupée à les regarder plutôt que de vaquer à leurs corvées.

Kerann

En retrait, mais observant la scène depuis le chemin de ronde de la forteresse, Ian avait un nouveau verre à la main et appréciait le combat à distance. Il n’était pas d’humeur à la plaisanterie ni à se prendre réellement au jeu, mais surtout il ne voulait pas que Sean puisse se rendre compte à quel point. Parce que pour des raisons aussi vieilles que la Fosse elle-même, Ian Kerann, l’Immortel Phénix, le Roi-Général, le Suprême Alti Kristaris de Métal venait de manipuler son meilleur ami pour l’empêcher de changer l’équilibre des forces politiques et militaires du Creuset. Il aurait des remords le temps du combat… Puis il s’arrangerait pour mettre une jolie rouquine dans les pattes de ce même ami pour lui faire oublier ce qu’il venait de toucher du doigt. Il termina son verre, commençant de nouveau à sourire.

De son côté, Sean n’était pas complètement dupe. Mais il avait confiance en Ian et il pensait ce qu’il avait dit : son Royaume, ses décisions. Ses guerres. Et puis, il n’était pas complètement imperméable à ce que lui avait demandé Nathan. Faire de Célia la cause d’une guerre sûrement plus rapide, mais meurtrière malgré tout, ne l’aiderait pas. En attendant, laissant les décisions graves à Ian, Sean se défoulait à loisir avec un général Alti et le Démon d’admettre que c’était un bon exutoire. Tout comme un spectacle particulièrement apprécié, parce que titanesque, par les militaires. Les paris ne mirent pas plus de deux minutes à être lancés, les encouragements fusaient de toutes parts et tous reparleraient pendant un moment de ce ”match amical”. Moloch s’en donnait aussi à cœur joie. Parce que s’il avait l’habitude des entraînements et des combats de ce genre, Sean avait un style parfaitement maîtrisé et très personnel, qui changeait pas mal la donne. Du coup, le général augmenta peu à peu le niveau et cessa de se retenir. Bon, si, il se retint quand même un peu, ça valait mieux, mais pas des masses. Surtout que là où il avait l’avantage en force brute, Sean le regagnait en rapidité. Donc, c’était FUN !

– Aaaaaaahaaaaaaa bah voilàààà, quand on arrête de se la jouer Grand Duc d’ombrelle, on réussit à faire quelque chose de correeeeect !

Le Kristaris de feu s’arrêta une seconde et tendit le doigt vers un sous officier.

– JE PRENDS UNE COMMISSION SUR LES PARIS  !!
– Mais !!
– Pas de mais, c’est comme ça !

Il reprit le combat de plus belle et le spectacle dura encore un long moment. Puis d’une sorte d’accord tacite, les deux hommes finirent par cesser les coups et se serrèrent la main. Leurs tempéraments très différents les empêcheraient sûrement de s’apprécier à leur juste valeur, mais au moins, à présent, ils avaient gagné le respect de l’autre. Du coup, le lendemain, c’est un Sean un peu plus calme qui passa voir Ian avant de partir pour le royaume indépendant Kel’antan. Avec le petit plaisir de le lever juste avant l’aube.

– As-tu une préférence, pour l’Hutandara ? Envoyé officiel avec bannières et fanfare, pour inquiéter Delgar et Norya, ou infiltration dans le saint des saints Kel’ pour impressionner Lathiana ? Une autre idée ?

Ian, qui n’avait même pas encore eu son café, leva un regard pas très frais sur son ami à la mesquinerie agaçante.

– Je te vois plus dans l’infiltration que dans le clinquant, Sean. En plus, Lathiana doit être encore bien secouée par la perte de son frère, on va lui donner l’occasion de ne pas devoir en plus jouer les reines vengeresses. Tout ça demande de la délicatesse, tu la joues sur du velours, ok ?

Sean haussa un sourcil.

– Tu me connais.

Sur ce point très rassurant, il quitta la tente et le camp.  

27 février 987

Entrer dans l’Hutandara sans être vu ne fut pas difficile, pas pour le Démon. Même aux portes de Jhāada, il passa aisément pour un Kel’antan les rares fois où il croisa le chemin d’hutanii suspicieux. Car, outre son allure qui laissait planer le doute, son déguisement et le Grand Lai lui permettant de faire illusion, il avait aussi son Lai secret d’Hégémonie pour tricher de façon éhontée sans que personne ne puisse avoir le moindre soupçon. Être capable de recouvrir son avant-bras d’écaille et de feuilles mêlées avait le don d’éviter les questions agaçantes. Grimé de manière aussi hutani que possible – il avait ajusté sa tenue en fonction de ses propres observations – il découvrit donc le saint des saints hutanii, et resta un court instant à étudier l’Arbre-palais. C’était grandiose, même pour lui que rien n’impressionnait.

Il trouva toute la capitale sylvaine en deuil. La disparition de l’Incarna de Meldan avait que trop bien informé sa sœur de sa mort et tout le pays pleurait son prince perdu. C’est devant l’ambiance morne et trop silencieuse de l’Arbre de Jhāada entier que Sean décida de bel et bien s’y prendre en douceur. Il respecterait le deuil d’un peuple qui, par deux fois, avait sauvé Célia. Pour approcher Lathiana, plutôt que de tenter une infiltration dans ses quartiers privés, il le fit lors d’une veillée publique, au pied du palais, et lui fit remettre un mot sans briser le silence religieux. Le petit billet laissait entendre qu’il avait des informations sur la tragédie pleurée. Il n’en fallut pas plus pour attirer l’attention d’une sœur qui cherchait justement des réponses depuis plusieurs jours. A la fin de la veillée, Sean eut la chance de voir débarquer un serviteur qui l’invita à le suivre d’une note rédigée de la main même de la reine. Quelques instants plus tard, on le faisait patienter dans un salon privé assez isolé et surtout très élevé dans les ramifications de l’Arbre. Il eut tout le loisir d’admirer le paysage avant de voir enfin quelqu’un le rejoindre. Puis Lathiana et Edharn furent là et ni l’un ni l’autre n’avaient une expression avenante.

– Vous avez plutôt intérêt à ce que vos informations soient réelles, annonça le grand Kel’antan avec un visage fermé. Pour commencer, qui êtes-vous ?

En retrait, Lathiana observait en silence, plusieurs animaux étranges à ses pieds. Sean ne vit pas l’intérêt de mentir. Pour une fois, l’honnêteté serait sa meilleure arme. On pouvait tromper quelques passants ou gardes quelconque, mais pas des Altii méfiants et endeuillés.

– Je suis Sean Moonshade, bras droit de Kerann. Célia Avonis est une amie.

Il parla délibérément de Célia au présent. Ce qui fit réagir Lathiana d’un imperceptible frémissement des sourcils et fit qu’Edharn toisa un peu plus le Seigneur face à lui.

– Je suis Edharn Argonnen, Capitaine de la Garde Royale et j’étais le meilleur ami du Prince Meldan.

Il était superflu de présenter la reine, qui avait de toute façon, d’autres préoccupations que l’énumération protocolaire de ses titres.

– Et donc, que vient faire un haut dignitaire keranorien à Jhāada ? Vous dites avoir des informations sur la mort du Prince ?
– Quelques heures après les faits, Célia a réussi à me faire passer un message d’appel à l’aide. Je l’ai trouvée entre la vie et la mort et Athina disparue. Alors qu’un médecin s’est affairé à sauver Célia, j’ai traqué ceux qui les avaient attaqués pour récupérer Athina et avoir des réponses.

Il serra légèrement les poings. Si Ian l’avait voulu, c’est là qu’il aurait impliqué la culpabilité de Gora. Ce qu’il ne fit pas.

– Les goranii pensaient attaquer une famille de convenance hébergeant une criminelle notoire. Leurs ordres étaient de tirer sans sommation. Le Prince Meldan s’est interposé pour laisser le temps à Célia et leur fille de s’échapper.

Et au cri de désespoir de Mìrëilin, Lathiana savait désormais ce qu’avait vu son frère juste avant de mourir. Sean se tourna vers Lathiana.

– Je ne doute pas que vous souffrez de cette perte. Mais je suis ici pour vous mettre en garde :  quelqu’un va essayer de se servir de votre chagrin. Les goranii ont abandonné le corps de votre frère intact, ignorant qui il était vraiment. Mais lorsque je suis arrivé, plusieurs heures plus tard, quelqu’un l’avait mutilé et avait pris sa tête, avant de mettre le feu à la maison. Les restes que nous avons trouvés ont été préservés du mieux que nous pouvions, mais ils sont altérés. Ils vous seront envoyés pour une cérémonie propre, si vous le souhaitez.

Lathiana se montra aussi digne que possible devant l’annonce assez abrupte de Sean. Mais elle finit par prendre un siège, livide. Edharn à ses côtés serrant des poings pour contenir son envie de frapper quelque chose. C’est la reine qui prit pourtant la parole, quand elle parvint à reprendre contenance.

– Vous ne profitez donc pas de la situation pour me monter contre Gora… Surprenant…

Elle prit une profonde inspiration et fixa Sean de son regard si semblable à celui d’Athina.

– Je veux que son corps nous soit ramené. Nous avons des rituels très spécifiques et Meldan doit être enseveli au cœur de Notre Terre, chez lui, à l’Arbre de Jhāada. C’est important à nos yeux. Mais en attendant, dites-moi comment vont sa femme et surtout sa fille. Célia est une femme que j’apprécie mais Athina est princesse hutani, la fille unique de mon défunt frère.

Lathiana se montra d’une détermination sans faille.

– Comment vont-elles ? Où sont-elles actuellement ?
– A Phoenix, dans une clinique privée aux soins de mon médecin personnel, l’informa Sean sans hésitation. C’est lui qui a mis Athina au monde et c’est un homme en qui Célia elle-même à totalement confiance. Votre princesse va très bien, même si elle comprend mal ce qui se passe. Quant à Célia… Ses blessures étaient graves, tant au corps qu’aux âmes. Il lui faudra plusieurs semaines pour se remettre totalement des premières. Pour les secondes…

Lathiana détourna le regard, un sourire douloureux flottant sur son visage qui se voulait pourtant neutre.

– Alors si vous dites vrai et qu’elles sont vivantes, mon frère n’est pas mort en vain. Tout comme je pense que vous aurez à cœur que Célia s’en sorte au mieux, tout comme vous veillerez à ce qu’Athina soit traitée avec la déférence due à son rang.

Elle se leva et prit un instant pour conserver une dignité qui se voulait royale.

– Le Seigneur Argonnen va repartir avec vous. Il veillera à vérifier vos dires, confirmer que ma nièce et ma belle-sœur sont entre de bonnes mains et rapatriera le corps de Meldan jusqu’ici. Pendant ce temps, je vais prendre le temps de faire mener une enquête sur tout ceci et retenir mon envie de réduire à néant ceux qui ont osé faire cela.

Elle tourna son regard clair et particulièrement froid vers Sean.

– Maintenant, partez sans vous retourner, messire Moonshade, et que je ne vous revois plus jamais chez moi, ettelëa. Je n’aime pas votre totem. Allez-vous en.

Sean s’inclina devant elle. Même si sa dernière remarque, en d’autres circonstances, aurait pu le faire sourire. Les hutanii étaient connus pour craindre et détester tout ce qui venait des Royaumes Souterrains.

– Votre Majesté, conclut-il dans un kel’antan élégant.

Le Démon toujours grimé quitta Jhāada avec l’imposant Capitaine de la Garde Royale, dans un silence, pas gênant mais pas pour autant agréable. Ils mirent une longue journée à dos d’animaux énormes et rapides, que Sean ne connaissait pas, pour rallier un héliporteur qui attendait à la frontière entre la forêt tropicale hutani et les premiers contreforts des montagnes de Gondomar. Mike, qui jouait les pilotes pour Sean depuis Phoenix, eut un discret haussement de sourcil devant le passager non prévu qu’il allait devoir prendre en compte dans les paramètres de vol. Un gabarit pareil dans un véhicule volant, ça ne se négligeait pas.

Ils contournèrent l’espace aérien gorani et arrivèrent à Phoenix où Edharn passa encore moins inaperçu : un Seigneur hutani de plus de deux mètres dans les rues très Kristaris de Métal de la capitale keranorienne ? Il ne manquait plus que des banderoles pour qu’on le remarque un peu plus. Pourtant, arrivé à la clinique, le grand homme montra un visage beaucoup plus avenant et doux quand il se retrouva devant le lit de Célia mais surtout devant une Athina qui eut un élan qu’elle n’avait pas pour tout le monde.

– Eda !, cria-t-elle en lui sautant au cou.

Edharn la saisit presque au vol pour la caler contre lui, très ému.

– Petite sauterelle, murmura-t-il d’une voix étranglée.

Sean se montra discrètement satisfait de la réaction d’Athina.

– Je vous laisse quelques instants, Messire Argonnen. Je vais m’arranger pour que vous puissiez dormir dans la chambre voisine de celle de l’oncle d’Athina.

Avec Athina bien calée contre lui, protégée d’une large main, l’hutani se montra enfin plus ouvert et surtout rassuré.

– Appelez-moi Edharn et je préfère rester ici. Je ne dors quasiment pas et je vais devoir repartir très vite pour que… mon prince soit ramené sans tarder. Nos rituels me l’imposent, vous comprenez… D’ici là, je reste avec Célia et Athina.

L’hutani, qui avait volontairement évité de prononcer le prénom de Meldan devant sa fille, semblait terriblement sérieux, et malgré un air peut-être plus décontracté, tenait Athina avec trop d’attention pour que ce soit anodin. D’ailleurs la petite furie s’était calée contre lui et suçait son pouce en jouant d’un doigt avec une mèche tressée de sa longue chevelure sombre, toutefois plus claire que celle de l’enfant dans ses bras. N’avoir vu Athina faire ça avec personne d’autre, pas même avec Nathan, invita Sean à considérer l’homme avec un respect différent.

– Je comprends. Je vais faire le nécessaire pour vous remettre le corps. Si vous avez la moindre question à propos de l’état de santé de Célia, demandez au docteur Lee.

Il fit mine de partir puis s’arrêta, hésitant, avant de faire une proposition qui le surprit lui-même. Avant de la trouver justifiée alors qu’il l’énonçait.

– Voulez-vous repartir avec le survivant de l’unité qui a attaqué la maison ? Nous avons nos informations et comme nous nous sommes occupés de tous les autres…

Edharn n’était visiblement pas du genre à être manipulateur et comédien. Car, la proposition de Sean provoqua une réaction corporelle très claire chez l’hutani qui promettait un avenir peu enviable à ce survivant. Sa voix déjà grave en devint caverneuse et inquiétante.

– Voilà un cadeau digne d’apaiser la peine de ma souveraine, et la mienne par la même occasion, dit-il avec un air si sombre qu’il trahit un totem animal dangereux.

Puis il prit le temps de faire un salut très respectueux et protocolaire hutani à l’adresse de Sean.

– Merci, Heru Moonshade. Merci pour elles, deux. Merci pour tout. L’Hutandara n’oubliera pas ce que vous faites.

Sean rendit le salut tel que la tradition le voulait. Après tout, quitte à s’être fait passer pour un Kel’, il pouvait jouer encore un peu le jeu avec un simple signe de révérence.

– Je vous en prie.

… même s’il était évident qu’il n’avait pas fait tout ça pour l’Hutandara, ou pour Meldan, mais bien pour Célia. Comme toujours. Il évita juste de le préciser.

Edharn s’installa donc dans le couloir, juste devant la porte de la chambre de l’Hasperen, s’asseyant à même le sol et se mit à jouer avec une Athina qui en avait visiblement l’habitude. Elle se mit rapidement à rire comme elle l’avait rarement fait jusqu’à présent, hormis avec sa mère, et l’hutani à la carrure démesurée d’être particulièrement à l’aise avec elle dans ces jeux. Le personnel de la clinique, surpris mais amusé, les laissa faire. Le jeu était une bonne diversion pour que la petite ne s’inquiète pour sa mère que l’on empêchait de se réveiller depuis longtemps, la forçant à dormir continuellement. Pourtant, Lee était optimiste quand il intercepta Sean avant qu’il ne parte.

– J’ai pu sonder ses âmes. Elle va mieux. Comme je le soupçonnais, même si elle dort, la présence de sa fille lui fait du bien. Le fait qu’elle soit entourée aussi. Sa famille, ses proches. Il est heureux qu’elle ne soit pas seule.
– Préviens-moi si tu as besoin de quoi que ce soit pour elle, Lee. Je dois partir pour quelques jours, je n’ai pas la possibilité de reporter une affaire importante, mais je reviendrai rapidement et je veux être tenu au courant du moindre changement. S’il y a la moindre décision à prendre, tu as carte blanche.

Si Lee doutait encore de la confiance que Sean lui portait, après ces quelques phrases, c’était de l’histoire ancienne. Sean lui confiait les yeux fermés son trésor, le plus secret et le plus précieux. Le Darhàn d’en marquer l’instant d’une sobre révérence de profond respect.

Avant de partir, Sean tint parole, livrant à Edharn un lieutenant gorani amoché, assez hagard mais vivant, et le corps brûlé mais aussi bien préservé que possible de Meldan. Edharn prit, de manière très marquée, énormément sur lui pour ne pas massacrer à mains nues le gorani qu’on lui présenta. Surtout qu’il venait de découvrir le corps de son ami et de récupérer avec une délicatesse émue le veryanwë mîr brûlé de Meldan, ce tour de bras qu’il avait réalisé avec Célia comme bijou de mariage. Mais n’oubliant pas qu’il avait sa reine à apaiser, il se contenta de dégager une aura monstrueusement forte avant de monter dans l’héliporteur qu’on leur alloua à l’héliport de Phoenix. Il avait confié Athina à Nathan et promit de revenir dès que possible. Il rallia l’Hutandara avec le précieux bijou rendu très fragile par les flammes entre les mains, pour éviter d’avoir un geste qu’il regretterait.

A aucun moment, personne ne soupçonna que la disparition de Meldan n’était pas le seul deuil que le grand hutani devait endurer.

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4 Comments

  1. Melckia

    “c’est elle avait épousé Meldan Nàdar,” -> C’est qu’elle
    “sa mère que l’on empêchait de se réveillée depuis” -> de se réveiller
    “Si Lee doutant encore de la confiance que Sean” -> Si Lee doutait

    Moloch? C’est le le nouveau nom d’Exclésiasth?? Ca lui va moins bien…:/
    Ian sérieux, il est beau comme ça… et c’est tellement rare, faut en profiter! ^^

    • Vyrhelle

      Merci pour les corrections ^_^

      Pour Ian, oui, c’était l’occasion ou jamais. Dans le livre 3, il est moins… enfin, plus Ian quoi XD
      Sinon pour Moloch, on s’y fait vite. En plus, je n’aimais pas du tout le côté biblique trop évident d’Exclesiasth.

  2. Lulu-folle

    Dis donc Ian, c’est pas bien de mentir, tu tiens tant que ça à rester dans la Fosse jusqu’à la fin de tes jours ?
    Pauvre Edharn, Meldan et Mireïlin étaient deux êtres différents pour lui. Il a perdu deux amis chers.
    Et ce comploteur invisible qui tire les ficelles commence sérieusement à m’agacer. Mon petit doigt me dit que tout cela est lié aux Avonis. Ou je me plante dans les grandes largeurs. Mais je trouve que cette attaque est très très louche.

    • Vyrhelle

      Non, tu as bien suivi. Sean l’a vite trouvée louche aussi… 😛
      Quant à Ian… Il a ses raisons, qu’on découvrira dans le livre 3.

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